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LE CONGRÈS DE RASTADT. — BERNADOTTE

nifesla point ouvertement son mécontentement, mais elle se tint sur ses gardes, et persista dans son projet d'envoyer Degelmann à Paris avec le simple titre de chargé d'affaires. Aussi Rewbell s'en plaignit avec amertume devant l'ambassadeur de Prusse : l'Autriche, suivant lui, aurait du mieux apprécier l'honneur qu'on lui avait fait, en lui envoyant un ambassadeur en titre.

On n'avait à Vienne, contre Bernadotte, aucun grief personnel, mais tout le monde trouvait, comme Cobenzl, qu'il «était de ces hommes dont le meilleur ne vaut rien. » Bernadotte reçut donc un accueil assez froid. Il fut néanmoins présenté à l'Empereur le 12 ventôse (2 mars) avec le cérémonial d'usage. 11 prit aussitôt des manières très raides et très impérieuses. L'archiduc Charles qui lui avait d'abord accordé une audience pour le lundi, la remit ensuite aulendemain, parce que l'Empereur l'avait invité à se rendre auprès de lui. Bernadotte répondit cavalièrement à l'archiduc que s'il avait un empêchement le lundi, il en avait lui le mardi, et qu'il renonçait à son audince. Il crut sans doute que le Directoire trouverait cette réponse à un archiduc, tout à fait digne d'un vieux Romain. II se montra très raide avec les autres ambassadeurs et ne chercha guère à entrer en relations avec la noblesse; mais dans une intention facile à deviner, il s'efforça de se conciUer la bourgeoisie, et tenta même sans le moindre succès de propager les idées révolutionnaires dans la classe inférieure. Il se conduisit donc dès le début comme s'il avait affaire au pape ou au Sénat de Gènes, comme s'il prenait Thugut pour un Godoï, et l'Empereur pour un Charles III. Naturellement le personnel de l'ambassade française étala sa morgue révolutionnaire plus indiscrètement encore que son chef. Les deux secrétaires Caudin et Fréville. même dans les lieux pubhcs, affectaient le plus grand dédain pour les usages de l'Autriche. Au théâtre ils causèrent grand scandale, en faisant de bruyantes protestations contre le cri de :vive le roi! proférés pendant la représentation (1). Le

{\)Hu(fer, Congrès de Rasladl, \«mc l, \<. i'tS. Meut t'allii cxidcmeiU, imur leur plaire, que les pièces jouées à Vienne fussent, couinie relies de Paris, expurgées de lout terme nioiiarclii<|ue elarislueratique !

troisième secrétaire, Marin, était un Polonais, ardent révolutionnaire; pour lui, lepremier devoir de l'ambassadeur français était d'organiser une insurrection en Pologne (1); et Bernadotte se laissa entraîner à préparer ce soulèvement qui était indiqué seulement comme possible dans ses instructions. On vit aussi les gens de Bernadotte insulter publiquement une croix et proférer de grossières injures contre la religion. Comme à Rome, comme à Gênes, comme à Venise, l'hôtel de l'ambassadeur français devint le rendez-vous des mécontents de toute espèce ; des conspirateurs polonais de tous les pays occupés par les trois puissances copartageantes y affluèrent. Le Directoire comptait sur la désunion de ces puissances pour rétablir la Pologne, mais la conduite de son ambassadeur devait avoir pour résultat certain de les réunir toutes contre l'ennemi commun.

Le Directoire avait grand besoin de ménager les susceptibilités des Autrichiens pour leur faire accepter peu à peu les lourds sacrilices qu'il entendait leur imposer. Cependant Bernadotte (d'accord avec lui), n'épargna à la cour de Vienne aucune des tracasseries ni des vexations que le Directoire prodiguait aux États voisins et amis au sujet des émigrés', de l'interdiction qui devait être faite de porter les ordres de la royauté (^), de la cocarde nationale, de prétendues insultes

(1) Il se ilisail iic\eu du roi Stanislas.

