LI-: DlHECTiUliF. ET l'IE Al
liberté. Les jacobins d'Italie firent aussitôt les motions les plus violentes et réclamèrent la confiscation des biens du clergé. Mais le conseil des Anciens et le Directoire arrêtaient l'ardeur intempestive du grand conseil. Le plus afi'reux désordre régnait dans l'administration de la nouvelle république. Bientôt on imposa aux plus riches propriétaires une contribution patriotique de cinq millions, car les finances de la Cisalpine étaient écrasées par l'entretien des troupes françaises chargées de protéger sa liberté républicaine. Jusqu'alors, le Directoire français, par l'intermédiaire de ses généraux, prenait en Cisalpine tout ce qu'il trouvait bon à prendre, sous prétexte des besoins de son armée. Mais depuis que ce pays était censé jouir d'une constitution libre, il devenait nécessaire de régulariser cette situation, et de lui imposer un traité formel qui mettrait à la discrétion du Directoire presque toutes les ressources de cette république prétendue indépendante. Visconti était son ambassadeur ù Paris; Serbelloni lui fut adjoint pour conclure avec le gouvernement français un traité de paix et d'alliance. Il fut reçu par le Directoire fructidorien en audience solennelle le 10 pluviôse an VI (29 janvier nos), et lui adressa un curieux discours sur l'alliance des deux républiques. Barras, alors président du Directoire, lui répondit impudemment que la République française ne recherchait point les conquêtes pour étendre sa domination; elle « dédaigne cet orgueil stupide; elle n'aime à trouver le souvenir de ses triomphesque dans le spectacle du bonheur que la liberté procure aux nations : cette félicité était le seul prix que la République française attendait du succès de ses armes (1) ». Le traité public et le traité secret avec la Cisalpine allaient prouver, au contraire, que la grande république mettait à son intervention un prix exorbitant, et qu'elle n'attendait pas seulement de la Cisalpine son argent, mais le sacrifice de son indépendance.
En effet, le Directoire exige que cette république mette ses forteresses sur le pied de guerre, et achète les canons qui manquent. Ces places seront commandées par des généraux
il) Dvbats el di'ort.f. iiliiviuse VI. p. li"..
^l'i'i LE DinKCTOlHE.
français et leurs garnisons composées pour moitié de troupes françaises. En outre, la Cisalpine devra entretenir 25.000 soldats français, bannir les marchandises anglaises de son territoire et souscrire pour mille actions au moins à l'emprunt contre l'Angleterre. Les deux républiques contracteront l'alliance la plus étroite. Serbelloni acceptait tout; mais Visconti, qui trouvait ce traité par trop léonin, eut le courage de résister aux prétentions du Directoire. Celui-ci renonça, mais seulement en apparence, à quelques-unes de ses prétentions, car le traité définitif qui liait sous prétexte d'alliance la Cisalpine à la France, et la faisait garder par un corps de troupes françaises moyennant dix-huit millions par an, mettait en réalité toutes les ressources de cette république à sa discrétion. Kn outre, la Cisalpine s'engageait par des articles secrets à soutenir les mêmes principes de navigation que le Directoire, et à le suivre pour l'interdiction des denrées et des marchandises anglaises. La place de Pizzighellone sera mise à la disposition de la France pour y « organiser un équipage de siège et de campagne pour l'armée qu'elle serait dans le cas d'envoyer en Italie contre l'ennemi commun». Elle sera occupée par une garnison exclusivement française commandée par un officier français. La Cisalpine ne pourra avoir sur pied moins de i22,()00 hommes, et elle devait déjà entretenir 25,000 Français! « La flottille du lac de Garde sera assez considérable pour avoir la supériorité sur les Autrichiens ». La Cisalpine ne peut, sans le consentement du Directoire, être en guerre avec une puissance amie ou alliée de la France. Le Directoire emploiera ses bons offices auprès des autres puissances de l'Europe pour leur faire reconnaître la Itépublique Cisalpine. I<]nfin, toutes les fois qu'il en sera requis, le Directoire cisalpin remettra l'état de ses troupes au Directoire français. Ce traité fut conclu le 8 ventùse an VI : on voit qu'il imposait de très lourdes charges à la Cisalpine et l'assujettissait complètement à l'étranger (1).
Pendant qu'à Paris on discutait sur l'étendue des sacrifices que les Cisalpins étaient forcés de l'aire à leurs prétendus li-
(l) Arch. nat , AF», rcgislic 18.
LK DIRECTOIHE ET l'IK VI. :2'lo
bérateurs, l'armée française, campée chez eux et vivant à leurs dépens, s'insurgeait méthodiquement contre ses chefs, parce que sa solde était scandaleusement arriérée, et menaçait d'évacuer la Cisalpine s'ils ne faisaient droit immédiatement à ses réclamations, et les Cisalpins étaient obligés de fournir aux généraux français l'argent nécessaire pour payer la solde et prévenir une désertion en masse.
Le 13 pluviôse (1^'" février), trois demi-brigades, qui occu- ])aient l'importante place de Mantoue, se révoltèrent, parce (|u'elles n'avaient pas touché leur solde depuis cinq mois, et menacèrent leurs chefs d'abandonner immédiatement Mantoue, avec armes et bagages pour revenir en France. Le général Miollis, après avoir essayé inutilement de faire rentrer les mutins dans le devoir, finit par leur promettre le paiement (le leur solde; mais, comme il manquait absolument de fonds, il imposa sur les plus riches habitants de la ville une contribution forcée de 400,000 francs. Le général Baraguey d'ililliers se rendit ensuite à Mantoue, après s'être fait donner 200,000 francs par le Directoire cisalpin ; mais il fut forcé de reconnaître que les révoltés ne céderaient jamais si leur solde n'était payée intégralement^ et qu'il fallait tenir au plus vite l'engagement que Miollis avait pris « pour prévenir la désertion en masse et en armes ». Comme Mantoue était complètement épuisée par la dernière contribution, il demanda encore 300,000 francs au Directoire cisalpin, pour être en état d'acquitter la solde de la division jusqu'au T'' ventôse et pri'venir ainsi de très grands malheurs, car les autres troupes étaient trop bien disposées pour les mutins. 11 annonça, le 10 pluviôse (4 février), au général Sérurier, commandant en chef, qu'il avait dû capituler devant « l'obstination froide et réfléchie » de ses soldats.
