‹ Le DirectoireChapitre 13 sur 31 · IG · texte numérisé non relu

IG

282 LE ItlHECTOIUE.

les se disaienlen oiix-mèmes : « La grande nation c'est nous! »), car il avait violé le palais de son ambassadeur et fait « assassiner sous ses yeux le brave Duphot ». Il est certain que Dupbol « victime désij^née » est tombé victime de son imprudence. Mais quand bien même le Pape eût été capable de l'aire assassiner par des b7'avi le» gens qui l'offusquaient, il ne se serait jamais exposé à un pareil risque pour se débarrasser d'un personnage aussi peu important. Quant à la prétendue violation du palais de l'ambassadeur, chez qui les insurgés se réunissaient régulièrement pour préparer des émeutes contre le gouvernement auprès duquel il était accrédité, il fallait une rare impudence, même à des Barras et à des Rewbell, pour s'en plaindre. Peu de temps après, un anonyme leur r('>pondi[ avec beaucoup de raison :

'( Qu'eût fait le Directoire, si messieurs de Masslmi, d'Aranjo ou de! Campo (ambassadeurs), eussent tenu dans leurs hôtels à Paris des rassemblements de ro^'alistes bien audacieux, bien connus pour tels, et surtout bien di'cidés à repousser par la force, la force qu'il eût envoyée pour les dissiper? Des régiments entiers et des canons eussent bientôt cerné lesdits hôtels, et si la résistance eût continué de la part (les royalistes, certes aucun d'eux n'eût échappé à la boucherie ».

(' Depuis quelque temps, dit le message, le gouvernement papal recommençait sourden^mt les hostilités et faisait des préparatifs de guerre ». C'est toujours la fable du Loup et de l'Agneau. La même accusation venait d'être lancée avec la même impudence pour détruire les républiques de Venise et de Gênes; elle sera lancée dans quelques mois contre le roi de Sardaigne (bien qu'il ait fait preuve de plus de soumission encore que le Pape), pour envahir ses Ëlats et le faire prisonnier par une ignoble trahison. Le Pape avait bien le droit de metlre Ostie et Givita-Vecchia en état de défense contre les brigands; et s'il ne l'avait pas fait, le Directoire en eût tiré argument contre lui. Lorsqu'un petit État, condamné par les convoitises révolutionnaires, essayait de se défendre contre les révolutionnaires locaux qui servaient d'avant-garde au Directoire, celui-ci l'accusait de tendre des embûches aux Français et l'envahissait. S'il ne faisait rien pour sa défense, le Direc-

Lii: niRECToiiŒ ET riD VI. 283

loire flôcktrait ce gouvernement mort de caducité et l'envahissait aussi audacieusement. La théocratie papale et Volùjarchie calviniste de Berne devaient être traitées de même.

« Il appelait des généraux étrangers ». N'en avait-il pas le droit? La France, bien qu'elle eût de nombreuses armées, n'avait-elle pas des officiers et des soldats étrangers?

Il correspondait secrètement avec les conspirateurs frappés par le 18 fructidor! Il a certainement correspondu avec eux lorsqu'ils faisaient partie du gouvernement; mais depuis? Kst-ce qu'aucun traité interdisait aux proscrits de correspondre avec le Pape, soit comme chef religieux, soit comme souverain temporel? On n'ose même pas lui reprocher de les avoir accueillis dans ses États (1).

« Il opposait aux lois de la république les décisions de ces tliéologiens ». Infidèle à la Constitution, mais très fidèle à la tradition révolutionnaire, le Directoire garde au Pape une haine furieuse pour avoir condamné cette Eglise constitutionnelle que souvent il persécute; maintenant, il veut être modestement un Pape à cinq têtes (2).

« Enfin il a organisé contre lui-même une insurrection dérisoire dont il voulait se faire un prétexte pour calomnier (3) la France ».

La lettre de Joseph Bonaparte dispense de répondre autre chose au Directoire que « mentiris impudentissime ». D'ailleurs, n'est-ce pas l'habitude constante des révolutionnaires d'accuser leurs victimes d'avoir organisé elles-mêmes leur spoliation et leur égorgement, pour les calomnier. Est-ce qu'on ne disait

(1) Avec quels proscrits correspondait Pie VI? Malgré son effronterie, le nirccloire n'ose prononcer aucun nom ; mais celte accusalion est mise dans le message, pour confirmer le i)ruit absurde, répandu par les agents des fructidoiiens, que Carnot s'entendait avec le Pape. Dans le message du 13, il précise davantage et l'accuse d'avoir correspondu au sujet du culte et tles cloches, ce qui est l'acte le i)lus élémentaire de la liberté religieuse. Il reproche à une congrégation romaine d'avoir proposé de condamner le serment de liaine à la royauté. Mais le l'ape n'avait pas encore prononcé, et d'ailleurs les lois persécutrices sur les anciens serments étant rcmisesen vigueur, cette condamnation n'offrait guère d'intiTét (|u'au point (h; vue des i)rii)Cipes,

('2) Cependant, jiour ne point démas<|uer la fourberie de ce clergé et de nombreux révolutionnaires, il ne reproche point formellement au l'ape de lui avoir refusé de rétracter ses brefs contre la Constitution civile.

