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CHAPITRE VIII

I. — Illusions (les Suisses sur les (lisposilions des n'Vdlulionnaircs. — r.randcs exigences du Directoire après le is Irnctidor. — Ktal, iuléricur de la Suisse.

II. — Hostilité de Ronapartc coiilrc la Suisse. — Plan d'invasion proposé au Direcloire par Laliarpe. — occupation i)ar les Français des vallées du Jura. — Révolution à I$àle.

III. — I.c Directoire excite les Vaudois contre Itcrne. — Mana'uvros de son agent Mengaud. — Hésitations des Rémois. — Uévolulion dans le pays de Vaud, secondée par les troupes françaises. — Mengaud et la diète d'Arau. — Le Directoire somme les cantons suisses de se démocratiser. — Us llècliissent presciuc tous.

IV. — Campagne politique et militaire contre Berne dirigée par Brune. — Trêve conclue verbalement. — Les Bernois se résignent à adopter la démocratie. — I,c Directoire entend imposer une constitution unitaire à toute la Suisse, (!t ahsorijer Berne dans cette républi(|ue vassale. — Désarroi dans h; gouvernement et l'armée de Berne. — Les troupes direcloriales s'empannil de Soleurc, Fribourg et Berne.

V. — Le Directoire renonce à l'unité et veut paitager la Suisse en deu\ rè|)ubliques. — Brune la divise en trois. — Le Directoire renient à la constitution unitaire. — Elle est imposée. — Brune envoyé en Italie.

lia Révoliilion française s'csl acharnée à détruire tontes les républiques anciennes. En Suisse, goiivernanls et gouvernés partagèrent l'erreur de tant d'autres Etats, et ne se rendirent point compte de son véritable caractère. Comme ils n'avaient ni roi, ni princes; comme leur ligue était formée uniquement de républiques très anciennes dont quelques-unes étaient ultradémocratiques, ils ne [)Ouvaient s'imaginer que ces républicains zélés, ces admirateurs emphatiques de Guillaume Tell, viendraient en armes détruire leur anticpie liberté; et mal-

gré les avertissements nombreux que la Providence ne ce^;sa de leur envoyer, ils s'obstinèrent dans cette illusion. Ils se trompaient du tout au tout : ces faiseurs de phrases sur Guillaume Tell devaient être pour eux des Gessler !

Les Suisses reconnurent, trop tard, qu'ils avaient été bien imprévoyants. L'esprit révolutionnaire est essentiellement destructeur et oppressif; il s'attaque aux rois etaux princes sous prétexte d'établir la république, et il renverse les républiques sous les prétextes les plus opposés : celles-ci, comme Venise, Gênes, Berne, Fribourg, etc., parce qu'elles sont oligarchiques et non démocratiques; les autres, comme les petits cantons, parce que leur démocratie, bien plus sérieuse que la démocratie française, n'est pas représentative. L'amour du pillage est pour l'esprit révolutionnaire un stimulant très puissant, mais ceux qu'il anime tiennent essentiellement à détruire tout ce qui a un passé glorieux. La révolution dépouille le riche et l'opprime; mais il lui est impossible do laisser le pauvre en paix, s'il ne se fait pas son valet et l'exécuteur de ses basses œuvres. La pauvreté tranquille, fière, honnête, l'exaspère; elle ressent autant de colère et d'envie contre les pauvres bergers de Schwytz et d'Unterwalden qui veulent vivre libres sur leurs montagnes, avec leurs vieilles institutions vraiment démocratiques et sans s'inquiéter du 14 juillet, que contre les riches patriciens de Gênes ou de Venise et les gros bourgeois de Berne ; elle ne reculera devant aucune extrémité odieuse pour troubler la paix de ces pauvres gens, pour les forcer à s'incliner devant Barras, Rewbell et La Révellière, si dignement représentés par Rapinat !

On a mitraillé les gens des villes pour les rendre i)lus démocrates; on a également mitraillé les gens des montagnes au nom de la démocratie, mais pour les rendre moins démocrates! Car leur antique démocratie ne reposant point sur la constitution de l'an 111 fructidorisée, ne peut être de bon aloi, et la République française les écrase pour le leur prouver : catholiques et protestants, riches cl pauvres, subissent en Suisse le même joug et les mômes spoliations (1).

(1) Ccriains piotostanls cspiTonl, au (Iclnit, <|»i<' li's pirlroiiluilu-s français U>s

340 LF, niRECTOlRE.

L'asservissement de la Suisse au Direcloire a été singulièrement facilité par certains novateurs, les uns trop naïfs, les autres trop ambitieux; habitués à déclamer en l'honneur de la liberté et de l'indépendance, ils ont livré leur patrie à l'étranger, et SLd)i son despotisme avec une résignation imprévue. Ils ont cru diriger adroitement les passions révolutionnaires à leur profit, mais ont joué tout à fait le rôle de dupes : l'exemple des constituants français avait clé complrtement perdu pour eux.

Dès 1789, les révolutionnaires français avaient essayé de fomenter des séditions en Suisse; et ils avaient réussi à pousser en avant quelques individus turbulents qui se firent bannir. Réfugiés en France, ces soi-disant patriotes ne cessaient d'exciter les révolutionnaires violents à renverser les vieux gouvernements de la Suisse. César I^aharpe était leur chef (1 ). Les cantons suisses étaient bien décidés à se renfermer dans la plus stricte neutralité. L'ambassadeur français Barthélémy, par son habileté, son esprit de conciliation, et sa loyauté personnelle, sut les déterminer à persévérer dans cette ligne de conduite. « On le conserva, dit très justement Mallet du Pan, tant qu'on voulut endormir la Suisse sur sa neutralité... A force de regarder ce ministre passager et sans crédit réel, comme leur ange tutélaire, les Suisses se crurent dispensés de se protéger eux-mêmes (2) ».

L'invasion de la Savoie et de l'évôché de Bàle par les armées révolutionnaires, les menaces très sérieuses adressées à Genève en 1792, ne firent point renoncer les Suisses à leur neutralité. Les esprits clairvoyants redoutaient une invasion ;

mcnnsnront, et tourneront leur rage contre les seuls catiioliques; mais plusieurs cantons protestants sont riches, on parle beaucoup du trésor tle Hcrne; d'ailleurs, les révolutionnaires ne sont pas seulement anticatlioliques, mais essentiellement anticliri-tiens, ils méprisent tout prolestant qui garde quelque chose (lu christianisme. Les riches et calvinistes républiques de Ilerne et de Zurich seront spolié'cs, sous pnHcxle d'oligarchie; les agents du Directoire ne dissimuleront jjoinl leur mépris pour les « corbeaux calvinistes » et les i)asteurs seront i)rivés des droits politiques, aussi bien <|ue les prêtres!

(l)Laharpe était cousin du général Amédée baharpe, banni comme lui, et tué en Italie au service de lal'rance. Il avait été professeur de français des entants de l'empereur Paul de Itussie.

(i) Mercure lirilnnnirjue, I. I, p. (i".

INVASION- DE LA SUISSE. .'Ml

mais la majorité se laissa prendre aux assurances de l'honnête Barthélémy, et persévéra dans celte neutralité, fondée sur im optimisme béat, que Mallet du Pan a fort bien qualifié fie léthargique. Les cantons suisses ne prêtèrent point une attention suffisante aux manœuvres des révolutionnaires français et accueillirent avec une déférence excessive, leurs impérieuses réclamations et leurs immixtions continuelles dans le régime intérieur de l'Helvétie à l'occasion des émigrés et des prêtres réfugiés (1). Par mollesse plutôt que par peur, la Suisse se laissait entraîner à se départir de la stricte neutralité en faveur des révolutionnaires français. Cette stricte neutralité leur était pourtant assez utile, pour que la Ligue pût s'y renfermer avec dignité. Ils reconnaissaient qu'elle leur était nécessaire. « La neutralité de la Suisse, écrivait Noël, ministre de France à Venise, à son ami Danton, équivaut à une alliance véritable et active, puisqu'elle nous défend soixantedix lieues, et nous épargne dix forteresses et trois armées :2j ». Mais bientôt cette neutralité si utile, parfois même trop complaisante, ne suffit plus aux révolutionnaires, qui voulaient la changer en une étroite vassalité. Ainsi, en thermidor au III, le Comité de Salut public tenta de violer ouvertement la neutralité, et de faire traverser par ses troupes le territoire bàlois (3 1 ; mais l'Etat de Bàle montra tant d'énergie, qu'il dut renoncera son projet. Si les Suisses avaient toujours montré cet esprit de décision, ils auraient évité de grands désastres.

Le Directoire continua aies tourmenler an sujet des émigrés

(1) Des Français des frontières, persécutés dans leur foi. venaient entendre la messe et se confesser en Suisse à leurs prêtres, au risque d'être pris en rentrant et fusilles aussitôt comme émigrés : aussi les porsi'cuteurs voulaient contraindre les Suisses à écarter les prêtres français des frontières; ils exigeaient aussi qu'il fût interdit par leurs gouvernements, aux prêtres suisses de les passer, parce que des catholiques auraient pu recourir .i leur ministère et ils les chassaient de France. I.es Suisses montrèrent beaucoup de faildesse. La légation française, par des insinuations mêlées de menaces, ohtint d'eux des listes nominatives d'eniigres, réfugiés dans leur pays, et l'on s'en servit pour persécuter leurs familles restées en France et s'emparer de leurs liicns. La <hancellcrie de hAlc prévenait la l.-gation française lorsqu'elle apprenait qu'un émigré s'apprêtait à rentrer en France. Le fameux Ochs occupait alors ce poste.

(-2) Arch. nat.. AF:i. 81.

C3) Le -20 thermidor an lll, le comité lit part de son projet à Itartlielemy.

3i2 LE DIRECTOIRE.

et des prêtres (1) et à s'immiscer dans leurs affaires intérieures. Bonaparte l'encouragea vivement à faire de la ligue helvétique une république vassale. Le Directoire désirait s'emparer de l'argent des Suisses : Bonaparte convoitait aussi cet argent, pour préparer l'expédition d'Angleterre, et il tenait à s'emparer de la Suisse pour occuper militairement les grands passages des Alpes i2i. Aussi cherchaient-ils constamment aux cantons de mauvaises querelles au sujet des émigrés et des prêtres; mais les cantons cédaient toujours avec peu de dignité et de prévoyance ('3). Kt plus ils cédaient, plus le Directoire redoublait de hauteur et d'insolence. La Suisse avait pourtant violé un peu la neutralité en sa faveur. En vendémiaire an V, elle avait laissé passer sur son territoire les Français de l'armée de Souabe, qui se réfugiaient chez elle pour n'être pas pris par les Autrichiens; elle leur permit de défder pendant douze jours avec leur butin, au risque de se brouiller avec l'Autriche. Pour la récompenser do son excessive complaisance, l'armée française violait systématiquement son territoire du côté du Tessin.

Après le coup d'Etat du 1<S fructidor, il ne fut plus permis aux Suisses de se faire la moindre illusion sur le sort que le Directoire leur réservait. La situation des petits Etats était devenue cent fois plus précaire : il fallait s'attendre aux actes de brigandage les plus audacieux, et comme Gênes et Venise étaient déjà asservies, la Suisse était toute désignée pour être bientôt victime des fructidoriens. De tout temps, cette caté-

(1) Ces |ilaiiites étaient (Pautant ijIus ridicules, (|iie la IU"i)ul)lic|uc jetait coiist-imment en Suisse des fléj)ortés; un magistrat de ce pays écrivait à Itartiiélemy : « On espère que le gouvernement français ne déportera ])lus de préti'cs, ni autres Français sur nos frontières, et qu'il ne chargera pas notre pays d'une classe d'hommes qu'il ne [)eut garder lui-même, pour que nous soyons leurs bourreaux ; encore, en dernier lieu, Marclicna, déporté, a ét('^ jeté sur notre territoire ». (Arch. AK'', 82.) lieaucoup de constituants étaient réfugiés en Suisse; le Conseil de licrne fut un moment divise, sur reN])ulsion de Théodore l.ameth.

(2) llcssava,en mai 17!i7, d'obtenir par surprise et intimidation f|u'on laissât passer ses troupes à travers le Valais.

(.'{) En novcmhre M'Mi, l'avoyer de Rcrnc, Stcigcr, dc-clarait que sur se])t cents émigrés (|ui se; trouvaient dans le canton au mois juillet, il en restait cent cinquante à peine, y compris les femmes et les enfants. Mallel du Pan a eu raison de dire : « la Suisse dégénérait en tribunal ir>quisiloria! de la France ». (Mercure B?-ilanmf/ue, t. I, p. 108.)

INVASION Di: LA SriSSR. .'{'é,'}

goriede révolutionnaires avait voulu entourer la France d'une ceinture de républiques vassales; ils ne pouvaient manquer de jeter cette fois leur dévolu sur la Suisse, car elle toucliait au nord à l'Allemagne, et sa possession leur était très utile pour la guerre; en outre, ils rêvaient d'établir une république Cisrliénane dans la Souabe et le Brisgau : la Suisse, placée entre ce nouvel Etat vassal et la Cisalpine, aurait complété la ceinture de républiques. La possession de la Suisse et des passages des Alpes importait singulièrement au Directoire pour dominer et exploiter l'Italie : Bonaparte n'avait jamais cessé de le lui redire, et de sa propre autorité il enleva la Valteline à la Suisse, pour l'annexer à sa république Cisalpine et porter ainsi le premier coup à l'indépendance helvétique.