« Kn adoptant ces mesures générales, après la plus mûre délibération, après l'examen le plus réfléchi de tous les détails, de toutes les circonstances, qui ont accompagm'' les siVlitions du 13 et les faitsdes jours suivants, j'ai cédé à l'empire des circonstances que je n"étais |)lus le maître de commander, puisijue privé de moyens énergiques (le force et de répression, après avoir épuisé tous ceux de sévérité, (le menaces, de conciliation, de raisonnement, de prières, d'orgueil
2i() i.K niRECïoini:.
national, de senlimcMits patriotiques, le général Miollis n'avait obtenu le retour de l'ordre qu'à ce prix. Je ne dissimule pas les grands inconvénients que peut entraîner par la suite un pareil acte de condescendance, mais il fallait éviter de grands crimes, de grands événements, le pillage du pays, l'abandon de la frontière, l'évacuation de Mantouc et la désorganisation totale de la moitié de l'armée d'Italie. En assurant ainsi le prêt de ma division, l'insurrection s'est concentrée dans la place de Mantoue quoi qu'elle eut sur toute la ligne des ramifications très étendues et très profondes, quoique les mêmes causes eussent dû et pu y développer les mêmes effets, quoique le mécontentement et l'esprit de sédition y fussent à l'ordre du jour depuis longtemps, je puis vous annoncer qu'il n'y a point eu l'explosion que je pouvais redouter ; mais elle ne manquerait pas d'y éclater, si je n'étendais à tous les corps qui sont hors de Mantoue, les dispositions que le général Miollis a cru devoir adopter avant mon arrivée pour ceux qui sont dans cette place. »
Il attribue celle sédition aux perfides machinations des ennemis de la France et de la Cisalpine; elle était annoncée dans plusieurs endroits. Dans la caserne de Gastelnuovo, un volontaire avait affiche : de l'argent, la contre-révolution ou la mort ;
<( EL dans Mantoue des écrits affichés dès le matin du 13 dans tous les quartiers, et adressés à tous les corps, ont provoqué au parti déterminé de se retirer en France ou d'être payés, sans qu'aucune considération pût en détourner. Les seuls fonds parvenus en caisse avaient permis de payer au prêt; des affiches annoncèrent qu'il fallait le refuser. Le chef de la 12'^' prévenu le matin qu'il s'agissait d'un complot, se rend au quartier, trouve tout dans le plus grand désordre. A peine retiré, tous les tambours battent spontanément la marche et la précèdent dans un des quartiers de Mantouc où elle se met en bataille. Le chef court au devant, veut l'arrêter, mais ses efforts sont impuissants : la garnison réunie spontanément déclare à toutes les propositions qui lui sont faites, qu'elle veut être payée de ce qu'on lui doit, ou retourner en France; leur général leur parle au nom de la loi, plusieurs répondent en même temps : " La loi ordonne de nous payer, on l'a violée à notre égard. Nous ne sommes pas les coupables, mais ceux qui ont volé les trésors de l'Italie, et nous laissent dans la plus grande misère : nous les avons gagnés nous-mêmes ces trésors par nos sueurs, hos fatigues, nos blessures; ils ont disparu, et l'on ne nous a lais-sé pour notre compte
LE DIRECTOIRE ET l'IE VI. ii7
que d'avoir employé nos baïonnettes, pour les arracher aux peuples dont nous nous sommes fait abhorrer. Nous irons en France. Nous savons que nous commettons une grande faute, mais nos concitoyens ne sont pas injustes, lorsqu'ils sauront qu'on se joue de nous par de continuelles et vaines promesses, que nous paraîtrons parmi eux sans avoir reçu un liard depuis quatre mois, et que nous rapporterons les dépenses scandaleuses qui ont insulté à nos misères, les sommes qui ont été perçues sous prétexte de nous payer. Nous leur demanderons : Pouvons-nous tenir à toutes ces injustices et ces infamies? Nous sommes partis par désespoir, et nous demandons vengeance contre ceux qui nous y ont entraînés par leurs propres crimes. »
Un ordre de route le xilus soigneusement combiné était départi à chaque demi-brigade, avec un code pénal qui portait peine de mort contre qui que ce soit qui eût attenté aux propriétés ou eût commis des désordres quelconques. Une avant-garde de six cents hommes devait les prendre. Le tout fut déchiré en rentrant au quartier, dès qu'on fut parvenu à les y décider par des promesses. Les administrations de l'armée et plusieurs généraux furent incriminés sur des faits, sur lesquels la masse entière prétendait n'avoir aucun doute, des voix nombreuses annoncèrent qu'on s'en serait pris à eux s'ils se fussent trouvés à portée. Des grenadiers montant chez le chef de la 4^ pour enlever les drapeaux, retirèrent les baïonnettes de leurs fusils pour ne point le blesser par les efforts qu'ils faisaient contre lui. Les troupes en bataille occupaient depuis la place jusqu'à la porte Tradetto qu'ils menaçaient d'enfoncer, et contre laquelle ils avaient braqué du canon : au millieu du di'sordre même, ils portaient simultanément les armes dès que les généraux paraissaient, les boutiques abandonnées n'éprouvèrent point le moindre dommage; les tambours battirent l'ordre toutes les fois que le signal en fut donné, mais aucun soldat ne s'ébranla lorsqu'il était question de se séparer; dès que l'on se présentait sur un point, une grande attention y régnait, mais lorsqu'il était question de retourner ;i l'autre, les ailes opposées répondaient par un refus absolu qui était à l'instant répété par toute la masse.
