Corr. de Napoléon, no» 2296, 2307, 2321, etc
2. Ibid., n" 2502 (13 avril 1798). Bonaparte parle bien, dans cette note, d'envahir l'Angleterre ; mais, par la suite, il ne fut plus question que d'une descente en Irlande. La substance de cette note fut transmise, le même jour, par les Directeurs au ministre de la marine, pour lui servir d'instructions confidentielles.
là le désavantage de lutter avec les Anglais sur leur teiTO natale. Un concours plus efficace ne semblait point probable. Ni Bonaparte, ni les Directeurs, ne connaissaient alors l'étendue des complots en Irlande, la difficulté de communiquer avec le comité occulte de ce pays ne leur ayant pas encore permis d'entrer dans le secret d'une révolte qui s'ourdissait pour le printemps . Tandis qu'on armait ainsi sur rOcéan, l'autre entreprise, conduite par Bonaparte, devait redoubler les soucis des Anglais et entraîner une partie de leurs forces à Fextrémité de la Méditerranée, dans les Echelles du Levant : c'était l'expédition d'Egypte.
Bonaparte n'avait point de peine à démontrer qu'il frappait les intérêts anglais en s'élablissant dans la vallée du Nil. La fécondité du sol, la situation géographique en ont fait le plus beau territoire que la France puisse coloniser. La plus, riche des Antilles n'offre point d'aussi nombreux avantages; pour l'Algérie, où nous devions plus tard sacrifier tant de sang et d'argent, elle est déserte en comparaison de l'Egypte. Cette inestimable conquête pouvait compenser la perte de toutes nos colonies et
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ranimer noire commerce extérieur. N'était-ce pas atteindre les Anglais dans leur jalousie de marchands? Le coup était même plus direct, et Toccupation d'un territoire qui rapproche l'Europe et l'Asie, devait à la longue détourner le commerce des Indes vers la Méditerranée, ébranler la domination mal assise de l'Angleterre dans rindoustan et entretenir l'animosilé des princes indiens, qui luttaient pour l'indépendance. On pouvait même s'imaginer des frégates partant de l'île de France, venant à Suez prendre à leur bord quelques soldats français, et surtout des officiers, afin de les joindre àTippoo Saïb, dans ces contrées de l'Asie où les hommes et les armes sont en abondance, où. la direction militaire fait seule défaut*. L'Egypte était donc le gage le plus sûr dont la République pût se nantir pour négocier avec ses ennemis, afin d'en stipuler la conservation, suivant les circonstances, ou d'en faire acheter chèrement l'abandon.
1. « I am so pcrsuaded of tlie intention of thc French to attempt driving us from India, in concert with Tippoo Saib, that I shall ne ver feel sccure till Mangalore and ail Tippoo's coast is in oup possession. » (Nelson au consul anglais d'Alexandrie, le 24 juin 1798 : Dispatches of Nelson^ t. 111, p. 36. Cf. p. 40, 96, etc.)
Les préparatifs de l'entreprise ne devaient point se prolonger. Tout était à faire à Brest, ' au lieu que sur la Méditerranée le pavillon français flottait librement depuis plusieurs mois. Bonaparte ayant déjà secoué Tinertie des autorités de Toulon, Fescadro, sous les ordres de Brucvs, était venue mouiller à Venise d'où elle avait porté une garnison dans les îles Ioniennes. Jusqu'à ce jour, ces mouvements avaient paru laisser l'Angleterre indifi'érente : cette puissance semblait fatiguée d'entretenir à grands frais une armée navale qui n'avait pu ni retarder la conquête de 1 Italie ni conserver la Corse ; elle renonçait pour le moment à nous disputer la Méditerranée. Notre flotte, dégagée par cette retraite, était devenue capable d'un eff'ort plus digne de son passé depuis que Bonaparte avait mis la main sur les arsenaux des Vénitiens, et par ruse autant que par force avait réuni tous leurs vaisseaux aux nôtres. Il ne restait qu'à grossir les équipages, qu'à faire provision de vivres et de munitions navales. Au moyen de l'embargo, l'on était certain de trouver à Marseille, à Gênes, en Corse, les bateaux de commerce nécessaires au transport d'une armée.
