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hurler avec les loups el de faire retomber sur la cour de Rome un accident que le Directoire a besoin de lui imputer à crime pour dissimuler sa propre trahison.
11 déclare qu'il prit alors le parti de venir haranguer ces individus qui avaient déjà envahi une partie de son palais. I']n réalité, deux ou trois cents émeutiers armés de couteaux et de pistolets renouvelaient les scènes de la veille et criaient les uns devant le palais, les autres dans les cours : Vive la République, à bas le Pape (1). La force armée arriva bientôt pour dissiper ce rassemblement, et les émeutiers résistèrent. Joseph raconte qu'il ne vît pas le commencement de TafTaire, mais entendit une fusillade. Un piquet de cavalerie était, dit-il, entré dans sa juridiction sans le prévenir et avait fait feu par les trois portiques du palais (2). Les émeutiers refoulés encombraient la cour et les escaliers. Il vit là des mourants, des fuyards, des frénétiques audacieux, et ces prétendus agents provocateurs, qui étaient pourtant bien inutiles puisqu'il résulte de son propre récit qu'il était importuné par des révolutionnaires bien décidés à faire des émeutes. Une compagnie de fusiliers a suivi de près les cavaliers, elle s'arrête à sa vue ; il lui dit de se retirer, mais les émeutiers voyant les soldats rétrograder s'élancent sur eux; alors il prétend leur avoir énergiquement intimé l'ordre de ne pas s'avancer. En même temps, les adjudants généraux, Duphot et Sherlock, et les officiers qui se trouvaient alors à l'ambassade, et Joseph lui-même (il le prétend du moins) tirent leurs sabres pour contenir cette troupe prétendue désarmée, mais qui avait, Joseph en convient, des stylets et des pistolets. Les soldats qui ont reculé font alors une décharge qui abat plusieurs émeutiers (3) et paraissent sapprêter à les refouler de nouveau.
(1) Hs vomissaient de dogoùtantcs injures contre le Pape, et invitaient les assistants à secouer la tyrannie sacerdotale. Joseph llonaparte avec ses amis considérait cette scène d'un balcon, au-dessus de la porte du palais. (lialdassari. Hixioire de l'enlcvemcnt cl de la caplivité de Pie VI).
(-2) Il répondit sans aucun doute aux émeutiers qui, réfugiés prudemment sous les i)orliques, tiraient des coups de ])istolets sur les soldats qui étaient dans la rue.
(3) « Quelques balles perdues allèrent tuor des liommes des derniers rancis Nous (lui étions au milieu fûmes respectés, après quoi la compasnic se retira encore pour charger. » (Drhals et décrets. Nivôse VI, p. 282).
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Que se passa-l-il alors? Joseph prétend qu'il voulut empêcher les soldats de revenir contre les émeutiers et ordonna à Beauharnais et à l'adjoint Arrighi « de contenir, le sabre à la main, cette troupe qui était animée par des sentiments très différents », et il s'avance avec Duphot et Scherlock pour crier aux soldats de se retirer, que l'ambassadeur se charge de punir les attroupés.
Pourquoi leur enjoindre de s'avancer le sabre à la main? N'est-ce pas, au milieu de l'excitation d'un combat, s'exposer à des accidents et à de déplorables méprises? Il résulte des aveux de Joseph Bonaparte que cet ordre malencontreux a causé la mort de Duphot.
« Le trop brave général Duphot. accoutumé à vaincre (1), s'élance d'un saut; il est entre les baïonnettes des soldats, il empêche l'un de charger, il évite le coup de l'autre : il était l'ami des deux partis, il était pacificateur, et eût-il été considéré comme ennemi, il était leur prisonnier ». Cette dernière assertion est tout à fait grotesque; un frénétique qui se jette au milieu d'une troupe de soldats, en les menaçant de son sabre nu, mérite sans doute d'être fait prisonnier, mais il ne l'est pas encore, et l'homme qui le voit lever son sabre contre lui est bien en droit de se défendre.
'< Trompé par son courage, il est entraîné jusqu'il une porte de la ville appelée Septirainiana. Jo vois un soldat qui lui décharge son mousquet au milieu de la poitrini\ Il tombe et se relève en s'appuyanl sur son sabre. Je l'appelle, il revient à nous; un second coup l'étend sur le pavé. Plus de cinquante coups se dirigent encore sur son corps inanimé ».
Ce pacificateur brandissant un sabre, s'est laissé entraîner beaucoup trop loin du palais : ici l'on voit toute l'invraisemblance de la version de Joseph. Si Duphot avait voulu simplement arrêter la lutte qui avait lieu dans le vestibule, à la porte de l'ambassade, et empêcher les soldais de charger les émeutiers réfugiés dans ce palais, il n'aurait pas couru jusqu'à
(1) L'iusucci'S (lecettc éinoutc, (|ii'il av.nit s.nns tloulc ciicoiiragco. i-t.iil pour lui une défaite. Telle est aussi la pensée de Joseph Bonaparle qui n'élail pas assez calme en écrivant cette lettre pour bien déifuiser toutes ses impressions.
2(1 'l LE DIHKCTOIKE.
la porte Sepliminiana : c'est le fait d'un homme qui, furieux de voir l'insurrection avorter encore, veut poursuivre l'épée dans les reins des soldats qui se retirent des abords de l'ambassade; et Joseph confirme involontairement le récit du cardinal Gonsalvi et de Baldassari. Duphot s'élança hors de l'ambassade, se mit à la tête de l'attroupement et courut avec les émeutiers vers le quartier de soldats qui était au Pont Saint-Sixte, un peu après cette porte Septiminiana en sortant du palais Corsini; les soldats marchèrent sans tirer sur l'attroupement pour le disperser; les émeutiers ne cédaient pas et menaçaient toujours de les attaquer.
Un petit détachement, tiré du poste du pont Saint-Sixte, était placé près de la porte Septiminiana avec l'ordre de ne pas laisser passer les insurgés. Le caporal Marinelli, qui le commandait, voyant ces émeutiers qui accouraient sur lui, leur cria de s'arrêter ; mais ceux-ci voulaient l'envelopper, et Duphot le menaçait de son sabre levé : il lit feu, et Duphot tomba.
Cette version est bien plus vraisemblable que celle de Joseph; du reste, d'après le récit de l'ambassadeur lui-môme, Du|diot, déjà très suspect de sympathie pour les émeutiers et brandissant son sabre au milieu de cette bagarre, pouvait, devait même être pris par les soldats pour un ennemi (1).
