Corrcsj. inédite, t. VI, p
être un des points principaux de sa sollicitude. » Cette phrase trompeuse était insérée dans un bulletin, résumant les nouvelles de la guerre depuis le 3 mars, et rédigé sur le même modèle que lé précédent, avec une pareille sobriété de considérations politiques et un silence semblable sur l'Egypte. Ce document, remis à Témissaire juif Cerfberr, qui s'embarqua à Gênes sur Vlsis et fut capturé par les Anglais, n'arriva point aux mains de Bonaparte. Il est permis de croire que s'il lui fût parvenu, il ne Taurait en rien détourné de ses dernières résolutions.
Quel était donc ce plan de conduite que Bonaparte prétendait suivre en Orient? Les Directeurs, si intéressés dans ce moment à le pénétrer, ne tardèrent pas à en être instruits : le général semblait prendre soin de le découvrir lui-même. Le 4 2 avril, on reçut à Paris une dépêche qui faisait suite aux lettres apportées par Louis et Thibaut, et avec autant d'à-propos, les égalait en importance. Sous la date du 10 février*, Bonaparte, prêt à partir pour la Syrie, expli-
1. Corr, de Napoléon, n» 3952. Cette dépêche ne fut publiée que par extraits insignifiants, dans le Moniteur du ! 15 avril. Elle fut apportée par le navire le Saint-Jean-Baptiste, arrivé à Toulon le 5 avril.
quait les raisons de cette périlleuse entreprise. Persuadé que la Porte nous avait déclaré la guerre, il jugeait indispensable à la sûreté de rEg3rpte de refouler et détruire des armées qui se formaient en Palestine, et qui menaçaient de combiner leur attaque avec un débarquement de Turcs ou d'Européens aux bouches du Nil.
Pour la première fois, il réclamait des armes et des hommes afin de réparer les ravages de la peste et des combats. Il racontait ensuite Tarrivée du négociant Hamolin qu'il avait voulu interroger en personne, et terminait par cette phrase, écrite en chiffres, et qui semblait la substance de sa pensée présente : « Si, dans le courant de mars, le rapport du citoyen Hamelin se confirme et que la France soit en armes contre les rois, je passerai en France. »
Que l'annonce d'un retour aussi prochain ait ému les Directeurs, il est difficile d'en douter. Mais en mettant à part cette impression toute personnelle *, ils ne pouvaient trouver dans la
1 . A ce moment, les Directeurs étaient instruits des défaites de Jourdan en Allemagne (Bailleu, no 244), et des premiers revers en Italie, où Schérer venait de perdre les lignes de l'Adige et du Mincio (Arch. guerre : le Directoire à Scl>érer,15 avril). L'idée vint de ramener Bonaparte. « Le
Jâ
lettre de Bonaparte que des motifs plus pressants de secourir Tarmée d'Orient. D'autres renseignements qui leur parvinrent, à quelques jours d'intervalle, confirmèrent les besoins militaires de la colonie. L'officier de marine Gaudfernau aborda à Toulon avec deux bâtiments, chargés de soldats blessés ou aveugles. Il était sorti d'Alexandrie au mois de mars, pendant une absence de la croisière anglaise, qui permit à près de 80 navires du convoi de s'échapper du port et de se disperser dans toutes les directions. Gaudfernau, envoyé par le contre-amiral Perrée, rapportait des détails peu rassurants sur l'état d'Alexandrie, sur la peste qui s'y était déclarée, sur la misère et la désertion des anciens matelots de Brueys. Puis vint le récit du capitaine de frégate Stendelet, commandant la flottille sur la côte de Syrie, qui, le 18 mars, avait vu tomber aux mains de Sid-
sieur Barras a dû proposer en dernier lieu, dans le Directoire, de rappeler le général Bonaparte et de lui conférer le commandement de l'armée d'Italie... Mais il n'y a eu qu'un cri parmi ses collègues pour s'y opposer : N*avous-nou8 pas assez de généraux qui veulent usurper l'autorité, sans avoir besoin d'y joindre encore celui-là? Le général Bonaparte est bien oii il est, et notre plus grand intérêt est de l'y laisser » (Dépêche de Sandoz-Rollin, du 14 avril : Bailleu, no 245).
ney Smith presque toutes ses corvettes, avec la grosse artillerie de l'expédition.