Quant aux soldats et aux généraux qui devaient former le corps expéditionnaire, c'étaient ceux qui venaient de prendre en Italie une confiance sans borne dans le génie de leur chef. II était donc possible sous deux mois de mettre à la voile, de naviguer pendant la saison la plus favorable, et d'aborder aux bouches du Nil avant que l'inondation du fleuve arrêtât l'armée et lorsque la moisson récoltée pourrait aisément la nourrir.
L'idée de conquérir l'Egypte se rattachait à
d'autres préoccupations que celle de lutter
contre l'Angleterre. Lorsque pour la première
fois, pendant l'été de 1797, Bonaparte signalait
l'Egypte à l'attention du Directoire *, il méditait
\ sur le partage, qui semblait prochain, de l'Em-
[ pire ottoman, et songeait à ménager à la
- . France une portion de ces dépouilles. Il y a des
I pays où les questions diplomatiques se révèlent,
et d'où l'œil discerne avec netteté, comme du
haut d'un promontoire, des intérêts qui, vus
d'ailleurs, demeureraient mêlés ou obscurs.
^ C'était en s'approchant de l'Adriatique et de
■ 1. Corr. de Napoléon, n»* 2103, 2193, 2419. — Testa, liej eue il des Irai f es de fa Porte, t. 1, p. 517.
Venise que Bonaparte avait senti l'influence captivante de TOrient. Son esprit, prompt par nature à dépasser le présent pour pénétrer dans l'avenir, s'était vivement intéressé aux événements compliqués qui devaient suivre un démembrement de la Turquie. II prenait plaisir à s'en entretenir avec Monge. Jugeant déjà ces problèmes en chef de gouvernement plutôt qu'en simple général, il s'échauffait en se représentant l'importance alors grandissante, aujour- ; d'hui déchue, du groupe des îles Ioniennes.
« Les îles de Corfou, de Zante et de Géphalonie, disait-il, sont plus intéressantes pour nous que toute l'Italie ensemble. Je crois que si nou» étions obligés d'opter, il vaudrait mieux resti-. tuer l'Italie à l'Empereur et garder les quatre îles, qui sont une source de richesse et de pros*; péri té pour notre commerce. L'empire des^ Turcs s'écroule tous les jours : la possession de' ces îles nous mettra à même de le soutenir autant que cela sera possible ou d'en prendre j notre part*. » Or quelle part pouvait être mieux*'
1. Corr.^ n» 2103. La correspondance des Iles Ioniennes^ conservée aux Affaires étrangères, nous montre la pensée de Napoléon sur ces îles prenant, dans la suite, une forme mieux
choisie à l'avance que la vallée du Nil? On devait, il est vrai, prévoir que la Porte ne verrait pas la prise d'Alexandrie d'un œil aussi tranquille que celle de Corfou, et qu'atteinte directement dans son droit de suzeraineté sur l'Egypte, elle ferait cause commune avec les Mamelucks qui y dominaient. Mais s'il était difficile de maintenir la paix avec les Turcs, Bonaparte ne jugeait pas la tâche au-dessus de l'adresse de Talleyrand, et il demandait que ce ministre se rendît à Constantinople pour endormir de plus près la vigilance du Divan.
L'expédition d'Egypte offrait d'ailleurs au gouvernement l'occasion de s'assurer, d'une manière peut-être permanente, la domination de la Méditeri'anée. La Convention avait mis à la revendiquer la même ardeur que les Anglais à la contester. Elle avait voulu être seule maitresse sur une mer qui ne baigne que des Etats d'un ordre inférieur à la France, et où la prépondérance commerciale et militaire nous est
équilibrée. On sait combien Corfou a perdu d'importance, depuis l'établissement du royaume do Grèce et la transformation de la marine par la vapeur.