(1) Azara, dans uno letlrc du 2!) décembre 17!)", reronnaîl parfaitement que les révolutionnaires ont organisé une émeute. « Quelques-uns des plus; débauchés du peuple, unis à d'autres élran!,'crs |)lus pervertis (ju'eux, se proposèrent de renverser le gouvernement et de s'en emparer. 11 lixéreut la journée d'avanlliier..., mais ils furent disi)ersés. » On découvrit quel(|ucs drapeaux tricolores et une grande <|uantite île cocardes dont les conjurés devaient se servir à l'occasion... ». On voit (|u'Azara, (|ui n'est pas suspect de partialité en faveur du gouvernement, est |)ersuadc de la réalité de la conspiration, et ne croit nulleni(;nt que les cocardes ont été jetées là parla police, comme certains révolutionnaires l'ont afiirmé, et même l'alTirment encore aujourd'hui. Il l'ail à peu prés le même récit (jue Joseph lïonaparte de l'invasion de l'ambassade par les insurgés, et le comi>lete d'après des rcnseigncmenis qu'il tient de Joseph. Au bruit de la fusillade, l'ambassadeur qui était à table descendit avec l)ui)liot et Sherlock. Alors les conjurés, jugeant l'occasion favorable, se placèrent derrière lui et se mirent à crier ; liberté !... « L'ambassadeur se trouvait par ce hasard entre deux feux, et d'après ce (ju'il m'a conté ensuite, il craignait beaucoup plus les poignards de ceux qui étaient par derrière que les coups de feu par devant... • Il prétendait avoir reconnu parmi les conjurés des émigrés corses qu'il croyait animés des plus mauvaises intentions contre lui, surtout un bfirgnedu même endroit que lui, et ennemi juré de sa famille. (Léon Séché, Oriijines du Concordat-, t. i, p. lO'i). Aussi Joseph, frajjpè de terreur panique.
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En le voyant tomber, les émeutiers prirent la fuite pour se réfugier à l'ambassade; l'adjudant-général Srherlock et deux autres militaires étaient là avec leurs sabres tirés. Joseph, qui déclare avoir vu tomber Duphot, se trouvait aussi à très peu de distance, et tous revinrent sans avoir reçu la moindre égratignure. Si les soldats avaient été aussi animés qu'on l'a soutenu, ces trois hommes n'auraient pu leur échapper aussi aisément; si le gouvernement, comme on a eu l'infamie de le prétendre, avait préparé un guel-à-pens afin d'égorger les Français de l'ambassade, l'occasion était excellente. Eh quoi.
peut-être par une simple ressemblance, et se croyant menacé de quelque vendetta au milieu de toutes ces bagarres révolutionnaires, s'empressa de quitter Rome. Le rt-tit d'Azara est précieux.
Le corps de Dui)liot était perce de coups. On a i)rétendu prouver ainsi qu'il avait été victime d'un assassinat prémédité. Mais .\zara raconte, d'après Joseph, que Duphot . blessa plusieurs conjurés de son sabre », ce qui expliquerait ses nombreuses blessures.
Artaut,dans son histoire de Pie VI, donne le curieux rapport du com mandant du poste du Pont-Sixte : « Une bande nombreuse avec des armes blanciies et quelques fusils était venue attaquer le poste : les soldats se tenaient derrière une l>alissade. A la tète du peuple, étaient deux Français, vêtus de bleu avec cocarde et sabre nu. criant: Égalitf, liberté! Prés de ceux-ci était un autre Français avec un drapeau tricolore. Après des coups de fusil tirés à la barrière, nous ne jwuvions plus retenir les soldats, elles bourgeois nous criaient du deiiors : • Si vous ne sortez i)as i)Ournous défendre, nous forcerons la palissade et nous nous défendrons avec vos armes ». A ce moment, arriva une patrouille de quatre dragons, qui sollicita vivement la compagnie do sortir, qu'autrement elle serait lierdue. Alors les soldats forcèrent la palissade, et se portant avec l'escorte de dragons, vers^anla Dorotea, ils firent feu pour les déloger de la Lungara, d'où était venue toute cette multitude armée. Ils tinrent bon sous la porte Septiminiana où un officier de milice remit le i)Oste au caporal Marinelli. Quand les soldats y furent établis,[une grande multitude portant cocarde tricolore s'y porta de nouveau; elle avait eu tête deux Français, sabre nu, cocarde en main.
• Un d'eux in\itait les troupes du Pape en criant : « Avancez: allons, courage, vivcla liberté: je suis votre général ». La troupe répondit en le couchant en joue. « .N'approchez pas!» et celui-ci, sans y faire attention, s'approclie toujours davantagi^ et ré|)éte en criant ces mêmes paroles : « Vive la libi-rté! je suis votre général ». Les soldats se virent très exposés i)our avoir laissé trop apiirociier les Français, ainsi que celte multitude armée; un d'eux louchait de son sabre la haionnctte du caporal Marinelli. Le caporal, ai)rès les avoir plusieurs fols invites à mettre bas les armes, voyant qu'ils approchent toujours, fit faire feu, et en renversa quelques-uns du nombre desquels était celui qui le menaçait du sabre. Ils se relirerent et le tumulte cessa pour le moment ».
Ilfallut ensuite tirer sur une autre troupe d'émeutiers; un Transtévérin voulut forcer une sentinelle à jeter la cocarde du Pape et à prendre la cocarde tricolore qu'il tenait à sa main. La sentinelle refu-^a; lindisiilu \oulut la tuer, mais elle rétendit mort d'un c<uq) de fusil.
201) LK miii:cTOiiîE.
le Pape, sanss'iiiquièlpr des conséquences, aurait préparé toute cette émeute contre /i<î-î??('we pour tuer le seul Diiphot, personnage très insignifiant, à qui l'on ne pouvait reprocher j usq u'alors que quelques sottes bravades. Ses amis rentrent donc au palais sansquelcssoldals cherchent à leur faire aucun mal, et ils ne disent point qu'on ait tiré sur eux, après avoir tiré sur Duphot. Les soldats, à les entendre, se sont acharnes contre son corps sans s'inquiéter des autres, et Scherlock et ses compagnons, si pressés de dégainer contre des gens qu'ils croyaient d'abord mettre en fuite par leur seul aspect, ont vu tomber leur malheureux camarade, assurent avoir vu les soldats le percer de coups comme par plaisir, et ils n'ont pas C(îdé à la tentation bien naturelle et bien excusable de se servir de leurs sabres contre eux, pour arracher Duphot à leurf ureur! Au contraire, tous ces braves, dès qu'il ont vu qu'un soldat du Pape, poussé à bout, pouvait tout comme un autre se défendre, et tuer son homme, ont battu prudemment en retraite! Non, il est trop évident que Duphot s'est conduit tout au moins comme un insensé, sinon comme un organisateur d'émeutes qui, cédant à l'excitation du moment, a tout à coup levé le masque. Voyant l'insurrection avorter piteusement, il voulait par un coup hardi enlever les postes du pont Saint-Sixte et croyait que les soldats (lu Pa[)e n'oseraient pas les défendre contre des émeutiers conduits par un officier général français. Il s'est donc élancé à la tète des émeutiers contre les soldats, et les autres officiers, moins exaltés, ne l'ont pas accompagné dans sa coupable expédition du pont Saint-Sixte : ils sont restés beaucoup en arrière, et s'ils l'ont réellement vu tomber, c'est de loin; aussi leur a-t-il été facile de rentrer en sûreté dans le palais dont iN s'étaient fort peu éloignés.