(3) Di'bals et décrets, vent<>se YI. p. •>.

2Si LE DIRECTOIRE.

pas alors que Louis XVIII avait désigné à Fouquier-Tinville

ses victimes. Il faut supposer le Pape et tous ses conseillers atteints iraliéiialion mentale pour leur lancer une pareille accusation. Ne pouvant compter sur aucun secours, ils auraient donc couru sciemment à leur perte! Ceci ne vaut pas la peine d'(Mre discuté un moment.

« Depuis cette époque, il a continué ses manœuvres et ses hostilités ». Gomment, par quel acte? La convention du 22 pluviôse est-elle un acte d'hostilité?

Le l.'i venlùse, le Directoire envoya un second message (1), rempli d'ignobles déclamations, non plus contre le souverain qu'il venait de détrôner par violence, mais contre la religion catholique et la papauté.

« Depuis quatorze cents ans (2), dit le message, l'humanité demande la destruction d'un pouvoir anti-social dont le berceau ne sembla se placer sous le règne de Tibère, que pour s'approprier la duplicité, la féroce tyrannie, la sombre politique, la soif du sang et l'amour pour la débauche de ce père des Nérons (3) ». Voilà une belle déclamation et comme elle est bien placée dans la bouche de ces loyaux et vertueux Directeurs. Vient ensuite un long chapelet de faussetés et de diatribes grossières. La Papauté « a ébranlé le trône des Césars sous l'humble manteau des persécutés ». Les Directeurs craignent le sort des Césars ! ils appellent Grégoire VII : Hildebrand,

(1) Ihi'l.. p. 1">8. Il l'oiiimcnce ainsi : « Deux souveriKMiienls de l'Europe se sont fail rcmar<|ucr |)ar une politique astucieuse et sanguinaire, et leur haine contre la France, surtout la Franco lihre et républicaine : c'est le cahinel de St-.)anies et la théocratie de Home... • Le Directoire associe étroitement ces deux gouvernements si dissemblahlcs au point de vue de la religion et des institutions. Il n'a pourtant point tout à fait tort; il est forcement l'ennemi de Rome, car il i)oursuit la destruction de la religion; il est tout aussi nécessairement l'cMinemi de l'Angleterre, parce qu'elle est régie par des institutions vraiment libres et <|u'il représente la tyrannie révolutionnaire.

{•2) On lit aussitôt remar(|uer que s'il s'agit du pouvoir spirituel, il faut remonter à l'origine du christianisme et dire, prés de dix-huit cents ans au lieu de quatorze cents. S'il s'agit du pouvoir temporel, on ne peut guère le faire dater (jue di; la seconde moitié du huitième siècle; il faut donc dire mille quarante ans au plus : mais le Dii'ectoire s'inquiète bien de tout cela!

f'î) Est-ce qu'il n'y aurait [tlus de Tibère'/ Duplicité, férocité, tyrannie, soif du sang, amour de la débauche, n'est-ce pas là le portrait très ressemblant de narras et de tant d'autres fructidoriens ?

LK DIRECTOIRE ET l'IE VI. -JS.")

empohonncvr de plusieurs papes {{) ». Ils arrivent enfin à l'occupation de Rome, et en parlent avec tout autant d'exactitude et de loyauté.

« Le Pape a quitté Home le 2 de ce mois, à quatre heures; il a demandé aux Français deux officiers qui lui ont été accordés pour lui servir de sauvegarde. On n'a point cru devoir le tenir prisonnier, parce qu'il s'est abandonné à notre loyauté ». Tout ceci n'est qu'un tissu de mensonges; la loyauté du Directoire vaut son humanité et sa sincérité : le Pape est en réalité prisonnier. « Rome libre, ajoute le Directoire, a été purgée de la présence du despote ». Rome n'est pas plus libre que le Pape! Le despote qui va cumuler tous les pouvoirs, y est entré à la tète de l'armée du Directoire, et elle va bientôt demander d'être purgée de ses libérateurs; et l'un des plus importants a déjà été réduit par sa propre armée à s'enfuir honteusement.

Le Pape a calomnié le Directoire « en répandant la crainte du viol et du pillage », et faisant croire qu'il voulait envahir Rome <( pour en faire un trafic honteux avec d'autres puissances ». Mais la franchise de Berthier « a montré que les Français ne sont pas des marchands d'esclaves. Bien loin de commercer les peuples, ils en sont les libérateurs ». Hélas, on vient de commercer Venise, de la vendre à un gouvernement, qu'on déclare bruyamment ne régner que sur des esclaves! Rientùt les troupes françaises se livreront au meurtre et au viol dans toutes les communes qui auront été poussées à bout par les exactions révolutionnaires; le Directoire ne trouvera pas l'occasion de vendre l'Etat pontifical, mais il n'en fera pas moins un trafic honteux, car il l'épuisera complètement : ce prétendu libérateur des Romains ne sera pour eux qu'un vampire (2)!