Tant que le Directoire fut en guerre avec l'Autriche, il eut soin de ne pas exaspérer les Suisses, de peur de les contraindre à livrer leur territoire aux armées de l'I'impereur, qui se seraient bien vite portées sur la Franche-Comté. Aussitôt après la paix de Campo Formio, il travailla systématiquement à pousser à bout les cantons, et Berne surtout, dans l'intention de s'emparer de leur territoire par une attaque sul:)ite. Immédiatement après Fructidor, il demanda, avec beaucoup d'insolence, aux cantons helvétiques, de faire pour lui la chasse aux émigrés et de renvoyer l'ambassadeur anglais, Wickham, qui avait dirigé, avec beaucoup d'activité, les efforts desroyalistes émigrés et de l'intérieur pour rétablir Louis XVII I sur le trône de France. Cette dernière exigence terrilia les Suisses : ils sollicitèrent humblement Pitt de leur venir en aide, et le ministre anglais consentit à rappeler son ambassadeur, pour retarder l'invasion de leur pays. Le Directoire, depuis le LS fructidor, reprenait et aggravait ses exigences quant aux émigrés et aux déportés : il avait, par son coup d'État, créé une nouvelle classe de proscrits et de déportés, qui s'étaient presque tous réfugiés en Suisse, et il réclamait impérieusement leur extradition, afin de les livrer à la guillotine sèche. La persécution religieuse avait fait aussi rclluer en Suisse une multitude de proscrits : Garnot, qui avait demandé, en qualité de Directeur, leur prompte expulsion, était alors confondu dans la foule (les émigrés laïques ou ecclésiastiques qui cherchaient un re-

:]'iï LE DIIU CTOinK.

fuge dans cette contrée. Ils alïïuaient surtout dans le pays de Yaud (1). Le 3 frimaire an YI ("23 novembre 1797), le secrétaire de légation Bâcher remit au louable corps helvétique une note, dans laquelle il se plaignait amèrement de la tolérance des Suisses envers les émigrés. « De pareilles complaisances ne peuvent être envisagées par tout républicain attaché aux principes de Guillaume Tell ». Le gouvernement était sommé d'expulser bien vite tous les émigrés et prêtres français, et les bannnis pour délits qualifiés. « Que les ci-devant membres du Corps législatif cl autres condamnés à la déportation à la suile de la mémorable journée du 18 fructidor, qui sont plus que des bannis, et dans toute l'étendue du mot des criminels d'état jugés pour forl'uiture,(ti soustraits parla fuite à la sentence prononcée contre eux, soient arrêtés et livrés pour être conduits en France ».

Et surtout qu'on fasse vite! En outre, on se plaint vivement que les prêtres aient célébré leurs offîces dans les chapelles des anciennes abbayes du pays de Vaud, « ce qui n'a pu être pour eux qu'un moyen d'entretenir le fanatisme dans les départements limitrophes ». En effet, marier les gens, baptiser des enfants, etjouer par conséquent la police directoriale, c'est entretenir le fanatisme ! On compte que cet abus va cesser, que la Suisse sera promptement débarrassée de « cette horde dangereuse » ; autrement, elle serait « entre les deux Etals, l'ocasion des plus fréquentes et des plus dangereuses altercations ».

Déjà, sur la demande du Directoire, l'Ëtat de Bàle avait livré, le 8 brumaire, le journaliste i{i(4ierSerisy, proscrit après

(1) l/agont du l)irc('loirc à Ccnove écrit, le 14 l)rumaire an VI, que des députés proscrits le 19 fructidor, Duplantier entre autres, se sont réfugiés dans ce pays. Les prêtres déportés célèl)rent puLliqucment leurs offices à Lausanne, à Nyon etdans le voisinage, et« nos concitoyens des campagnes accourent dans le pays de Vaud, et font consacrer par ces prêtres leurs mariages et la naissance de leurs enfants; dans les jours de fête, la foule ne peut contenir dans les lieux où se célèbrent leurs mystères ». On voit qu'il est furieux de ne pas avoir assez de si)ires à sa disposition pour faire fusiller tous ces ge'ns-là, lors (le leur rentrée en France. Il s'en i)rend aux autoril('s suisses; avant la révoliilion, dit-il, « la liberté des cultes n'était pas introduite dans le pays de Vaud, et un tel scandale y aurait été sévèrement réprimé ». (Arch. nat. AK''', (>«.) La vieille intolérance calviniste semble llécliirl Quelle trahison envers la France révolutionnaire! Le trait est délicieux! Cependant, le 27 fructidor, Genève effrayée, avait interdit son territoire aux émigrés et aux prêtres.

INVASION DE LA SLIàSE. 34o

le IS fructidor comme « auteur incendiaire du journal VAccusaleiir public ». Bâcher a représenté longtemps le véritable révolutionarisme à côté de Barthélémy, qui avait été conservé à la légation de Bâle pour en imposer aux naïfs; mais il est maintenant dépassé. Le gouvernement fruclidorien s'empresse de le remplacer par Mengaud, jacobin grossier, débauché, qui va travailler ouvertement à renverser le gouvernement auprès duquel il est accrédité. La ligue helvétique avait pu un moment s'obstiner dans ses illusions en voyant son cher Barthélémy porté au Directoire par la majorité modérée; mais, bien peu de temps après, il était expédié à Rochefort dans une cage de Ter, pour être de là conduit à la guillotine sèche, et le Directoire donnait sa place à un Mengaud (11 II n'était plus possible de se faire la moindre illusion; il fallait résister avec dignité, et s'apprêter froidement à une lutte désespérée. Le Corps helvétique éluda la réclamation du 3 frimaire, en demandant que, par réciprocité, le Directoire lui livrât certains ccmspirateurs suisses réfugiés en France : ils étaient alors très choyés par les fructidoriens, qui comptaient se servir d'eux pour bouleverser la Suisse.

Ces mêmes révolutionnaires, qui envahirent traîtreusement la Suisse pour la piller et l'opprimer, soutinrent impudemment, avant et après l'invasion, qu'elle était régie par une constitution détestable, et qu'ils venaient lui apporter le double bienfait de la liberté et de l'égalité. La république de Berne, qui était le centre de la résistance, et qu'ils devaient attaquer la première, a été systématiquement calomniée par eux. Il est

(1) Mengaud fut chargé, immédialenient oprùs le coup (l'ttaf, »lc saisir à Bàlc les papiers laissés par Barthélémy; mais il reconnaît n'avoir rien trouvé d'important. Ochs et les autorités de B;ile le secontlcrent dans celle mission. Il était chargé également de demander le renvoi de Wickliam. Il devait aller .i Neuchàtel, i)our saisir les papiers de Courant cl Faurhe-liorcl : mais il écrit, le 17 vendémiaire (8 octobre), <p'c ce dernier était le l« fructidor a Paris, e|u'on l'.i manf|ué de fort peu à la frontière. el<|ue tous ses papiers ont déjà été mis en lieu sûr. Il a réclamé l'expulsion de Wickham; et le vieil avoyer de Berne. SIeiger, lui a dit que celte demande pouvait enliainer la Suisse vers la coalition. Il veut que les conseils bernois s'occupent de suite de Wickham. mais il annonce, le 27. ()uele Sénat de Berne a renvoyé cette affaire à la diète helvétique en déclarant nui! ne peut statuer sur réclamation semblable. (Arch. AK^,

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certain que la ligue helvétique, formée d'éléments disparates, ne ressemblait en rien à la France fructidorisée. C'était, en effet, un grand crime! Elle s'était agrandie successivement par l'accession volontaire, et aussi par la conquête de plusieurs territoires. Elle était alors composée de treize cantons, auxquels étaient unis onze territoires, les uns avec le titre d'associés, comme la ville de Saint-(iall, les autres simplement alliés à diverses conditions, comme les (îrisons, Neuchâtel, (Jenève, Mulhouse, l'évèijue de Bûle; ce prélat et l'abbé de Saint-Gall étaient, en même temps, princes de l'Empire. Il aurait été bien plus dillicile à la ligue helvétique de faire accepter si longtemps sa neutralité par toute l'Europe, si elle n'avait pas été composée d'Etats de constitutions, de mœurs, de religions différentes, et unis par un lien très lâche.

Certains pays avaient été conquis, parfois même achetés à leurs souverains, soit par la ligue, soit par un ou plusieurs cantons : ils jouissaient de libertés municipales très étendues, payaient peu, mais ils n'avaient pas l'égalité de rang avec les cantons; ils étaient gouvernés par des baillis, fonctionnaires des cantons supérieurs. Certains territoires appartenaient à douze cantons, d'autres à huit, d'autres à deux ou trois, ou à un seul (1). Ces pays, réunis depuis longtemps, désiraient jouir des mêmes droits utiles et honorifiques que les anciens cantons, mais cette infériorité blessait encore plus leur amourpropre local que leurs intérêts matériels. Us désiraient l'assimilation complète aux cantons supérieurs, tout en gardant les avantages dont ils jouissaient, et n'étaient nullement disposés à faire une révolution violente (2). Ils se laissèrent persuader que l'intervention du Directoire leur procurerait gratuitement le genre d'égalité qu'ils réclamaient : mais ils furent bientôt cruellement détrompés.

(1) Ainsi le comte de Baden conquis sur rAuU'iciie appartenait à Zuricii, Berne et Glaris qui lui envoyaient successivement des baillis; Uri, Scliwylz et Unter- Nsalden avaient des possessions communes; Granson, Orhe, Morat appartenaient à Derne et à Fribourg; Lugano appartenait à douze cantons, etc., etc.

(2) In agent français en Suisse écrivait à son gouvernement : « C'était la bonté de l'administration qui soutenait des gouvernements chancelants, et empêchait qu'ils ne lussent attaqués |)ar la réunion des mécontents dont ils blessaient ramour-i)ropre ».

INVASION Dt: LA SUISSE. 347

A cùté des cantons primitifs, pauvres et ultra démocratiques, des républiques relativement riches, telles que Berne, Zurich, Fribourg. Soleure, étaient dirigées par une aristocratie bourgeoise qui accaparait les meilleures places imédiocrement lucratives du restei; mais les autres classes n'étaient nullement opprimées : elles jouissaient de droits étendus, et, grâce à une organisation qui nous parait très compliquée, elles participaient aussi au gouvernement. Cette aristocratie s'était engourdie dans une longue paix ; et celle de Berne,, dont les autres cantons attendaient l'impulsion au moment du danger, luontra la même mollesse et la même imprévoyance que le patriciat vénitien. A la Diète helvétique, Zurich occupait la première place; mais Berne était de beaucoup le plus puissant de tous les cantons et son trésor excitait de nombreuses convoitises. Il avait alors plus de 400,000 habitants, pouvait armer ('•0,000 hommes, et comprenait à lui tout seul près du tiers de la Confédération. Au xvuf siècle, la république aristocratique de Berne pouvait être comparée à celles de Gênes et de Venise : elle ne comprit pas qu'elle était destinée au même sort par ceux-là mêmes qui venaient dégorger ces deux illustres républiques et qui s'étaient empressés d'employer contre elle les mêmes manœnvres.

Les révolutionnaires, après Fructidor, virent bien que la Suisse leur céderait toujours au sujet des émigrés et des prêtres, et qu'il leur faudrait, comme à Gênes et à Venise, susciter des troubles au nom de la démocratie pour l'envahir sous prétexte de protéger les démocrates et lui imposer une unité dont elle ne voulait pas, mais qu'ils exploiteraient. S'ils avaient avoué leur projet de la réduire à l'état de la Ligurie et de la Cisalpine, ils n'auraient trouvé qu'un nombre intime d'auxiliaires. Les plus centralistes en Suisse trouvaient seulement que les cantons étaient un peu trop souverains, un peu trop isolés; que la Diète devait avoir des attributions mieux déterminées et plus étendues; les affaires générales en souffraient, disaient-ils, et la ligue ne pouvait montrer assez de fermeté dans ses rapports avec les autres Ktats : mais c'était, comme tout le reste, une affaire à régler entre les Suisses, et le Directoire avait profilé, plus que tout autre, des défectuosités

de cette constitnlion. Il eut soin d'exploiter toutes les passions, toutes les ambitions qui existaient alors en Suisse, avec la ferme intention de mener, beaucoup plus loin qu'ils ne le pensaient, les turbulents et les ambitieux sur lesquels il s'a[)puyait; et il 3' réussit parfaitement.

Le plan du Directoire était d'insulter et de provoquer les cantons. Le 17 novembre 1797, Bonaparte quitta Milan pour se rendre au Congrès de Rastadt en traversant la Suisse. A Genève, où la population, (\u\ avait dû subir une terreur véritable, redoutait, non sans raison, la perte de son indépendance, il reçut un accueil très froid. Il déclara aux révolutionnaires locaux qu'il démocratiserait l'Angleterre dans trois mois. Le pays de Vaud, (jui était sous la dépendance de Berne, avait applaudi vivement sa fameuse déclaration, au sujet de la Valteline, qu'un peuple ne doit pas être soumis à un autre : il lui fit, en conséquence, la réception la plus enthousiaste. Bonaparte encouragea ouvertement les tendances séparatistes des Vaudois, et voulant faire parade de son aversion pour Berne, refusa avec un certain scandale tous les honneurs que les autorités voulurent lui rendre, et se dirigea sur Bâle, où les chefs du parti démocratique lui liront beaucoup de courbettes. Les vieux gouvernements essayèrent inutilement de le flatter : il rejeta avec dédain leurs avances et prouva publiquement que les partisans du bouleversement de la Suisse et de son asservissement au Directoire pouvaient compter sur lui.

Mais Bonaparte ne resta à Hastadt que quelques jours et revint bien vite à Paris. Il détermina, sans aucune peine, le Directoire à se jeter sur la Suisse pour en faire une autre Cisalpine. Ce Directoire banqueroutier, qui avait nombre de complices et de faméliques à gorger, cherchait alors un prétexte pour se jeter sur Rome et la ])iller; mais dans sa situation, aucun profit n'était à dédaigner : le trésor de Berne le tentait depuis longtenqis ; il existait aussi en Suisse quelques abbayes bonnes à rançonner; et il comptait, au moyen de fortes contributions, s'emparer des épargnes d'un peuple laborieux et économe. Ne fallait-il pas beaucoup d'argent pour payer les armements contre l'Angleterre? Le prétexte d'invasion fut

INVASION DE LA SUISSE. ."j iîl

bientôt trouvé. Le Directoire résolut de mettre en insurrection contre là ligue helvétique des démocrates locaux et de s'immiscer dans celte querelle purement intérieure, aiin de s'em[)arer de toutes les richesses du pays et de le réduire en servitude, sous prétexte de le délivrer de l'oppression oligarchique (1).