La femme de Joseph, et sa sœur, qui devait le lendemain se marier avec Duphot, venaient d'être emportées de force, dit l'ambassadeur, par ses secrétaires et par déjeunes artistes. Le palais était plein d'émeutiers, « les cours étaient encombrées par ces lâches et astucieux scélérats qui avaient préludé à cette scène horrible ». Ceci doit s'appliquer seulement à ces révolutionnaires, qui se regardaient comme chez eux à l'ambassade, et qui, un instant avant l'émeute, avaient envoyé
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l'im d'eux demander à Joseph de s'associer à larévolution qu'ils voulaient faire. Ureconnaitquenon seulement la rue, les portes, les vestibules, mais les premières pièces du palais Corsini étaient « encombrées de gens dont il ignorait les intentions ». Au contraire, il les connaissait trop bien, et c'est là, malgré toutes ses lamentations sur Duphot, la véritable cause de son départ.
En apprenant l'afiaire du pont Saint-Sixte, les révolutionnaires cherchèrent à susciter des troubles dans difTérents endroits de Rome; la mort de Duphot ne les avait pas découragés, au contraire! Ils espéraient sans doute que l'ambassade prendrait ouvertement parti pour eux. Gonsalvi, qui remplissait les fonctions de ministre de la guerre, fit, cette nuit, à travers les quartiers où les émeutiers tiraient des coups de feu de temps en temps, trois fois le chemin de la place Colonna, où était sa résidence, au Vatican. Joseph envoya chercher le corps de Duphot, au milieu de celte fusillade, qu'il attribue à « la soldatesque lâche et effrénée », et non aux complices de ceux qui s'étaient réfugiés dans son palais. Au récit de l'état dans lequel on avait trouvé le cadavre de Duphot, il se décida, dit-il, à quitter Rome. Mais il y a tout lieu de croire qu'il ne partit point à cause de la mort de Duphot, mais surtout par crainte des révolutionnantes qui pouvaient compromettre dans leurs entreprises, non seulement son caractère d'ambassadeur, mais sa vie. Ils auraient voulu monter derrière lui à l'assaut du Capitole. Aussi Joseph cria bien haut, que plusieurs heures après l'événement, aucun personnage de marque n'était venu leur exprimer les regrets du gouvernement, ni aucun « homme capable d'arrêter avec moi des mesures décisives j^oî^r me délim^cr des révoltés qui occupaient encore une partie de ma juridiction et des troupes qui occupaient l'autre »; mais par son indécision et à sa faiblesse envers les révolutionnaires, il avait prouvé que c'était impossible. Les émeutiers, qui regardaient comme leur citadelle de refuge cette ambassade où depuis si longtemps ils conspiraient, auraient crié qu'il les trahissait, ([u'il les livrait aux sbires, s'il avait tenté de les expulser de concert avec le gouvernement pontilical. Compromis par les révolutionnaires avec la cour de Home et sur d'être compromis par eux avec le Directoire, s'il s'en séparait par quelque
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acte d'énergie, et craignant aussi quelcjue accident dans cette bagarre, il aima mieux se sauver de Rome, en déclamant avec fureur contre la cour pontificale.
Telle est la vérité : il a feint de s'étonner de n'avoir reru que l'ambassadeur de Florence et Azara ; la cour de Rome obligée de réprimer des tentatives d'émeute sur beaucoup de points à la fois, pensa sans doute qu'il valait mieux recourir à ses intermédiaires habituels, et que Joseph Bonaparte, ami, futur beau-frère de Duphot, serait trop ému pour qu'on pût discuter sérieusement avec lui. L'ambassadeur avait tout à fait perdu la tête, les traîneurs de sabre de sa suite étaient dans une exaspération furieuse, et l'on pouvait craindre qu'un personnage de la cour pontificale ne subît, à l'ambassade, des injures, des violences même, qui seraient applaudies par les révolutionnaires et le Directoire comme des traits d'héroïsme, et rendaient tout arrangement impossible. Seulement la cour de Rome aurait dû se servir d'intermédiaires courageux et loyaux. Cacault, un peu plus tard, disait très justement à Bonaparte : « Personne à Rome n'a donné l'ordre de tirer ni de tuer qui que ce soit. Le général Duphot a été imprudent; tranchons le mot : il a été coupable. Il y avait à Rome un droit des gens comme partout ». Mais les révolutionnaires ne reconnaissent pas de droit des gens pour les Etats faibles, surtout lorsqu'ils cnt onservé un petit trésor.
