MARS AU 26 MAI
Les derniers préparatifs maritimes.
L'amiral Bruîx nommé au commandement de la flotté (14 mars). — Ses instructions : il devra ravitailler Corfou, Malte et Alexandrie. — Le droit de requérir la flotte de Cadix est demandé pour lui et obtenu par le Directoire. — Bruix quitte le ministère de la marine et vient à Brest achever les préparatifs. — Secret gardé sur la destination de la flotte, même à l'égard de Bonaparte. — Le Saini- Jean-Baptiste apporte des dépêches d'Egypte, annonçant la marche en Syrie et le retour probable de Bonaparte. — Récits de Gaudfernau et du capitaine Stendelet sur le siège d'Acre. — Bruit vraisemblable de la capitulation de Corfou. — Ces nouvelles ne font point modifier les instructions de Bruix.
Sortie de la flotte française.
La flotte se dérobe le 26 avril. — Erreur de lord Bridport qui va l'attendre sur la côte irlandaise. — Passage de Bruix devant Oporto. — Forces des Anglais dans la Méditerranée. — La division de lord Keith, qui nous attendait
devant Cadix, est éloignée par une tempête. — Bruîx pénètre sans combat dans la Méditerranée.
L'amiral Bruiz à Toulon.
Accident arrivé à trois de nos vaisseaux. — Faute de Bruix qui se rend à Toulon pour les réparer. — En route, il rêve la conquête de la Sicile. — A Toulon, il apprend nos revers en Italie, et se décide à attendre de nouveaux ordres. — Le Directoire, en effet, lui prescrit de secourir Tarmée de Moreau, refoulée sur Gènes, puis de se joindre aux Espagnols. — Bruix appareille pour Gènes.
Entrée de Mazarredo dans la Méditerranée.
Plaintes de la cour d'Espagne sur Tignorance où la tient le Directoire. — Pourquoi elle se refuse à combattre sur la Méditerranée, sauf pour reprendre Minorque. — Mazarredo reçoit l'ordre d'aller attaquer cette île. — Cette entreprise est blâmée à Paris. — En apprenant la sortie de Mazarredo, les Directeurs combinent un plan nouveau d'opérations maritimes : ils prescrivent à Bruix d'aller au-devant de la flotte espagnole, et de ramener Bonaparte. — Lettre du 26 mai exposant à Bonaparte cette résolution. — Elle implique, en réalité, l'abandon de l'Egypte. — La présence de Bonaparte semble nécessaire pour protéger le sol français*
L'amiral Bruix, nommé le 14 mars « général en chef de Tarmée navale de Brest », reçut le jour suivant ses instructions. L'objet général de sa mission était « de pénétrer dans la Méditerranée, et d'y détruire ou du moins d'en chasser les forces navales ennemie's. » A cet effet, il lui était prescrit d'éviter tout engagement sur l'Océan, soit à la sortie de Brest, soit dans les parages de Cadix. S'il ne pouvait s'ouvrir que
par force le détroit dé Gibraltar, on l'autorisait, dans ce cas, à prendre le ton du commandement avec l'amiral espagnol, et à le requérir d'appareiller pour prendre part à ce combat nécessaire. Au contraire, s'il trouvait libre l'accès de la Méditerranée, laissant les Espagnols retenir devant Cadix l'escadre de Jervis, il devait se porter aussitôt sur la côte d'Italie, y prendre 3 à 4,000 soldats avec des approvisionnements, en transporter le plus grand nombre dans la place de Corfou qu'on savait presque réduite *, puis déposer quelques autres troupes à Malte, et le reste à Alexandrie. En Egypte, il était chargé d'embarquer ceux des matelots, échappés au désastre d'Aboukir, qui ne seraient point réclamés par Bonaparte. La flotte ne devait point sans nécessité chercher un abri dans
1. Les Directeurs venaient de recevoir plusieurs dépêches (des 10, 30 décembre et 2 février) du général Chabot et d'autres renseignements, par PochoUe, qui avait quitté Corfou le 5 février avec le vaisseau le Généreux et le brick le Rivoli^ expédiés à Ancône pour y chercher des renforts. Pocholle, arrivé à Paris le 10 mars, insista pour de prompts secours. « Le jour de la délivrance de Corfou, disait-il à Talleyrand, sera le signal de la liberté pour l'Archipel, et peut-être le salut de l'armée d'Egypte. » Chabot se plaignait de n'avoir pas même reçu des nouvelles depuis le 6 novembre : ses forces étaient insuffisantes ; la famine seule devait le réduire dans deux mois.
les ports de TËspagne, mais tendre toujours à se réfugier à Toulon. Le Directoire enfin recommandait à Bruix la promptitude dans les opéralions, et la plus grande prudence pour conserver à la République la dernière de ses escadres.