Le 8 décembre 1797, Bonaparte dînait chez Rewbe.ll avec le tribun de Bàle Ochs, qui avait été appelé à Paris par le Directoire, pour négocier la cession du Fricklhal. Cet ambitieux démocrate déclama violemment contre les aristocrates des cantons. Après le dîner, Rewbcll, qui avait aussi ses vues particulières sur la Suisse, lui ménagea un entrelien avec Bonaparte, et il fut décidé entre eux qu'on s'occuperait immédiatement de soulever les démocrates de Suisse, en exigeant la revision des Constitulions cantonales. Ochs devait immédiatement mettre Bâle en insurrection. Le Directoire se chargeait de soulever, et la Suisse italienne où Bonaparte avait déjà excité les esprits), et le pays de Vaud, dont l'insurrection devait lui servir de prétexte pour écraser Berne, prendre son trésor, et renverser ensuite !a vieille confédération.

Un Suisse ambitieux se chargea de fournir au Directoire une quantité d'odieux prétextes pour violer le territoire helvétique, et lui traça la marche à suivre pour opprimer et spolier ce malheureux pays : il espérait avec juste raison que, pour le récompenser de ses services, ceux dont il avait mendié l'intervention armée lui conféreraient le gouvernement de l'ilelvétie prétendue régénérée. Ochs livrait au Directoire le nonl de la Suisse; César Laharpe lui indiqua les moyens de l'envahir par le midi, de pénétrer rapidement au cœur même de la Confédération et de détruire son unique soutien. Immédiatement après le coup d'Etat de Fructidor, il avait remis au Directoire un mémoire dans lequel il lui demandait de faire du pays de

(1) Mallctdu Pan a parfailemenl raritclcrisc le s>sU'mc du Diiculoiro, • fi>iiiianl dos révulutioiis de proche en proche, eoninie on inel le leu à une maison pour en chasser les propriélaires et les dépouiller ». (Correspondance avec la cour de Vienne, t. II. p. ili.)

350 LE DIRECTOmE.

Vaud un Etat indépendant. Il expose que ce pays a été conquis en 153() par les Bernois sur le duc de Savoie, et qu'en 15(>i le duc, pour s'assurer la conservation du pays de Gex et du Cliablais, l'a définitivement cédé aux Bernois par le traite de Lausanne. Il céda aussi Monthey aux Valaisans en 1509, et le comté de Romont à Fribourg en 1578. Mais en abandonnant le pays de Vaud, il avait réservé les droits et privilèges des habitants, et, en 1505, la France avait ajouté sa garantie à ce traité : par conséquent, d'après Laharpe, la France, maintenant maîtresse de la Savoie, et jouissant des droits de ses ducs, peut et doit même exiger de Berne et de Fribourg qu'ils laissent jouir les pays à eux cédés par les ducs de Savoie de leurs anciens droits et privilèges, et qu'ils convoquent leurs Etats. Ces États, une fois réunis, verront si cette violation continuelle des anciens traités ne les autorise pas à se déclarer indépendants sous la protection de la France et à exiger de leurs anciens maîtres la restitution de leurs revenus dilapidés depuis 153().

Ensuite Laharpe invite le Directoire à révolutionner la Suisse. Il reconnaît que le gouvernement Irançais pourrait trouver plus simple d'annexer directement le pays de Vaud. Mais dans ce moment où l'on prête aux Français des projets de conquête, il serait imprudent à eux de s'étendre au delà du Jura. Il vaut mieux, du reste, qu'il existe un Etat neutre entre la France et les États héréditaires autrichiens. Si, plus lard, les Vaudois émettaient un vœu pour l'annexion, le Directoire n'aurait plus qu'à l'accepter. Pour l'instant, la création d'une l'cpublique vaudoisc aurait le double avantage de plaire aux démocrates et d'humilier les patriciens.

II conseille au Directoire de procéder de la manière suivante : il pourrait, comme garant et autorisé, exiger satisfaction des oligarchies de Berne et de Fribourg (1), et demander spontanément la réunion libre des l"]tats. Il pourrait attendre

(1) Mais on soutenait aussi (jue les renonciations des ducs de Savoie aux territoires cédés par eux à Fribourg et à Berne n'étaient pas valables, car ils avaient porté les titres de comte de Komoiit et de baron de Vaud, jus<|u'cn 17!)(>, époque de la cession de la Savoie au Directoire. Il en résultait que la irance pouvait revendiquer et Romont et Vaud, ce qui effrayait non seulement les patriciens suisses, mais aussi la majorité des démocrates.

que les habitants l'y invitassent formellement; mais probablement ils n'oseraient pas, à cause de l'inquisition d'État 1 1 1. Il se fera le champion des Vaudois, menacera ouvertement ceux qui voudraient entraver cette révolution et fera avancer des troupes sur certains points que Laharpe lui désigne. La solde de ces troupes lui sera remboursée par Berne et Fribourg, sur les immenses revenus qu'ils ont usurpés depuis 1530; « et, pour sûreté de ce remboursement, les propriétés des patriciens, qui sont situées dans le pays de Vaiid, seront séquestrées pour être vendues trois mois après, jusqu'à concurrence delà somme nécessaire ». C'est un Suisse qui propose cette confiscation générale; mais il est tout à fait francisé au point de vue jacobin. Faute de biens d'église, dans ce pays calviniste, on prendra les biens des prétendus aristocrates, car les révolutionnaires ne peuvent pas ne pasprendre! Laharpe connaît bien les Directeurs et leur entourage : il se plaît à leur vanter les richesses de Berne (:2). Pour opérer la révolution dans le pays de Vaud, il faut, suivant lui, ([ue la France y envoie un agent chargé de faire respecter sa garantie : l'assemblée du pays lui communiquera tous les projets, toutes les manœuvres des révolutionnaires; il se méfie des ultra-démocrates et demande que cet agent les maintienne sévèrement. Il fournit au Directoire toutes sortes de mauvais prétextes à l'appui de son invasion armée en Suisse ; il accuse les patriciens de ce pays d'être mêlés au prétendu complot écrasé le 18 fructidor, et soutient que le Directoire doit en tirer vengeance, et qu'il n'aura jamais de sécurité avec les oligarchies. Il sait mieux que personne que, le 18 fructidor, il n'y a pas eu d'autre complot que celui des trois Directeurs, et que les Bernois et tous les Suisses, bien loin de conspirer contre le Directoire, se sont toujours aplatis devant lui; mais qu'importe, avant de les envahir, ne faut-il pas que le Direc-

(1) . L'adresse nu i)étition énunioreralcs jîiiefs, ele.,... les Iruliisoits cntntnùics contre la France par les palririens s'y iroiivoroiit (Iciioiicoos a^0(• force, en in«-me temps qu'on remerciera le gouvenicmcnl français de n'avoir pas rendu le peuple responsable des crimes ^c ses masistrals •. (Arcli. nal. AK:>, SI.)

('2) • Uerne, dit-il en note, a un trésor considéralde, déposé en partie dans les souterrains de l'IuMel de ville, en partie dans le château d'Arbourg •, et elle a, en outre, de grandes riclicsses.

352 LE iJlliECTOlHE.

toire, comme le loup de la fable, les accuse d'avoir troublé son breuvage?

D'après Laharpe, le Bas-Yalais, détaché jadis avec violence de la Savoie, doit être réuni au déparloment du Mont-Blanc, tant en vertu des droits que la Répulilique française tient des ducs de Savoie, que pour punir la prétendue trahison commise en 1798 par les patriciens du Ilaut-Valais. La France deviendrait ainsi maîtresse du grand Saiut-Bernard. Elle pourrait aussi s'emparer du territoire de la Neuville et des belles vallées de Moutiers-Grandval et de l'Erguel, dépendances de l'évêché de Bàle, que, suivant Laharpe, la ligue helvétique prétend à tort lui appartenir. Le Directoire pourrait aussi faire de ces pays une république qu'il protégerait comme celle de Vaud.

On voit aisément, en étudiant ce mémoire (1), que le Yaudois Laharpe n'est nullement égaré par un étroit patriotisme local. L'établissement d'une république vaudoise, indépendante de celle de Berne, n'est pas le but véritable qu'il poursuit; c'est simplement pour lui le prétexte d'une invasion de la Suisse, du renversement des anciens gouvernements et de leur remplacement, comme à Gènes, comme à Milan, par un Directoire dontil doit naturellement faire partie. Pour arriver à ce résultat, il fait appel à toutes les convoitises ; il tente le Directoire français en l'excitant à prendre le trésor de Berne et les biens desproscrits, eten l'invitant à s'annexer certaines parties de laSuisse très importantesau point de vue stratégique. Ce mélange d'hypocrisie et d'impudence devait (mtraîner le Directoire; néanmoins, Talleyrand, à qui ce mémoire fut naturellement communiqué, lui proposa de n'en tenir aucun compte. Les assertions historiques de Laharpe étaient, en effet, insoutenables.

Les Bernois avaient à répondre : 1" qu'en droit, le duc de Savoie ne pouvait être représenté par la France, mais par son descendant, le roi de Sardaigne;2" que la France n'aurait pu, en tout cas, remontera 15G4 pour protester contre un état de choses qui, depuis ce temps, subsistait sans réclamation de

(1) U est datr de Passy, 2:; fructidor an V. (Arcii. nat. AF^', 81.)

sa part (1), mais qu'elle avait renoncé formellement à la fameuse clause de garantie par un traité conclu en loT'J avec les Bernois, car ce traité leur garantissait le pays de Vaudaux mêmes qualités et conditions que les autres pays qu'ils avaient toujours possédés; 3'' quand bien même il aurait été possible de parler de cette clause, la convocation des États n'aurait pu être exigée, car leur rôle était de se prononcer sur les impôts directs exigés par le gouvernement, et Berne ne prélevant jamais d'impôts directs sur Vaud, n'avait pas eu besoin de les convoquer. Il ne faut pas oublier, du reste, que, dans dans ces États, les anciens ordres étaient représentés, et qu'ils avaient un caractère absolument féodal, opposé aux institutions créées par la Révolution, et que la France actuelle les aurait certainement supprimés.

Ces arguments, fondés sur les traités et sur le bon sens, n'étaient pas faits pour ronvaincrelesfructidoi'iens; mais Talleyrand insista habilement sur le danger de violer la neutralité suisse, et le Directoire n'accueillit point immédiatement les propositions de Laharpe. Quelques semaines après, il se ravisait et mettait son plan à exécution.

L'évêque de Bâle avait des droits de suzeraineté sur les vallées de Miinster et de Saint-Imier, et sur la petite république de Bienne. Ces pays ne dépendaient pcùnt de l'Empire et étaient protégés par Berne. Le Directoire prétendit qu'il avait succédé aux droits de suzeraineté de l'évêque de F^'ile, puisqu'il avait détruit sa principauté pour en faire le département du Mont-Terrible, et qu'il pouvait les exercer aussi bien que ceux du duc de Savoie sur le pays de Vaud (2); il décida, en conséquence, le 29 brumaire an Vi (11> novembre 1797) (3),

I) n faUait toute rimpudcncc ic\olutioniiairc l'imr iinmiucr ces traites du XVI" siècle, après avoir refusé avec tant d'empliase de tenir aucun compte des stipulations de traites hien moins anciens concernant TAlsace.

■2) Quand hien même ce systémceùt été admissiljle, la Uépuhlitiiic française M'aurait pu hériter des droits de IVvétpie, <|ue par suite de la cession fiuinelle de sa principauté, et cette cession no pouvait avoir lieu que lorsque la paix serait faite avec l'Empire dont révèclie de IJàle dépendait. Mais elle n'aurait pu acquérir que les droits de l'évtM|ue. et ils n'allaient pas jus(|u'a l'autoriser à occuper militairement ces territoiies.

(■'l) Ordre fut donné â Aus;ereau, d'occuper l'Kr^uel, Moutier3(;randval. nellelv. Le chargé d'affaires devait notiOer au Corps liehéticpie, que la Uépulilii|ue ne

3o4 LE DIUKCTOIIU:.

qu'il s'emparerait de celte contrée ; et, le 15 décembre, plusieurs bataillons occupèrent Miinster et Saint-Imier. Quelques jours auparavant, il avait fait pour le Rèdactew et le Conserrateur, ses journaux officieux, une note qui devait préparer les esprits à l'invasion du pays de Vaud. Il prétendait, dans cette note , que les Bernois violaient la neutralité en faveur des Autrichiens et avaient ourdi contre la France un noir complot, en l'accusant sous main de vouloir faire la guerre à la Suisse afin de s'emparer du pays de Vaud C'est le système de Fructidor, qui, du reste, a toujours été pratiqué par les révolutionnaires : il consiste à accuser impudemment d'une conspiration ceux qu'on veut proscrire, et d'un projet d'invasion ceux que l'on s'apprête à envahir. Après beaucoup d'injures, la note démasque complètement le plan du Directoire, qui est tout à fait celui de Laharpe; elle déclare que les Bernois ont peur de voir la France exécuter des « traités qui sont en force », mais que les Vaudoispeuvent se reposer sur la loyauté française et sur le gouvernement de la grande nation (1 ). Rien n'est plus clair !

