Ce cap est & Textrémité S. de Tlrlande
la division de Nelson. N'ayant plus à s'occuper de rÉgypte, depuis que Sidney Smilh * y commandait à sa guise, avec une indépendan^l^ntestée par ses chefs mais effective, Nelson avait dispersé ses capitaines et les employait séparément à bloquer Malte, à inquiéter les rivages italiens, à contenir les régences barbaresques. Il avait sous ses ordres environ quatorze vaisseaux, dont plusieurs portugais. C'était' donc une force de trente-cinq vaisseaux que les Anglais pouvaient mettre en ligne, si toutefois il leur restait le temps de s'avertir et de se rassembler.
Bruix était encore à douze lieues de Cadix, lorsque ses frégates lui signalèrent la flotte de lord Keith, qui l'attendait en ordre de bataille. On ne distinguait à Thorizon que quinze vaisseaux ennemis. Vainement Jervis, informé à Gibraltar, avait-il voulu conduire de sa personne quelques renforts à son lieutenant; il était retenu par la violence d'un vent de sud-ouest, qui
1. Sidney Smith, parti d'Angleterre à la fin de Tautomne sur le Tigre, se rendit d'abord à Constantinople où son frère était ambassadeur. Il y resta du 27 décembre au 16 février 1799, et le 7 mars vint devant Alexandrie prendre la croisière, qui jusqu'alors était confiée à des lieutenants de Nelson.
devint promptemcnt tempétueux. Les deux escadres s'étaient à peine formées pour se combattMmue Touragan éclata. Bientôt il ne fut plus^rossible de se voir et de manœuvrer, et chacun dut songer à sa propre sûreté. La nuit du 4 fut affreuse. Les vaisseaux français luttaient dans l'obscurité contre les flots qui les précipitaient vers le rivage espagnol. Quand le jour se leva, l'ennemi avait disparu, et Bruix put rallier sans danger ses navires, dont trois . seulement s'étaient égarés. Dans l'attente d'une rencontre qui semblait encore imminente, il se crut autorisé par ses instructions à requérir Ja sortie de Mazarredo. Le gros temps Tavait empêché de le faire la veille : dès le matin du 5, il remit au capitaine Bourrand les lettres de réquisition, avec ordre de les porter à Cadix.
Toujours pressé par une mer furieuse, il hésita s'il pouvait croiser jusqu'au jour suivant, pour se joindre aux Espagnols dans le cas où ils répondraient à cet appel péremptoirc. Mais rapproche de la nuit annonçait un redoublement de la tempête sur l'Océan. L'accès du détroit se dessinait au milieu de la brume : la flotte française y pénétra, doubla le rocher de Gibraltar
sans y trouver l'ennemi, et put s'abriter le soir derrière la côte de la Méditerranée.
La première partie du plan qu'avait U^cé le Directoire se trouvait donc achevée : BroJKtait enti'é dans la Méditerranée sans combat et même sans avaries. Le moment était venu de faire emploi du puissant armement qu'il dirigeait. Puisque la perte de Corfou devenait certaine *, il fallait, sans perdre une heure, courir vers Malte, y surprendre la croisière anglaise et ravitailler la place. Après cette manœuvre, d'où dépondait peut-être la destinée de l'île, il fallait se jeter sur les vaisseaux disséminés de Nelson, et selon les nouvelles qu'on apprendrait à Naples, y embarquer des troupes pour l'Egypte ou remonter vers Toulon. On risquait, il est vrai, d'être devancé par Keith et Jervis, qui avaient pu suivre la même route un jour plus tôt, pour se réunir à Nelson. Mais la guerre ne se fait point sans risques, et si d'ailleurs la retraite devenait nécessaire, on avait derrière soi les ports et la flotte de l'Espagne. Bruix eut le
\. <( ... Le jour même de mon départ de Brest, j'ai su. que Corfou n'était plus en notre pouvoir » (Dépêche de Bruix, du lU mai 1799).
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érite de concevoir cette opération; il n'eut LS celui d'y persévérer. Il s'était élevé, le mai, iiki hauteur du cap Palos, pour y prendre rec KPrènt la direction de Malte, lorsque, par .maladresse des capitaines, trois de ses vaisîaux se heurtèrent : deux se trouvèrent atteints ans leur coque ou dans leur mâture. Cet accient pouvait se réparer à Carthagène; il affai- 'lissait peu l'escadre, qui conservait encore sur îelson l'avantage du nombre et d'une appariion inattendue. Bruix se troubla, changea 'avis, et sous prétexte d'escorter ses deux vaisîaux endommagés, il donna Tordre de goujrnervers Toulon.
En route, comme si son esprit était obsédé irle sentiment d^me faute commise, il se mit inventer un nouveau plan de campagne. Il laginait une descente en Sicile. Il rêvait d'emxquer à Naples sur chacun de ses bâtiments lUx cents grenadiers, de les incorporer aux 000 hommes de troupes dont il disposait, par une conquête soudaine d'arracher aux iglais le meilleur point d'appui de leurs flots : projet qui, même avant nos revers, eût dgé de sérieux nréparatifs. et qui n'était plus
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qu'un songe douloureux. Bruix en fut vite désabusé, quand, arrivé à Toulon dans la soirée du 13, il y trouva la nouvelle des désastres qui accablaienl nos armes dans toute Tltalie!