Le chef de la 12" voulant, l'épée à la main, intimider ceux qui cherchaient k enlever les drapeaux, blessa gravement un grenadier. L(^s camarades le prirent, cl dirent au chef : « Nous ne vous savons |ias mauvais gré de cet événement malheureux; vous faites votre devoir. Nous ne vengerons pas notre camarade ■>.
Les chefs, commandants de place et officiers furent constamment respectés, excepté dans la désob('issance formelle au\ ordres donnés
de se retirer. L'énergie des chefs fut grande, mais celle de la majorité des officiers et sous-offiriers n'y répondit pas. Il n'est aucun événenemenl qui soit le signe le plus manifeste d'un mécontentement outré, d'une exaspération enracinée et d'une obstination imperturbable à obtenir le terme de leurs maux et de leurs privations. Aussitôt que la promesse de là solde leur a été faite, ils se séparèrent à condition que la paye entière leur serait faite le 2 ventôse; ils rentrèrent dans leurs quartiers; l'ordre, la discipline, l'obéissance, le service n'ont élé troublés que pendant quelques heures, ils ont repris aussitôt après avec énergie. Il a été jusqu'ici impossible de découvrir les organisateurs en chef de tous ces complots (I) ».
il reconnaît que « l'argent seul a pu mettre un terme aux désordres : la solde régulièrement assurée à l'avenir pourra seule en prévenir le retour » ; et il invite son chef à se faire verser par le Directoire cisalpin les .300,000 francs nécessaires à l'acquittement intégral de la solde.
Le gouvernement cisalpin et les Mantouans furent donc obligés de supporter les conséquences pécuniaires de cette révolte, causée uniquement par l'incurie et les gaspillages de l'administration française. Cette sédition, devant laquelle les généraux crurent nécessaire de plier, montrait que depuis le iS fructidor l'esprit de discipline était bien affaibli dans l'armée. En effet, les soldats ne pouvaient oublier qu'à cette époque on leur avait fait signer des adresses dans lesquelles ils se déclaraient prêts à rentrer en armes dans l'intérieur de la France pour chasser les royalistes; aussi, quelques mois plus tard, ils menaçaient encore de quitter l'Italie, et de rentrer en armes dans leur patrie, mais pour demander ou plutôt faire justice des dilapidateurs qui les laissaient dans la misère. Le Directoire, très effrayé du mauvais esprit des soldats, inquiet de l'attitude beaucoup trop indépendante que certains généraux commençaient à prendre vis-à-vis du pouvoir civil, résolut de se décharger plus que jamais sur les républiques alliées de l'entretien de ses soldats, et il prit aussitôt prétexte de celte sédition pour accuser de trahison à son égard les Cisalpins ([ui défendaient. contre lui les intérêts de leur patrie.
Les révolutionnaires ardents de la Cisalpine votèrent le
(i) Ai-rh. nnt.. AF^ 71.
LK liIHECTOIKE KT l'TE VI. 240
traité onéreux et humiliant qui leur était imposé. Ils se berçaient de l'espoir d'obtenir des directeurs français, par leur entière soumission, l'annexion de la Ligurie, d'Ancùne, do Parme, et même du Piémont et de la Toscane : lorsqu'ils auraient ainsi constitué, à force de servilité, une grande république, ils comptaient se redresser et revendiquer leur indépendance à l'égard des Jacobins français. En ce moment même, ils cherchaient à profiter des événements qui venaient de s'accomplir en Suisse pour s'annexer Lugano, Meadrisio et certains pays qui font actuellement partie du canton du Tessin; mais le Directoire, qui avait aisément deviné leur jeu, devait mettre bon ordre à ces tentatives d'annexion. Le grand conseil avait voté le traité d'alliance ; mais le conseil des anciens le repoussa, en exposant les motifs de son rejet. Aussi le Directoire cisalpin s'empressa de déclarer qu'il avait agi contrairement à la Constitution en motivant sa décision, et les anciens le reconnurent en consentant à une nouvelle délibération. Mais ils demandèrent à leur Directoire comment agiraientles Françaient si le traité était encore rejeté. Les directeurs cisalpins, dans un entretien particulier avec le président des anciens, déclarèrent que la Cisalpine était absolument sous la dépendance des Français et qu'on ne pourrait les empêcher, s'ils le voulaient, de lui imposer de, nouveau le régime militaire et de prendre les mesures les plus rigoureuses contre tous les Cisalpins dont ils seraient mécontents ([\ Le Directoire de Milan fit une proclamation pour annoncer l'acceptation du traité par le grand conseil, et déclarer au peuple qu'elle était indispensable; néanmoins le conseil des anciens le rejeta, en ayant soin de ne plus donner de motifs. Cet acte d'indépendance irrita vivement le Directoire français. Il se méfiait des deux conseils, qui pourtant avaient été composés à l'imitation de ceux de Paris; et bien que le Directoire cisalpin eût fait tout son possible pour le contenter, il le trouvait encore beaucoup trop mou. Moscati, président de ce Directoire, répondit à ce reproche dans une lettre adressée le 21 ventùse (17 mars}
(I) « Ce sonl les l'rançais qui ont fonclé votre république, avait-on dit à Vis- • inli lors de la nésociation du traite, et ils sont maîtres de la détruire •.