Malheureusement la cour de Rome perdit tout à fait la tête devant cette catastrophe. 11 était trop évident que le Directoire, n'étant plus retenu en Italie par Bonaparte, profiterait de la mortde Duphot pour envahir les États pontificaux et Rome, en criant vengeance, comme Bonaparte avait profité de l'afi'aire du Lido pour envahir Venise et la livrer à l'Autriche. Le gouvernement pontifical ne pouvait être sauvé que par un concours de circonstances tout à fait improbables ; il devait s'appliquer à tomber dignement. Mais le cardinal secrétaire d'État, Doria i'amphili, était complètement afiolé : il écrivit à Joseph Bonaparte une lettre maladroite et sans dignité. Le ministre de Toscane, pressentant ce qui allait arriver, prit aussitôt parti contre la cour de Rome. Le Directoire fit publier, avec le rapport de Joseph, deux lettres indignées d'Azara et de l'abbé
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Corona, secrétaire de la légation de Prusse. D'Azara aflocta une grande indignation de la mort de Duphol, feignit d'abord vouloir quitter Rome avec Joseph, puis se laissa vaincre par les supplications du cardinal Doria, et continua son double rùle. La lettre de l'abbé Corona est celle d'un affilié à la bande révolutionnaire, d'un agent du Directoire. Il lance des accusations ridicules contre Consalvi, prétend qu'il a donné ordre aux patrouilles d'assassiner, et parle en style jacobin des personnages les plus importants de la cour de Rome. Cette lettre était si visiblement l'œuvre d'un complice des révolutionnaires, qu'on trouva sa publication tout à fait maladroite. Les révolutionnaires français poussèrent partout des cris de rage, et débitèrent d'innombrables déclamations sur le prétendu assassinat de Duphot. Berthier, qui était à Milan, reçut aussitôt l'ordre de se préparer à marcher sur Rome. Mais le Directoire, craignant l'intervention combinée de rtnipereur et du roi de Naples, avait l'intention de prendre le Pape par surprise. L'ambassadeur de Naples à Paris écrivait à sa cour, que le Directoire exigerait une éclatante satisfaction; mais qu'il n'avait pas l'intention de renverser le gouvernement pontilical, ni même de diminuer son territoire (Li. Le Pape en fut aussitôt prévenu; on se berça à Rome de vaines illusions; on crut que le Directoire exigerait seulement une forte contribution. A Florence, les officiers français et l'en voyé du Directoire parlaient seulement d'une éclatante réparation ; et des Romains qui, dans la crainte d'une invasion immédiate, s'étaient retirés dans cette ville, avec leurs effets les plus précieux, crurent à tous ces discours et revinrent à Rome. Tout à coup, on apprit que les Français étaient en marche: l'armée de Berthier, dit Consalvi, arriva avec la rapidité de l'éclair.
(I) Le Pape envo\a à Naples le cardinal lîrasdii, son neveu, cl M" Caleppi demander du secours. Cette cour était bien disposée, mais elle reconnut bien \ile (lue le Pape n'avait pas les ressources nécessaires pour armer des troupes en nombre sullisant; et que, du reste, le Directoire prendrait aussitôt prétexte de ces armements pour fondre sur lui. Pie .VI voulait publier une relation exacte des événements (|ui avaient amené la mort de Duphot, avec toutes les manœuvres des révolutionnaires; mais ce travail fut conMé à un traître «lui le iiaina longtemps, et lors de l'invasion de Home jeta le masque et de\int l'un des meneurs de la nouvelle ré|)ul)li(|uc. Ilaldassari. Histoire de l'cnlcvemenl et delà captivité de Pie VI.
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Si Bonaparte avait été alors en Italie, il aurait, tout en affectant de déclamer grossièrement contre le Pape, entravé habilement cette expédition si peu glorieuse; mais il était à Paris et voyait le Directoire bien décidé à se jeter sur Rome et à la dépouiller. Il prit alors le parti de flatter sa manie antireligieuse; et pour atténuer les inconvénients de cette expédition, il afîecta de la diriger afin d'avoir le droit de prescrire à Berthier une série de mesures habiles, et aussi de fourberies, qui permettraient d'éviter un conflit avec l'armée napolitaine. 11 avait toujours jugé l'envahissement de Rome très périlleux, soit au point du vue politique, soit au point de vue militaire. L'occupation de Rome rendait inévitable celle de Xaples, après un court espace de temps, et il semble toujours avoir pressenti les honteux excès et les désastres militaires que celte double conquête devait entraîner. « Si vous n'aviez à craindre que les papistes (était-il recommandé à Berthier), la moitié des forces que le Directoire désire que vous réunissiez à Ancône vous suflirait; mais il faut que vous soyez dans une position qui puisse en imposer au roi de Naples». Tout en favorisant secrètement les révoltés d'Urbin et de Macerata contre le Pape, il devait d'abord amadouer le roi de Naples, gagner du temps, dire que l'afl'aire pouvait s'arranger avec le Pape, que le seul but de l'expédition est de punir les assassins de Duphot. Puisque le Directoire s'est arrêté si généreusement à Tolentino, on ne doit pas regarder comme impossible un nouvel accommodement moyennant une satisfaction convenable! Berthier devra ainsi gagner quelques marches, de sorte que le roi de Naples découvre trop tard qu'il veut fondre sur Rome; et lorsqu'il en sera tout près, il devra en"rayer le Pape et le faire fuir. Mais si le roi de Naples intervient avec des forces imposantes, alors « vous feriez votre traité avec le Pape qui reconnnaitrait l'indépendance de la république Anconilaine, composée de la province de Macerata, du duché d'Urbin et généralement de tous les pavs au deçà de l'Apennin (1) »; mais on compte que l'armée napolitaine no pourra pas intervenir, que le Pape, efl"rayé des
(1) Anli. nat. AF-i, C. V>.
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terribles menaces qui lui seront faites au dernier moment, quittera sa capitale. Alors Berthier entrerait dans Rome et aiderait les révolutionnaires à fonder une république, mais en ayant bien soin de né pas compromettre le Directoire, de dire hautement que c'est le Pape qui, en abandonnant Rome, a laissé au.\ révolutionnaires toute facilité de proclamer la république, et que le Directoire n'avait envoyé son armée qne pour obtenir satisfaction de sa propre injure. En même temps, le Directoire, réalisant son projet si longtemps car.essé de détrôner le Pape avec son argent, ordonnait à Faipoult de mettre à la disposition de Berthier trois millions de diamants donnés en paiement de la contribution du traité de Tolenlino.
Le 20 janvier 1798 (10 pluviôse), Berthier, conformément à ces instructions, lança de son quartier général d'Ancône un manifeste très violent contre la cour de Rome, mais il eut soin de déclarer que la marche de son armée n'avait pas d'autre but que de punir les assassins de Duphot et que le gouvernement de Rome devait une satisfaction égale à sa perfidie. Il promettait protection et amitié au peuple romain. Pie VI ordonna à ses troupes de se retirer devant l'armée française et envoya quatre députés, dont deux laïques, demander à Berthier quelle satisfaction il exigeait : l'ambassadeur deNaples, Belmonte Pignalelli, se joignit à eux et les devança même au quartier général; mais Berthier lui déclara qu'il ne voulait pas voir ces députés, parce que leurs personnes ne lui étaient pas agréables, et qu'il ne ferait connaître les intentions du Directoire que lorsqu'il serait arrivé aux portes de Rome. Cependant il laissait croire que le Directoire se contenterait d'une satisfaction éclatante. Lorsqu'il fut arrivé près de Rome, il lança encore une proclamation dans laquelle il déclarait que le peuple romain était innocent, que les personnes, les propriétés, le culte et ses temples seraient respectés, mais annonçait des vengeances terribles contre le gouvernement de Rome, et ceux qu'il appelait les assassins de Duphot. Pie VI devina parfaitement son inlenlion, et déclara à ceux qui lui conseillaient
de fuir, qu'il était résigné à tous les périls; son départ précipité faciliterait l'exécution des projets de ses ennemis, et il ne voulait pas qu'on pût le regarder comme la cause même éloignée de l'établissement de la république à Rome.