{-2} Dans une leUrc du 2'.i vcnl<i.sc (1!) mars), ItcrnadoUe annonce (|ue son entrevue avec Tliugut à ce sujet n'a pas abouti, mais qu'il en conlerera avcîc l'Emi)ereur, et il espère recevoir de lui une réponse satisfaisante. Il s'est plaint aussi des almanaclis aulricliiens qui donnent à la fille des Capels el aux Bourbons émigrrs leurs anciens tilrcs. Ce i)rocédé est, suivant lui, olVensant pour la république avec qui l'cmiiirc est en paix, et le gouvernement autrichien en est responsable, i)uisquc rien ne s'imprime sans sa |)erniission. Dans cette lettre il assure avec modestie (luc l'Empereur, l'Archiduc et l'impératrice éi)rouvent un chagrin réel de son l'anieux relus d'audience. On attribue suivant lui ce fâcheux incident à l'Impératrice qui voulait compromcltre la dignité de l'ambassadeur et le brouiller avec l'Archiduc qu'elle n'aime point : cette mana'uvre fait i)résager, d'après lui une brouille ouverte, entre l'Impératrice et l'Archiduc, dans le cas très vraisemblable d'une minorité procliaiiie à cause de la santé chancelante de rEm])ereur.

Le 2 germinal (2-2 mars), Bernadotte écrit à Thugut pour se plaindre d'outrages commis à Venise contre les Eraneais et contre leur cocarde, et le tableau placé devant la maison du consul; il léclanie vivement la i)unition des coupables. 11 écrit quelques jours après à Thugut pour qu'il interdise en Autriche

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faites à des révolutionnaires français, Thugut ne se laissa point intimider par Bcrnadotte et n'eut avec lui que de rares communications; il lui dit à peine quelques mots des événements de Rome et de la Suisse dont les conséquences étaient si graves pour l'Autriche, et continua ses armements. On parlait d'une nouvelle coalition, d'un rapprochement entre l'Autriche et la Prusse, et Keller, l'ambassadeur de cette dernière puissance, qui reprochait à liernadotte un manque de formes à son égard , se montrait fort réservé vis-à-vis de l'ambassadeur français qui le représentait à son gouvernement comme vendu à Thugut. Le ton tranchant de Berna- (lotte et ses déclamations qu'il croyait terrifiantes, n'avaient nullement produit le résultat qu'il en avait attendu. Néanmoins l'Impératrice qui croyait avec raison le roi et la reme de Naples, très menacés, et tenait pour cette cause à ménager le Directoire, envoya secrètement à Bcrnadotte, Baptiste, agent du roi de Naples, qui sut le déterminera lui demander une entrevue officielle : et elle le reçut avec beaucoup d'empressement le 10 avril. Mais, bien qu'il eût été accablé de prévenances, et que les souverains de l'Autriche se fussent un peu abaissés devant lui Bcrnadotte sentait bien qu'il n'exerçait aucune intluence à Arienne. Le lendemain de cette audience, il eut avec Thugut une conférence importante; mais il résulte de sa dépêche à son gouvernement qu'il perdit toute mesure en discutant avec le ministre autrichien. Il lui demamla de nouveau qu'il fût interdit aux émigrés de porter les anciens ordres français. Thugut ne lui répondit point par un refus positif, mais objecta que l'Autriche ^ si elle prenait une pareille mesure, offenserait certainement le czar qui traitait Louis XYlll en roi. Alors Beruadolte entra en colère et fit une tirade républicaine contre « le tyran du nord, ce tigre à figure humaine. » Il déclara que la France connaîtrait tous ses

le |)oil (le la décoialioii de Saint-Louis, cl des anciens oi'dres, cl il iiiMiquc l'articli! I du Irailc de Campo-lorniio. On pouvait parlailiMuent ne pas adnicllio ecttc explicaUon, et surtout on pouvait réloniuer à liernadotte ses propres agissements. Tliuj,'Ut lui repondit le •£) niarfe (|ue les laits passés à Venise avaient rendu une eni|U(le indispensable, et <|ue dans la suite son siHiverncnicnt prouverait »iu'il savait observer les traités et les égards dus à la Kranee >Anli. liât. AKi ;;!»).