250 Ui DlHECTOIHli.
à Merlin, président du Directoire de Paris (1). « On accuse, disait-il, le Directoire cisalpin d'être faible et sans caractère. Mais, citoyen président, peut-on avoir un caractère lorsque toutes nos actions sont subordonnées aux volontés, au caractère personnel, à la variabilité des sentiments des généraux français, dont l'un adopte la fermeté pour principe, l'autre la douceur; l'un est pénétré de la nécessité de protéger le gouvernement, l'autre voudrait tout faire par une conciliation dont les malintentionnés abusent (2) ». Ainsi ont agi Berthier et Leclerc. « Voilà donc, dans la courte période de deux mois, le Directoire vilipendé et considéré, négligé et soutenu ». Il demande que le Directoire français envoie à Milan un ministre capable, qui corresponde directement avec lui. C'est du reste ce qu'il va bientôt faire. Moscali se plaint du Corps législatif : il y a, suivant lui, dans le grand Conseil une douzaine d'anarchistes qui détestent la France, et Unissent par diriger tout; « il y en a quatre, six tout au plus, aristocrates très décidés, avocats élo(|ucnls, gens à talents, qui conduisent le conseil des Anciens, et lui font rejeter en grande partie ce que le grand Conseil propose, et relardent la marche du gouvernement »; il faut modifier cet état de choses. Mais, le 28 ventôse, le Directoire cisalpin déclare nettement au Directoire de Paris que le Corps législatif de Milan est très mal composé (.'{). Le général en chef est malheureusement pour les voies conciliatoires et elles ne servent qu'à augmenter son audace. Le Directoire de Milan n'ose point agir avec énergie, de peur d'échouer tristement, car le général en chef ne l'a jamais laissé disposer librement de cinq cents hommes de troupes cisalpines : il leur fait suivre toujours les mouvements do l'armée d'Italie, Le Directoire finit en donnant à entendre au Directoire de Paris
(1) Arch. liât.. AI'"'', "d. Il parle do lui <ian.s ccUo leUrc : « Médecin de profession, assez connu en Italie, homme de lettres par goût, je me suis mêlé du gouvernement à cause de l'altacliemcnt, je dirai même de l'admiration (\uc l'avais conçu pour le général en clief lîoiiaparto ». C'est pour ce niotiCet aussi par amour de la liberté, qu'il dit avoir abandonné sa profession, pour le suivre dans ses cami)agncs à l'àiçc do cin(|uaiilo-si\ ans.
{-2} Arch. nat., Al-i, 71.
(;«) On trouve « rexagération dans le grand Conseil, l'aristocratie déliontéo dans celui des Anciens ». l//kl.
LE DIHtCTuIUt: ET l'IE VI. tiol
qu'il serait opportun de faire un petit coup d'État en sa faveur. Une pareille insinuation, adressée à des fructidoriens, ne pouvait être perdue; seulement ils jugèrent que le Directoire cisalpin avait, lui aussi, besoin d'une épuration. Déjà les Français et le Directoire de Milan avaient pris des mesures de rigueur contre les journalistes : un député d'origine vénitienne l'ut arrêté sous l'accusation d'avoir fomenté les troubles de l'armée. Le ^21 ventôse, Berthier envoya de Gênes aux Cisalpins une proclamation menaçante; elle commençait ainsi : « Un traité d'alliance avec la République française peut seul assurer votre liberté, et par conséquent est le dernier coup porté à la tj'rannie ». La trahison était organisée, on voulait soulever Tarmée française et lancer Français et Cisalpins les uns contre les autres; « des traîtres, à la solde des puissances royalistes qui vous environnent, sont peut-être cachés dans quelques autorités les plus respectables de votre gouvernement ». Dans les mesures rigoureuses qu'il a prises, il a respecté la Constitution donnée par la France, bien qu'il fût tout à fait libre d'employer l'autorité militaire pour le salut de l'armée; mais il usera énergiquement de ses pouvoirs pour assurer la tranquillité et la liberté des Cisalpins (1). Comme il venait de proclamer que le traité d'alliance était indispensable pour assurer leur liberté, personne ne pouvait douter qu'il ne lût décidé à imposer son acceptation par la force brutale. Les anciens furent contraints de passer à une troisième délibération, et de voter le traité. Les journaux officieux eurent bien soin de dire qu'il avait été accepté avec enthousiasme ; quant aux journaux indépendants, ils furent de nouveau comprimés. Le parti radical, dirigé alors par le général Lalioz, devint tout-puissant. Quelque temps après, Jes paysans des environs du lac de Garde, exaspérés par la tyrannie des radicaux, se soulevèrent; leur révolte fut rigoureusement comprimée par les troupes françaises.
Le Directoire cisalpin ne prolita point de sa victoire, bien
(1) « J'ai luidc les Cisalpins avec clos chaùies de ler, disait Tallcyraiid à l'aiiiijassadeur prussien Sandoz, et ils ne pourront pas coneovoir une idée ambitieuse sans la permission du Directoire; l'cla était noccssairc, avec des tètes l'ollement evallées ». (Pallain, Le Ministère de TaHcijraml, p. '2«(i),
i5i LE UUIECTOIUE.
qu'il se fùL monlrû singulièrement souple à l'égard du Directoire français. Mais il avait eu l'audace de lui présenter quelques observations sur ses exigences pécuniaires (1), et ce gouvernement était bien décidé à exploiter la Cisalpine comme la France, et à ne supporter aucune observation de la part des révolutionnaires qui étaient censés la gouverner. Il donna au général Brune, dont la situation était devenue trop difficile en Suisse, le commandement de l'armée d'Italie, et, le i germinal {'■2\ mars), il lui enjoignit d'éloigner deux directeurs et plusieurs députés cisalpins. Ils n'ont été nonnnés que par le général de l'armée française, disent ses instructions; le Directoire, juge suprême des opérations de son général, peut donc les destituer ; d'ailleurs, tant qu'un traité n'a pas été consommé par un échange de ratifications légales qui assure l'indépendance des Cisalpins, la France conserve sur eux le droit de conquête. Le :24 germinal (13 avril), les directeurs Moscati et Paradisi, qui avaient engagé doucereusement le Directoire français à faire un coup d'Etat en leur faveur furent contraints de se retirer sur la sommation du nouveau général en chef, avec le secrétaire général Sommariva et plusieurs députés (^). Brune nomma directeurs Testi et Lamberti. Des journaux furent supprimés. Brune était chargé de requérir le Directoire
(1) Ainsi il lui rappelait, les28ei:iOvciUùsc, qu'en dehors (ruii million ()ayé lous les nioisaii Directoire, la Cisalpine avait, du2()pluvioso au i2ri ventôse, verse dans la caisse militaire française plus de 1,41)0,000 Ir. Et, le 30 ventôse, il lui écrivait cn((n-e que l'emprunt de 1,78."),000 fr. résolu par le général Hertliicr outre celui de '(00,000 dont il a reçu la plus grande jiartie, les l,iOO,000 fr. déjà prêtés à l'armée française, et les 73,000 rations fournies chaque jour à cette armée sont autant de coups mortels portés à la répuhli(|uc, <|u'au lieu de pouvoir s'occu- ]ier des armements et fortilications nécessaires à sa sûreté, elle sera bientôt dénuée de toute sorte de moyens, et dans l'imiwssibilité de faire marcher le gouvernement. Arch. nat., AF^, 71.