L'occupation militaire des vallées du Jura produisit la plus vive émotion en Suisse, surtout à Berne et àSoleure : ces deux cantons s'armèrent; mais dans la Ligue, on n'était d'accord ni sur l'imminence du danger, ni sur les moyens de se défendre. Les démocrates criaient qu'il fallait s'aplatir devant le Directoire et, pour lui complaire, bouleverser toutes leurs an-

portait aucune aUeinteà la neutralité..., « ne faisant autre cliose que se mettre au lieu et place du soi-disant p7'ince, et prendre possession d'une partie inlrgranteot dépendante du Mont-Tcrril)ic. Il réseri^ornen outre l'indemnitr due à la Républii/uc, pour les loris que lui ont causé les olistacles mis jusquVi présent à la prise de possession dont s'agit ». Ce trait est cliarinanti Augeroau ne prendra pas encore possession de lliennc, seuienieut il cxiiulsera le maire qui administre cette ville au nom du soi-disant prince, et le remplacera par un lioninie sûr ijui exercera la niènic autorité au nom du Directoire. Mais, le -i Irimaire, en faisant i)art de cet arrangement à INtengaud, on ajoute : « Vous pourrez cependant insinuer indirectement aux liabilanls de cette ville que, s'ils désirent la réunion à la République française et veulent ai)pcler les Français. on n'y formera aucun obstacle, et qu'on leur donnera même des secours (Arch. nat. AF3, 18.)

(1) Il est dit aussi dans cette note, que les émigrés et un prêtre réfraclairc avaient parlé de poignarder Bonaparte lors de son passage en Suisse, et qu'on avait dû veiller avec soin sur ses jours.

INVASION ])E LA SUlSSi:. ."{.'io

ciennes institutions. Ochs allait révolutionner Bâle et le nord de la Suisse, Mengaud le pays de Vaud, avec l'aide de Mangourit, devenu résident franrais du Valais, un fort triste personnage cumme Mengaud; mais comme lui actif, remuant, impudent, menteur, sans l'ombre de scrupule.

Ochs et Mengaud avaient, depuis longtemps, tout préparé à Bàle : les novateurs étaient sûrs de l'appui du Directoire. L'État de Bàle se divisait en deux parties distinctes, à peu près égales en population : la ville et la campagne; mais la ville avait une grande supériorité politique sur sa banlieue. Les artisans y formaient des corporations fermées, qui ne permettaient pas aux gens de la campagne de venir exercer à Bàle leur commerce ou leur métier : ils étaient les partisans les plus zélés de l'ancienne constitution, qui les faisait participer au pouvoir; les banquiers elles négociants étaient beaucoup moins opposés aux innovations, parce que l'ancienne constitution ne leur assurait point des avantages réels. La révolution fut décidée pendant un banquet civique, donné aux campagnards pour célébrer l'installation définitive de Menuaud, comme chargé d'affaires (l). Le 10 nivùse (8 janvier 1"!»8 , la campagne se souleva; le grand Conseil de Bàle et les tribus (2) fléchirent, et il fut décidé qu'une commission mixte de trente membres établirait un nouveau gouvernement. Cependant les paysans soulevés détruisirent le château de W'allembourg, appartenant à l'État, mais ils n'excercèrent aucune violence contre les personnes; et le 30, six cents hommes armés entrèrent sans résistance dans Bàle. Ils ne rommirent point d'excès; le grand Conseil proclama l'admission des campagnards à tous les droits de la ville; les anciens magistrats restèrent provisoirement. en fonctions, et la commission de trente membres se mit à élaborer la nouvelle con-iilnlioi) avre rahm^ et méthode (3).

(1) I,c 1,'énéral de division Dufour, i|ui coniinandait a Himiii.mn-. \iiit à ce lianquet et annonça ouvertement i|uc Meni,-aud allait i-craser les oligarques.

1-2) Les 18 tribus nommaient chacune quatre mendires au polit Conseil, ilou/.e au prand. Les places étaient remplies en m.njorite par des maitres artisans. Chaque tribu avait aussi son grand et son petit Conseil.

(3) Bignon, secrétaire de la légation française, envoya, le !i pluvl<"ise. au Directoire, un rapport, dans lc(|ucl il s'étonne beaucoup du calme avec loiiuel cette

350 LR DIRECTOIRE.

La révolution provoquée dans le pays de Vaud devait avoir de plus graves conséquences, (^elle contrée n'était nullement opprimée par Bern-e, qui, depuis la conquête sur les ducs de Savoie, avait laissé la liberté la plus complète à ses habitants pour tout ce qui concernait l'administration et les affaires des communes. Mais la police, les finances, la justice étaient confiées exclusivement à des baillis bernois, tirés du grand Conseil, dont l'administration était tout à fait paternelle et très ménagère des finances du pays (1). On ne pouvait lui reprocher que de manquer d'énergie. La majorité des habitants se contentait du statu quo. Une partie des bourgeois des villes et des patriciens désirait un changement. Ces novateurs, qui tenaient fièrement à distance le reste des Vaudois, jalousaient beaucoup leurs égaux de Berne qui prenaient les places pour eux. Mais il n'existait dans ce pays qu'un petit nombre de gens animés du véritable esprit révolutionnaire français; les mécontents, pour la plupart, ne désiraient que l'égalité politique avec les Bernois pour obtenir l'accès des bonnes places. Quelques-uns préféraient former un canton indépendant. Comme toujours, on les poussa en avant et on leur fît tirer les marrons du feu pour les révolutionnaires et surtout pour le Directoire. Sûrs d'être appuyés par l'armée française, les démocrates vaudois excitent les esprits contre Berne et inondent le pays de pamphlets. On commence, comme c'était convenu, par une requête adressée au Conseil des deux cents de Borne par les bourgeois et habitants de Lausanne, demandant la con-

révnkuioii a cUr faite, et trouve que ce sang-froid « semblerait faire supposer, (le la pari des patriotes eux-mêmes, un senlimcnl bien peu vif de la libertr -; il est stupéfait, presque scandalisé, qu'il n'y ait pas eu de violences, ni de sang verse, ni de têtes pi'oment'es au bout des piques comme au i't juillet. (Arch. nat., AF3, (!8.)

L'égalité entre les droits des deux ])arties du canton n'a point ramené la concorde. Uâle ville, et Bàle cami)agne, quoi(|uc démocratisés, n'ont jamais |iu s'entendre et forment maintenant deux administrations séparées; et l'unité du canton n'est que nominale.

(1) Néanmoins les villes de Lausanne, Nyon, Moudon, Payernc, Vverduu avaient leurs administrations propres et leurs privilèges.

INVASION DE L.\. SUISSE. .'J.'h

vocation des Etats pour redresser les griefs du pays. On déclame hautement contre Berne, on crie partout qu'il faut refuser le serment. Pendant ce temps-là, une divion francaif^e, commandée par le général Ménard, se rapprochait des frontières; le 8 nivôse (28 décembre), le Directoire intervenait sans vergogne et déclarait audacieusement à Berne et à Fribourg que les membres de leurs gouvernements répondraient personnellement de la sécuritéet des propriétés des habitants du pays de Vaud, qui avaient réclamé sa méditation pour l'exécution des anciens traités. Quelques démocrates avaient été arrêtés pour avoir essayé de susciter des troubles dans le canton de Berne. Le 13 nivôse (2 janvier 1798), Mengaud adressaau petit Conseil de Berne une longue lettre, qui est un véritable modèle de basse insolence révolutionnaire, pour le sommer de remettre ces individus en liberté ; il eut soin de le menacer de l'intervention du Directoire (1). Le 16, le Conseil lui envoya une réponse très digne et très ferme. Sans vouloir rendre compte de ses actes, il déclare que personne n'a été poursuivi piiur de simples opini(jns, comme Mengaud le soutient d'après des récits calomnieux. « Nous ne sommes comptables de nos actions qu'envers notre conscience, nos lois, notre constitution, et Dieu ». Mengaud, qui avait cru terrifier les Bernois, fut pour le moment un peu déconcerté par cette ferme réponse; mais il avait reçu de Paris des ordres formels : il continua donc ses odieuses manœuvres.

Maintenant, après l'acte solennel d'intervention du 8 nivôse, c'est le Directoire qui accuse Berne de vouloir attaquer les Français! Mengaud, le 17 nivôse, envoie une note dans ce sens; elle se termine ainsi : « Je vous requiers donc de m'affirmer expressément s'il est vrai que votre gouvernement a ordonné des rassemblements de troupes contre les Français, cl qu'il a fait arrêter des députés des communes qui manifestaient leur refus de prendre les armes contre la Bépu-

(1) C'est toujours lo nionic sxslcmc enijjloyc pour clierclior «lucrcllf ;iii\ petits Ktats. Il a déj:' L>to suivi contre G»Mics ot Venise: il le sor;i hienlot conlre Konie. Les gens qui s'insurgent ouvertement sont des amis de la Franco, uniquement persécutes |)our ce motif, et si l'on ose leur résister, le liirectoire va se proclamer insulté et déclarer la guerre.

.'{3 s LK DiUEirroiHK.

bliqiie (I); » et il somme les Bernois de donner celte réponse, claire et catégorique, par le retour du courrier.

Les Suisses, au lieu d'agir, attendaient les décisions de leur Diète réunie à Arau; mais les traîtres, les poltrons, les naïfs devaient forcément l'empêcher de prendre aucune résolution virile, et jouer le jeu des envahisseurs. Mcngaud se rendit à cette Diète, avec l'équipage d'un marchand d'orviétan (2). Les Suisses étaient fort inquiets. Suivant Mengaud, sauf quelques exceptions, « la masse ne vaut pas le diable : ce sont tous des ennemis de la France », c'est-à-dire du Directoire fructidorien! Mais ils sont mous et irrésolus, et Mengaud le prendra de haut avec eux. Pour mieux les intimider, il établit un système d'ordonnances d'Arau à Bàle, en affectant de se méfier des postes suisses.

La Diète expulsa les émigrés et les prêtres réfraclaires, mais déclara, en réponse à la note remise le 5 frimaire précédent par Bâcher, qu'elle ne livrerait les proscrits de Fructidor que

(1) Arcli. Nat., AF3, 85.

(2) IjCUre (le Mensaïul, Arau (-21 iiivùse). " J'ai mis, dans ma roule de lîàlc ici, un appareil qui a produit son effet. Une superbe voiture, attelée de (piatre clievaux, jjorlait d'ahord un iielit pavillon tricolore au-dessus de l'impériale, et au dedans un diminutif assez grand de celui que j'ai iiissi'; à Bâie, et (|ue j'ai arbore à mon logement, ici, à l'instant de mon arrivée .Dans la voiture était votre très humble serviteur, moi, accompagné d'un secrétaire du général Dufour et de son aide de cami). Dehors une escorte de six hussards, ce que l'ambassadeurBartliélemyn'aurait jamais permis, par respect pour la souveraineté des magnifiqu(!S ». U est ravi de s'être pavané dans un pareil écjuipage, et voit tout en rose : « Nous culbuterons l'inlàme oligarchie suisse, quand nous voudrons ». n engage le Directoire à faire lui-même une révolution à Bâle : qu'rt^tcndez-vous donc pour prendre jtossession de la ville de. Ddle? Que je les pvovocjue à la nécessité de me renvoyer? S'ils osaient le faire, cela serait fait dés l'origine de ma mission au sujet de Wickham ».

i:n ce moment, Oclis est à Paris, où il i)répare avec le Directoire l'invasion de la Suisse; il envoie à Mengaud et à ses amis de liàle des pl.ins de révolution. " Quand il faudra en venir au fait, lui écrit 0(;lis, le 1!) nivosc, vous aurez le signal nécessaire et le point de ralliement indis|)cnsable ». Ochs voudrait opérer la révolution dans un canton avc(; l'approbation du Oirectoire; ce canton lui enverrait ensuite une adresse, et les autres seraient invités à rimiler des (|u'il aurait reçu une réponse favorable. Ochs et Mengaud voulaient r('volutiiiuner lîàle avec l'aide do la garnison d'Iluningue, qui ferait des démonsiraiions significatives, et, en cas de résistance, Mengaud ferait entrer les soldats français dans Raie. Mais, suivant lui, les Râlois ne sont que • des hommes sans énergie qui ne sentent pas l'avanlage d'être prés de la Krance... » (Arcli. nat., AF:t, 8-;.)

INVASION DE LA SLISSK. .'l.jlj

si le Directoire lui livrait certains Suisses condamnes et réfugiés en France. Klle protesta, le 5 janvier IT'.tS (16 nivùse), contre roccui)ation des pays dépendants de révèché de liâle. Le Directoire n'en tint aucun compte. Mais certains cantons, eiïrayés, hésitaient à renouveler l'ancien serment d'alliance, en déclarant qu'il était suranné dans ses termes et pourrait blesser le Directoire; et Mengaud, tout triomphant de la révolution qui venait de s'accomplir à Bâle, écrivait, le 2(5 nivùse, au Directoire : « Je pense que je n'aurais besoin que de faire une course dans tous les cantons, en traînant le drapeau fatal au-dessus du chignon des oHgarques, comme j'ai fait dans ma promenade de Bàle pour faire la révolution (1) ».

Pendant que Mengaud intimidait la Diète d'Arau, ses gens soulevaient le pays de Vaud contre Berne. Cette république, dans sa partie allemande, disposait de forces nombreuses et bien disciplinées. Si quelques cantons paraissaient faibHr. d'autres, dont les populations voulaient défendre résolument l'indépendance helvétique, étaient prêts à soutenir les Bernois. Devant une résistance énergique et bien combinée, l'armée du Directoire, alors peu nombreuse et mal équipée, pouvait être obligée de battre en retraite; et, peut-être, à la suite de cet échec, les fructidoriens auraient-ils été obligés de lutter contre des insurrections en Franche-Comté! Mais les Suisses firent trop d'efforts pour prévenir une rupture voulue parle Directoire. Ils adressaient naïvement des réponses sérieuses aux prétentions qu'il émettait dans la seule intention de les pousser à bout, le faisaient ainsi rire à leurs dépens, et le conlirmaient dans l'idée qu'il ne lui serait opposé aucune résistance.

