JUILLET ET AOUT
mode d'exécution, et jeté, disait-on, les yeux sur le général Joubert. Le voile qui entourait tous ces projets se soulevait chaque jour davantage; suivant Topinion qu'on avait de cette politique prochaine, de nouveaux partis se forr maient dans les Conseils et jusque dans le gouvernement. Les deux Directeurs Gohier et Moulins, attachés à la constitution de Tan III pai^ ignorance des affaires plutôt que par raisonnement, se tenaient à récart,et médiocres en tout, même dans leurs préjugés républicains, passaient pour les chefs du parti exalté qu'ils ne dirigeaient point. Ils gênaient sourdement leurs collègues. Secondé seulement par Roger- Ducos, Sieyès avait dû s'entendre avec Barras, dont la voix comptait dans le conseil à défaut d'autre influence, et qui semblait avoir désormais besoin de nouveauté pour assaisonner ses intrigues coinme ses plaisirs. Cette alliance entre deux hommes si divers se resserrait encore par le pi'ocès des anciens Directeurs, où Barras, responsable des mêmes fautes, craignait d'être impliqué. L'œuvre de résistance et de réparation combinée par Sieyès trouvait aussi quelque appui dans les esprits mo-
dérés du conseil des Anciens. Il n'en était pas de même des Cinq-Cents, où les Jacobins avaient rencontré beaucoup de députés disposés à s affilier à leur club. Ils avaient avec eux Augereau, Jourdan, le ministre de la guerre Bernadoite, et se flattaient que le consentement de ces généraux les rendait maîtres d'une partie de Tannée. Depuis que Sieyès ne cachait plus sa volonté de réprimer leurs entreprises, ils se déchaînaient contre lui : c'était la guerre ouverte et ardente. Sieyès venait de fermer la salle du Manège, et lors de l'anniversaire du 40 août, on l'entendit, dans un discours vigoureux, flétrir les menées de ces hommes qui osaient chercher le salut du pays dans les mesures révolutionnaires auxquelles ils croyaient à peine, qui voulaient eff'rayer pour se saisir du pouvoir, et no déclamaient si haut contre les ennemis de la République, contre les traîtres et les concussionnaires, que pour ébranler le gouvernement en le taxant de faiblesse ou de complicité.
Par un entraînement naturel de la lutte, les Modérés se trouvaient maintenant engagés à défendre ceux qu'ils avaient renversés le 30 prai-
rial, à sauver la personne des ex-Directeurs, et même à atténuer leurs actes les plus incriminés. Ainsi, pour éviter une recrudescence de plaintes contre Texil prétendu de Bonaparte, Sieyès dissimulait les nouvelles fâcheuses qui se multipliaient sur l'armée d'Orienté Le contre-amiral Perrée, fait prisonnier avec toute sa division par lord Keith, et débarqué à Gênes dans les premiers jours de juillet, venait de tracer un tableau inquiétant des affaires d'Egypte. Il était sorti le 8 avril d'Alexandrie avec trois frégates et deux bricks, qui formaient la partie la plus saine des débris de la flotte, et racontait qu'arrivé le 48 devant Jaffa, il y reçut l'ordre de croiser au large jusqu'à la fin du mois, puis de mettre à terre une partie de son artillerie pour battre les murailles d'Acre. Du 13 au 46 mai, sa division louvoya au milieu des vaisseaux de Sidney Smith et ne put échapper à leur poursuite qu'en faisant voile vers l'Europe. On apprit par lui la résistance que rencontrait Bonaparte, et plusieurs assauts sanglants et
1. Le 24 juin, notre consul à Tripoli, Beaussier, débarqut^ à Gènes par les Anglais, rendit compte d'une lettre écrite le 9 avril par S. Smith sur les débuts du siège d'Acre. Beaussier avait lu cette pièce à Palerme.
malheureux. A défaut de renseignements sur la fin du siège, qui durait encore au moment de son départ, l'amiral Perrée représentait la détresse de Tarmée, affaiblie par la peste et par tant de combats ; il insistait sur de prompts secours, et rendait compte enfin, avec une douleur professionnelle, des vains efforts de Bonaparte pour reconstituer une marine à Alexandrie. Le '28 juillet, des journaux bien informés* connurent, par la voie de Constantinople, lu levée du siège de Saint-Jean-d'Acre et la retraite de Bonaparte. Les jours suivants, de nouveaux détails confirmèrent Téchec. Ne pouvant arrêter la publicité de ces bruits, le Directoire s'efforçait de jeter des doutes sur leur exactitude, et le Moniteur opposait quelques versions invraisemblables à des récits qui avaient déjà toute la certitude de la vérité.
Quant à la procédure même contre les anciens Directeurs, elle avait dû suivre son cours, Le 6 août, la troisième lecture avait été précédée d'un rapport qui remettait en relief les
1. Notamment le Puôliciste. On trouvera dans le n® du 11 octobre (les renseignements sur les sources d'information auxquelles puisait ce journal, Tua dés plus sérieux du temps.
principales dénonciations, celle de Ruelle en première ligne. Les députés des Cinq-Cents s'étaient constitués en réunion secrète pour délibérer sur cette affaire qui, changeant d'aspect, prenait de jour en jour plus d'importance politique. Déjà trois des inculpés avaient fait connaître leur défense. Rewbell l'avait depuis longtemps prononcée devant le conseil des Anciens, dont il était membre, et s'était fait écouter sans défaveur. Repoussant avec indignation les injures des signataires d'adresses^ : « Nous avons exilé Bonaparte! s'était-il écrié. La postérité pourra peut-être juger son expédition avec sévérité; mais nos contemporains ne seront pas surpris que mes collègues et moi nous ayons partagé l'enthousiasme général, et cédé à l'ascendant du génie d'un héros couvert de gloire, qui répondait à toutes les objections, aplanissait toutes les difficultés et sut vaincre tous les obstacles.» — C'est à Bonaparte, «le libérateur des peuples, » écrivait, de son côté, Révellière-Lépéaux', que revient l'honneur d'un projet que