On V racontait la retraite de Schérer, battu par les Autrichiens sur l'Adige et le Mincio, l'entrée en ligne des Russes, le commandement remis à Moreau * qui avait subi le 27 avril une sanglante défaite à Cassano sur TAdda, le passage de Suwarow à Milan au milieu des acclamations d'un peuple excédé de nos doctrines et de nos exactions, le siège de Mantoue, et déjà des capitulations inexplicables. On était inquiet de l'armée de Naples, qui pouvait être coupée et écrasée isolément. Moreau, suivi à peine de 23,000 hommes, venait d'abandonner la ville de Turin, et faisait effort pour se maintenir entre Alexandrie et Torlone. Derrière lui, les campagnes du Piémont étaient insurgées : des bandes de paysans, interceptant le chemin de Gènes, avaient depuis le 5 mai chassé les Français d'Ôneille.Une dépêche chiffrée du gouvernement, en date du 6, avertissait
1. Moreau, nomaïc le 21 avril à la place de Schérer, prit le commandement le 26, en présence de rennexni.
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Bruix que des ordres étaient adressés en conséquence à Moreau, pour faire évacuer Naples, Ancône,Civita-Vecchia etLivourne, après avoir détruit tout ce qui ne pourrait s'emporter. Elle recommandait aussi de ne point s'approcher de ces ports, sans être en garde contre une surpriso. Tous ces événements changeaient si profondément l'aspect de nos affaires, que Bruix, s'applaudissant d'être venu dans un port français, résolut d'y attendre des lettres de Paris qui pouvaient modifier sa mission. Le hasard semblait le justifier de n'avoir rien tenté sur Malte, et l'avoir réservé pour porter un secours plus nécessaire à la malheureuse armée d'Italie. Quelques murmures s'élevèrent cependant à Toulon contre ce hasard, qui rectifiait une timidité évidente du commandement. Mais Bruix fit taire les malveillants, par une activité qu'il sut bien approprier aux circonstances.
C'est ainsi qu'on le vit travailler sur tous ses vaisseaux et compléter ses vivres; que loin de réclamer des troupes promises par l'administration de la guerre, on le vit prendre sur les garnisons de ses navires des soldats pour attaquer OneîUe, puis charger un convoi de blé pour
HiB LA FLOTTE DANS LA MEDITERRANEE.
nourrir la Lîgurie. Pendant qu'il s'employait à ces soins multipliés, il reçut, le 22 mai, de Gênes comme de Paris, l'invitation qu'il pressentait de se rendre auprès de Moreau. D'une part les Directeurs, instruits, le 17, du passage de Bruix devant Carthagëne et de sa résolution d'aller à Toulon, se hâtaient de lui avouer leurs craintes sur le sort de l'armée de Naples; ils pensaient que nos vaisseaux pourraient embarquer ces troupes, si la retraite était fermée par terre, et voulaient au moins qu'un concert s'établit entre toutes les lorces de la République. D'un autre côté, dès que Ton avait su à Gènes que la flotte était à proximité, avec des troupes fraîches*, on s'était attaché ardemment à l'espoir d'en être secouru. Le général Desselle, chef de Tétat-major, le consul Belleville avaient écrit à Tenvi les lettres les plus émues. Ils représentaient l'armée de Moreau, harcelée, privée de tout, même de munitions, et resserrée chaque jour autour de Gênes. Un débarquement, disaient-ils, pouvait refouler l'ennemi et ranimer
1« « Hier matin, nous apprîmes ici que la flotte de Brest, portant 15,000 hommes de débarquement, était arrivée à Toulon » (Belleville à Talleyrand; Gènes, 21 mai 1799).
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le courage de nos soldats harassés* Ces demandes étaient prévues et trop justifiées : Bruix y répondit avec Tempressement d'un homme de cœur, s'engageant à reprendre la mer le 24, à donner à Moreau toutes les provisions dont il pourrait se priver, à lui confier 6,000 hommes pour une opération de quelques jours. Diverses causes retardèrent un peu le départ de la flotte. L'amiral était encore à Toulon, le 28, au moment du retour d'un courrier qu'il avait expédié à Paris. Parce messager, le gouvernement annonçait comme très probable la sortie de Mazarredo. Frappé maintenant des avantages « incalculables » d'une réunion des deux marines, il autorisait Bruix à prendre les mesures nécessaires pour l'assurer, et se flattait que les deux amiraux, supérieurs aux Anglais, pourraient promener leur pavillon sur les côtes d'Italie, dégager Malte et s'avancer même au delà. Un désir plus marqué de rallier les Espagnols était, à vrai dire, la seule idée nouvelle de cette dépêche, qui insistait surtout sur une prompte entrevue de Bruix avec Moreau. Libre enfin le 27 mai, Bruix appareilla pour Gênes. 11 n'emmenait que vingt-deux vaisseaux, la réparation des
deux autres n'étant point terminée. Conti'arié tantôt par le calme, tantôt par le vent du midi qui le poussait au rivage, il allait demeurer plusieurs jours dans le golfe sans pouvoir avancer.