Parmi les moyens de mettre la flotte espa* gnole à la disposition de la France, il n'en était point de forme plus impérieuse que la réquisition. Le Directoire imaginait ce procédé, imité de la conduite de ses commissaires en pays conquis, parce qu'il persévérait à déguiser le but réel de son entreprise. Prévoyant le mécontentement des Espagnols lorsque ceux-ci verraient paraître, à l'entrée de la Méditerranée, une flotte qu'ils croyaient en route pour Tirlande, il voulait s'assurer le pouvoir de donner, au dernier moment, un ordre auquel Mazar-^ redo ne pût se dérober. Pour élever une prétention aussi peu conciliable avec les droits souverains de son allié, il fallait que le Directoire fit bien peu de cas de l'Espagne. C'était son habitude de ne point la ménager: cette fois du moins un tel empiétement trouvait une double excuse, et dans les promesses de M. de Urquijo, devenu obséquieux par l'envie de sV
pl^nir le chemin du ministère, et dans les prévenances de la famille royale, qui semblait attendre pour ses membres quelque profit de la conquête de Naples et de nos victoires probables en Italie. L'amiral Lacrosse fut désigné pour se rendre à Cadix, sous le prétexte de se concerter avec Mazarredo, en réalité pour être prêt à lui transmettre en personne et sur l'heure la réquisition française *. Cette mission, ainsi que la nouvelle exigence de notre gouvernement, annoncées à Madrid par Guillemardct, reçurent contre toute attente une réponse favorable et même assez empressée. Le 27 mars, M. de Urquijo, après avoir tenu conseil avec le roi et les ministres des finances et de la marine, prit l'engagement demandé de prescrire à Mazarredo de sortir au premier appel de la France. Il témoigna le regret de n'avoir à Cadix que 17 vaisseaux disponibles, les 11 autres n'étant
1. La lettre de réquisition, confiée à Bruis, était ainsi conçue : « Paris, le 23 ventôse, an VII (15 mars 1799). — Le Directoii^e exécutif arrête ce qui suit : Le contre-amiral Lacrosse, immédiatement après la réception du présent arrêté, requerra au nom du Directoire ex. Tofficier général commandant Tannée navale d'Espagne, de sortir sur-lechamp de la baie de Cadix, pour se rallier à celle de la République. « -^ Lacrosse arriva à Cadix le 18 avril.
point armés, faute d'équipages. Quant aux 5 vaisseaux du Ferrol, il se rappelait sa parole antérieure, et allait signer Tordre de les envoyer à Rochefort, avec 1,800 hommes et des fusils pour soulever les Irlandais.
A Brest toutefois, malgré trois mois de travaux incessants, la flotte n'était pas encon prête à remplir les vues si adroitement cachée! du Directoire. Tous les vaisseaux étaient ei rade, pourvus de leurs agrès et de leurs provi sions; mais il manquait encore près de 7,001 matelots. Le vieil amiral Morard de Galles chargé jusqu'à ce jour de commander les forcei de rOcéan, avait épuisé son activité pour trouver ces hommes ; il désespérait de combler li vide. On le rappela à Paris ; et Bruix, convainci que les derniers obstacles ne pourraient êln levés que par sa propre main, partit pour Brest où il arriva le 23 mars. Sa présence redoubla 1( mouvement du port. Bruix, âgé alors de qua rante ans, s'était formé à la forte école deî amiraux de la monarchie. Destitué comme no ble par des représentants en mission, et bientôl après rétabli dans son commandement, il s'épril pour le travail d'une passion d'autant plus vive,
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qu'elle s'éveillait plus tard et semblait contrariée par un tempérament débile. Son esprit, doué de finesse, d'à-propos, d'une promptitude quelquefois excessive, reflétait les mœurs d'un temps déjà bien oublié. Les ressources de la manœuvre lui étaient plus familières que celles du combat, et l'amour de la discipline, de l'ordre, de la bonne organisation était sa qualité la plus sérieuse et la plus appréciée *. Il en donna des preuves, en imposant aussitôt la soùmisj^ion et l'exercice aux jeunes gens sans expérience, qui faisaient le fond de ses équipages. Pour les compléter, il essaya d'abord de faire fouiller les côtes, puis renonçant à y poursuivre les fugitifs, il eut l'idée de lever sur place et
i. Bruiz (Eustache)^ né à Saint-Domingue, le 17 juillet 1759, entra dans la marine comme volontaire en 1778. Capitaine de vaisseau le le' janvier 1793, il fut destitué le 24 octobre par les représentants du peuple à Brest, mais reprit du service en 1794. Après avoir passé par les grades de chef de division (7 novembre 1796), et de contre-amiral (20 mai 1797), il fut nommé ministre de la marine le 28 avril 1798. 11 conserva cette fonction jusqu'au 11 juillet 1799, devint définitivement amiral le 28 mars 1801, conseiller d'État le 23 septembre 1802, inspecteur des côtes de l'Océan le 6 juillet 1804, et mourut à Paris Tannée suivante (18 mars 1805).
