‹ Le Directoire et l'expédition d'Égypte: étude sur les tentatives du Directoire pour communiquerChapitre 36 sur 98 · JUILLET-AOUT · texte numérisé non relu

JUILLET-AOUT

Légende de la déportation de Bonaparte.

Ignorance de l'opinion sur l'objet véritable de respédition de Bruix. — Malveillance contre les nouveaux Directeurs : on leur reproche de faire le silence sur l'Egypte-; pourtant il n'arrive plus de nouvelle directe de ce pays. — Malveillance contre les anciens Directeurs : on les accuse d'avoir déporté Bonaparte. — Ces préjugés populaires sont exploités par le parti jacobin, qui pousse à mettre en juge- Inent les ex-Directeurs. — Dénonciations contre eux; procédure à suivre. — Attaques contre Talleyrand : — « Eclaircissements » publiés par ce ministre, et polémique sur Torigine de l'expédition d'Egypte, — Talleyrand cède la place à Reinhard.

Modérés et Jacobins.

Divisions dans le Directoire : Sieyès veut arrêter les tentatives révolutionnaires des Jacobins. — Divisions dans les Conseils : les Modérés se trouvent obligés de protéger les ex-Directeurs. — Fâcheuses nouvelles de Syrie, atténuées par le parti de Sieyès. — Relation du contre-amiral

ICO CRISE DU REGIMSBRECTORIAL

Penve. e: nooTelle certaia*? de l'échec deTant Acre. — Suit^ da procê« contre l^s anciens Directears : défense de Rewbeil. de RèTelIiere-LeTeaox. — Les Modérés font rejeter les drrnonciatioas. — A::itude des frères de Bonaparte pendant Oi procès.

Éia^. criûqae de la République.

Troubles et drrcouragement au dedans. — Au dehors, mort du général Joubert: inrasion de la Suisse et de la Hollande. — Inertie des deux âoctes, bloquées dans Brest. — Relâchement de l'ailiance avec l'Espagne. — Impossibilité de ravitailler Malte, de traiter avec les Barbaresques.

L'amiral revenait. la santé altérée et Thumeur chagrine. Ces dégoûts s'accrurent par l'indifférence que montrait le public pour ses opérations. On les avait suivies de loin et sans les comprendre; on les critiquait même pour les charges qu'elles imposaient au trésor. Le gouvernement ne se souciait point d'éclairer cette ignorance générale, en révélant les projets qu'il avait combinés sur le Levant. Lorsque les Espagnols étaient à Brest, il n*était point politique d'avouer devant eux des desseins qu'on leur avait toujours dissimulés, de leur fournir la preuve d'une duplicité dont ils se plaignaient.

D'ailleurs, si Ton avait annoncé en France que le gouvernement avait destiné sa flotte à secourir Bonaparte, puis à le ramener, on n'au-

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raît trouvé que des oreilles incrédules \ L'opinion était alors malveillante ou prévenue : après la journée du 30 prairial, elle ne s'était remise ^ à parler de l'expédition d'Egypte que pour y chercher des griefs contre les anciens Directeurs, et déjà pour reprocher aux nouveaux de faire le silence sur le vainqueur des Pyramides. En réalité, il n'arrivait plus de nouvelles directes de l'armée d'Orient. Non que les Anglais eussent multiplié les captures depuis l'accroissement de leurs forces sur la Méditerranée; mais à dater du mois d'avril, les départs même d'Egypte avaient été presque entièrement suspendus. Ni Marmont ni Menou n'avaient pris sur eux d'envoyer des nouvelles, lorsqu'ils n'en recevaient point du général en chef, séparé d'eux par les déserts de la Syrie et par une mer couverte d'ennemis. Pendant le siège de Saint-Jeand'Acre, Bonaparte en effet n'avait écrit que deux dépêches au gouvernement, et le courrier