('2) En vertu du principe posé, il n'y a pas lieu de confirmer la nomination de neuf drpiUf's; l'un d'eux, le Vénitien Zoggi, accusé d'avoir voulu soulever l'armée française pour livrer Mantoue à l'Auti'iche, sera conduit à Mantoue jiour être jugé |)ar un conseil de guerre. Les rédacteurs des journaux, supinimcs seront expédiés à lîriançon pour être aussi livrés à un conseil de guerre;. Le Directoire cisali)in devra remplacer ses ministres de l'intérieur et des linances par des hommes sûrs, et épurer aussitôt ses agents à l'étranger. On exige de lui « le changement de destination du citoyen Porro, qui fait autant de mal à fiénes qu'il [lourrait peut-être faire de bien, s'il était envoyé auprès d'une puissan(;c monarchique ». Arch. nat., AF<i, registre 18.
LE DIRECTOIRE ET PIE VI. 2oS
cisalpin de surveiller les directeurs et les députés exclus, et de leur déclarer que dans le cas où, soit par leurs démarches, discours, écrits, « soit par leurs relations quelconques », ils compromettraient de nouveau la sécurité de la république et de l'armée, ils seraient arrêtés et conduits à Briançon pour être jugés comme espions et agents de l'étranger. Brune devait faire percevoir exactement la contribution de quinze cent mille francs par mois pour l'entretien complet des troupes françaises, « indépendamment du logement et du casernement qu'il leur fera fournir tant en sant('' qu'en maladie par la même république ».
Le 13 germinal précédent (4 avril , Brune, ayant appris, à son arrivée, que trois Français avaient été assassinés dans les rues de Milan, avait pris un arrêté portant peine de mort contre tout individu, qui, passé le délai de vingt-quatre heures, serait trouvé porteur dun poignard ou d'un couteau à gaine dans tout endroit oîi des troupes françaises seraient cantonnées. Il en était de même à Rome, La masse du peuple italien détestait les révolutionnaires français.
La cour de Rome fut consternée, en apprenant le coup d'État de fructidor. Après les élections de l'an Y, elle devait naturellement s'attendre à voir la faction persécutrice exclue du pouvoir; c'était le moindre résultat qu'elle pût en espérer. Mais le coup d'État du Directoire ressuscitait toutes les lois de proscription et faisait rétrograder les Français jusqu'au Comité de Salut public. Non seulement la persécution religieuse, dont les Conseils, à la veille de leur épuration, avaient décrété la fin, était reprise avec une rage nouvelle, mais le Pape avait tout à craindre des fructidoriens et pour l'État romain et pour lui-même. Ils allaient, sans aucun doute, traiter les Etals faibles comme ils avaient traité la majorité modérée des Conseils, et leur collègue (krnot. Il fallait s'alleudre à les voir bientôt, sous le premier prétexte venu, envahir le domaine de l'Église, pour y exercer leur fanatisme antireligieux et le piller à leur aise. On connaissait déjà leur manière de procéi.F, nutrcToiuE. — t. m. l.>
Zoi LE DIKECTOIRE.
der : grâce à une petite émeute plus ou inoins habilement suscitée à Rome, les vainqueurs de fructidor devaient renverser bientôt le gouvernement du Pape, comme ils avaient déjà renversé les antiques républiques de Gênes et de Venise.
Le gouvernement fructidorien renvoya bientôt tous ceux de ses agents qu'il suspectait de modération, sans s'inquiéter des services qu'ils avaient rendus. Pérignon et Cacault furent écartés. Ce dernier ne cherchait plus à flatter la manie antireligieuse des vainqueurs, comme le prouve l'extrait suivant de sa dépêche de Florence du 16 vendémiaire an VI (7 octobre 1797):
« A l'occasion du baptême de l'enfant dont la Grande-Duchesse est accouchée le 12, et auquel ont été invités les ministres étrangers, le citoyen Cacault propose les questions suivantes : 1" Lorsque les ministres français près les cours étrangères sont invités à des cérémonies d'église, doivent-ils faire à l'église comme les autres ministres, ou ne point y aller? 2° Quand les Français se trouvent par curiosité dans des églises en pays étranger, ne faut-il pas leur recommander de se mettre à genoux à l'élévation? « Ces sortes d'attentions paraissent au citoyen Cacault nécessaires et propres à se concilier l'estime. (Arch. nat. AF\ 88).
Cette dépêche scandalisa beaucoup le Directoire. En efl'et, on lit en marge : « Le minisire des relations extérieures fera un rapport sur les belles questions de Cacault. 4 brumaire an VI : Rewbell ». La note est de sa main. Plus bas l'on voit les signatures de La Révellière-Lépeaux et Merlin. Il semble que Cacault ait voulu notifier ainsi aux fructidoriens qu'il ne tenait plus à faire partie de leurs fonctionnaires ! Il fut bientôt remplacé par le Wurtembergeois Reinhard, alors républicain zélé, qui devait mourir comte et pair de France après avoir été sénateur de l'iMTipire (1).