(I) Ces grands iTudits ne parient point de la papesse Jeanne. On ne saurait penser à tout:

(3) Les révolutionnaires de Cisalpine tirent aussi de grandes declainalions au sujet de la mort de Dupliot. Le iS nivôse, au (irand Conseil Cisalpin, I.alioz s'écrie : « Le Directoire vous apprend que le général Dupliol a été perce de plus de cent coups de fusil. (|uc son cadavre a servi de jouet h des prêtres furieux ». {Débals et décrets, plu\i<ise an VL p. 31.) Les constitutionnels français et certains jansénistes italiens partagèrent la joie des fanatiques anti-religieux en apprenant la captivité de Pie VI. Ricci, révé(|ue de Pistoie, la célébrait dans une lettre du 17 février 179N. adressée à Grégoire, et celui-ci lui repondait en ex|)riniant sa vive satisfaction, et déblatérant contre Pic VI.

2S() LK DIMICCTulIii:.

Nalurellement ce message fui Irès applaudi ; aux Cinq-Ccnis surloul, le général Jourdan et Jean Debry; aux Anciens Roger Ducos et Bordas s'empressèrent de donner au Pape le coup de pied de l'âne. Les Conseils décidèrent, le 15 ventôse, que cet odieux faclum et les pièces envoyées avec lui seraient lus avec solennité à la fête prochaine do la Souveraineté du poul>le. Il est dit, dans les considérants, qu'au moment où le peuple va faire des élections, il faut lui présenter et le tableau fies crimes de la superstition, et les exemples de vertu donnés par les armées républicaines. Dans quelques jours, en effet, il sera complètement édifié sur la vertu des généraux et des fonctionnaires républicains!

La république romaine, malgré les belles protestations du Directoire, fut aussitôt après l'entrée des Français livrée aux intrigants et aux voleurs civils et militaires. Tous ces oiseaux de proie qui avaient déjà déchiqueté la République cisalpine, étaient venus s'abattre sur Rome. A peine Pie VI avait-il quitté le Vatican, que ce palais fut mis complètement au pillage par des commissaires français. On fit raf'fle de tout, depuis les plus riches tapisseries jusqu'aux derniers ustensiles de cuisine. On pilla les sacristies des chapelles pontificales : vases sacrés , croix, chandeliers, encensoirs, missels, aubes, nappes d'autel, tout fut enlevé ; les pillards prirent même les clous et les serrures (1). Le Ouirinal fut également dévasté; les otages au nombre de douze furent remis en liberté, moyennant finances. On leur demandait d'abord douze mille écus romains ; mais comme beaucoup d'entre eux aimaient mieux rester en prison, i|u'aclieler ainsi leur liberté, Daller et Cervoni, qui tenaient aux rançons, descendirent jusqu'à cinq mille écus. Beaucoup de particuliers subirent des extorsions infâmes (2) ; tantôt on mena-

(1) Botla, t. 3, p. 138. Le mémo liistoricn rapporte qu'un insliUit national, crée après l'invasion, ayant vo\ilu tenir ses séances au Vatican, l'ut obligé de faire remettre les serrures, portes, clous (|ui avaient <Hé arrachés.

(-2) Uertliier avait exige au {lél)Ut trois mille chevaux : les commissaires et les ollicicrs supérieurs i>rlrent aussitôt les meilleurs pour leur usage j)ersoniicl;

LE DlHKCTOIliE CT VIE Vl. 2S7

çait de confiscalion pour se faire offrir fie l'argenl; lanl«"it on exigeait de l'argent, pour se faire offrir dos tableaux, des statues, des camées de prix. Les couvents, les palais furent pilh-s par des officiers supérieurs, par des agents du gouvernement qui vendaient les objets détournés à des juifs à la suite de l'armée. On pilla les Romains, on vola le trésor [jublic qui com[jtarit sur les produits de sa conquête pour payer une armée privée de solde depuis cinq mois. Tout cela se fit avec une impudence admirable, en face du peuple opprimé, et de l'armée frani-aise afiamée. On se serait cru en France, au beau temps des proconsuls et des comités révolutionnaires. Ces dilapidations eurent pour conséquence directe une rébellion militaire, qui fit trop de bruit pour qu'il fût possible de la dissimuler, ou même d'en atténuer la gravité.

Le général Masséna fut accusé par sa propre armée d'autoriser tous ces pillages et d'en profiter lui-même. De nombreux officiers supérieurs étalaient audacieusement des richesses volées, et laissaient l'armée, témoin de toutes ces hontes, dans le plus complet dénùm.ent. Bien que ce spectable ne lui fût guère nouveau, cette fois elle perdit patience. Le 2-4 février, au lendemain d'une fête célébrée en l'honneur de Duphol, tous les officiers depuis le grade de sous-lieulenant jusqu'à celui de capitaine inclusivement, se réunirent dans le Panthéon d'Agrippa, déclarèrent ne plus reconnaître Masséna pour chef, et offrirent le commandement à Berlhier (jui n'avait pas encore quitté Rome; pour justifier leur conduiti', ils signèrent une protestation très énergique contre les actes de spoliation qui étaient tout au moins tolérés par Masséna. « Plusieurs individus revêtus de pouvoirs, disaient-ils, courent les maisons les plus riches de la ville, en enlèvent les effets le plus précieux, -ans vouloir en donner aucun rcu. De pareils crimes ne peuvent rester impunis ; ils crient vengeance et déshonorent le nom français ». Ils maudissent les spoliateurs, et déclarent hautement qu'à dater de ce jour ils ne seront plus les instruments de ces ujisérables. Us exi)Osent leur misère : l'officier

iiiir <'\cmi)lc lui suivi, cl un en vint ;i enli-ver U-s cliovauv t-t les nuilfls <|ui servaient à la culUire et ;• porter les denrées. Un ordre du ji>ur du 10 \enl6se, du chef détat-major Gilly, interdit ees exactions.