1. A rétranger, le cabinet de Louis XVI II était arrivé à deviner la vérité : « Vous savez depuis longtemps l'escadre française dans la Méditerranée, » écrivait-il le 20 juin au duc d'Harcourt à Londres. « Je lui crois le projet de débloquer Malte, embarquer Bonaparte et son armée, et le ramener au midi de l'Italie pour soutenir Naples... J'espère, au reste, que les escadres anglaises le rencontreront en chemin. »

qui les portail à Alexandrie avait été saisi le 25 mai dans les parages de JafTa. On était donc réduit, à Paris, à recueillir les bruits répétés par les gazettes allemandes ou anglaises; bruits contradictoires, dont les moins inexacts vienaient de Constanlinople ^ Un jour, on lisait que Bor naparte, disciplinant les tribus chrétiennes. du Liban, s'était mis à leur tète et marchait vers le Bosphore. Un autre jour, il était prisonnier, et son armée détruite. On se fiait plus volontiers aux succès qu'aux revers; mais cette croyance même n'an'êtait point Tessor des plus étranges déclamations. L'expédition d'Egypte paraissait maintenant une machination des anciens Directeurs pour se défaire de Bonaparte, et transporter dans les solitudes une armée qui lui était dévouée. Si le héros, se disait-on, avait jusqu'ici par ses victoires trompé l'attepite d'un gouvernement jaloux, il manquait à. la

1. Ko outre^ le Directoire recevait, après de longs retards, des lettres particulières de Constantinople et copie de quelques dépêches adressées de cette ville à la cour espagnole. M. de Bouligny écrivait directement à Talleyrand surTaffaire de nos prisonniers, mais n'osait se compromettre par cette correspondance évidemment surveillée. Il en était de même de ragent batave qui, depuis le commencement de 1799, Uvait dû suspendre ses relations officielles avec le Divan.

JUIHiBT 1799.

France à Theure de l'iavasion; et peut-être étaît-il voué, comme Hoche, à périr d'une mort mystérieuse. Cette légende de la '< déportation » de Bonaparte, si bien appropriée au tour d'esprit du peuple, s'était propagée partout lors de la chute du précédent Directoire. C'était la manie du moment, comme celle de voir des « dilapidations » dans les moindres actes du gouvernement ou de ses commissaires.

Le parti jacobin s'était appliqué à renchérir sur ces préjugés de la foule et à les exploiter à son avantage. Ses clubs étaient rouverts; son quartier généj'al siégeait à Paris dans la salle du Manège ; ses journaux contrefaisaient le langage des Terroristes. Après avoir aidé les Modérés à renverser les Directeurs, les Jacobins avaient rompu la ligue, et, avec la volonté de s'emparer des affaires, travaillaient à rétablir dans le Corps législatif le système de la Convention. Faisant leur profit du désarroi qui .suit toute crise intérieure, des troubles de TOuest et du Midi, et des désastres en Italie où Macdonald venait de perdre son armée, ils avaient fait voter la loi des otages et celle de l'emprunt forcé : mesures odieuses qui rappelaient les

plus mauvais jours. Chaque soir, leurs tribunes improvisées retentissaient de cris de vengeance el de dénonciations furieuses. Par une logique habituelle à la démagogie, avant d'attaquer en face le nouveau gouvernement, ils foulaient aux pieds le corps abattu de Tancien ; et prompts à outrer tous les châtiments, ils exigeaient qu'on punît Schérer et tant d'autres concussionnaires, qu'on chassât Talleyrand, qu'on traînât enfin en jugement les Directeurs destitués.