DansFintervalle, les Espagnols s'étaient décidés à prendre la mer. Lorsqu'on avait su à Madrid que la flotte de Brest traversait le détroit de Gibraltar, on avait montré beaucoup de surprise, mêlée de quelque amertume*. Le secret si obstinément impénétrable du Directoire se découvrait tout à coup; et ce n'était pas même par une confidence tardive, mais par le rapport (les vigies delà côte. M. de Azara écrivait bien, depuis quelques jours, qu'il devinait une entreprise sur la Méditerranée. Par l'incertitude seule de cet avertissement, il prouvait que les Directeurs avaient maintenu jusqu'au bout leur système de feinte. Et ce mystère offensant, avait-on la certitude de le bien comprendre?
1. « Le ministère espagnol a paru vivement affecte du peu de confiance que le gouvernement français lui a accordé sur toutes les dispositions qui pouvaient précéder cette expédition. Mazarredo, dans sa correspondance, en témoigne son ressentiment » (Guillemardet au Directoire; Aranjuez, Hniai 17î)i)..
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Pouvait-on expliquer pourquoi les Français avaient appelé à Rochefort la division du Ferroi; pourquoi Bruix, passant devant Cadix, n'avait pas tout fait pour y réunir les deux escadres? Le ministre espagnol, après avoir renouvelé de la sorte ses plaintes sur rignorance de toutes choses où les Français le réduisaient, avait essayé de concilier les exigences de l'alliance avec ses soupçons croissants et Tutilité particulière de son pays. Il avait envoyé à Mazarredo Tordre de sortir, en forçant le blocus s'il était nécessaire, mais avec l'instruction précise d'aller attaquer Mahon. Cette entreprise était en effet la seule qui importât à l'Espagne sur la Méditerranée. Si elle était heureuse, Mazarredo pourrait ensuite joindre ses vaisseaux à ceux de Bruix et marcher avec lui, sous la condition de ne point dépasser certaines limites que la politique espagnole se réservait de tracer. Quant à la division du Ferrol, on devait chercher un prétexte pour la retirer de Rochefort. En même temps que ces dépèches de M. de Urquijo, un ordre moins régulier, la lettre de réquisition de Rruix, parvenait à Cadix. La coiTette qui la portait n'avait pu
s'approcher de ce port dans la journée du 8 mai ; égarée par les vents, elle avait dû aborder à Malaga, d'où le capitaine Bourrand accourait à franc étrier, avec quatre jours de retard. La réquisition française, bien qu'elle fût convenue, avait en soi un ton impératif qui ne pouvait être agréable : Mazarredo le fit observer & Lacrosse, sans se départir de sa courtoisie, ni cesser d'afficher les intentions les plus amicales pour la France*. En fallait-il un gage? Il venait de recueillir le Censeur, qui, ressorti de Brest sans réparation suffisante, n'avait pu rejoindre et courait les plus grands dangers en vue de Cadix. Ce bâtiment ne pouvant plus naviguer, et Lacrosse proposant de l'échanger contre le San Sébastian, Mazarredo se prêta de bonne grâce à cet arrangement qui le privait d'un des navires de sa réserve. Au milieu de €es procédés, plus adroits que sincères, Mazarredo suivit à la fois les ordres de Madrid et ceux de Paris ; il commanda à ses dix-sept vaisseaux d'appareiller. Le détroit d'ailleurs n'était plus fermé. L'escadre anglaise, qui avait repris sa
1. Lacrosse à Mazarredo; Cadix, 10 mai. — Réponse de Mazarredo, 11 mai.
croisière après la tempête du 4, venait de quitter <;es parages, et Ton apprenait par les vigies qu'elle était entrée le H dans la Méditerranée. Aussi, sans avoir à combattre, la flotte espagnole put-elle rompre, le 14 mai, le blocus humiliant qu'elle subissait depuis deux années. Les instructions du cabinet de Madrid, communiquées en partie par le chevalier de Azara, n'étaient point de nature à satisfaire la politique du Directoire. Si l'entreprise sur Mahon pouvait retirer à l'ennemi un bon mouillage, c'était avant tout une afl*aire espagnole. Or le ^gouvernement français prétendait que les ressources de notre allié servissent à nos propres desseins sur l'Italie, sur Malte et le Levant, et ne se souciait point du reste. Dans ses entretiens avec M. de Azara \ Talleyrand ne voulut rien entendre, quand il s'agit de l'île de Minorque. Non seulement il indiquait que notre flotte ne se détournerait point de ce côté pour aider les Espagnols, mais il demandait que le roi, -ajournant une tentative sans doute impuissante, fit aussitôt partir Mazarredo pour Toulon et le