Il circulait alors une rumeur qui, à la différence des dernières nouvelles d'Egypte, aorait pu faire modifier les instructious remises à Bruix. On annonçait de diverses sources que^ Corfou avait capitulé. Ce malheur étaij réel, et remontait déjà au 3 mars; mais les communications avec les îles Ioniennes étaient si incertaines, que les Directeurs hésitaient encore à croire à la nouvelle. Ils venaient, en effet, de commander des tentatives pour approvisionner la place*, et d'envoyer à Ancône un officier, connu depuis par son énergie % qui promettait de risquer sa vie pour aller incendier la flotte assiégeante. La prise de Corfou était un événement grave, de nature à compromettre la mission de Bruix, non seulement parce que le ravitaillement dé cette île
1.^ Une seconde expédition, composée du Généreux et de plusieurs bateaux de transport, mit à la voile d'Ancône pour Corfou, le 1er avril. Elle portait environ 800 hommes, et se dirigea d'abord vers Brindisi dont elle s'empara. Là, on apprit avec certitude la capitulation de Corfou. Le Généreuac rentra le l^r mai dans Ancône (Bellaire, Précis des opérât, de la divis. du Levant, p. 379).
2. Le Coat de Saint-Haouen : il n'alla pas plus loin que- Gènes.
était une partie importante de sa tâche, mais surtout parce que le mouillage de Corfou était ^ors un lieu de refuge presque nécessaire, pour une flotte française qui opérait dans le Levant.
Le Directoire cependant ne changea rien à ce qu'il avait prescrit, et Bruix, averti comme tout le monde du bruit trop probable qui se répandait, ne demanda pas à attendre que la vérité fût plus sûrement connue*. La flotte de Brest était prête : Tamiral, comme le gouvernement, fatigué par de laborieux préparatifs, ne pensait plus qu'à la faire sortir, et se montrait avant tout sensible à l'ambition de déployer sur la Méditerranée ces vingt-cinq vaisseaux de ligne', montés par plus de 23,000 hommes.
Le 25 avril, l'armée navale s'était mise sous voiles. L'ennemi continuant à croiser en vue de la rade, il fallait prévoir une attaque, et plus
1. La nouvelle incontestable fut apportée à Ancône, le Il avril, par le général Chabot en personne, et ne parvint à Paris que le 4 mai. Déjà, le 14 avril, le Directoire avait reçu un avis qu'il crut d'abord certain; puis il s'était remis à douter.
2. La flotte se trouva portée à vingt-cinq vaisseaux par l'adjonction de la Convention, qui fut armée en cinq jours. Elle comprenait en outre plusieurs frégates (voir le Moniteur du 13 floréal an VII).
encore une poursuite à distance qui mettrait les Français entre deux feux, le jour où ils rencontreraient une autre division anglaise. Cej|ernier péril semblait si redoutable, que Bruix avait songé à profiter de la supériorité du nombre pour accepter le combat devant Brest, ou même pour y contraindre lord Bridport. Mais le Directoire, consulté, répondit par le télégraphe de s'en tenir à la lettre de ses instructions. La fortune permitpresqiie aussitôt de se conformer à cet ordre. Le matin du 26, le vent souffla avec force du nord-ouest, et un épais brouillard assombrit la mer. Quelques heures après la flotte de la République, poussée par la bourrasque, entrait sans être aperçue dans l'Océan. Un seul vaisseau, le Censeur, perdit un mât, et dut rentrer au port pour se réparer.
L'amiral Bridport* n'eut connaissance de cette manœuvre que le lendemain. Il était trop tard. Incertain sur la direction prise par notre escadre, il fit en toute hâte partir des avis pour l'amirauté. De fausses commissions pour l'Irlande qu'il saisit sur un aviso, envoyé à dessein de le
1. Le Naval Chronicle (1799; t. I, p. 265) contient une biographie de cet amiral.
MAI 1799. m
tromper*, le confirmèrent dans la pensée que l'expédition se rendait à la côte irlandaise. Il réunisses vaisseaux au nord, autour du cap Glear^^poury attendre les événements et y recevoir des secours.
Bruix, confiant dans le succès de sa sortie, s'avançait à pleines voiles vers l'Espagne. Le temps favorisait sa marche. Il passa le 1" mai . devant Oporto, où sa présence fut reconnue par l'ennemi, et le 4 il arriva dans les parages de Cadix.
Les forces navales des Anglais dans la Méditerranée étaient restées sous le commandement suprême de Jervis. Pendant l'hiver, cet illustre amiral, créé lord Saint- Vincent après sa vic- , toire sur les Espagnols, avait dû reposer à Gibraltar une santé usée au service de son pays. Il avait confié quinze vaisseaux à lord Keith pour maintenir le blocus de Cadix, en avait détaché quatre sous Duckworth pour protéger Mahon et en gardait trois sous sa main, comme réserve. Plus loin, autour de la Sicile, croisait
1. L* aviso la Rebecca (Castlereagh, t. II, p. 295 et 301). Les pièces pour Tlrlande avaient été fabriquées par Thompson (Aff. étr., Angleterre t vol. 595).