Bcrthier n'était pas un prélrophobe enragé; il aurait sans doute été très content de voir le Pape s'enfuir et de ne pas se trouver, lui, dans l'obligation de le faire prisonnier et do devenir son geôlier. L'obstination de Pie VI à ne point quitter Rome devait lui être désagréable. Il invita Azara à venir le trouver. Ce triste personnage, à qui l'on attribuait encore à Rome quelque iniluence, se rendit auprès de lui et assura ensuite le gouvernement romain que le Directoire voulait seulement exiger une satisfaction, mais qu'il tenait à ce qu'elle fût demandée et accordée à Rome mente; que l'entrée et le séjour des Français dans Rome n'auraient aucun caractère hostile, pourvu que le peuple romain restât parfaitement tranquille, et ne leur fit aucune insulte. Le cardinal Doria et quelques ministres crurent qu'un accommodement était encore possible, mais Pie VI se montra beaucoup plus clairvoyant.
Dans la matinée du 9 février, le cardinal Doria, conformément aux avis d'Azara, adressa aux Romains une proclamation pour les inviter à bien accueillir les Français. Ceux qui oseraient les offenser ou compromettre de quelque manière la tranquillité publique, seraient très sévèrement punis. Les rues de Rome, pendant cette journée et la nuit suivante, furent parcourues par de nombreuses patrouilles de cavalerie.
Pendant la nuit, l'avant garde française prit possession delà villa Mellini, sur le Monte Mario, et le dO, au matin, Berthier y établit son quartier général. Il espérait, dit-on, voir les répu- 1)1 icains romains accourir en foule auprès de lui; mais il fut bien détrompé, et il écrivit le même jour à Bonaparte : « Je n'ai vu dans ce pays que la plus profonde consternation; quant à l'esprit de libert('', je n'en ai point trouvé la moindre trace. Un seul patriote est venu me trouver : il m'a offert de mettre en liberté deux mille galériens; vous pouvez vous imaginer comme je l'ai congédié ». Le duc Brasclii et plusieurs personnages importants vinrent conférer avec lui; il les accueillit très l»ien, mais il écrivit aussitôt au cardinal Doria qu'il fallait lui re-
mettre le chàleau Saint-Ange. Un officier et un trompette, enlrés sans résistance par la porte Angelica, se présentèrent devant le chàleau et déclarèrent au commandant qu'il devait être évacué et livré aux Français, et que le commandant des troupes romaines devait venir au Monte Mario conférer avec Berlhier. Il s'y rendit avec l'autorisation du secrétaire d'Etat : le gouvernement pontifical avait pris le parti de ne jamais s'opposer à la marche de l'armée du Directoire 1).
Berthier, de son quartier général, lança, le 2:2 pluviôse [2', une proclamation en français et en italien, dans laquelle il disait : « Le culte sera religieusement respecté ; en conséquence , toutes les démonstrations publiques du culte doivent se continuer sans aucune altération ni chanaernent 3 ». 11 eut encore l'impudence de dire, conformément aux instruction? du Directoire, qu'il venait pour exiger satisfaction du meurtre de Duphot et non pour renverser le Saint-Siège; il demanda qu'on lui livrât des otages et certaines personnes désignées par le Directoire. Le château Saint-Ange fut remis aux Français qui l'occupèrent immédiatement avec les casernes, d'après une convention signée par le général Cefvoni pour Berlhier (4). -Mille Français passèrent la nuit enfermés dans Je château. Le lendemain, Rome était très calme; Berlhier n'ayant aucun prétexte pour l'occuper, jeta le masque et installa dix mille soldats dans les quartiers les plus élevés et les plus populeux de la cité.
(1) N'ayant reçu aucune déclaration de guerre, il ne voulait pas fournir un mauvais prétexte aux envahisseurs, qui, en cas de résistance, n'auraient pas inantiué de crier que les sbires du Pape les avaienlaltaqués les premiers, et avaient assassiné leurs soldats, lorsqu'ils venaient avec des intentions paciti<|ues; et que celte odieuse agression, digne des assassins de Dupliot, justifiait le renversement du gouvernement pnniiQcal.
2 Le même jour, il démentit des i>roclamali<ins faites en son nom: une surtout d'Ancone. 5 pluviOse, en menaçant d'arrêter et de fusiller les coupables.
3j Rome était épouvantée de l'entrée imminente des Kramais. el le service ili\in avait été suspendu dans certaines églises. Berthier en était fort ému.
(4, Consalvi veilla lui-même à révacuation du chàleau qui eut lieu très tran- (|uillement. • Du moins, j'enlevais aux Français la triste joie qu'ils amliilionnaient tant, celle de proclamer que le peuple s'était soulevé soit contre eux. soit contre le gouvernement papa|. A l'aide de Tun de ces prétextes, ils auraient pu se justifier en apparence de leur inirusioii dans Rome ». {Mvmoiivs, l. F,
p. (il.j
"Il fi LE DIRECTOIliE.
Sur le soir, Ccrvoiii apporta au cardinal secrétaire d'État les conditions posées, disait-il, parle Directoire. Le gouvernemenl du Pape était conservé nominalement ; il congédierait toute son armée, sauf cinq cents hommes de ligne pour sa garde. Il paierait dans les trente jours une contribution de quatre millions de piastres en argent monnayé et de deux autres millions en objets qu'il pourrait désigner; en tout plus de trente millions lie francs. (Le Directoire ne renoncera jamais à cette contribution. Ce n'est pas pour punir le Pape de la mort de Duphot qu'il la demande, car il se la fera donner secrètement par la république romaine.) Le Pape fournira dans les dix jours trois mille chevaux et des vivres. On enlèvera de Rome tous les tableaux, statues, livres, manuscrits, objets d'art qu'on voudra. Le Pape livrera comme otages certains personnages importants; les prétendus meurtriers de Duphot seront arrêtés (1). Le Pape enverra à Paris une ambassade (2) chargée de faire une réparation éclatante. « L'armée française se rendra au Capilole pour rendre hommage aux grands hommes qui ont illustré la république romaine; et cet hommage sera transmis à la postérité par une inscription placée dans le Gapitole ».