Le .') janvier, Berne décida (|ue le pays de Vaud. en armes, lui renouvellerait le serment de fidélité. Sur vingtquatre bataillons de milice, dix-huit prêtèrent serment avec enthousiasme : les autres hésitaient; mais les commissaires de Berne, au lieu de peser sur eux, les dispensèrent du serment. De peur do fournir au Directoire des prétextes d'intervention, ils ne prcnairn' aucune précaution uiilitaire :

(\) AiTh. nal., AI >. «.S.

300 LE UIRECrOIRE.

aussi une bande d'insurgés s'empara par surprise du château de Cliillon (1). Il y eut d'autres soulèvements, qui ne furent point réprimés; Je colonel Weiss, demi-révolutionnaire, porsdunage à la fois présomptueux et naïf, était chargé du commandement des troupes bernoises. 11 resta complètemontinactit' devant le comité révolutionnaire vaudois qui s'était établi, et crut qu'il ramènerait les insurgés en leur débitant des phrases. Le 1^2 janvier, Berne adressait des remerciements à ceux qui lui avaient prêté serment et promettait des réformes en termes vagues. Au point où en étaient les choses, c'était trop ou trop peu. Le 15 (20 nivôse), Wyss, grand tribun de Zurich, et Reding, ancien landamman de Schwytz, envoyés comme conciliateurs par la Diète d'Arau, invitèrent inutilement les Vaudois à présenter d'une manière légale leurs vohix pour une réforme. Mais les membres du comité de réunion siégeant à Lausanne, et qui se qualiliaienl alors de réclamants, s'adressaient à Mengaud en louant V immortel 18 Fructidor; partout les bailhs de Berne furent chassés, les armoiries arrachées. Le colonel Weiss se replia sur Yverdun sans rien tenter. Ses illusions étaient complètement dissi[)ées; d' Yverdun, il envoya aux Yaudois une proclamation éloquente, dans laquelle il protestait contre l'intervention du Directoire et l'introduction en Suisse du système fruclidorien.

« Vos plus vrais amis, à la tête desquels j'ose me nonmier, veulent la réforme des al)us, mais ils ne veulent pas votre mort, votre ruine, et ils pensent que, })our nous arranger entre nous, no^is n'avons 23as besoin de médiateurs militaires étrangers qui, au nom de la liberté, vous asserviraient, au nom de l'égalité vous dépouilleraient ; vt ne vous laisseraient à la fin que des yeux ])our pleurer, des remords dans le cœur et de beaux cadres de constitution (que j'admire plus que personne), mais (lu'eux-mèmcs n'ont encore su remplir, lùifin, mes amis, il s'agit d'empêcher qu'on ne nous pille et nous égorge sous prétexte de nous rendre plus heureux (2) ».

(1) Mangourit, résident français dans le Valais, dirigeait, rinsurrection. I.c ni janvier (23 nivôse), il écrit qu'il s'est entendu avec les patriotes de Vevey et do Lausanne. Les communes nommeront des députes qui se réuniront à Lausanne le 2 pluviôse, jour de l'arrivée de toutes les troupes françaises à Versoy; elles formeront l'assemblée Lcmanirjue. Le il janvier, le général trançais, rouget, promit son concours aux délégués des révoltés. (Arcli. nal., AI'», 83.)

(2) Ibid. AF:^. m.

INVASION DE LA SUISSE. ;{ni

Cette terrible propliétic devait être bien vite réalisée! 11 eut beau faire appel aux bons citoyens, leur demander « qu'ils prient le Directoire français de nous laisser arranger nos difficultés nous-mêmes ». Le 23 janvier, le général Ménard déclara aux révolutionnaires qu'il avait reçu l'ordre d'empècber par force l'entrée des troupes bernoises dans le pays de Vaud. « L'armée d'Italie protège les patriotes, et vos ennemis sont les mêmes que les nùtres ». Voyant qu'une intervention fran(;aise était nettement annoncée, les mécontents constituèrent, le 2o janvier, à Lausanne, une assemblée lémanique, et la révolution fut consommée. Laharpe et Perdonnet de Vevey avaient tracé d'avance à cette assemblée, dans une curieuse instruclion, la marche qu'elle devait suivre (1). Glaire, depuis directeur, fut nommé président le 25 janvier. L'Assemblée, comme Laharpe le lui avait recommandé, s'empressa d'envoyer une députation au Directoire.

La division Ménard était entrée en Suisse. Le 25 janvier, le général envoie au colonel Weiss à Yverdun un aide de camp avec deux hussards, pour lui signifier qu'aucune troupe bernoise ne doit entrer dans le pays de Vaud. A leur retour, ils traversent, pendant la nuit, le village de Thiérens, dont les habitants, menacés d'incendie parles révolutionnaires, font des patrouilles; les hussards répondent au « (Jui vive! » des sentinelles, en se jetant sur elles et en leur portant des coups de sabre: les Suisses se défendent; l'un des hussards est tué, l'autre désarmé, et l'aide de camp s'enfuit. Suivant l'habitude révolutionnaire, on cria à la trahison, et le pays de Vaud fut complètement occupé.

Le 31 janvier, l'Assemblée intercéda auprès du général français en faveur des soldats de son armée qui avaient commis des excès à Morges. Le même jour, elle envoya au Directoire trois députés chargés de lui demander : 1° d'agréer Laharpe comme chargé d'affaires; 2" de nommer dans le

(I) Pour éviter do dovi'iiir uiu' ((.lui.', il lui liiliail (l'aliniil n-duiit' le uonihro (les députés eu couscrvaut les e\'lus coninu- supplcauls. Kllc dc\ail aussi ijardcr les a^euts de llciue conuiie otages, cl adopicr le caieudrier revolulioiiuaire : c'était une sotie llatterie a l'adresse du Kireeloire! Klle devait eu outre dceréter une fête le IV juillet.

i.E iiiiu:c,Touii:. — t. iii. •H

302 U-: DiHL'crûiHE.

pa3's de Vaud un ayenl qui seva'ii régulateur de l'opinion publique; 3" de l'aire payei' aux Bernois et aux oligarques les frais de l'expédition dirigée par Ménard, car ce général, à leur grand désenchantement, innposait une contribution de sept cent mille livres aux gens qu'il venait d'affranchir. Bientôt les plus turbulenls'vouluroiil dominer, et les révolutionnaires naïfs s'effrayèrent; on leur rappela que, d'après la volonté formelle du Directoire, la révolution de Vaud devait être une révolution de sages. C'était, de sa part, une bien étrange prétention!

Pendant ce temps là, Mengaud, à la Diète d'Arau, travaillait à intimider les cantons, et à rompre le faisceau de l'alliance helvétique pour écraser plus aisément la république de Berne. Le 20 nivôse (15 janvier), il recevait l'ordre de notifier à la Suisse, et en particulier aux cantons de Soleurc et de Neufcliâtel, que des Français avaient été insultés parce qu'ils portaient la cocarde tricolore. Le Directoire avait l'habitude d'invoquer ce prétexte lorsqu'il voulait chercher querelle à un petit État et l'envahir.

La Diète, très effrayée, avait ordonné le renouvellement du serment fédératif. Bàle le refusa, mais les autres cantons le prêtèrent. Mengaud n'avait jamais cessé de répéter à tous les cantons que le Directoire voulait rester en paix avec eux, et (pi'il était seulement hostile à roIigar( hic bernoise, parce qu'elle était l'ennemie acharnée de la République française, la prolectrice des émigrés, et l'instrument soudoyé de l'Angleterre. Dès que les cantons aristocratiques auraient remis le pouvoir entre les mains du peuple, le Directoire deviendrait leur protecteur zélé. Plusieurs cantons donnèrent dans ce piège grossier. Ils s'imaginèrent qu'une réforme complète était devenue indispensable, et qu'il fallait prendre l'avance sur le Directoire et écarter ses soldats en adoptant ses doctrines. C'était montrer la plus complète inintelligence de l'esprit révolutionnaire! Après le renversement des républiques de Gênes et de Venise, par des procédés absolument semblables à ceux que le Directoire employait contre Berne et les cantons aristocratiques, il n'était plus permis de se faire la moindre illusion. Mais les gens qui ne voulaient pas voir clair.

les partisans du repos à tout prix, se rattachaient obstinément à celte idée que le Directoire se contenterait de ce qu'on a si bien appelé une moitié de révolution. II faisait un prosélytisme bruyant en faveur de certaines doctrines, mais on se trompait grossièrement en croyant qu'il suffirait de les adopter solennellement et de les mettre en pratique. Les doctrines politiques n'étaient pour lui qu'un prétexte d'invasion et de pillage : il fallait qu'il les appliquât lui-même, parce que cette opération lui serait lucrative. Il était vraiment trop naïf après le coup d'État, après la banqueroute, de penser que ce Directoire, obéré, écrasé, ayant à satisfaire les convoitises de ses agents et de ses armées, se contenterait d'entendre proclamer ses doctrines qu'il venait de violer si audacieusement le 18 Fructidor!

La Diète d'Arau n'aboutit donc à aucun résultat. Mengaud avait, sous ses yeux, arboré un drapeau tricolore et excité publiquement à l'insurrection les habitants de l'Ârgovie, sujets de Berne, comme les Vaudois. Le gouvernement de Zurich, de tout temps jaloux de celui de Berne, avait exercé activement son influence au profit du Directoire, et contribué puissamment à empêcher toute résistance; mais il devait être régénéré comme Berne. Le 7 pluviôse (20 janvier), Mengaud lui adressa une lettre insolente au dernier point : il lui intimait l'ordre d'amnistier des patriotes soi-disant opprimés, qui avaient troublé le pays en 1790. Ce gouvernement allait être bien payé de ses complaisances!

iMengaud invitait les Vaudois à retenir les baillis de Berne en otages, et faisait occuper Bienne par les troupes françaises. Le 11 pluviôse, il écrit à Paris que les événements s'accumulent :

« Pour dire en peu de mots, je me suh mis à la télé de l'insurrection clans la partie allemande du canton de lierne, et tout m'apprend qu'elle est complète : je reçois à l'instant la nouvelle de la prise de la forteresse d'.Vrbourg. Je sais qu'il se prépare de grandes choses à Berne où le gouvernement actuel doit être cassé ce soir [l) ».

^l) Arch. AF'î «:;.

Bienne et le pays de Vaud sont déjà occupés par les Français. Bâle a fait paciliquement sa révolution sans les attendre, et ils en sont assez mécontents. Mengaud est en train de soulever TArgovie, et menace sérieusement Berne, Soleure, Lucerne, Friboiirg, Neufchâtel et Zurich; dans tous ces pays, quelques intrigants, comptant sur la terreur qu'inspire l'armée du Directoire, s'apprêtent à renverser, sans péril, les anciens gouvernements au milieu de l'inertie générale. Mengaud distribue à ses affiliés des sauvegardes ainsi conçues :

" 11 est notoire à tous et à chacun (jue la République française prend sous sa spt';ciale et puissante prolecUon tous ceux des citoyens suisses, ainsi que leurs l'amilles, qui refuseraient de prendre les armes contre la France, ou qui manifesteraient des opinions et des dispositions favorables aux principes de sou gouvernement.

I' En conséquence, et en vertu des pleins pouvoirs et des actes transmis par le Directoire, nous déclarons formellement et particulièrement pour ce qui concerne la ville municipale de... que les personnes, leurs propriétés et les familles spécifiées, ainsi que dessus, sont placées sous la garantie personnelle et directe de chacun des membres composant les gouvernements des différents États de la Confédération lielvétique, qui en demeurent responsables vis-à-vis de la France, du Directoire et des armées françaises.

« Fait et donné à Arau, sous le sceau de la légation française en Suisse, le 11 pluviôse de l'an VI de la République française une et indivisible. Mf-iNgaud. t^our copie conforme, Hicnon (2)».

Le 1:2 pluviôse (31 janvier), Mengaud eut l'impudence de notifier ces sauvegardes à la Diète helvétique.

« J'ai cru, magnincjues et puissants seigneurs, devoir vous comumniquer cette pièce, afin que tous les cantons helvétiques en aient connaissance, et puissent se convaincre de la résolution du Directoire exécutif, de ne point souiïrir tranquillement les persécutions que pourront éprouver ceux que la République française aura ainsi assurés de sa puissante protection (2) ^).

La Diète, sur la nouvelle que la guerre allait éclater entre

(1) Arch. AI-3 83.

{'}.) W existe aux Arcliives une liste de communes qui reçurent ces sauvegai'des. Il suffisait que la révolution eût dans une commune (juclques adhérents pour que Mengaud la considérât comme révolutionnée tout entière.

le Directoire et Berne, se sépara le 31 janvier (12 pluviôse), sans prendre aucune décision. C'est à sa dernière séance que Mengaud lui notifia ses fameuses sauvegardes; elle protesta, mais elle venait de voter qu'elle allait se séparer, et le temps lui manquait pour répondre par écrit à Mengaud, qui, sans doute, avait intentionnellement choisi ce moment pour lui faire cette notification; elle chargea simplement son chancelier de lui accuser réception, et se dispensa ainsi de lui faire une réponse courageuse. Le lendemain, Mengaud planta solennellement un arbre de liberté à Arau, avec musique et coups de canon, et s'érigea plus que jamais en protecteur de l'Argovie contre Berne.

Le 12 pluviôse, il envoyait à ce gouvernement deux arrêtés du Directoire, l'un exigeant la mise en liberté des révolutionnaires qu'il venait d'arrêter, l'autre l'accusant d'embaucher des réquisilionnaires et déserteurs français contre les Vaudois. L'accusation d'embauchage figure nécessairement, on peut presque dire qu'elle est de style dans tous les réquisitoires des révolutionnaires. Mengaud répète encore que le gouvernement bernois est poussé par l'Angleterre.