288 LK DIRECTOIHE.

et le soldat ne reçoivent pas leur solde, tandis (jue les caisses sont remplies d'argent. Qu'on restitue les objets enlevés à des particuliers, et à des églises appartenant à des nations avec qui la France est en paix. '< Indépendamment de la solde, nous persistons à demander vengeance des vols faits à Rome, par des monstres gradés et des administrations dévastatrices et corrompues plongées jour et nuit dans le luxe et la débauche ». Ils finissaient en adjurant le général de mettre fin à ces indignités et en annonçant qu'ils feraient afficher à Rome leur protestation en français et en italien, pour que le peuple romain vit qu'ils étaient innocents des vols qui avaient été commis.

Cette protestation était suivie de deux cent quarante-deux signatures (1). Les officiers nommèrent ensuite un comité investi de très grands pouvoirs. Quatre d'enlre eux furent chargés de porter cette adresse au Directoire, mais à peine étaientils entrés en France qu'ils furent arrêtés et expédiés à Briançon pour y être jugés. Aucun des chefs de brigade ou des officiers supérieurs ne prit partà cette démonstration, mais ils restèrent comme isolés au milieu de l'armée, car tous les sous-officiers et soldats s'associèrent aux protestations de leurs officiers (l).

Masséna ne tint d'abord aucun compte de cette rébellion; il était pourtant un peu gêné par la présence des commissaires civils, auxquels le Directoire l'avait en réalité subordonné. Monge, Daunou et Florent avaient fait très grande diligence, et étaient arrivés à Rome le A ventôse au soir '^22 février) pour voir l'armée victorieuse fiétrir son général et une partie de ses chefs. Ils auraient, paraît-il, blâmé immédiatement certains actes de Masséna, et celui-ci leur aurait répondu qu'ils excédaient leurs pouvoirs. Le 25 février, le comité des officiers fait une nouvelle réunion et publie une protestation bien plus violente encore que la première : « Les députés des officiers de l'armée réunis au Capitole pour délibérer sur l'état présent des choses, déclarent que le général Masséna u perdu la confiance de l'armée par la conduite qu'il a suivie ». Ils donnent le commandement de l'armée au général Berthier qui « demeure

(I) Mémoires do Gouvioa Saint-Cyr, \>. 2«l.

LE DIKECTOlIiE ET l'IE VI. 289

prié et en tant que de besoin requis, de réprimer les mouvements insurrectionnels qui se sont manifestés dans la ville de Rome » (1).

Masscna espérant rompre ainsi la ligue des olïiciers, avait voulu éloigner de Rome une partie de l'armée, et pour rassembler les soldats avait fait battre la générale. Beaucoup de Romains, surtout dans le quartier du Transtevère, ne demandaient qu'à se soulever : ils connaissaient la protestation des ofTiciers, ils crurent l'occasion favorable, mais l'insurrection fut écrasée : et l'on désarma les habitants du Transtevère, et de plusieurs quartiers de Rome \'ï). 11 y eut aussi des troubles sérieux dans la campagne. Les esprits étaient surexcités par les excès et les pillages des Français, et aussi par la misère dont la population souffrait depuis leur entrée dans Rome. Le blé avait manqué, les habitants étaient rationnés à une petite portion d'un affreux pain noir, et faisaient la queue devant les boutiques de boulangers pour la recevoir; les révolutionnaires leur apportaient les fléaux que les Parisiens avaient dû subir si longtemps (3). L'armée française et les consuls renforcés d'un nouveau collègue, le chirurgien accoucheur Angelucci, qui se déclara décidé à continuer en même temps sa profession, rivalisèrent de rigueur, et prirent les mesures les plus terroristes. Le 8 ventôse C^G février , une commission militairr lit fusiller quatre insurgés, et le 9 elle en fit encore mellre à mort ilixhuit autres (4).

(1) Mémoires de Gourion-Sainl-Cyr, l. 1 p. -284.

(-2) sinon leurs maisons seront hrûlées, et ils seront expulsés de Rome, au besoin livrés à la commission militaire; le It ventôse, ces dispositions furent étendues aux communes voisines de ce fauhourg. l'eine de mort fut décrétée contre tous ceux (|ui voudraient relever « ranli(|ue tyrannie ».

(3) Baldassari. llisL de l'enlèvement et de la cniAivitr de Pic VI. cliap. IV.