Les détenus politiques seront mis en liberté; des monuments commémoratifs seront élevés sur les places où Basseville et Duphot ont été assassinés. Les biens des gouvernements en guerre avec la France seront séquestrés. Interdiction de vendre des marchandises anglaises. Le culte et ses ministres seront respectés. Les citoyens de Rome seront désarmés, sauf la milice urbaine qui sera réorganisée. On veutlacomposerde révolutionnaires et y introduire des étrangers venus de toute l'Italie.
Le Pape était obligé d'accepter ces conditions si injurieuses pour lui : le Directoire aurait été trop content de se prévaloir
(1) I-cs otages soiil les ('ardinaux ilclla Soinaglia. CarafTa di Trajctlo, Caraiidini et lloverclla, le prince Bras(;hi, l'aîné des iirinccs Itorgliése, le prince Giustiniani, le prince Gabrielli, le Joaillier Sartori, le I)an(|uier Aciiuaroni, Caraiïa Itclvcdere, majordome du I'a|)e, lirancadoro, secrélairc de la l'iopagande. On arrête coninic meurtriers de l)ui)liot, le cardinal Âlhani et sa famille, Crivclli, gouverneur de Uonie, le cardinal lUisca, Consalvi et sept autres personnes dont l<; i)an(piier anglais .lenkins. Il est ordonné an l'ape de destituer plusieurs personnages de la congrégation d'Ktat, et il lui est interdit <le les remplacer par certains autres.
{■2| Composée d'un l'ardinal, d'un de sesnevcu\ et d'un ]>rélat.
LK DIRECÏOIRK ET VIK XI. i2T5
d'un refus. Rome fut encore envahie par de nombreuses troupes, et Bertliier fît prendre de grandes précautions militaires. La convention fut exécutée : Pic YI recomposa d'après elle sa congrégation d'Etat, et sur son ordre les otages désignés se livrèrent. Sur la demande deBerthier, il lui remit immédiatement deux cent mille écus d'acompte sur la contribution et fit livrer les biens appartenant aux puissances en guerre avec le Directoire. Berthier continua à jouer la comédie de la modération qui lui était imposée. Le 2'( pluviôse (12 février), il déclare dans une proclamation avoir a donné les ordres les plus sévères pour que les temples, le culte et ses ministres soient respectés » il vient d'ordonner que le citoyen Loutères, inspecteur des transports de l'artillerie, soit renvoyé de l'armée pour u s'être conduit d'une manière indécente dans fhJglise de Saint-Pierre ». Puis pour apaiser les Jacobins, il ajoute qu'un capucin a excité le peuple contre les Français; « il sera arrêté comme tout prêtre qui, tenant une pareille conduite, sera puni comme ayant cherché à compromettre la sûreté du peuple et celle de l'armée ». Le capucin en question ne fut jamais découvert. Le Pape avait mis dans la nouvelle congrégation d'Etat des hommes agréables à Berthier; l'un d'eux, l'avocat Kiganti, orateur éloquent et astucieux, était un traître qui, toutes les nuits, quittait Rome sous un déguisement pour venir rapporter à Berthier ce que le conseil du Pape avait décidé dans la journée, et préparer avec lui et avec les meneurs du parti révolutionnaire le renversement du gouvernement pontifical (1).
Cette comédie de modération relative, ijue Thiers a fait semblant d'ignorer, dura jusqu'au \o février. Comme le Pape restait obstinément à Rome, comme le peuple ne se soulevait pas et les Napolitains n'attaquaient pas, ou jugea qu'il était nécessaire de jeter le masque et déjouer une autre comédie. Le 15 février, de nombreuses troupes françaises étaient rangées devant le Capitole, pour oH'rir, disait-on, leurs hommages aux hommes illustres de Rome. On proclama la rêi)ublique sur le Campo Vaccina, l'ancieu forum, et là des notaires re-
(t) Baldassaii, llixloirc de l'enlérompul cl de la raplirUr do Pie 17, tlia|i. IV.
vêtirent des formes légales un prétendu acte du peuple souverain établissant la république : cet acte avait été imprimé d'avance (1). On nommait sept consuls : c'étaient Riganti, et un autre traître de la nouvelle congrégation d'Etat, M^'' Gostantini, le duc Pio Bonnelli, l'avocat Bassi, le mathématicien Pessuti, les négociants Stampa et Maggi. Comme on l'avait concerté d'avance, une députation fut envoyée à Berlhier; et celui-ci déclara que le peuple de Rome était rentré dans ses droits de souveraineté et que le gouvernement papal était détruit. La nouvelle république de Home comprendra tout le territoire demeuré au Pape jusqu'alors, le général Gervoni sera chargé de mettre le gouvernement en possession de l'autorité (2). Berthier avait toujours eu soin de se tenir à distance et de ne rien faire par lui-même. Mais il lui fallait bien proclamer la nouvelle république; il se rendit solennellement au Gapilole au milieu des troupes françaises, et là, pour inaugurer cette république improvisée, il se mit en frais d'éloquence.
« Mânes des Gaton, des Pompée, des Brutus, des Gicéron, recevez Ihommage des Français libres dans le Capitole, où vous avez tant de fois défendu les droits du peuple et illustré la république romaine. Ges enfants des Gaulois, l'olivier de la paix à la main, viennent dans ce lieu auguste y rétablir les autels de la liberté dressés })ar le premier des Brutus. Et vous, peuple romain, qui venez de reprendre vos droits légitimes, rappelez-vous ce sang qui coule dans vos veines! Jetez les yeux sur les monuments de gloire qui vous environnent! Reprenez votre antique grandeur et les vertus de vos pères! » Puis il invitait les Romains à se montrer dignes de leurs ancêtres.
( I) Tliicrs, (|iii exalte onlinaircinenl tons les aetcs do la Révolution, raconte l'éta- I)lissenienl (le la ré|)ul)liqiie romaine avec fort peu (l'enthousiasme. Cette froideur s'c\pli(|uc tr(Js bien : il avait connu hcaucouj) do r(Jvolulioniiaircs du l)ilecloire et aucun d'eux n'avait jamais pris cette rtipuliliciue au sérieux. Nous avons déjà montré que les agents du Directoire en Italie, malgré leur pr(;tropliohie, étaient opposés à l'établissement d'une r{!pul)li(iuc romaine.
