Message du 5 octobre
besoin (le TEspagne, de sa médiation, ni de son intervention. Le Directoire arrêta qu'il remettait entièrement à Bonaparte le soin de répondre aux ouvertures captieuses des Turcs. Il lui confiait à cet égard « les pouvoirs les plus amples et les plus étendus », lui déléguant « la faculté de traiter, soit par lui-même, soit par tel Français qu'il jugerait à propos de commettre et d'envoyer là où il croirait convenable. Il ne voulait le gêner par aucune sorte d'instruction >>, et se bornait h recommander à sa générosité le sort des prisonniers français. Puis, comme si le terrain se fécondait dès qu'il était manié par Bonaparte, « peut-être, disait le Directoire, que votre génie trouvera à semer dans le champ qui vous est présenté, les germes d'une pacifi- <'ation générale. » Ces pouvoirs illimités, souvenirs du temps de Campo-Formio et de Rastadt, étaient énoncés dans une lettre particulière, qui accompagnait une dépêche ostensible où les mêmes idées reparaissaient avec plus de réserve. M. de Bouligny devait recevoir ces lettres par Vienne, et demander aux Turcs de les faire passer en Egypte. Du rôle principal. M. de Boulignv descendait à celui d'un simple
confident, chargé de favoriser les premiers pourparlers d'une négociation qui allait se poursuivre en dehors de lui. On chercha, en outre, d'autres voies plus directes pour envoyer à Bonaparte plusieurs copies de ses pleins pouvoirs. Dans la vue de multiplier les moyens de correspondance, on n'eut recours ni à Vittallis, qui était parti depuis quelques jours avec la dépêche du 20 septembre, ni à Osman Aga, qui attendait encore à Paris. Mais le ministre de la marine eut ordre de préparer à Gênes le Serapis, cet aviso destiné depuis si longtemps à rÉgypte, et d'armer à Toulon un autre bâtiment léger. Il semblait que la mer n'était plus aussi fermée : une seconde dépêche de Bonaparte, annonçant la reprise du fort d'Aboukir, venait comme la précédente d'échapper aux croiseurs ennemis ^
Ce succès achevait la défaite de l'armée turque en Egypte. Il fut connu à Paris le 9 octobre, en même temps que la victoire de Brune sur les Anglais à Castricum, et les nouveaux progrès de Masséna contre Suwarow. On se hâta de porter
. Cette dépêche fut apportée par VHirmdelle,
une loi déclarant que nos trois armées avaient bien mérité de la patrie : vain témoignage qu'une assemblée ne marchande jamais après une longue suite de revers\
La marche de la négociation avec la Porte maintenant réglée, il ne restait qu'à faire partir les dépêches pour Constantinople et pour Alexandrie. Le 13 octobre, pendant que Reinhard mettait la dernière main à cet envoi, le Directoire fut troublé par une nouvelle, la plus grave qu'il pût alors recevoir. Bonaparte avait débarqué, le 9, àFréjus et pris aussitôt la route de Paris. Entraînées par l'émotion de ce retour, les autorités du port avaient mis de côté tous les règlements sanitaires, et dispensé le général d'une quarantaine, qui aurait au moins laissé au gouvernement le temps de réfléchir et
1. Le ministre de la guerre fit préparer trois lettres pour transmettre cet hommage public à* Bonaparte, à Brune et à Massëna. Ces deux dernières furent expédiées le 14 octobre. L'annonce du retour de Bonaparte empêcha Tenvoi de la première, qui était écrite sur le ton emphatique. On y lisait : « ... Le Directoire ex. ne cesse d'apprécier l'admirable conduite de Tarmëe que vous commandez, et vous renouvelle, à vous, citoyen général, avec une satisfaction sans borne, l'expression de son inaltérable confiance dans vos rares talents qui ont si bien servi la gloire de la République, et qui concourent nécessairement à accélérer les jours si désirables de la paix... »
de se préparer. Les sentiments les plus divers agitaient les Directeurs. Après une interruption prolongée de toute communication avec TEgypte, ils s'étaient habitués à croire que Bonaparte ne pouvait revenir ' avant le printemps de Tannée suivante. Chacun, sans en avoir bien conscience, avait bâti sur cette illusion ses projets particuliers. Sieyès luimême, qui se ménageait la première place dans ses institutions futures^ s'était flatté* de les établir loin de la présence d'un général dont il admirait le génie, mais redoutait encore plus l'ambition. Il venait de mander Moréau, qui par sa timidité politique ne lui faisait aucun ombrage, comme s'il voulait le pressentir sur un coup d'État. L'arrivée de Bonaparte dérangeait toutes les combinaisons, bouleversait toutes les intrigues. Déconcertés, chacun à leur manière, les Directeurs eurent le tort de ne point composer leur maintien et d'annoncer la nouvelle au Corps législatif avec un langage d'une froideur trop transparente. Leur embarras ne fit que s'accroître, quand on apprit chaque jour les transports qui éclataient partout sur le passage de Bonaparte. Personne ne lui faisait un re-
proche d'avoir quitté son arméo ; personne ne pensait même qu'il dût aller reprendre en Italie, un commandement qu'il avait toujours reuÂo victorieux. Sa place paraissait marquée au çeinK des affaires publiques, qui étaient désespérées malgré quelques combats heureux, et que sa merveilleuse intelligence pouvait seule retenir sur le penchant deTabîme. Il se produisait dans les esprits une de ces secousses profondes qui annoncent une crise, qui la rendent d'abord possible et bientôt inévitable.