(1) Cacault ('tait dcjà mal note comme trop respectueux pour le Pai)e. Le i!l ventôse an V, Vcrninac rendant compte au Directoire (runeamlience qu'il avait reçue de Pic VI avec i)lusieurs Français, lui mandait (]uc le Pape avait donné sa main à baiser au seul Cacault. On lit en marge de cette lettre : « demander au citoyen Cacault si effectivement il baise la main au Pape. Note à envoyer au ministre des relations extd'rieures, H floréal an V. Rewbell ». Puis la mention - f'xpidii' ".Le '20 prairial,- Cacault écrivit pour nier l'accusation de Vcrninac
LE DIRECTOIRE ET PIE VI. ^oo
Le nouvel ambassadeur du Directoire, Joseph Bonaparte, ne désirait point faire à Rome ce que Faipoult avait fait à Gènes; mais quand bien même il aurait eu les meilleures intentions, il lui eût été impossible d'entraver une pareille entreprise, et ses conseils n'auraient pas été écoutés. Le û vendémiaire, il écrit aux triumvirs, qu'on vient d'apprendre à Rome les événements de fructidor et que la cour pontificale est dans le plus grand émoi. Elle lui a oiïert de reconnaître la République cisalpine pourvu qu'on lui en fasse la demande formelle i Ij.
On lui a fait en outre des offres de conciliation sur le terrain religieux : le Pape adresserait une exhortation au clergé français pour lui faire accepter un serment au gouvernement. Avec des gens un peu plus intelligents, et un peu moins avides de butin, cette démarche eût été adroite : elle aurait pu avoir pour résultat de faire proposer au clergé un serment préparé ou interprété d'un commun accord, et acceptable au point de vue religieux. Mais si le Directoire ne s'en tenait pas au serment de vendémiaire an IV, qui n'avait pas été condamné à Rome, il était bien dangereux de paraître s'engager par un autre serment dont la formule serait rédigée dans un esprit encore plus mauvais, et soulèverait de nouvelles difficultés. Joseph ajoute que le premier moment d'émotion passé, on s'est montré moins coulant; on lui a proposé de négocier avec un ecclésiastique sur le serment : ce qui n'était pas du tout en contradiction avec la première proposition, car le Pape, dans l'exhortation qu'il avait proposée, eût naturellement donné du serment une interprétation sur laquelle il aurait fallu s'entendre avec le Directoire. Le Pape, souvent consulté sur cette matière, s'est renfermé, dit-il, dans un silence absolu : des cardinaux et des personnes influentes ont
qui clnit pnurtaiit Iros juTcise. Les officiers Fraïuais, Miot elVeniinac, n'avalciil fait aucune grnullexion, ni baisé la main du Pape. (Arcli. Aps "7.)
(1) Le Directoire Cisalpin somma le Pape de le reconnaître dans les huit jours. Sans attendre sa réponse, il envo>a des trou|ies s'emparer par surprise de la forteresse Saint-I.eon, appartenant au Saint-Siése. et déclara prisonniers de guerre les quelques soldats i)onli(icau\ qui s'y trouvaient. Le Pape, pour éviter de nouveaux malheurs, reconnut la republique, et envo\a un ambassadeur à Milan ; mais la forteresse ne lui fut pas;reslituec, et la médiation de l'ambassadeur l"ran(,ais fut inulilemcnl nclamets bien que Joseph eût affecte les meilleures disimsitions.
Yimpudeur (1) de soulenir qu'on ne peut prêter serment à la Constitution, parce qu'elle permet le divorce; — comme si elle l'ordonnait! s'écrie-t-il, avec une indignation afTeclée; — et il les accuse de mauvaise foi. On pouvait très bien lui renvoyer cette accusation : car tout le monde savait qu'on était très vivement dénoncé et même persécuté pour avoir prêché aux callioliques qu'ils ne pouvaient user de la faculté de divorcer.
Joseph Bonaparte déclare qu'il n'a rien répondu aux propositions de la cour de Rome; il attend des instructions. 11 vaudrait mieux, suivant lui, n'avoir aucune communication avec Rome et les prêtres autirépiibiicains. Pourtant si le gouverneiiient croit qu'à la IiorUe du dix-huilième siècle il est nécessaire d'entrer en négociation avec le Saint-Siège, le moment est opportun, et il faut lui envoyer des instructions.
Le Directoire n'entendait nullement négocier avec le Pape, mais le renverser traîtreusement. Joseph parle dans cette lettre de dix-huit révolutionnaires arrêtés pour menaces contre le gouvernement pontifical (2), Le Directoire lui ordonne . d'exiger leur mise en liberté, en menaçant le Pape de sa vengeance, et lui prescrit de suivre les instructions de son frère. Avant fructidor, le Directoire voulait peser sur l'élection du successeur de Pie VI; mais maintenant si le Pape meurt avant qu'on ait trouvé un prétexte pour occuper Rome, il ne doit pas avoir de successeur, et l'Ëtat pontifical sera détruit. On disait que le roi de Naples se tenait prêt à marcher sur Rome p(jur prévenir une révolution ou une occupation étrangère, et que quinze mille Napolitains étaient massés sur la frontière. Le Directoire fjui cherche à calmer le mécontentement du général Bonaparte, lui écrit, le 'ai) vendémiaire, qu'il a très bien fait de déclarer à M. de Gallo que Naples serait bombardée, si le roi faisait marcher ses troupes sur Rome.
(I) Arcli. Nat. AF3, 77.
(-2) Ils devaient être jugés le l'J octolirc : ils avaient été pour la [jlupart arn''tés déjà avant la paix de Tolenlino, puis rclàclies d'après le traité. Il aurait fallu examiner s'ils n'avaient pas été arrêtés depuis ])Our de nouveaux délits, car ces amnistiés se croyant assurés de l'impunité |)ar la prolecUon des autorités l'rançaises, recommeneaient aussitôt à susciter de nouveaux troubles, et ensuite prétendaient impudemment cju'on avait violé le traite à leur détriment. Mais les autorités françaises interjjrétaienl ce traité <;omme leur assurant l'impunité pour l'avenir.
« En ce qui concerne Rome, le Directoire exécutif approuve aussi les instructions que vous avez données à l'ambassadeur votre frère pour einpécher qu'on ne s'avise de donner à Pie VI un successeur. Il faut profiler de la circonstance pour favoriser à Rome l'établissement d'un i^ouvorncment représentatif, et délivrer FF^lurope de la prétendue suprématie papale ». Arch. AF^, registre 18.