{'») Le Consulat, dans une proclamation du 8 ventôse, fit aux prêtres des menaces terribles: en même tem|)S, il enjoignit aux curés de célébrer deux jours de suite une messe de rrtjuiem pour les révolutionnaires victimes de l'émeute, tie faire après l'évangile une chaleureuse allocution en leur lionrx'ur, et de préeheraux citoyens qu'ils devaient respect, gratitude et à l'armée française et au nouveau gouvernement. I.e lendemain, il ordonna à tous les préIres, nés hors des limites de TKIat romain, Hxees par le traite de Tolentiiio, de i|uiller Home dans les vingt-quatre heures, sinon ils seront considérés comme espions et fauteurs de révoltes et livrés à la commission militaire; le cardinal Somaglia, vicaire de Home, invita par une lettre un peu trop allolée les ecclésiastiques à prêcher la paix et la soumission.

i.i; nir.i;(.Toiitt . — t. m. 17

290 LE DIllECTOIHE.

La crainte d'une insurrection générale empêcha les militaires révoltés de se porter aux dernières extrémités, mais ils n'en persistèrent pas moins à refuser obéissance à leur général qui fut réduit, le soir même du 7 ventôse, à fuir l'armée qu'il commandait. Il se retira à Monteroni. Berthier, au grand mécontentement des mutins, refusa de le remplacer. Le commandement par intérim, échut au général Dallemagne, comme au plus ancien , mais il n'était là que pour la forme, et n'exerçait en réalité aucune autorité, le comité des officiers étant seul maître de l'armée (1). Ce comité constitua contre les dilapiciateurs une commission militaire : elle condamna à mort un officier de l'état-major de Gervoni, mais il parvint à s'échap[jer.

Masséna avait d'abord cherché à faire croire que le soulèvement de l'armée était payé par la cour de Naples. Mais le général Dallemagne jugea nécessaire de promettre au moins une enquête sur les dilapidations. Cet ordre du jour du 9 ventôse (27 février) est très curieux : « Des bruits diffamants, contre l'armée astucieusement répandus par ses ennemis et ceux du peuple romain qu'elle est venue protéger, semblent s'accréditer, le soupçon plane sur la tête de quelques officiers supérieurs et chefs d'administration; s'il en est qui aient pu s'avilir, ils sont indignes décompter dans une armée de braves; qu'ils soient connus, et ils seront expulsés avec l'indignation qu'ils méritent. Si des Romains ont été lésés par des Français, qu'ils les dénoncent sans s'inquiéter de leur grade : on leur fera justice ; mais que les calomniateurs tremblent! que l'armée se rassure! c- S'il y a des coupables, ils seront découverts, et la honte du crime comme le châtiment retombera sur eux, et votre honneur sera sans tache; mais défiez-vous de l'astuce de vos ennemis ». Et il rappelle l'émeute du 7, les révoltes qui ont eu lieu dans l'Etat romain, et particulièrement à Velletri. Les mutins ne se laissèrent point toucher par ces vagues

(1) Trois duellistes cclohres du 1'' liussards, le colonel Champcaux, les cliels d'escadron La Salle vX Tlicré, « mirent l'habit bas et le sabre à la inaiii, en déclarant à leurs ofliciers qu'ils ai)i)elaienl en duel (|uicon<|uc ne donnerait pas sa parole d'Iionneurde ne pas retourner au Capitole ». Ils n'iiitiniidcrent personne. \Mrmoires du, baron ThiébauU, T. 11, p. 158.)

LE DIUECTOIUK ET l'IE V[. 201

promesses. Les commissaires du Directoire durent reconnaître qu'il fallait absolument sacrifier Masséna aux ressentiments de son armée. Dans une lettre du 12 ventôse (2 marsj, Faipoull, qui vient de retrouver ses collègues à Rome, rend compte au Directoire de la situation. Il est venu par Sienne où le Pape avait déjà été conduit. Il a rencontré en route Berthier qui se rendait à Bologne, et Masséna qui s'est retiré à huit ou neuf lieues de Rome. Il parle de cette malheureuse afiaire avec, beaucoup de circonspection. Le înécontenlement de la troupe (cet euphémisme est vraiment admirable!), a eu, dit-il, deux principes : L'arriéré extrême de la solde ainsi que des traitements de l'armée, et l'indisposition générale élevée dans toute l'Italie contre le général Masséna ». Il ne veut pas se prononcer contre ce général.

« Mais depuis un certain temps, il s'est répandu, dans tous les corps militaires de l'armée, dans toute l'Italie, des impressions si défavorables au citoyen Masséna, elles sont tellement généralisées (je ne puis dire avec quel degré de fondement), que le soulèvement de tous les officiers contre son autorité na d'étonnant que V irrégularité, l'illégalité de ce mouvement... Une multitude de guerriers remarquables par leurs longs et continuels services, ont dit et répété hautement, (]u'ils mourront quand vous l'ordonnerez pour la patrie, mais qu'ils mourront aussi plutôt que de servir sous Masséna... (1) ».

Il ne juge pas, il se borne à rendre compte de ce qu'il voit; l'armée cependant n'a pas oublié ses devoirs; elle a défait à Velletri sept à huit mille hommes bien armés soulevés par les prêtres. Murât les a taillés en pièces; neuf cents environ sont restés sur place. Le général Dallemagne, commandant provisoire, s'occupe de l'exécution de l'arrêté du P"" ventôse : et dans dix jours la république romaine sera complètement organisée. Le même jour, les quatre commissaires envoient au Directoire une lettre ofTicielle pour lui annoncer qu'ils s'occupent d'installer les Consuls et les deux Conseils, et (|u'iU se sont concertés avec Dallemagne pour organiser une fête fédérative.