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assurée par Toulon et Marseille. Cette prétention patriotique s'était alors compliquée d'une dispute d'influence sur l'Italie. Car, aussi longtemps que les amiraux anglais s'étaient tenus à portée des côtes italiennes, ils avaient attisé contre nous les sentiments de haine des petits États, conseillé le Piémont et gouverné les Deux-Siciles. Maintenant que les victoires de Bonaparte avaient plié les Italiens du nord et du centre sous l'autorité de la France et que la Hotte anglaise avait cédé la place, la question de l'empire de la Méditerranée reparaissait, pour ainsi dire, dégagée de ses accessoires. Il fallait de divers côtés se saisir des stations navales, qui sont à la fois des ports de refuge et des magasins d'approvisionnements. Il fallait s'y fortifier, et contraindre par degrés les Anglais à renoncer à une mer, où ils ne pourraient plus se ravitailler sans violer les droits des pays neutres. La reprise de la Corse, l'occupation de Corfou, de Gênes, d'Ancône, pouvaient être regardées comme des parties accomplies de ce vaste dessein. Il s'agissait de le poursuivre par un établissement solide à Alexandrie et surtout à Malte. Cette île n'était-elle pas la clef de la
Méditerranée? Que de fois elle avait excité rambition de Bonaparte ! Par les artifices de Poussielgue il avait essayé de se former un parti dans la place, et se flattait qu'un coup de main heureux pouvait la donner à la France. Il s'en était ouvert à l'amiral Brueys et lui avait donné, avec l'assentiment déguisé du Directoire, l'ordre d'essayer une surprise*. Brueys, en efi'et, s'était montré au mois de mars sous les murs de la forteresse; mais, jugeant la tentative trop incertaine, il avait masqué sous de vains prétextes rintention hostile qui le faisait dévier de sa route. Son secret n'avait pas transpiré. Bonaparte pouvait donc jeter en passant son armée sur Malte, et faire de la conquête de cette île le prélude de celle de l'Egypte.
D'autres pensées enfin, étrangères à la politique extérieure de la France, se partageaient l'esprit de Bonaparte et pesaient sur les conseils du gouvernement. Le général et le Directoire se sentaient gênés l'un vis-à-vis de l'autre. L'attitude modeste que Bonaparte affectait de-
1. Brueys crut agir par les seuls ordres de Bonaparte, et à riasu du Directoire. (Jurien de la Gravière, Guerres maritimes.,. ^ t. I^ p. 329 et s.) — Voit' aussi Corr. de Napoléon ^ no» 1828, 2195, 2247, 2354, etc.
puis son retour à Paris était Tiadice de celte situation fausse. Il pouvait, un jour, no plus résister à l'envie de renverser Tautorité impopulaire qui lui donnait des ordres, et les Directeurs pouvaient s'essayer dans l'ombre à ruiner un ascendant qui menaçait leur existence. La courtoisie d'un côté, le respect simulé de l'autre, continuaient à se manifester au dehors : mais un peu d'éloignement ne pouvait qu'être agréable à ces deux pouvoirs, appliqués à s'observer avant de se combattre. En quittant la France, Bonaparte retrouvait la liberté du commandement, et s'affranchissait d'une dépendance à laquelle son génie trop supérieur ne \ pouvait déjà plus se soumettre. Il espérait accroître sa gloire dans des contrées où l'écho du succès semble plus retentissant, où l'âme des spectateurs du drame s'exalte autant que celle des acteurs. Lui-même s'animait en songeant à ces pays de lumière où l'on pouvait encore tenter de grandes choses ; impression étrange qui l'a poursuivi toute sa vie dans ses conversations, et l'a parfois entraîné à s'attribuer sur l'Orient et les Indes des desseins chimériques qu'il n'a jamais essayé d'exécuter. Plus clair-