On voit que le Directoire n'entend pas seulement détruire le pouvoir temporel du Pape. Les auteurs du coup d'État de fructidor ont l'impudence de parler de gouvernement représentatif, comme les bourreaux de la Terreur parlaient de justice et de liberté. Aussi le 26 brumaire suivant 16 novembre), le Directoire qui expédiait alors avec ardeur beaucoup d'ecclésiastiques à la guillotine sèche, écrivait à Joseph : « Nous n'avons pas besoin de l'intermédiaire de Rome pour tenir les prêtres dans l'ordre... vous ne négocierez rien éi cel égard ». 11 exige la mise en liberté des révolutionnaires arrêtés, car il avait besoin d'eux pour les émeutes qu'il organisait : il dut seulement, par peur du scandale, se montrer un peu moins exigeant pour quelques-uns d'entre eux; en effet, le 21 frimaire, son ministre obéissant aux ordres du Directoire écrivit à Joseph : « Comme parmi les dix-huit détenu , il y en avait trois soupçonnés d'avoir voulu assassiner Pie VI, on consent qu'ils soient éloignés de Rome par le Pape (1) ». Le Directoire, dans sa séance du 12, avait décidé que ces trois individus « seront éloignés pour quelque temps, sauf à les faire revenir avec circonspection dans le cas oh les circonstances rendraient leur présence nécessaire (2) ». En effet, il est bon d'avoir sous la main, dans certains moments, des patriotes aussi dépourvus de scrupules.
Sans doute, lès triumvirs et leurs partisans, qui étaient depuis longtemps des persécuteurs acharnés, désiraient ardemment enlever la liberté de sa personne et de son ministère au chef de l'Église, ainsi qu'ils l'avaient fait à tant de prêtres et d'évêques, mais un autre motif très impérieux les poussait aussi à s'emparer de Rome le plus tôt possible : ils étaient
(1) Leur procès aurait pu oiitraiiier certaines découvertes.
(2) Arch. Ap:', registre •».
258 LE DIliECTOIRE.
dans les plus grands embarras d'argent, ils venaient de décréter la banqueroule, et il leur fallait récompenser tous ceux qui les avaient aidés à faire le 18 fructidor. Prêtrophobes, ils voulaient à tout prix satisfaire leur rage fanatique contre le chef de l'Ëglise; banqueroutiers, ils tenaient à piller au plus vite tout ce qui restait encore à Home depuis l'exécution du traitéde Tolentino. Ils favorisèrent, aussitôt après fructidor, le démembrement des États du Saint-Siège. Le 29 brumaire (19 novembre), le général Dallemagne qui occupait Ancône, déclara, en violation formelle du traité de Tolentino, que cette ville et son district formaient une république indépendante. La nouvelle république s'empara à main armée de l'abbaye de Ghiaravalli, puis des milices cisalpines envahirent Pesaro,Sinigaglia, Jesi, et en chassèrent les autorités pontificales; et un détachement français parti d' Ancône occupa Macerata. Le Directoire voulait réduire bientôt le Pape à la seule ville de Rome, et alors le renverser définitivement en excitant une révolte, et cette révolte il la préparait activement.
Les agitateurs français entretenus à Rome parle Directoire, couverts par l'impudente protection de l'ambassade française, travaillaient constamment à susciter des émeutes. Leur insolence avait beaucoup augmenté depuis le 18 fructidor, et Joseph Bonaparte, qui était tenu à une certaine réserve, et qui d'ailleurs ne paraissait pas disposé à conspirer lui-même, les trouvait souvent bien compromettants. Tous les jours, de jeunes artistes exaltés par les passions révolutionnaires, des désœuvrés, des fripons, des pêcheurs en eau trouble, se réunissaient au Palais de l'ambassade, déblatéraient contre le gouvernement romain, et délibéraient presque publiquement sur leurs moyens de faire une révolution. A l'exemple de leurs coreligionnaires politiques de Ligurie et de Cisalpine, ils désiraient ardemment faire fortune en fabriquant, au profit du Directoire, une république nouvelle. Le cardinal Dorias'en plaignait souvent à l'ambassadeur qui, dans la crainte d'être ridiculement compromis par ces braillards, les invitait à suspendre leurs réunions. Mais ceux-ci, connaissant parfaitement les intentions du Directoire, ne l'écoutaicnt pas, et continuaient à préparer chez lui des émeutes contre le Pape avec l'argent qui avait
LE DUîi'CTOlHE ET l'IE VI. 259
été extorqué au Saint-Siège par le traité de Tolentino; et le gouvernement pontifical, terrifié par le 18 fructidor, n'osait pas adresser au Directoire, devant l'Kurope, des représentations énergiques au sujet du club qu'il avait ostensiblement organisé à l'ambassade.
Le 28 décembre 1797, un malheureux événement, qui a été raconté aussi exactement par les révolutionnaires que le 10 août, le 'M mai, et tous les faits importants de la Révolution, fournit au Directoire le prétexte qu'il cherchait depuis longtemps. Les révolutionnaires s'agitaient àRome assez follement, tandis que le Directoire était partagé entre le désir de renverser le gouvernement pontifical et de piller enfin Rome, et la crainte de voir les Napolitains arriver au secours du Pape et d'être obligé de soutenir contre eux une guerre fort ennuyeuse qui pouvait entraîner une rupture, avec l'Autriche. Joseph Bonaparte, dans sa fameuse lettre sur la mort de Duphot, avoue très nettement ces manœuvres. Lst-ce bonne foi ou naïveté (1)? nous n'en savons rien; mais il résulte de cette lettre, que, depuis deux jours, des factieux, comptant impudemment sur la protection du Directoire, troublaient Rome et que le général Duphot est tombé victime de sa propre imprudence ; et que, dans cette émeute qu'il voulait apaiser, a-t-on dit, il a commis un acte positif d'aggression contre les soldats pontificaux. En réalité, elle condamne le Directoire qui eut l'impudence d'accuser le Pape d'avoir organisé cette émeute contre lui-même pour tuer Joseph et un personnage aussi insignifiant que Duphot, ce qui aurait été évidemment très profitable à la cour de Rome ! (2).