(1) Arcli. nat., A KJ, 77.

« Nous n'avons aucune nouvelle du général Masséna. Le général BerLhier nous annonce qu'il Ta trouvé à Monleroni : les officiers persistent plus (jue jamais à ne plus vouloir le reconnaître pour chef. Le danger où se trouve l'armée, de perdre entièrement la discipline, nous a déterminé à prendre l'arrêté dont nous vous envoyons copie; ce sont, des circonstances ùnpérievses, qui nous l'ont arraché. Nous regardons cette mesure comme la seule capable de ramener l'ordre, de sauver l'armée, et de remplir vos intentions à l'égard de la nouvelle république ».

A'oici le fameux arrêté en question :

« Rome, 1-2 ventôse an VI.

u Les soussignés Commissaires du Directoire exécutif de la République française.

« Considérant qu'ils sont envoyés à Home près le général en chef.

« Que les travaux dont ils sont chargés et les relations qu'ils doivent avoir avec le général, fixent impérieusement à Home leur résidence et la sienne;

" Qu'il n'est pas possible de s'occuper ailleurs qu'à Rome, de la nomination et de l'installation des Consuls, et des législateurs de la ré[)ul)lique romaine, et de l'exécution des divers articles de leurs instructions, de celles du général, et de l'arrêté du Directoire exécutif en date du 1"'' ventôse;

« Considérant que le général Masséna a quitté Rome, qu'il s'est porté à Viterbe, à Roncigliano, et annonce l'intention d'aller établir son quartier général à Civita Caslellana;

'< Que les officiers et les soldats de l'armée refusent constamment d'obéir aux ordres du (jcnéral Masséna ;

« Que cette détermination des soldats et des officiers, bien que contraire aux lois, est néanmoins si fortement prononcée, que le général Masséna ne 'pourrait reparaître à Rome sans exposer l'armée et le peuple il de nouveaux troubles;

« Qu'en s'éloignant de Rome le 7 du présent mois, et du canq) du Pont de Mole le 8, le général Masséna a par cela même donné sa démission, et que l'irrévocabiiite de cette démission est aujourd'hui la seule garantie possible de la paix publique;

(' Considérant enfin qu'il résulte des articles 7 et !» de l'arrôté du V' ventôse, que l'intention du Directoire exécutif de la République française, était (jue le général Bcrtliier ne remît le commandement

de l'armée au général Masséna, qu'après l'achèvement. (1(3 plusieurs travaux qui ne sont pas encore terminés;

« Que dans les instructions données au général Masséna, le Directoire exécutif a prévu certains cas où le général Rcrthier devrait reprendre le commandement en chef, et qu'il s'ensuit qu'il doit le reprendre, dans les cas que le Directoire exécutif n'a pu prévoir, et dans lesquels il est physiquement impossible que les ordres du Directoire soient exécutes par le général Masséna;

<( Arrêtent que pour ce qui les concerne ot relativement auv travaux dont ils sont chargés, ils ne peuvent correspondre -qu'avec le général Berthier, général en chef, ou en son absence, avec le général Dallemagne par lequel le général Berthier est provisoirement remplacé.

< Le présent arrêté sera envoyé au Directoire exécutif, au général Berthier et au général Dalleniagne.

'( Les commissaires du Directoire exécutif de la République française à Rome. Dacnou, Faipouf-t, Monge, Florent (1) ».

Cet arrêté est singulièrement rédigé. Les commissaires, ne se croyant pas munis de pouvoirs assez étendus pour destituer Masséna, et ne voulant pas céder ouvertement aux injonctions d'une armée en révolte, cherchent à tourner la difliculté, ergotent d'une manière très amusante sur leurs instructions et sur celles que Masséna a reçues. Ils veulent se débarrasser de lui et n'osent le destituer franchement. Ils semblent d'abord accepter sa démission présumée, mais le général peut protester; aussi déclarent-ils qu'ils ne peuvent avoir de rapports qu'avec Berthier et Dallemagne : c'est une destitution indirecte!

Masséna essaya, mais assez maladroitement, de se justifier. Il reparut un instant à Rome, et le 23 ventôse (13 mars) (2), déclara à son armée qu'il était indignement calomnié. « Je viens démentir les insinuations perfides, et de ceux (pii |)ré-

(I) Arcli. nnt., A F 3,72.

(-2) Masséna, cnlourc de ses s<'ntTaii\ et de ses ofiiciors supcrioiirs, reçut les moiicurs des révoltés sur les marches du vestiliule du palais liuspuli. U leur reprocha rillcgalitc de leurs actes, niais les oriiclers lui ré|)(uidircnt i/iio le 18 fructidorn'iHait pan plus lr(/nl. cl qu'ils s'appiiyaictit sur rcxeinple du Directoire; et d'après les principes révolutionnaires, ils déclarèrent l'arnu'e souveraine et les grandes mesures au-dessus des lois (Mcinoircs du tjaron Tliicbaull. t. II. p. Vi'.)).