Le Directoire et ses agents veulent absolument une intervention armée, et l'occupation de la Suisse entière. Aussi leur mécontentement est grand contre la nouvelle république de Bàle. Bignon a fait demander à ses gouvernants de laisser entrer deux compagnies de cavaliers, mais ils ont flairé le piège et différé leur réponse; aussi Mengaud est dans une grande colère contre eux (1). Il espérait que les Bernois seraient épouvantés en apprenant l'entrée de ces soldats à Bàle, et qu'ils les prendraient pour l'avant-garde de l'armée; aussi invite-t-il le Directoire à punir les Bâlois de leur refus déguisé :

« Il est certain que la révolution no sera totale d hien f<dtc en

(1) . Le niarliiavélisme «les Bàlois vaut hien relui des Heriiois el des Zurichois : eii\ qui ont lait cette révolulion, après <e|»eiulant, t|ue je les y ai eu poussés {sic) pendant trois mois comme un Inljoureur sa cliarrue, n'ont fherché «iu':ï déplacer pour s'y mettre en place, ou s'y conserver sous une autre dénomination.—L'ancien esprit de haine etdeméliancc contre la France se montre aussi fort que jamais... » (Arcli. Nal., AFS, 8:>).

'UtO LE niRECïOIRE.

Suisse que par la prcscncr de nos troupes: que Borne soit serré de près en déclarant qu'on n'en veut qu'au magistrat actuel; que Soleure ait des cantonnements, que la ville d'Arau ait une garnison française et que l'on ait entrée et passage sur Hàle, alors tout est fait... Une preuve que la présence des troupes françaises suffit pour opérer mieux que toute autre chose, c'est qu'à Fribourg l'ancien ordre des choses s'est écroulé de lui-même... »

Personne ne sait mieux que la peur des ba'ionnetles françaises a fait cette petite révolution, trop anodine, et surtout trop respectueuse de la religion, pour que le Directoire daigne ■ en tenir aucun compte (J). Quelques jours après, Soleure (28 janvier) et Lucerne (31 janvier) changeaient leurs constitutions, sous l'empire des mêmes illusions. Berne, le 3 février, promettait de céder. Zurich, le 5 févriei', décrétait aussi l'égalité des droits entre la ville et la campagne et une constitution nouvelle, mais il ne la bâclait pas immédiatement, et en attendant qu'elle fût ter-minée, le gouvernement restait en place pour le maintien de la religion (calviniste), des lois et de la sûreté, etc. Et les habitants de la campagne, en réclamant l'égalité des droits, avaient décrété, avant tout, le maintien de la religion de leurs pères : car les protestants, aussi bien que les catholiques, redoutaient l'intolérance du Directoire, et tenaient avec raison la Hévolulion française pour essentiellement antichrétienne. Toutle mondesavait que des ministres protestants avaient étécontraintsen France àl'apostasie, aussi bien que les prêtres catholiques, et que dans ce moment même le Directoire avec ses lois sur le décadi, persécutait aussi les protestants qui ne voulaient pas travailler le dimanche. Mais cette prompte soumission des cantons ne devait leur attirei" que des outrages. Mengaud, qui avait ordre de ne

(1) Le ic> pluviùsc (i février), Fribourg comniiini<|viait à Mengaud les drcisions qu'il venail de prendre; la première était ainsi conçue : Art. I""'. « Nous jurons, promettons solennellement de vivre et de mourir dans notre sainte lellgion, de la conserver telle que nos pères nous l'ont transmise, et que nous la pi'ofcssons, voulant qu'elle serve de base à notre future constitution ». L'égalité des droits était iiroclaniée et devait être la hase de la nouvelle constitution qui serait terminée dans (|uatre mois. Le gouvernement restait |)rovisoircmenl en fonctions: cette déclaration était terminée par une pieuse invocation à Dieu. (Arch. Nal. AK3, 8.'i). Mengaud dut Liire une singulière mine en lisant cela: Soleure fit les mêmes réserves.

pas accepter une moitié de révolution, envoya aux Zuricliois et aux Soleurois un projet de constitution déjà préparé à Paris, avec de prétendus écrits patriotiques.

Le canton de Soleure avait nommé, pour reviser sa constitution, une commission composée d'un nombre égal d'habitants de la ville et de la campagne; mais les paysans, qu'on disait opprimés, se soulevèrent contre la révolution, en réclamant leurs anciennes institutions, et plusieurs révolutionnaires furent arrêtés. Mcngaud, furieux, écrivit à ce sujet une lettre qui le caractérise parfaitement :

« Si je ne craignais votre censure, comme je vous mangerais cette canaille; dans ce canton il y a de belles rivières, et mon plaisir serait (Py engraisser les 2wissons avec de la viande fraîche de prêtres, d'oligarques, à peu prrs comme nous mangeons des huîtres. Pardonnez ces expressions par trop délirantes, citoyens directeurs; mon sang s extravase par tous 1rs pores, à la vue, au récit de l'audace inconcevable des Bernois et des Soleurois, et des horreurs exercées par eux sur les pauvres patriotes (i) ».

Le 31 janvier, l'avoyer, le grand et le petit Conseil de Lucerne avaient aboli le gouvernement aristocratique. Mais pour le Directoire ce n'était rien. Il voulait que la Suisse devint une république unitaire, centralisée, sans aucune indépendance locale, pour qu'elle lui fût complètement asservie. Ainsi, le 22 pluviôse (10 février 1798), Mengaud envoie à Lucerne et aux autres cantons une insolente sommation de se démocratiser réellement, suivant la formule fructidorienne. Il déclare effrontément qu'ils n'ont pas à s'inquiéter de l'entrée des troupes françaises, car elles doivent seulement s'opposer aux projets du canton de Berne, et affranchir le pays de Vaud. Qu'une constitution conservatrice de la souveraineté du peuple remplace les oligarchies soumises à l'Angleterre. « Un petit nombre de magistrats pervers, salarié par son or corrupteur, domine encore dans les États de Soleure et de Berne » ; ils excitent les esprits contre le Directoire, mais « je ne crains pas de répondre en sou nom </n'il fera retirer tes troupes arrirers sur les frontières de la Suisse, du moment

'I) Arc II. Nat.. AK-î Ki.

368 LK niRKCTOlHE.

OÙ les divers cantons ni'ofTriront l'assurance de l'établissement d'une conslilulion démocratique et représentative... » Impossible d'être plus impudent! Il demande l'établissement de la démocratie i'ruclidorienne à la Suisse avec une armée derrière lui, comme au 151 mai les jacobins, bloquant la Convention par de nombreux bataillons, lui demandaient de leur livrer les girondins et offraient de se retirer ensuite.

Le canton de Schaffouse s'était démocratisé. Les Bernois avaient envoyé des troupes occuper Arau, et Mengaud était entré dans une colère épouvantable. Bàle venait de nommer une convention de soixante membres, mais Mengaud en était toujours très mécontent, car cet Etat s'obstinait à refuser le passage aux troupes françaises, prévoyant bien qu'elles s'installeraient cbez lui en garnison détinitive (1). L'assemblée nationale de Bàle encourut aussitôt la colère de Mengaud, en interdisant le 7 février un imprimé intitulé : Pater et Credo (Vun Suisse libre et le qualifiant ainsi : « production fade et blasphématoire, qu'elle croit devoir interdire d'après le serment qu'elle a prêté de respecter la religion et la vertu ». Les parodies sacrilèges avaient été très nombreuses en France (2),

(1) Les Ràlois intimifh'S, sur la demande de Mengaud, arrêtèrent comme otage, la femme d'un colonel bernois. Mengaud eut l'inl'amie iW prévenir ccl olTici(!r qu'il livrerait sa femme en otage aux Vaudois, si ses trou|)es marciiaienl sur Arau. Mais les Bàlois furent i>ris de lionte, et mirent leur i)risonnière en liijcrtc. Mengaud, furieux, les accusa d'intelligence avec les Rernois. (Arch. Nat. AI-', as).

(2) Voici d'ahord le l'ater : « Guillaume Tell qui es le fondateur de notre liberté, ton nom soit sanctilié en Suisse, ta volonté soit faite chez nous, à présent comme du temps où tu terrassas les tyrans; donne nous aujourd'hui ton courage et ta valeur, et pardonne-nous la couardise avec laquelle nous nous sommes laissés déi)ouiller de nos droits, comme nous pardonnons à tous les haillifs et préposés (|ui ont été la cause de la i)erte de notre liberté. Ne i)crn'icts point ([ue nous soyons opprimés à l'avenir, et délivre nous à tout Jamais de tout genre d'esclavage. Alors t'appartiendra la gloire et l'honneur et à tous les Suisses la liberté et l'égalité. Amen ».

Voici mainlenant le Credo : « .le crois à la conslilulion une qui sera la meilleure pour la vraie liberté de la Suisse, et à un gou\crnement uniforme, le seul qui puisse rendre heureux tous les Helvéliens, <jui sera reçu avec transport i)ar tous les patriotes bien pensants, qui est né de la liberté, laquelle a soulfcrt sous les gouvernements oligarchiques, a été crucifiée par eux, est morte et a été enterrée, est descendue dans les diverses capitales de la Suisse, est ressuscitée après un espace de trois cents ans dans les cœurs des Suisses opprimés, d'où elle viendra dem;niilcr compte à ceux qui ont tyrannisé leurs

et Mengaud s'imaginait qu'après leur changement de gouvernement, les Bâlois protestants imiteraient le grossier fanatisme antichrétien du Directoire, ou tout au moins s'aplatiraient devant lui. Cet acte de dignité l'irrita encore plus contre les Bàlois; aussi écrivait il le 28 pluviôse (10 février) :

« Une chétive caricature allemande en forme de credo et de pater, que je me suis amusé à traduire en français, a paru aux Lycurgues de Bàle un blasphème abominable contre la religion ». 11 avoue seulement avoir traduit en français ces infâmes parodies, mais tout porte à croire qu'il en est le véritable auteur.

Divers cantons Suisses venaient donc d'opérer de grandes réformes dans le sens de la démocratie. Si les directeurs parisiens, qui s'étaient érigés en convertisseurs armés des vieux gouvernements à la sainte égalité, avaient eu quelque sincérité, ils se seraient déclarés satisfaits. Mais ils commençaient déjà à se démasquer.

Le pays de Vaud avait été émancipé, mais d'après leur principe que la liberté, ce bien si précieux, ne saurait être payée trop cher à ceux qui l'apportent, les agents du Directoire le surchargeaient de grandes réquisitions et d'impôts, et le Vaudois constatait, avec stupéfaction, que les démocrates fructidoriens saignaient bien plus sa bourse que ces oligarques Bernois tant maudits. Mengaud lui-même s'en inquiétait et écrivait au Directoire : « Ne serait-il pas convenable que les emprunts fussent remboursés le plus tôt possible, sauf ensuite à revenir da7is le temps contre cette mesure? Ne jierdons pas de vue que les Suisses ne seront jamais dévoués à une révolution qu autant que leurs bourses seront épargnées. »

concitoyens. Je crois aussi avec conliance à une asscmblce gt'nérale palrioli(iu(! en Suisse, (jui est une réunion des citoyens amis de la liberté, choisis parmi les treize cantons et pays alliés. Je crois à la rémission des impôts oiivrcux m à la résurrection des droits naturels de l'Iionime, et à rétablissement durable de la liberté et de l'égalité. Amen .. (Arcli. Nal. AF', 83). Cette nclame pour une constitution unitaire dans le genre de celle de la Cisal|)ine, est bien l'œuvre d'un agent du Directoire! Le reste est de rim]>iéto bête.

370 LE DIHECTOIHE.

(22 pluviôse). C'était très exact, et sur ce point les Français auraient bien fait de prendre les Suisses pour modèles.

Dans le canton de Berne, les populations étaient très surexcitées; le vieil avoyer Steiger, qui était à la tête du parti de la résistance, avait ordonné la levée en masse, et réprimé des troubles en Argovie, et Mengaud, le li pluviôse (2 février), avait envoyé au gouvernement bernois une note lui déclarant « que si votre force armée s'approche d'Arau, ou que les habitants de cette ville soient inquiétés d'une manière quelconque pour professer des opinions différentes des vôtres, )' Berne sera aussitôt attaqué par les Français de plusieurs côtés, et son magistrat responsable de ses « actes arbitraires ainsi que de la prolongation de son orgueilleuse et ridicule tyrannie » Steiger fit bien vite afTicher cette lettre insolente dans tous les cabarets, dans toutes les auberges du canton, et cet appel aux sentiments patriotiques eut un plein succès; les paysans se levèrent partout avec le plus grand enthousiasme, et Berne eut immédiatement plus de trente mille hommes sous les drapeaux. Steiger voulait profiter de cet élan pour faire une attaque vigoureuse contre le pays de Vaud et Saint-Imier. Mais le parti de la paix à tout prix croyait sottement que le Directoire se conduirait en apôtre désintéressé de la démocratie. D'ailleurs, les membres de ce parti comptaient arriver au pouvoir par un changement de constitution. Ils étaient dirigés par l'avocat Bay, qui fut depuis l'un des directeurs de la république suisse, vassale du Directoire parisien. Ils avaient déjà fait décider que cinquante-deux députés nommés par les petits bourgeois des villes et des campagnes seraient adjoints au Grand Conseil (31 janvier). Cette assemblée nomma le 3 février, une commission qui devait, dans le délai d'un an, faire une nouvelle constitution égalitaire et consacrant l'accession de tous les citoyens à tous les emplois. On eut soin de proclamer que c'est « librement et sans (ju'il nous ait été fait à cet égard aucune demande, ni instance » qu'on avait pris cette grave décision. Peine perdue! Au lieu de remettre la concorde entre les citoyens, elle ne servit qu'à jeter le trouble : le gouvernement, en effet, ne pouvait plus être considéré que

comme provisoire, et le Directoire allait, comme c'était facile à prévoir, exiger sa disparition immédiate, et se créer ainsi un nouveau prétexte d'intervention armée, à la place de celui qu'on venait de lui enlever.