Joseph commence par déclarer que le 6 nivôse (26 décembre), trois individus se sont présentés à l'ambassade, et lui ont dit que l'indignation publique était à son comble, et que la nuit suivante il y aurait une révolution ; ils l'en prévenaient pour « que rien ne lui semblât nouveau ». Il leur répondit
' (1) Sous l'impression d'un événement aussi tragique et aussi imprévu, il n'a pas eu la iihcrtc d'esprit nécessaire pour bien arranger son récit au goût du Directoire.
{•2) Les mêmes gens n'onl-ils pasafliriné que f.ouis XVI,|)our l'aire massacrer le peuple, avait organisé la journée du 10 août, et (|uc dans la nuit du Ks fructidor le Directoire avait été attaqué parles chouans!
260 LE DIUECTOIHE.
qu'un ambassadeur ne pouvait entendre tranquillement une semblable déclaration et que. d'ailleurs, leur projet était insensé. Ils insistèrent en lui demandant « si le gouvernement français protégerait leur révolution une fois faite ». Il répondit qu'il n'avait rien à leur dire et les engageait à rester tranquilles. Ils partirent en annonçant « que tout s'assoupirait pour le moment ». 11 n'y eut rien cette nuit. Le lendemain au soir, Joseph fut averti par d'Azara « qu'il serait possible que des brouillons fissent bientôt un mouvement aussi ridicule par leur peu de conduite et leur peu de moyens, que celui qu'ils avaient voulu essayer quelques mois auparavant (le 15 juillet). Dans le fait,cette nouvelle était celle de la ville ». Il apprend dans un bal que le gouvernement est averti et que les conspirateurs doivent se réunir à la villa Médicis ; et on l'avertit pendant la nuit qu'ils sont là quatre-vingts ou cent cernés par les troupes du Pape : et il se rendort sans s'inquiéter d'eux. Le lendemain matin, 28 décembre (H nivôse), on le prévient qu'une patrouille a été attaquée par une soixantaine d'hommes, que deux dragons du Pape ont été tués, et plusieurs insurgés arrêtés.' Les émeutiers portaient la cocarde tricolore; « ils en avaient, dit Joseph, laissé, comme par mégarde, un sacépars dans le lieu du rassemblement ». On a prétendu ensuite que ce sac avait été jeté là par les agents de la police; mais c'était l'habitude constante des émeutiers en Italie, d'arborer la cocarde tricolore afin d'intimider la police et les soldats, en leur montrant derrière les insurgés la France prête à les soutenir, et à frapper ceux qui oseraient faire leur devoir contre ses protégés. Joseph se rend chez le cardinal Doria et le trouve très tranquille : s'il faut l'en croire, il lui déclare qu'il ne protège point les porteurs de cocarde, demande même leur punition, et l'invite à faire arrêter tous ceux qui ne sont pas compris dans le tableau des Français ou des Romains attachés à la légation : et les individus de cette catégorie n'étaient pas au nombre de huit.
Il le prévient que six individus sont réfugiés au palais Corsini, siège de l'ambassade, dans sa juridiction, et que s'ils étaient du nombre des insurgés il s'entendrait volontiers avec kii pour que leur impunité ne pût enhardir les autres. Ils pri-
LE DIRECTOIIŒ ET IME VI. 261
rent rendez-vous chez lui avec le ministre d'Kspagne, à six heures du soir. Joseph ne dit pas que le cardinal lui déclara son intention d'employer la force pour réprimer les émeutiers, et lui demanda formellement s'il s'y opposait, et que mis ainsi au pied du mur, il répondit que la chose était juste (1). Les agitateurs se répandaient alors dans les quartiers de Monti, du ïranstevere et del Popolo. Joseph raconte qu'il rentra à l'ambassade, après son entretien avec le ministre, et qu'alors le portier le prévint qu'une vingtaine d'individus voulaient entrer: mais il le leur interdit, parce qu'ils avaient à la main beaucoup de cocardes françaises et les distribuaient aux passants, en criant, « Vive la république, Vive le peuple romain ! » L'un d'eux demande à lui parler : c'est un des trois conspirateurs de la veille, un soi-disant artiste, qu'il alfirme lui avoir été recommandé par Delacroix, prédécesseur de Talleyrand aux relations extérieures, et qui, en réalité, ne fait guère à Rome que le métier d'espion et d'émeutier. Ce n'est donc point de son aveu un agent provocateur du Pape! « Il se présente à moi comme un frénétique, en disant, nous sommes libres, mais nous venons demander l'appui de la France » ; l'ambassadeur très contrarié de voir cette bande d'écervelés envahir son palais, se met en colère, et lui ordonne de sortir bien vite avec tous les siens. S'il n'obéit pas, qu'il lui arrive malheur! Joseph prétend que les militaires de l'ambassade lui firent de sérieuses observations. L'agitateur s'en va, mais un artiste français arrive, et prévient l'ambassadeur que l'attroupement devient très nombreux : il prétend avoir reconnu, dans la foule des espions du gouvernement qui crient plus fort que les autres : Vive la République, Vive le peuple romain, « que l'on jctle des piastres à pleines mains et que la rue était obstruée ». Joseph Bonaparte vient de prouver avec de grands détails, que Rome est troublée depuis deux jours par de vrais conspirateurs et qu'il connaît bien pour tels, et que ces agitateurs maladroits, mais sincères, se sachant soutenus par son gouvernement, viennent, à son grand déplaisir, le relancer dans son palais pour lui (aire des propositions indiscrètes; maintenant il va tout attribuer à des agents provocateurs, afin de
(1) Baldassari. Histoire de l'enlùuement et de la cupliviléde Pie VI.