294 LE DIRECTOIRIÎ.

tendent que j'ai donné ma démission du commandement de l'armée, et de ces autres qui avançaient que je ne voulais rentrer dans Rome que sur des tas de cadavres ». U déclare l'assemblée des officiers illégale, subversive de tous les principes : « J'ai refusé de la reconnaître; je le ferais encore même avec l'expérience que mes ennemis ont profité de ce refus pour déverser sur moi l'odieux d'un arriéré de solde et de dilapidations auxquelles j'étais parfaitement étranger ». Il déclare avoir dit aux officiers qu'il ne pouvait accueillir leur pétition en nom collectif, mais qu'il avait promis de poursuivre les dilapidateurs si on lui présentait « des pétitions individuelles, des dénonciations signées, ou des pièces probantes ». Quant à la solde, « j'ai gémi en arrivant sur la position du soldat et de l'officier ». Et il a travaillé à l'améliorer. Il déclare qu'il n'a pas donné sa démission, et que le gouvernement seul peut lui retirer l'autorité dont il l'a investi. C'est par son ordre que Dallemagne a pris le commandement. On ose le dire « altéré du sang de ses concitoyens ». Non! il voulait seulement dissoudre une assemblée illégale (1). C'est au Directoire seul à juger ses actes, et il attend ses ordres « avec le calme d'une conscience pure et sans reproche, »; il cherchera à excuser auprès de lui ses détracteurs égarés. Il termine ainsi sa proclamation : « Livrons les vrais coupables à leur remords, et recevex l'engagement que je prends, tant que je serai à votre tête, de consacrer tous mes soins à pourvoir aux besoins du soldat et de l'officier ».

Cette proclamation fut arrachée et foulée aux pieds par les officiers et les soldats. Devant un scandale aussi honteux, le Directoire et ses partisans, qui venaient de faire tant de phrases ridiculement emphatiques sur le Capitole, sur la liberté rendue aux Romains, sur la gloire et le désintéressement des armées républicaines, se trouvaient dans le plus piteux 'embarras. Le trésor français était publiquement pillé par ces guerriers désintéressés qu'on représentait comme ne

(I) « C'est dans ces nirmes lieux, c'est <lans des cireonstanccs à i)eu jn'ès senil)lal)les que Scipion, aiuiuel je suis bien loin de vouloir me comparer, se borna à répondre à ses df'nonciateurs : Allons au Capitole remercier les dieux des victoires que j'ai rcmporlces ».

songeant qu'à restaurer le Capilole dans son ancienne splendeur; l'armée française dénonçait elle-même son chef comme un Verres; et l'Europe entière apprenait que la nouvelle république romaine n'était qu'une odieuse comédie, et qu'en réalité le peuple romain était opprimé et spolié par ses prétendus libérateurs.

Le Directoire adressa à l'arnK'e de Rome (II) ventôse j une longue proclamation : « Quelles nouvelles affligeantes succèdent tout à coup aux détails glorieux de votre entrée dans Rome! >^ L'armée à Mantoue, à Rome, manque à la discipline; elle se laisse égarer par les perfides conseils des despotes, des fanatiques, etc., etc.; des plaintes contre les abus et les dilapidations ont servi de prétexte à cette révolte, mais le Gouvernement n'est-il pas là! prêt à écouter les réclamations des soldats? Lt le Directoire, avec un aplomb merveilleux, déclare que s'il avait reçu leurs plaintes, il aurait immédiatement arrêté tous les abus. II leur énumère ensuite avec bien plus de raison, les dangers auxquels leur conduite expose les trois républiques française, cisalpine et romaine. Leur révolte leur a été « soufflée de tous les points de l'Italie par les vils émissaires des rois, des nobles et des prêtres », mais il se garde bien de prendre un ton menaçant et de punir. Il compte sur leur repentir dont ils n'ont donné aucune preuve). Il est doux, onctueux, et n'ose pas même risquer la moindre insinuation en faveur de Masséna.

Cette proclamation est suivie d'un arrêté chargeant les Commissaires envoyés à Rome de faire juger sans délai par un conseil de guerre les militaires de tout grade, commissaires des guerres, administrateurs, tous les gens à la suite de l'armée, qui, dans le territoire de la république romaine, ont commis des vols ou des dilapidations, sous n'importe quel prétexte. Les Commissaires civils sont chargés de suspendre, et même expulser de la nouvelle république tous les commissaires des guerres, administrateurs, gens à la suite de l'armée « dont la conduite ne répondrait pas à la confiance du Gouvernement ». Ces dispositions étaient déclarées communes aux militaires et aux administrateurs de la Cisalpine, mais le général on chef était chargé de sévir contre ces derniers. Le Directoire, pour

296 LE DIRKCTOIRU:.

faire de refîet, décréta (article 4) que les Commissaires de Rome et le général en chef lui enverraient, chaque décade, le résultat de l'exécution de cet arrêté, si rigoureux en apparence, et si facile à éluder.