(-i)On avaitpris la précaution, pendant la scène qui se |)assait au Capitole, de mettre en arrestation les quel(|ues cardinaux qui se tiouvaienlaii Vatican. (Raldassari.)
LE niHECTOIRE ET l'IE VI. û i i
Suivant l'habitude révolutionnaire, Berthier annula en partie l'acte solennel du peuple souverain, tout en prétendant l'exécuter. 11 créa un gouvernement provisoire de six consuls; le septième devait être nommé un peu plus tard; mais il ne conserva que cinq consuls des sept nommés par le peuple souverain. Il leur imposa un secrétaire général franf-ais qui devait être, en réalité, leur directeur : c'était Bassal, prêtre défroqué, régicide, qui allait bientôt être poursuivi pour concussion par des gouvernants français; il prodama une organisation nouvelle, et eut soin de déclarer que toutes les nominations aux charges, toutes les lois, tous les actes du gouvernement étaient soumis à la sanction du général en chef de l'armée française.
Le lendemain, Berthier arrêta que tout émigré, « notamment le cardinal Maury », serait expulsé de la république romaine, et ses biens confisqués. Les prêtres déportés pouvaient rester paisiblement (grâce à Bonaparte] jusqu'à ce qu'il eût été statué sur eux. Il supprima le droit d'asile dans les églises, et déclara abolies les juridictions des ambassadeurs et les franchises de leurs palais : c'était condamner ouvertement le privilège dont Joseph Bonaparte avait si scandaleusement abusé ! 11 déclara que s'il y avait dans le Transtevère quelque mouvement contre la république, les prêtres de ce quartier en seraient responsables, et que tout prêtre ou moine qui conspirerait serait jugé militairement. Il promettait toujours respect à la religion et à ses temples. On se méfiait tellement de ce peuple, au nom duquel on prétendait agir, que le même jour le chef d'élat-major Leclerc prit un arrêté déclarant que, pour qu'on ne puisse « redouter les assassins que soldait l'ancien gouvernement romain ». il est interdit de porter un stylet; ordre est donné de déposer les stylets aux lieux indiqués, et tout individu « trovato con slile o coltello •> dans une rixe ou une réunion populaire, sera fusillé. A Milan, on prenait des précautions semblables. Une ridicule proclamation de Berthier annonçait la prochaine extinction du papier-monnaie qu'il imputait à un gouvernement spoliateur!
Pour faire goûter aux Romains les douceurs de la liberté, on les assujettit aussitôt à des mesures vexaloires sous des
-IIH LE DIRECTOIKE.
des peines draconnicnnes. Il est interdit comme à Milan de reformer son train de maison à cause des taxes nouvelles : les domestiques sont obligatoires. Ceux qui régissent les biens des absents doivent en payer le même nombre, sous peine de confiscation des biens sur lesquels un prendra leur nourriture et leurs gages. Défense sous peine de mort d'exporter hors (le Rome des denrées nécessaires à la vie ou d'en intercepter et niLMiie ralentir l'arrivage. Ceux qui ont émigré et donnaient auparavant des secours aux pauvres sont forcés de les continuer. On craint que les campagnards effrayés ne viennent plus approvisionner Rome; on cherche à les faire venir par crainte; mais on étale beaucoup d'hypocrisie pour les rassurer (1).
Danss on fameux acte de souveraineté, le peuple romain déclarait vouloir (ju'il ne fût porté aucune atteinte à la religion, ni à l'autorité spirituelle du Pape, se réservant de pourvoir par ses représentants à son honnête entretien et à sa sûreté; Berlhier n'eut garde d'annoncer lui-même au Pape la proclamation de la république au Gapitole, ce qui pourtant semblait tout naturel. Il envoya au Vatican le général Gervoni qu'il avait chargé de ce qu'on peut appeler la cuisine révolutionnaire. Ce soldat grossier fut un peu troublé par l'attitude digne et calme de Pie VI; il déclara regretter d'être contraint par l'obéissance à lui annoncer de pénibles nouvelles. Gomme il semblait chercher à faire des phrases, le Pape lui dit qu'il était préparé à tout et l'invita à venir au fait. Il lui déclara alors que son autorité spirituelle resterait toujours dans son intégrité. Il voulait encore pérorer sur ce sujet, mais Pie VI l'interrompit de nouveau d'union très ferme. «Monsieur, lui dit-il, cette puissance nous a été donnée de Dieu, et nulle puissance humaine ne peut nous la ravir ». Cervoni, après quelques phrases un peu embarrassées, lui annonça qu'on lui laisserait une garde de cinq cents hommes tirés de ses anciennes troupes, outre sa garde ordinaire de suisses et de chevau-légers. Pie VI lui répondit avec beaucoup de dignilé
(I) Des menaces sont ailrcssccsà la province tic Pcru^ia pouiMiu'elIc continue à <'nvoyer des bœufs; à Narni cl à Terni, |)our i|u'on envoie des huiles comme d'Iiabitude.
LE DIRECTOIRE ET l'IK VI. 279
et de fermeté, que, victime de la force, il s'inclinait devant les décrets impénétrables de la Providence. Gervoni voulait pérorer encore, mais Pie Yl congédia poliment ce général trop bavard (1). Gervoni, en sortant, dit avec désinvolture à l'entourage du Pape que tout irait bien. Dans la soirée, on installa au Vatican cinq cents hommes des milices du Pape; mais, le lendemain 16, ils furent renvoyés du palais ; les troupes françaises y furent installées, et Pie VI se trouva complètement prisonnier. On désarma tout ce qui restait de sa garde et l'on plaça jusque dans ses appartements les gens de la milice révolutionnaire qu'on venait de former. Il entendait constamment jurer et chanter des chansons licencieuses.
On avait d'abord tenté d'effrayer le Pape et de lui faire quitter Rome : on veut maintenant par ces odieuses vexations l'obliger à demander qu'on le transfère dans une autre ville. Le fameux Haller vint mettre ses appartements au pillage (2) : ce goujat, ouvertement méprisé et traité de voleur par les révolutionnaires eux-mêmes, lui dit, avec une grossière familiarité, que la république romaine avait besoin de son palais, qu'il courait risque d'être victime d'un mouvement populaire et qu'il devrait pourvoir à sa sûreté par un départ volontaire. Pie VI répondit « quil n'abandonnerait jamais de son propre mouvement le siège de Saint-Pierre ». Haller, malgré toute son impudence, n'osa plus lui en parler de nouveau, mais il tint
(I) On a dit ])artout que Gervoni présenta au Pape la ccuardc tricolore, et au nom de Bertliier l'invita à la porter, comme les ignobles envahisseurs des Tuileries présenlérent le bonnet rouge à Louis XVI, le -20 juin 1"!«. Le fait est très vraisemblable; pourlant Baldassari. qui donne un récit détaillé de l'entrevue de Cervoni avec Pie VI, n'en parle pas.