Un arrêté du Directoire, du 3 avril 1799, lui conféra le titre d'amiral, qui était alors temporaire (loi du 3 brumaire an IV ; art. 3). Pendant son absence, l'intérim du ministère de la marine fut confié à Talleyrand (arrêté du 27 mars).
102 LA flotte; dans la MEDITERRANEE.
d'embarquer comme matelots les canonniers de la marine et ceux des ouvriers du port qui avaient déjà navigué. Il composait en même temps et avec une égale décision les garnisons de ses vaisseaux. Depuis que Milet-Mureau avait remplacé Schcrer au département de la guerre', le rassemblement de 6,000 hommes, ajourné en janvier, avait été ordonné pour la seconde fois. Mais on prétendait fournir des conscrits, et Von disputait sur le nombre. Bruix, qui voulait des soldats d'élite, requit une demi-brigade, et, grâce à ses pouvoirs exceptionnels, tira luimême de Tarmée d'Angleterre 3,000 hommes par détachements de toutes armes.
A mesure que le moment d'entrer en action se rapprochait de la sorte, Tobscurité qui voilait le but de Topération maritime semblait devenir plus profonde. On était convenu, dès l'origine, que le secret était la condition nécessaire de Tentreprise^ Seul, il permettait de sur-
1. Par arrêt(is du 21 février 1709, Schérer fut nommé an commandement des armées d'Italie, et remplacé au ministère par Milot-Mureau.
2. Le Directoire observa le secret, même à l'égard de ses ministres, et n»? s'ouvrit qu'à l'amiral Morard de Galles qui, par un avis écrit, désapprouva l'expédition. Une exception semblable lut laite en faveur de Sandoz-RoUin : « Que peu-
prendre le concours des Espagnols; seul, surtout, il pouvait tenir les Anglais dans une incertitude d'où dépendait le succès. Bruix n'ignorait pas que tout ce qu'il faisait à Brest était connu à Londres avec autant de célérité qu'à Paris, et avec la même sûreté. Le système d'espionnage qui recueillait les avis en Bretagne et les transmettait à Jersey*, n'ayant pas été trahi, les moindres mouvements du port, les discours les plus intimes n'échappaient point à la curiosité alarmée des Anglais. Bruix observait donc à Brest un invariable silence. De leur côté, les Directeurs qui, à défaut do mérites politiques plus avouables, avaient celui de savoir dissimuler, ne parlaient de l'armement naval que pour insinuer qu'ils le destinaient à
ser, écrivait-il, de la confidence qui vient de m'étre faite sur la destinatipn de la flotte de Brest? J'en suis encore dans rétonnement et le doute. Jamais entreprise ne serait plus audacieuse. La flotte... doit passer en Egypte; mais avant d'y arriver, elle a ordre d'effectuer quelques objets importants, de débloquer Cadix et de combattre conjointement avec la flotte d'Espagne celle des Anglais, de tenter un coup de main sur Palerme,de ravitailler Malte, et enfin d'aborder à Alexandrie et de se concerter avec le général Bonaparte pour les autres opérations à tenter, w (Cette dépêche, du 8 avril 1799, manque dans le recueil de Bailleu.)
1. Castler'eagh's Memoirs, t. II, p. 161, 193, 206, etc. Cette correspondance secrète était envoyée par les Chouans au prince de Bouillon. Elle fut saisie plusieurs fois.
iùï LA FLOTTE DANS LA MÉDITERRANÉE.
l'Irlande, et avaient eu soin de renouer à Paris et à Hambourg quelques intrigues apparentes avec les réfugiés irlandais. Troublé par cette conduite tortueuse, le ministère anglais regardait rirlande d'un œil indécis et ne renforçait aucun de ses amiraux. C'est ainsi que, même devant Brest, lord Bridport, avec une force inférieure de 16 vaisseaux, maintenait un blocus qu'il ne pouvait rendre ni sûr ni rigoureux.
Dans la crainte que la maladresse ou l'infidélité d'un courrier ne fît à la fin tout découvrir à l'ennemi, les Directeurs poussèrent la précaution jusqu'à feindre avec Bonaparte. Écrivant le 4 avril à ce général*, ils continuaient à déguiser l'objet d'une expédition qui devait cependant porter des secours en Egypte. « L'armement à Brest de 34 vaisseaux, lui disaientils, est maintenant presque entièrement terminé... Le cit. Bruix, ministre de la marine, est parti pour Brest, afin de s'assurer de nos dernières ressources et d'en tirer sur-le-champ parti. Les mouvements du port et de la rade de Brest inquiètent Tennemi, et l'Irlande parait