Les accusations portées contre l'oligarchie Bernoise étaient bien exagérées (1). Les aristocraties marchandes de certains autres cantons étaient plus exclusives. Cette constitution était particulière à la ville, car elle était antérieure à l'adjonction du territoire, et Berne avait conservé les droits des pays annexés, et parfois même les avait étendus. Chaque ville , ou village, administrait ses intérêts avec la plus grande liberté; l'indépendance municipale était très étendue, les impôts légers; il n'y avait pas d'impôt territorial à l'exception de la dîme (2). Les finances étaient parfaitement administrées.

Les familles prétendues patriciennes n'étaient pas très riches; les principales places de l'Etat leur étaient attribuées, ce qui excitait bien plus la jalousie des classes intermédiaires, que des paysans. Le Directoire de Paris, dans son zèle ardent pour la sainte égalité, en était arrivé à faire un casiis belîi de la continuation de cet abus qui pourtant intéressait les seuls Bernois! (Jnand il fut supprimé, le Directoire trouva immédiatement un autre casus belli.

Du reste, dès le 27 janvier - 8 {iliiviôse), son plan de campagne avait été arrêté : Bonaparte lui avait démontré qu'il fallait attaquer Berne, non pas par Lausanne et Fribourg, mais par la vallée de .Munster et Bienne : il envoya donc de ce côté une division complète de l'armée du Rhin, sous les ordres du général Schauenbourg. Le commandement supérieur de cette expédition, dirigée en apparence contre le gouvernement de Berne, en réalité contre l'indépendance de la Suisse, fut confié au général Brune. Sorti des bas-fonds de la révolution, Brune passait pour un septembriseur; il avait, du reste, fait

(1) Il ne restait plus que très peu d'anciennes l'aniilles nobles sur les cent cinquante à qui la loi lomlanienlale donnait entrée au grand Conseil; presque toutes étaient des familles nouvelles, entrées par l'extinction des anciennes, et des familles de paysans étaient arrivées à cette espèce de patriciat.

(2) Les dimes avaient été conservées en Suisse; elles t-taient une grande ressource pour son budget.

3Ti LE DIRECTOIRE.

son chemin dans l'armée révolutionnaire. C'était un général médiocre, mais un clubiste émérite. un révolutionnaire à la fois audacieux et fourbe, et tout bien considéré, un personnage très propre à remplir une pareille mission. Il trouva l'armée française de Suisse en mauvais état, manquant de chevaux et d'artillerie ; -en outre, le pays de Yaud était déjà très mécontent. Les réquisitions et les emprunts l'exaspéraient, et la grande majorité de ceux qui avaient accédé à la révolulion se montrait fort inquiète de l'avenir. Les Vaudois, pas plus que les cantons suisses récemment démocratisés, ne voulaient de cette constitution unitaire, centralisée, et calquée sur la constitution de Tan III, que Ochs et Laharpe offraient à leurs compatriotes. Bien des gens qui avaient réclamé la destruction des anciennes constitutions, étaient résolument hostiles à celle prétendue réorganisation de la Suisse, qui devait la rendre aussi vassale du Directoire que la Cisalpine.

Brune, qui ne manquait pas d'habileté comme politicien, se mil immédiatement à endormir les appréhensions des Suisses. Le Directoire, en dépit de toutes ses phrases, comptait pour rien une demi-révolution dont l'unique résultat aurait été de donner des places à certains bourgeois qui en étaient exclus jusqu'alors. D voulait exploiter l'ambition et la crédulité de ces bourgeois pour faire en Suisse une révolution radicale. occuper complètement ce pays, le mettre sous sa dépendance la plus étroite, et enlever aux cantons riches les économies qu'ils avaient depuis longtemps amassées. Le Directoire, dans ses instructions du 8 pluviôse 27 janvier à Brune, a tout prévu : si les Bernois attaquent l'armée française (et l'on dira toujours qulls ont été les agresseurs , Berne sera occupée par les troupes de Brune et par celles qui viendront du Mont- Terrible. .\vanl d'entrer dans Berne, Brune adressera aux gouvernants une lettre qu'on lui remet par avance et « il publiera â rinstant rnéme, acanl la réception de la réponse qui pourrait être faite, le projet de proclamation ci-jointe sous le ri' 2 », et il occupera Berne si au jour et à F heure qu'il indiquera, les membres du gouvernement de Berne ne l'ont pas officiellement aterli de leur abdication, .\iosi le sort de Berne est

décidé par avance : toute négociatioD ne sera qu'one iodif oe comédie 1 1.

Les Bernois envoyèrent le 10 février (22 plnvi<&se ; one dépotalion à ]f engaad : les décisions prises le 3 février aoraient dû le satisfaire, mais celte fois il ne se donna même pas la peine de cacher son jeu. Il leur répondit par one note remplie de déclamations injorieases contre les membres dn gouvernement de Berne, leurs intrigua, leurs perfidies : « Cette lutte indécente doit enfin avoir son terme ». Leur révolution n>st pias assez complète pour satisfaire le Directoire, et maintenant il exige formellement en son nom : 1 " démission de tous les gouvernants actuels, avec la suppression dn conseil secret et du conseil de guerre ; i^ constitution immédiate d'un gouvernement provisoire démocratique d'où seront exclus les membres de l'ancien gouvernement connus pctnr leur attachement à l'oligarchie c'est-à-dire tous ceux qui déplairont à Mengaud ; 3- liberté de la presse ; 4" dédommagements aux Suisses ou autres qui ont été persécutés, ainsi qu'à la ville d'Arau 2). « L'État de Berne s'empressera sans doute de me faire une réponse prompte et décisive ».

La députation de Berne, sans se troubler, demande aussitôt à Mengaud si elle peut transmettre immédiatement cette note à Berne comme mUàmatum. Si le gouvernement l'accepte, en réservant toutefois îa question des dédommagements qu^il faudrait préalablement constater et régler, et, si les troupœ bernoise se replient, les troupes françaises se replieront-elles ? Mengaud, mis au pied do mur, répond aux députés qulls

(1) âich. Sat., AF3, resi^tK l«l. IK-jà le 17 phm&se «(5 révriet^ Brane asBoaçait à Xen^nd qfoTil éttit anivé la TtôDe à LansuBe poor dêlniire Bse «ll€*n*î« petfide. Schav^Aoni^ doit ctivà Bwnne le Sl H loi èciît «ncoiv le 2» q«e toat saa prêt sraleaeat pour le âs, «liai îitsmae que ses inxiciaaalMas êwfiiqws ont êiê lancées on pea «ôi. En effet, si ks Benois avaient c«ë pins dairvopuis. ils auraient très bien pn prêwnir fanaqne dn Dùrecioïre.

^ Kengand est furiem qa'on n>it pas lena ooniple de riipndcnte sanvrsanle qnll bu avait donnée; il prétend qne des agents de Bene ont incendie one naison à Aiaa, ain de profiter dn désordre cansè par rincendie. ponr envaiàr la «De, et rêgoiser lui, Ile^and. awc les pairïoles d'Alan. Or, le mime Nengand ëniL le M plariâse, qaH £aot nne insnnection à Aran: les rèwdntian naiies. à son instigation. ? ont ptanlè on aibre de liberté et fait nne étnte contre les antorites: Berne a dâ inlerrenîr, an $rand oonteMcaent de Mensand, et le Dire<1oire s'en prêranl ponr Ini dorlarer la s<Knv- (Arch. Nat-, AF^, SMSs}

doivent, avant tout, communiquer cette note à leurs commettants, dont la réponse le déterminera à prendre un parti; en attendant, il se refuse à toute communication verbale. Evidemment il veut gagner du temps pour frapper un coup, si c'est possible, avant que Berne ait répondu.

Mais Brune et ses subordonnés négocient de leur côté, sans s'inquiéter de Mengaud. Aussi les députés bernois parlent au chargé d'affaires d'intrigues nouées par le général Ménard, et lui demandent, avec une naïveté feinte, qui caclie mal l'ironie, si ses instructions s'accordent avec celles de Brune et de Ménard. Le 25 pluviôse, Mengaud écrit à Brune pour l'inviter à suspendre les hostilités à cause de la négociation qu'il a engagée ; mais le général ne lui répond pas, et Mengaud apprend que Brune négocie de son côté à Payerne, sans daigner l'en prévenir. Vexé, humilié, il s'en plaint amèrement au Directoire : « et je suis votre agent diplomatique (1)! »

Le 30 pluviôse (18 février), Berne repousse Vultimatum de Mengaud, et s'en réfère à sa déclaration du 3 février, par laquelle son gouvernement s'engage formellement à établir dans l'année une nouvelle constitution représentative, sans aucune intervention étrangère. L'abdication immédiate exigée par Mengaud est refusée; le gf)uvernement bernois déclare avoir envoyé à Payerne des délégués qui négocient en ce moment avec Brune. Le ton de cette note est digne et ferme.

Mengaud est donc mis de côté pour le moment, et obligé, à son grand dépit, de s'effacer devant Brune. Il répond impertinemment, le 2 ventôse (20 février), qu'il souhaite que la négociation entamée à Payerne ait un résultat avantageux, « non pas à l'intérêt des membres du gouveriioment de Berne, formellement contraire à celui de ses habitants, mais à l'intérêt véritable du peuple de ce canton ». Il se plaint au Directoire de la négociation conduite par Brune, en dehors de lui, et demande que sa situation soit nette avec ce général. Il a aussi un autre motif de dépit. Einsiedeln et les abbayes ont mis leurs trésors en sûreté et « commis un brigandage connu de

(\) (Arch. Nat, AF3, 85.) Soleuro et Bornn avaient commis le crime d'interdire sévèrement le plan de constitution centralisée, mis en circulation par le Directoire.

tout le monde », en remplaçant par du faux leurs pierreries et objets précieux, que les bons révolutionnaires comptaient enlever. Ce trait d'indignation est tout à fait amusant 1

Mais Brune avait déjà écrit au Directoire, le 6 février flS pluviôse , que l'arrogance et les menaces de Mengaud produisaient de fâcheux résultats. Les Bernois exaspérés ont levé des troupes; on aurait pu en finir a\ec eux par un coup de main, « et l'on va être obligé d'envoyer contre eux des forces considérables, et de faire une guerre véritable » . Car le plan primitif du Directoire était de s'emparer de Berne par un coup de main ; voilà pourquoi Brune avait reçu de lui, rédigées par avance, des sommations au gouvernement bernois de se retirer immédiatement, et de céder la place à un comité démocratique. Gomme il était à peu près certain que les Bernois refuseraient, une déclaration de guerre avait été également rédigée par avance, et Brune devait, à l'instant même, se précipiter sur Berne. Mais Mengaud l'avait devancé par ses injonctions menaçantes, lorsque l'armée n'était pas encore prête; et les Bernois étaient avertis! Brune prit donc le parti de temporiser pour les duper. Le commissaire civil Mengaud avait fait le capitan Fracasse avec beaucoup de scandale : le général révolutionnaire, le traîneur de sabre, se mit au contraire à jouer Tartufe, et il le joua si bien, que les Orgons bernois du parti de la paix furent ses dupes jusqu'au dernier moment!

Le 9 février, il envoie à Berne un propriétaire de Moudon, nommé Herrenschwand, chargé de faire étalage de ses dispositions pacifiques : les Bernois mordent à l'hameçon, et lui envoient le trésorier Frisching, chef du parti de la paix, avec le colonel Tscharner. Brune sut habilement les enguirlander. 11 lui fallait des renforts pour attaquer, car les Bernois, effrayés par Mengaud, avaient déjà réuni des forces assez considérables; le général Erlach invitait le gouvernement bernois à prendre l'ofi'ensive; si son conseil avait été suivi, les Français, peu nombreux et manquant d'artillerie, auraient pu être contraints d'évacuer le pays de Vaud. Mais il ne fut pas écouté. Les envoyés de Berne, exaspérés par la grossièreté de Mengaud, furent agréablement surpris de trouver des for-

37G LE DIHECTOIRE.

mes très polies et un langage conciliant chez un général sorti (lu club des Jacobins, et qui arrivait en Suisse précédé d'une réputation infâme. Us furent assez naïfs pour en conclure (ju'il serait beaucoup moins exigeant que Mengaud. Il demanda pourtant que Berne acceptât une constitution basée sur l'unité de la Suisse. Ils protestèrent aussitôt : la majorité, des cantons, disaient-ils, s'opposerait à cette unité, et Berne, Etat indépendant, ne pouvait se résigner à devenir un simple cheflieu de département. Ils se laissèrent pourtant entraîner à de grandes concessions : ils acceptèrent, contrairement à leur mandai, l'indépendance du pays de Vaud, pourvu que Berne conservât l'Argovie (1). Brune écrivait, le 20 pluviôse (17 février), au Directoire, qu'on était tombé d'accord sur un assez grand nombre de sujets pour traiter, mais qu'il existait des divergences assez graves pour lui permettre de rompre si le Directoire le voulait.