Les mihtaires de l'armée d'Italie durent bien rire en lisant celte proclamation. Le Directoire n'avait-il pas l'impudence de prétendre qu'il leur suffirait de lui dénoncer les dilapidations, et qu'il en ferait immédiatement justice. Depuis le commencement de la campagne d'Italie, ces militaires voj^aient commettre toutes ces dilapidations, avec le plus hideux cynisme et la plus complète impunité. Ils savaient très bien qu'elles avaient été mille fois dénoncées inutilement, et que leurs auteurs avaient la faveur du pouvoir. Ils étaient persuadés que les agents supérieurs du Directoire, et môme certains Directeurs amassaient ainsi de grandes richesses, pendant qu'on les laissait dans le dénuement le plus complet. Ils ne pouvaient se faire payer leur solde arriérée qu'eu faisant un éclat scandaleux, qu'en effrayant ce Directoire, qui avait usurpé le pouvoir, grâce à l'appui de l'armée d'Italie, et tremblait à l'idée d'être abandonné par elle, et ainsi livré aux vengeances des royalistes et des anarchistes. Ils avaient bien jugé la situation.

L'arrêté du 19 ventôse ouvrait une large porte à l'arbitraire : avec lui on pouvait ne frapper que les petits dilapidateurs, et même persécuter d'honnêtes gens coupables de déplaire au gouvernement ou aux généraux, pour des motifs qu'on ne voulait pas avouer. D'ailleurs les pillards militaires et civils, grands et petits, se tenaient tous trop serrés les uns contre les autres, pour qu'il fût possible aux commissaires, mal renseignés à dessein, trahis de tout côté, d'exécuter sérieusement l'arrêté, de faire rendre gorge aux dilapidateurs, et de purger l'armée des misérables qui abusaient honteusement de leurs fonctions pour s'enrichir aux dépens de la France et de l'Italie. La révolte avait eu lieu parce que des abus par trop criants avaient réuni contre Masséna, et les honnêtes gens exaspérés, et de nombreux pillards, très désireux de faire leurs affaires à Home, qui avaient vu avec colère une certaine bande accaparer ])f)ur elle ce riche butin sans leur en laisser la moindre portion. La cupidité déçue avait crié aussi fort, plus fort peut-être que

la probité indignée. Mais les honnêtes gens continuèrent à se serrer le ventre, à traîner la guenille, à contempler avec mépris le luxe insolent des pillards, et parfois aussi à voir les grades qu'ils avaient mérités par leur courage accordés à des complices ou à des agents subalternes de dilapidateurs haut placés. Les Romains ne profitèrent pas beaucoup de l'arrêté du 19 ventôse, car il avait été fait uniquement pour enrichir de leurs dépouilles le seul trésor français qui se trouvait frustré par tant de pillages particuliers.

Tout le monde reconnaissait à Masséna les plus grands talents militaires, mais pour tout le reste sa réputation était détestable. Cet illustre soldat reçut alors de son armée l'affront le plus épouvantable qu'un général en chef puisse subir. Et le Directoire, bien que menacé gravement par cette révolte, dans son autorité, et même dans sa propre sûreté, fléchit devant elle et renonça bien vite à défendre un homme qui lui avait rendu tant de services, et malheureusement des services honteux qui semblaient devoir lier son sort pour toujours à celui des fructidoriens! Il finit par laisser la révolte impunie et parut avouer ainsi que l'indignité du général en chef la rendait excusable; et Masséna fut obligé de déguerpir piteusement!

Mais il fallait absolument que le Directoire, tout en cédant à l'armée, eût l'air devenir à bout de cette rébellion. Aucun des généraux employés alors en Italie ne pouvait dans des circonstances semblables prendre le commandement de l'armée de Rome : Gouvion Saint-Cyr qui avait été placé dans l'armée d'Angleterre, reçut Tordre de venir au plus vite remplacer Masséna. C'était un général d'un grand mérite, d'une réputation intacte, à la fois ferme et habile. Le IS ventôse S mars), Merlin, président du Directoire, lui apprit sa nomination; le ministre de la guerre, Schérer, ne lui avait fait encore que des demi-confidences sur les désordres qui venaient d'avoir lieu à Rome (1). Gouvion Saint-Cyr partit avec

(I) On rlicrcliait à tromper le |nil)lic sur la gravité de celte ri'volte. ].v Journal des Di'liats et Drrrets, vcntosc an VI, n' 317, p. iOf». contient une lellro de Berthier datée de Milan l'j ventôse. < J'apprends, dit le général, (|ue la malveillance se plaît à répandre <|uil y a dos troubles à Rome... L'armée y est dans le

:298 LE DIRECTOIHE.

l'ordre de faire arrêter les ofliciers signataires de la fameuse protestation. C'était beaucoup risquer! A Milan, il consulta Berthier, alors chargé du commandement provisoire, sur l'exécution de cet ordre, mais Berthier ne sut trop que lui dire. Il arriva ;\ Rome le 0 germinal (^0 mars); la nouvelle Constitution venait d'être mise en vigueur, et Ton avait installé avec grand apparat un gouvernement prétendu définitif.

plus firand ordre..; il y a eu r/uelqurs petits mouvements dans la r/arnison pour dénoncer les dilapidateurs... Puis il parle de rinsurreetion romaine du 7 ventôse.

Page 1