C'était surtout sur ce procès politique que le parti comptait pour remuer les passions et pousser aux extrêmes. Plusieurs pétitions portèrent donc Talfaire devant le conseil des Cinq-Cents*. Sous une forme banale, elles répétaient ce qui se disait partout des rapines des Directeurs, de leurs attentats contre la liberté des peuples et des citoyens. Elles les accusaient de même, « d'avoir déporté dans les déserts de l'Arabie 40,000 hommes formant l'élite de nos armées, le général Bonaparte, et avec lui la fleur de nos savants, de nos hommes de lettres et de no$

1. Moniteur du 15 juillet et du 11 août; — Thibaudeau, Guerre d'Egypte^ chap. xv.

artistes. » L'un des pétitionnaires, nommé Ruelle, se qualifiant d'ancien agent diplomatique *, parlait de TÉgypte en termes moins puérils, mais avec autant d'injustice. « C'est incontestablement, disait-il, la violation du territoire ottoman par l'expédition d'Egypte qui est la principale cause des dangers de la patrie, parce qu'elle a entraîné les Turcs dans la nouvelle coalition. » Les Directeurs, continuait Ruelle avec l'assurance d'un homme du métier, les; Directeurs, par trahison plus encore que par ineptie, ont voulu faire la guerre à la Porte. Nous devons aujourd'hui lui offrir la punition de ces traîtres comme premier gage d'un rapprochement, et rétablir à ce prix la paix avec la vieille alliée de la France. Le rapport sur ces pétitions, présenté à la séance du 42 juillet,

1. Ruelle se disait « ancien chargé d'affaires de France dans les Pays-Bas autrichiens ». Il avait, en effet, appartenu en 1788 à la légation de Bruxelles. Destitué le 13 décembre 1790, puis rétabli le 12 avril 1792, il fut expulsé quelques semaines après par [les Impériaux. Cet agent avait la manie des réclamations et celle des dénonciations. Ainsi, en 1800, il se mit en tête d'adresser au Tribunal un mémoire contre Bonaparte : celui-ci écrivit en marge : « Le P. Consul a lu la pétition. Il n'a jamais entendu parler de Ruelle ; il ne comprend rien à cette affaire, et ne peut reconnaître en lui qu'un homme dont le cerveau n'est pas sain » (4 frimaire an IX : 25 novembre 1800).

invitait le Conseil à se former en comité pour décider s'il les prenait en considération. D'après Tacte constitutionnel, une procédure, heureusement assez longue, devait suivre ce préliminaire. Il fallait que la dénonciation fût lue trois fois, de dix jours en dix jours : les inculpés avaient alors trois jours pour s'expliquer devant le Conseil, qui votait en comité secret s'il y avait lieu de les renvoyer devant les Anciens. Cette chambre recommençait la formalité des trois lectures avec les mêmes intervalles, prononçait à son tour, et c'est seulement après tous ces délais que . les Directeurs comparaissaient devant la haute cour de justice, chargée de les juger.

En attendant que ces victimes fussent plus à portée, les coups des Jacobins retombaient sur le minisire des relations extérieures, qu'on rendait en partie responsable des malheurs de la patrie. Comme s'il essayait de prévenir les attaques, Talleyrand avait rédigé, le 27 juin, sur la situation de l'Europe, un exposé plein de ces confidences diplomatiques qui caressent l'amour-propre des assemblées. L'origine de la guerre; l'influence du désastre d'Aboukir; la

déclaration imprévue de la Porte et les pourparlers inutiles avec cette puissance pour l'échange des prisonniers; un tableau résumé des desseins des coalisés et des relations de là France avec ses alliés formaient la substance assez véridique de ce mémoire. Talleyrand le terminait en déclinant toute participation aux derniers événements de Suisse et d'Italie, machinés, disait-il, à son insu, et conduits sans son intermédiaire par l'ancien Directoire et des commissaireâ spéciaux. Quelques jours après, un article Axx Moniteur^ ^ (\yx''\\ avait évidemment inspiré, revenait avec plus de force sur le système des Directeurs de tenir leur ministre à l'écart des affaires épineuses, surtout de celles où l'on reconnaissait maintenant la main des « dilapidateurs » et des révolutionnaires de profession. Il était bien vrai que, depuis plus d'une année, Talleyrand avait joué un assez mince personnage et s'en était accommodé *. Mais cet aveu, qui ne coûtait guère à son esprit indolent et dédaigneux, n'avait point la vertu de désarmer

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