Bonaparte avait rencontré à Aix l'émissaire Vittallis, et pris connaissance de la dépêche du 20 septembre. Talleyrand et l'amiral Bruix, qui furent des premiers à former autour de lui le cortège sans cesse grossissant des empressés el des habiles, lui découvrirent le projet qu'avait eu l'ancien Directoire de le ramener d'Egypte *. En pou de temps, le général apprit de même les dernières résolutions du gouvernement sur les moyens de négocier avec la Porte ottomane.
1. Dès le 14 octobre, Bruix envoya, à Joseph Bonaparte la copie des pièces du 26 mai (Meneval, Swr /e retour, etc., p. 11). Nous citerons aussi ce qu'écrivait Rœderer, le 23 octobre : « J'ai dîné hier avec Tamiral Bruix chez Talleyrand. Après dîner, ils sont allés faire visite à Bonaparte ft Tout trouvé seul avec sa femme » [CEuvreSy t. VIII, p. 528).
Il ne s'en montra point surpris, et affectant e regarder une semblable négociation comme I con^quence naturelle des circonstances, il spli(]^q|^ mais sans tout dire, que, peu de jours vant son départ d'Egypte, il avait de son côté lit des ouvertures à la^Turquie.
Depuis le débarquement de l'armée, il n'avait imais réussi à correspondre avec cette puismce, ni à éclaircir ses véritables intentions, ans les derniers jours du siège d'Acre, le S mai, il reçut de Sidney Smith une lettre qui, ar son ton de bravade, ne pouvait guère passer our une avance pacifique. Le commodore anlais rappelait la phrase suivante des instrucions de Bonaparte, saisies sur son envoyé Beauihamp. A la question que le gouvernement turc )ouvait faire : si les Français consentiraient à juitter l'Egypte, Beauchamp était tenu do répondre : pourquoi pas*? « Je n'ai point voulu, joutait Smith, vous faire une telle question, vant que vous eussiez fait l'essai do vos forces t des nôtres, puisque vous ne pouviez pas être onvaincu, comme je le suis, de l'impossibilité
1. Corr. de Napoléon, no 3746. Cette phrase avait beaucoup 'appé les Anglais (Nelson, t. III, p. 303).
de votre entreprise »; mais aujourd'hui que, grâce à nous, les murailles d'Acre sont devenues imprenables, « je vous fais la demande : voulez-vous évacuer le territoire ottomA, avant que l'arrivée de la grande armée combinée change la nature de la question? » Ce langage ironique était très conforme au caractère mal équilibré de Sidney Smith, jeune officier gâté par la fortune, généreux envers nos prisonniers, brave jusqu'à la témérité, ambitieux de faire figure, ne se souciant guère d'obéir à ses chefs ni de respecter ses adversaires ; trop bien né pour n'être qu'un capitaine de brûlot, comme rappelait Bonaparte, mais assez avantageux pour être traité par Nelson encore plus sévèrement*. Bonaparte offensé, déclara qu'il ne voulait entendre aucune proposition qui passerait par la bouche de Sidney Smith. Alors, dans un dernier assaut, il tenta d'emporter Saint-Jeand'Acre; mais c'était pour conserver intact le prestige de ses armes, et non pour continuer sa marche en Syrie. Dans tous les cas, Bonaparte était résolu à retourner en Egypte, où il restait à
1. Nelson, t. III, p. 2&5, 298, etc. Voir aussi J. Barrow, The life and corresp, :of S. Smith, t. I, p. 242.
refouler les débarquements ennemis, puis à accomplir sa volonté, annoncée au Directoire, de repasser seul en Europe. Rentré au Caire comme .IU| triomphateur qui sait en imposer aux Orientaux*, il y trouva la colonie dans un état satisfaisant, et envoya aussitôt Tordre secret de tenir deux frégates prêtes à Alexandrie. Bien que le blocus des Anglais y fût peu rigoureux, le général, avant de se séparer de son nrmée, attendit Toccasion prévue de la mettre à Tabri d'une agression par mer ; il détruisit les Turcs sur la plage d'Aboukir. Sidney Smilh n'arriva qu'après le carnage. Au milieu des pourparlers pour le sort des blessés, Bonaparte surprit à la vanité imprudente du commodore un paquet de journaux anglais et italiens qui l'instruisirent de nos désastres et l'avertirent de hâter son départ; renseignements d'autant plus précieux, que depuis m messager Mourveau, le général n'avait reçu aucune lettre, aucune nouvelle d'Europe. Un nouvel éloignement de la croi-
1. On ignore généralement qu'il dicta les principaux passages de la proclamation, affichée le 15 juin par le divan du Caire. Ces notes, omises dans la Corr., fournissent un des exemples les plus curieux du style oriental, adopté par Bonaparte.
sière lui permit de mettre à la voile le 23 août. C'est à ce moment/ au lendemain d'une victoire, à la veille d'une absence sans retour, qu'il jugea à propos de laisser tomber quelques pjiroles de paix dans l'oreille des Turcs, en dehors de Sidney Smith. Un Effendi avait été pris sur le champ de bataille : Bonaparte l'adressa au grand vizir avec une lettre, datée du 17 août*, qui contenait l'offre d'une entente. C'était par une fatalité inexplicable, disait-il, que la Porte avait déclaré la guerre à la République et attaqué ses troupes invincibles. « Ce que la Sublime Porte n'atteindra jamais par la force des armes, elle peut l'obtenir par une négociation. Vous voulez l'Egypte, dit-on; mais l'intention de la Franco n'a jamais été de vous Tôler.
Chargez votre ministre à Paris do vos pleins pouvoirs, ou envoyez quelqu'un chargé de vos intentions et de vos pleins pouvoirs en Ég3rpte : on peut, en deux heures d'entretien, tout arranger. »
La pensée do Bonaparte, fuyante sous cette emphase étudiée, insaisissable sous ces formes