{i) Sous prétexte d'enlever les objets appartenant désormais à la république. Haller s'empara de la biblinthèque privée du Pape, de sa garde-robe personnelle et de beaucoup d'objets lui appartenant. Il agit absolument avec l'insolence et la grossièreté d'un agent du Comité de Salut public : une porte t-tait fermée, on lui repondit (|ue le Pape en avait la clef; il ordonna d'aller la lui demander aussitôt, sinon il ferait briser la porte à coups de hache; il demanda très grossièrement au Pape de lui ouvrir ses tiroirs, ses armoires pour y rechercher des joyaux. Voyant une cassette sur sa table, il lui demanda impudemment si elle renfermait des bijouv: Pie VI lui répondit qu'elle contenait queli)ues biscuits pour sa collation et dit froidement à son maître d'hôtel : > Donnez ces biscuits à Monsieur». Haller et ses suivants prirent l'invitation à la lettre et mangèrent plusieurs biscuits. (Baldassari. Cliap. IV.)
les mêmes discours à ses familiers et leur représenta vivement les dangers auxquels le Pape allait être exposé. On comprit que Pie VI avait deviné le piège et qu'aucun afVrontne lui ferait solliciter son éloignement de Rome.
Aussi, le 17 février, le général français chargea le cardinal Doria de lui annoncer qu'il serait conduit en Toscane, qu'on ne lui accorderait pas le moindre délai, et que s'il refusait de partir il serait conduit par la force armée sous les ordres d'un officier français. Le départ fut fixé au 20 février. On essaya inutilement de persuader au peuple que le Pape partait volontairement (1). Pie VI était alors soumis à une surveillance rigoureuse : on ne lui avait laissé que deux chambres. Un ofBcier français était établi dans son antichambre secrète, et même ses familiers les plus intimes ne pouvaient se présenter devant lui sans l'autorisation de cet officier. Le départ eut lieu le 20 février, une heure avant le jour. On remit au Pape comme à un simple particulier un passeport et un permis de prendre des chevaux à la poste. Ses geôliers eurent l'impudence de dire dans le Moniteur romain que le Pape avait « compris luimême qu'il ne pouvait pas rester à Rome ». « Ici je voudrais pouvoir me taire, dit Botta, mais l'amour de la vérité l'emporte, et je dirai que dans l'état d'abaissement où était tombé le vénérable pontife, il eut à supporter de la part des républicains français des insultes telles, que ce n'eût pas été une faute beaucoup plus grave de lui ôter la vie (3) ».
Berthier avait obéi à ses instructions secrètes en jouant quelques jours la comédie de la modération et en traitant avec le Pape, mais le Directoire par égard sans doute pour la nouvelle république, le désavoua offlciellement. Par l'arrêté du
(\) Le 18, les consuls de la r(;i)uljli<|uc romaine dcniandèrcnl au niailre des (•érémonies du Pape de célchrcr le même jour une messe solennelle à Saint- Picrro, à laquelle assisteraient les cardinaux, et qui serait suivie d'un Te Deum, l>our remercier Dieu du cliangenieut d(; gouvernement. On publia sur cette fête un avis de police dans lequel il était dit liypocritein(;nt que les nouveaux gou- V(!riianls élaient « intimement persuadés (|ue l'exacte observation de la religion et de la fol était le fondement de la liberté politique ». Les cardinaux eurent la faiblesse de consentir à ce Te Deum, à l'insu de Pie VI alors prisonnier, et d'y assister : seulemenl ils exigèrent que les Consuls n'y parussent point.
(■2) ISaldassari, Histoire de l'enlèvement et de la captiinté de Pie VI.
(.{) Histoire d'Italie, t. 3, p. I3i.
LE DIRECTOIRIi ET l'IE M. 281
!"■ venlôse (19 février), il déclarait nulle la prétendue capitulation que Berthier avait conclue avec le Pape, le 22 pluvôse. Il était dit dans l'article 2 : « Le général Berthier fera saisir le Pape et sa famille, et le fera transporter sur-le-champ en Portugal, sur un bâtiment parlementaire ». Il devait en outre débarquer sur le territoire du royaume des Deux-Siciles les cardinaux et les prélats. Berthier fut remplacé par Masséna. Le général devait s'entendre avec des commissaires civils choisis par le Directoire pour établir le gouvernementdétinitif. Les deux Conseils et les Consuls devaient être installés dans les dix jours de la réception de l'arrêté. Déjà, par un arrêté du 12 pluviôse, le Directoire avait nommé une commission française composée de Monge, le défroqué Daunou et Florent, avec Saint-Martin pour secrétaire (1 1. Il lui adjoignit, après la prise de Rome, Faipoult, son ancien ambassadeur à Gênes.
Le Directoire adressa un message aux Cinq-Cents, le l*'" ventôse, au sujet de l'occupation de Rome : c'est un des plus beaux monuments de l'impudence révolutionnaire. Il débute ainsi : « Citoyens représentants, le gouvernement théocratique de Rome, oubliant le bienfait du traité de Tolentino ». Quel étrange bienfait qu'un traité qui enlevait au Pape une partie importante de ses États, lui faisait payer trente millions, et le dépouillait de ses chefs-d'oeuvre de peinture et de sculpture! Puis il l'appe'ait « ingrat envers la république qui avait daigné l'épargner après l'assassinat de Basseville >k II aurait fallu d'abord prouver que la mort de Basscviile lui était imputable; ensuite dire comment la république l'avait épargné. Grâce aux circonstances, le Pape avait jusqu'alors échappé à sa fureur : voilà la vérité! Les septembriseurs des Carmes auraient pu se vanter aussi raisonnablement d'avoir épargné les quelques prêtres qui avaient réussi à se sauver en escaladant les murs du jardin!
Le Pape avait insulté la grande nation (ces dictateurs ridicu-
(i) L'arrtHc non imprimé, qui est nntériciir;i l'entrée des Français dans Home, porte: « que les trois rommissairesse rendront de suite à Uome afin d'\ recueillir (li'S renseignements exacts sur les fails <pii s'y sont passés, d'en rcclierclier les véritables auteurs et d'empêcher que de scmblahles événements se renouvellent. I,cs commissaires recevront trois mille francs par mois, le secrétaire la moitié. . (Arch. Nat. AF», 177.)