Talleyrand à Azara; Paris, 18 et 20 mai
124 LA FLOTTK DANS LA MKDITERRANEE.
mît, h titre de lieutenant, sous le commandement de l'amiral Bruîx. Le rappel de la division espagnole de Rochefort fut critiqué avec une semblable vivacité, parce qu'il entrait dans nos intentions de faire sur l'Océan des armements ostensibles pour alarmer les Anglais sur l'Irlande, retenir autour de leurs côtes une partie de leurs vaisseaux, et par cette diversion dégager la Méditerranée. Le vœu de Talleyrand allait même jusqu'à faire envoyer la division espagnole plus près de la Manche, dans la rade de Brest. En conséquence, il écrivit à Guillemardet de soutenir à Madrid ces diverses réclamations, et surtout d'obtenir la subordination complète des forces des Espagnols. Le moyen le plus sûr de diriger les mouvements de leur flotle était, à tout prendre, de l'incorporer à la nôtre. Les Directeurs, persuadés de cette vérité, comptaient donc les heures que Bruix avait dû employer à Gènes, afin de lui prescrire d'aller au. plus vite à la rencontre de Mazarredo. Le 24 mai, ils acquirent la certitude que, depuis dix jours, l'amiral espagnol était sorti de Cadix et commençait à exécuter ses ordres. On apprenait en même temps que l'escadre anglaise de blocus
avait paru devant Malaxa, et semblait suivre vers le nord une route qui Téloignait de Nelson. Ces uouvelles firent croire aux membres du gouvernement, qu'ils touchaient à l'un de ces moments critiques où se décide le sort d'une campagne. Ils tinrent conseil, et adaptant leurs anciens projets aux circonstances présentes, reformèrent et arrêtèrent un nouveau plan qui supposait une triple opération. Le premier mouvement de Bruix devait être de rejoindre les Espagnols avant qu'ils fussent engagés autour de Mahon, et dé les placer sous son autorité. La Hotte combinée, avec ses quarante vaisseaux, devait s'avancer contre les Anglais, qu'on ne croyait pas encore renforcés, et par la supériorité du nombre les mettre hors de combat :
c'était la seconde manœuvre, la seule qu'on dût juger un peu douteuse. Par la troisième, Bruix, maître de la mer, devait secourir Malte, puis aborder en Egypte, y recueillir Bonaparte avec tout ou partie de son armée, et le transporter en Europe.
Une lettre, qui devait être remise par Bruix, expliquait à Bonaparte cette dernière résolution. « Les efforts extraordinaires, écrivaient
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les Directeurs, que TAutriche et la Russie viennent de déployer, la tournure sérieuse et presque alarmante que la guerre a prise, exigent que la République concentre ses forces. Le Directoire vient en conséquence d'ordonner à l'amiral Bruix d'employer tous. les moyens qui sont en son pouvoir pour se rendre maître de la Méditerranée, et de se porter sur l'Egypte, à l'effet d^en ramener l'armée que vous commandez. Il est chargé de se concerter avec vous, sur les moyens «à prendre pour l'embarquement et le transport. Vous jugerez, citoyen général, si vous pouvez avec sécurité laisser en Egypte une partie de vos forces; et le Directoire vous autorise, dans ce cas, à en confier le commandement à qui vous jugerez convenable. Le Directoire vous verrait avec plaisir à la tête des armées républicaines, que vous avez jusqu'à présent si glorieusement commandées. » Cette lettre était datée du 26 mai, et portait, selon l'usage, la signature de trois Directeurs*.
1. La lettre du Directoire, signalée vaguement par J. Miot en 1814 (p. 266), a été publiée pour la première fois dans les Victoires et Conquêtes (1^0 éd., 1818; t. XI, p. 207). En 1840, M. de Meneval la mit véritablement en évidence dans son opuscule intitulé : Sur le retour du g(fn. Bonaparte de l*Égypte
Ainsi, il n'était plus question, comme au mois de mars, de combler les vides de Tarmée d'Orient, de la pourvoir de munitions et d'artillerie. Le gouvernement, au contraire, se décidait à abandonner l'Egypte. S'il ne prescrivait pas l'évacuation complète, il paraissait la recommander. Il était possible que Bonaparte se refusât à perdre tout le fruit de ses travaux, surtout au retour de la campagne de Syrie qu'on croyait victorieuse, et voulût enfermer quelques troupes dans les forts pour attendre des temps meilleurs. Le Directoire autorisait donc par avance ce qu'il ne pouvait empêcher; mais au fond il ne jugeait point probable que
(Extr. du Spectateur militairey n» du 15 mai). Elle a été peu remarquée par les historiens (voir Thibaudeau, Guerre d'Egypte^ t. II, p. 451 ; — Wouters, Hist. de la liép. et de VEmp., p. 214; — Ernouf, Nouv. étud. sur la RévoL, 1799; p, 307; — Testa, t. I, p. 577). Rëvellière-Lcpeaux, qui avait retrouvé cette lettre dans la l>'c éd. des Victoires et Conquêtes pendant qu'il composait ses mémoires, a élevé des objections puériles contre l'authenticité du texte [Mém.y t. II, p. 350). On peut affirmer, au contraire, qu'aucun document historique n'a plus de certitude ; car 1° l'expédition, celle même qui a été confiée à Bruix,a été copiée par M. de Meneval chez le notaire où elle était déposée ; 2» la minute est conservée aux Arch. nat, (AF III, 4060) : toutes deux portent précisément la signature de Révellière. A ces preuves matérielles nous ajouterons la lettre adressée le 10 juin par Bruix au Directoire, qui constate la réception des ordres du 26 mai (voir l'Appendice).
Bonaparte prît cette responsabilité, et s'attendait à voir revenir le général avec toute son armée*.
Ce n'est point que le sentiment secret des Directeurs contre Bonaparte se fut affaiblie Lorsqu'ils consentaient à risquer tous leurs moyens maritimes et à sacrifier l'Egypte pour ramener un rival, ils n'avaient pas oublié les froissements du passé. Mais la crainte de voir agir auprès d'eux l'ambition d'un homme entreprenant et populaire était dominée par la conscience d'un péril bien autrement pressant. La victoire devenait nécessaire à l'existence même de la République. Les Russes, les Autrichiens avançaient toujours et touchaient aux frontières. Ces défaites continuelles ne menaçaient pas seulement la France d'un démembrement;
1. Les frères de Bonaparte eurent alors quelque soupçon (lu rappel du général. Joseph disait le 11 mai : « Je puis me tromper, mais je prévois que si l'embarras du Directoire se prolonge, il invitera mon frère à revenir dans sa patrie et à reprendre le commandement des armées... » — Le 31 mai, « Lucien prétendait savoir que son frère... recevrait probablement rinvitation de revenir en Europe, si les revers des armées se prolongeaient, et qu'il y obéirait sans hésiter; mais il croyait savoir également qu'il n'accepterait de commandement qu'après avoir fait ses conditions » (Dépêches de Sandoz-Rollin; Bailleu, n©» 255 et 258).