En effet, le Directoire avait obtenu sans combat tout ce qu'il réclamait ofTiciellement : l'indépendance du pays de Vaud, et la démocratisation de Berne. Il fallait maintenant qu'il déclarât si l'acceptation par Berne de la constitution unitaire était la condition essentielle de la paix. Faute de réponse, Brune comptait attaquer, le 8 ventôse (20 février). Il annonça qu'il demanderait à Paris si l'on acceptait les cantons pour base de la nouvelle constitution. La réponse arriverait probablement le 8 ventôse (2(5 février) : il pourrait attendre jusque-là. 11 conclut donc, le 16 février, avec les envoyés bernois, une trêve jusqu'au 2 mars. Le Grand Conseil crut, sur leur rapport, que cette trêve n'expirait qu'à cette date; il l'a déclaré dans ses actes publics, dans ses délibérations (2); et pourtant Brune, dans sa correspondance, parle d'attaquer, le 20 février, et ne fait aucune mention de l'armistice. Malheureusement pour eux, les Bernois, séduits par ses formes mielleuses, avaient négligé de faire avec lui une convention écrite sur celte trêve, qu'ils observèrent scrupuleusement jusqu'au 2 mars,

(1) D'après Mengaud (letUc du 8 vcntAse), ils auraicnl élu rliargos de pro|)osci' une transaction. Vaud aurait été uni à la r<'pul)li(juc' de Berne avec une représentation proportionnelle.

(2) Iluircr, Concjrvs de Rasladl, t. I, p. IC'j et suiv.

bien qu'elle leur fût très désavantcageuse. Brune joua sans doute sur les mois, et s'arrangea de manière à leur persuader qu'il consentait à cet armistice : s'ils avaient prudemment demandé à le régler par écrit, il aurait été contraint de s'expliquer nettement.

Cette trêve avait pour Brune le double avantage de le renforcer, et de désorganiser ses adversaires. Il se fit envoyer des munitions en quantité, l'artillerie dont il manquait, et deux régiments de dragons. Les Bernois étaient arrivés pleins d'ardeur, et décidés à faire les plus grands efforts pour défendre leur indépendance ; mais ces nouvelles levées n'avaient pas l'expérience de la guerre : il leur était très pénible de rester immobiles devant l'ennemi, dans leurs cantonnements, au milieu de l'hiver, et subissant de nombreuses privations. En outre, ce délai permettait aux agents des démocrates de jeter le trouble parmi les soldats de Berne. Ils cherchaient à séduire les uns en leur promettant des merveilles de la nouvelle cons- (itution démocratique, et à démoraliser ceux qui tenaient aux vieilles coutumes, en leur répétant qu'ils étaient trahis par leurs officiers. Il n'arrivait aux Bernois que de tristes nouvelles. Les autres cantons paraissaient les abandonner. L'agent français Mangourit avait réussi à révolutionner le Bas-Yalais. Dans les bailliages qui forment maintenant le Tessin, et qui étaient des pays soumis, on s'insurgeait contre l'ancien système de gouvernement, avec l'appui secret du Directoire, et la (iisalpine soutenait ouvertement les insurgés, dans l'intention de s'emparer de ce pays; mais le Directoire était bien décidé à ne pas le lui laisser (1).

Pendant que Brune trompe les Bernois, Mengaud cherche déjà à porter atteinte à l'indépendance des cantons démocratisés, et à violer le territoire bàlois(:2). Il continue à flatter la

(1) I,c 18 pluviôse (0 février), le Directoiro de Paris ordonnait au Diroclnirc Cisalpin (le propager l'insurrection dans ces bailliasos et d'y n'i>andre des o\enipl.'iirps de son i)rojet rie constilution. Les troupes françaises devaient y entrer liientôt. Des bandes de Cisalpins envahirent ce pays et proclanicrenl l'annexion :i la Cisalpine, mais le Directoire français <|iii voulait le donnera la nouvelle UepMlili(|ue suisse y mit hou ordre.

(■il I,e 1t pluvûsc, le Directoire déclara à Mengaud (|ue les troupes françaises ne devraient point occuper nàle, à moins toutefois ((u'il fût nécessaire de

378 LE DlKlCCTOinE.

population de Berno par de menteuses promesses : la France retirera ses troupes dès que son gouvernement, vendu à l'Angleterre, aura été remplacé par un gouvernement déniocralique. Il ordonne toujours aux gouvernants actuels de se retirer bien vite ; mais les Bernoisétaient habit ués à ses menaces ; ils savaient d'ailleurs que Brune était alors le vrai représentant du Directoire, et comptaient naïvement sur lui (d).

l.e 29 pluviôse (17 février), le Directoire ordonne à Brune de faire accepter bien vite sa constitution helvétique unitaire par le Valais, Bàle, Lucerne, Thurgovie, etc. Dès que cinq ou six cantons auront accepté, qu'ils se réunissent et envoient des députés à Paris pour demander à être reconnus comme république helvétique et conclure un traité d'alliance. 11 lui recommande de se tenir vis-à-vis des oligarques bernois, « dans l'attitude la plus ferme. Il ne peut ètrequestion avec eux d'aucune espèce de négociation, à moins qu'ils n'adoptent, pour bases fondamentales, l'abdication de leurs places et l'adoption ainsi que la mise en activité du projet de constitution qui vous a été adressé (2) ». Voilà qui est clair : le Directoire exige d'abord des gouvernants bernois l'abdication de leur autorité, l'abandon de tous les droits particuliers appartenant depuis des siècles à leur classe, et déclare que le refus de cette demande sera considéré comme un caaus betli.

L'abdication est consentie. Nouvelle exigence, bien plus exorbitante encore. Le Directoire ne se contente plus des sacrifices acceptés par la classe dirigeante, ni du changement de l'organisation intérieure du pays; il veut que Berne proclame sa propre déchéance, abandonne son autonomie et accepte la transformation de la Suisse tout entière en une république vassale comme la Cisalpine, et dont Berne ne sera plus qu'une

prévenir rentrée des Aulricliions. (Arrli. Nat.,Al''3. r, 18.) Néanmoins un régiment de Imssards, avec des caissons, traversa le territoire deliàle, elles gouvernants s'en plaignirent vivement. Meiigaiid prétondit fpie c'était l'clTctd'un malentendu; mais, le -2 ventôse, il écrivit au Directoire une lettre furieuse, en les traitant de canailles et exprimant son regret de ne pas pouvoir faire « de la marmelade de ces vilains nàlois ». (Arcli. Nat., AK», 8"i.)

(1) Brune a instruit Meiigaud de sa négociation, mais il la conduit sans s'inquiéter de lui.

(•2) Arch. Nat.. AI-', is.

simple subdivision, et il déclare qu'un refus entraînera nécessairement une invasion armée!

Mais Brune attendait encore des renforts, et il lui fallait concerter ses opérations avec Schauenbourg. D'ailleurs, il eut un moment d'hésitation et crut (probablement par suite des in- Irigues de Mengaud) qu'il était suspecté par son gouvernement; il le lui écrivit. Mais le \ ventôse fâS février), le Directoire lui répondit qu'il avait toute sa confiance, et lui enjoignit de marcher sur Berne, en ajoutant à sa somniation, déjà préparée, que si une seule goutte de sang français était versée, les membres du gouvernement bernois en répondraient sur leurs tètes et sur leurs biens, et qu'il en tirerait une vengeance inexorable; il lui prescrivait de nouveau de faire adopter bien vite son projet de constitution par les cantons voisins de la France, et lui intimait l'ordre de ne jamais permettre que Berne devînt le chef-lieu de la nouvelle république helvétique (1).

Les paroles mielleuses de Brune, les proclamations réitérées de Mengaud, affirmant que le Directoire rappellerait ses troupes aussitôt après la retraite du gouvernement actuel de Berne, avaient séduit une foule d'honnêtes Suisses (2). Ils au-

(t) Arcli. Nat.,AF3, r. 18.

(-2) Le Directoire, sous i)rétexte de réformer l'aristooralie, avait toujours eu l'iiUcntion d'imposer l'acceptation de la constitution unitaire nouvelle. Mais elle lie devait être réclamée qu'api-ès l'abdication du i^ouvcrnenient. .Mengaud dit liirmellement dans une note, qu'il n'a pas proposé immédiatement l'acceptation de la constitution, « mais tous mes écrits, toute ma conduite, prouvent que je ne pouvais avoir une autre idée, et au défaut d'instruction à cet égard de la part du Directoire, j'ai stipulé la liberté do la presse ». (Arcli. Nat., AF3, 8."».) Mengaud craint qu'on lui reproche d'avoir trop tardé. Brune fut chargé de lever le masque.

Le .'50 pluviôse, dans une proclamation intitulée : Avi.i aux Suisses, Mengaud répétait que la France n'était hostile qu'aux sénateurs opposés à l'alfrancltissement delà Suisse. • surtout à ceux de l'Ktat de lîerne vendus à l'or de l'Angleterre », et qu'elle ne se mêlerait plus des affaires de la Suisse dés que son gouvernement serait réforme et débarrassé de ces « magistrats cupides, prêts à se vendre à ses ennemis» . Il déclarait ridicule l'accusation portée contre le Directoire, de vouloir renverser la religion, et faire marcher les Suisses contre ses ennemis (ce que devait faire la rêpublitiue nouvelle). D'après lui, « il ne s'agit que de renverser un gouvernement vicieux et corrompu pour lui en substituer un plus conforme aux lirpuhliijues Française et Cisalpine ». Ici .^lengaud laiss-i passer le bout de l'oreille : i! était du reste devenu nécessaire, depuis l'abdication du gouvernement, d'aborder la question de constilulion, mais les

raient dû pourtant so souvenir de Tlènes et de Venise! Les gouvernements démocratisés encourageaient les Bernois à céder. Le général Erlach fît un effort suprême pour triompher de cet optimisme insensé (1). Le 2() février, il se rendit au grand Conseil avec soixanle-douzc officiers, tous membres do cette assemblée, et. déclara que, si l'on persistait dans cette indécision et ces fausses mesures, il valait mieux licencier l'armée. Dans ce cas, il était décidé à donner sa démission de son commandement; mais, si l'on voulait se défendre, il fallait l'autoriser à prendre des mesures énergiques. Après une délibération très agitée, le Conseil lui donna tout pouvoir pour défendre Berne à l'expiration de la trêve (2), et même avant, si les Français violaient son territoire. Il prit immédiatement les mesures nécessaires, et l'armée bernoise, qui commençait à perdre confiance, accueillit cette décision du Conseil avec beaucoup d'enthousiasme.

Mais le parti de la paix, qui ne voulait pas pourtant que la vieille république de Berne se suicidât, trouva moyen de faire tomber cet enthousiasme et de répandre dans l'armée le découragement le plus complet. Le mauvais temps n'avait pas permis à Brune d'attaquer à l'improvisle, aussitôt après la réponse du Directoire, ces candides Bernois qui comptaient sur une trêve de quatorze jours. Il résolut d'endormir encore leur vigilance. Pendant qu'il expédiait à Schauenbourg l'ordre de marcher, il envoyait, le 25 février, un aide de camp ù Berne pour inviter Frisching et Tscharner à venir négocier avec lui le 27, à Payerne. Il annonça qu'il venait de recevoir de pleins pouvoirspour traiter. Nous avons montré (jue, bien au contraire, il venait de recevoir des instructions qui lui liaient les mains. Mais il avait besoin de gagner trois jours. L'officier est reçu

Bernois ne comprirent i)as imniédiatcnicnl l'iniporlance de cette déclaration, et crurent que le Dirccloirc se contenterait d'un changement d'institutions elfectué p;ir eux-nirines.

(1) Le colonel Tillicr, di-putc auprès de Moni;aud, avait écrit à Berne, (|u'à <ii\ lieures.du matin, -20 février, le Directoire n'accorde plus de délai et fera marclier sur Itcrnc si son gouvernement ne se relire pas. Mengaud l'avait déclaré hatUement. (KulTer, Conçirra do Raslarlf, t. I, p. 170.) Hiune, (|ui savait les Rémois préveinis, voulait leur l'aire prendre le change.

(2) H u (Fer. i/jid., \t. 171, donne la délihération du Grand Conseil, où l'armistice de quatorze jours, expirant le 2 mars, est mentionne formellement.

le 26 par le grand Conseil, quelques heures après la décision patriotique qu'Erlach lui avait fait prendre. Les partisans de la paix donnent dans le piège, croient que le Directoire, sur la demande de Brune, a diminué ses exigences. Ils profitent fie l'absence de près de cent membres du Conseil qui sont partis pour larméeavec Erlach, et le 28 cette minorité imprévoyante et coupable décide que les jxjuvoirs donnés à Erlach , l'avantveille, lui sont retirés dans l'intérêt des négociations. Les colonnes bernoises étaient déjà en mouvement lorsqu'elles reçurent contre-ordre ; les soldats en furent complètement démoralisés et exaspérés : dans tous les bataillons on criait à la trahison et quelques-uns se dispersèrent immédiatement.

Les envoyés de Berne vinrent au rendez-vous assigné par Brune; le 10 ventùse (28 février), il leur présenta comme ullimatum les demandes qui leur avaient été faites précédemment par Mengaud, mais en les aggravant. Berne devait établir à l'instant un gouvernement provisoire, « autre par sa forme et sa composition que le gouvernement actuel»; adopter le principe de la liberté politique et l'égalité des droits comme base de la constitutionà établir; adopter le principe de l'unité pour la constitution helvétique ; élargir les citoyens détenus pour cause d'opinions politiques; rappeler les troupes qu'elle avait envoyées dans d'autres cantons, et licencier ses milices. « Aussitôt que l'Etat de Berne aurait donné connaissance de la retraite et du licenciement de ses troupes, les troupes françaises cesseront d'avancer; elles ne conserveront, dans les pays où elles se trouvent, que des postes d'observation: elles se retireront entièrement du territoire de la Suisse, dès que la constitution nouvelle sera en activité ». Les assemblées primaires seront convoquées dans un mois. Les mêmes conditions sont présentées aux cantons de Soleure et de Fribourg.

Ainsi donc, Ton avouait que les demandes de démocratisation n'avaient ét('' qu'une simple entrée en matière : le Directoire réformateur, devenu encore plus impudent depuis l'humble acceptation des ses demandes, exigeait que Berne et ses voisins, toujours sous peine d'invasion, se réunissent en un seul Etal vassal, avec l'obligation, suus-enlendue, de lui payer une très grosse somme, sous prétexte de lui rembourser les frais de

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