projets, qu'elle le frapperait au milieu de ses Étals et rétablirait la Pologne. « Vous comptez donc, dit froidement Thugut, enlever à l'Empereur ses provinces polonaises. » Bernadotte répondit d'un ton important que la France en traitant avec l'Autriche, avait prouvé qu'elle était animée d'intentions bienveillantes à son égard et qu'elle ferait pour elle quelque chose d'utile, si elle relevait la Pologne; mais il affirma encore, très vivement, l'inimitié du Directoire contre la Russie. 11 n'apprenait rien à Thugut qui connaissait parfaitement tous ses agissements, mais le ministre autrichien jugea fort inutile de discuter avec un semblable ambassadeur.

Bernadotte avait trop de finesse naturelle pour ne pas se rendre compte de son isolement à Vienne, et ne pas comprendre qu'il avait complètement échoué, et que les exigences continuelles du Directoire rendaient sa tâche de plus en plus difficile. Ainsi, par exemple, il avait reçu l'injonction de réclamer la préséance sur tous les autres ambassadeurs à la place du nonce du pape. Le Directoire ayant envahi Rome de force et jeté le pape en prison (1), déclarait impudemment aux nations catholiques qu'il ne pouvait plus exister de nonce nulle part. C'était trancher bien révolutionnairement une question aussi grave, et l'Autriche n'était pas assez abattue pour courber la tête devant une pareille injonction (2). Aussi, bien qu'il eût rendu compte, avec la plus vive satisfaction, de l'audience que l'impératrice lui avait si spontanément accordée, Bernadotte tomba dans le découragement le plus complet, et le 1^2 avril il écrivit à Tal-

(i) Le principe <le la si'p;iialion absolue de rÉglisc cl de l'Élal clant posé dans la constilulion de l'an Ml, le Directoire alTcctail de ne connaître le pape que comme souverain temporel; mais pour les nations catholiques, le pape dépouillé violemment de sa souveraineté temporelle par le Directoire n'en était pas moins le pape. Cependant le si)oliateur affectait de croire <iu'elles allaient l'imiter servilement.

(2) Le 11 germinal il écrit à Talleyrand qu'il (.-st intervenu, avec un ton très hautain en laveur d'un certain Colomho, agitateur révolutionnaire (|ui résidait a Venise depuis vin^t ans. Il croit qu'il réussira et que ce succès ajoutera « à la considération ([u'insflire la république française » (Arcli. AK3, •;<)). Thugut mit Colombo en liberté le la avril, mais Bernadotte allait voir clairement quelle « considération » pour la républi(iue et pour son ambassadeur il avait su inspirer aux Viennois.

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leyrand que, dégoûté complélementde la diplomatie, il soupirait après la vie des camps et priait vivement le Directoire de lui donner nn service actif dans l'armée. Mais le lendemain un événement inattendu devait mettre fin très brusquement à sa mission.

Le Directoire lui avait toujours enjoint très fortement de garder les formes républicaines, de faire porter publiquement la cocarde nationale au personnel de son ambassade, et d'arborer tous les symboles révolutionnaires. Bien qu'il se conformât à ces instructions avec beaucoup d'exactitude et que les Viennois eussent souvent vu dans son attitude et dans celle de ses subordonnés une provocation véritable^ il fut accusé de négligence sur ce point si important au yeux du Directoire, et Talleyrand l'en informa (1). Bernadotte, très piqué de ce reproche^ voulut confondre ses calomniateurs par un trait éclatant de républicanisme. Aussitôt après avoir envoyé sa démission, le 13 avril vers six heures du soir, il fit suspendre au balcon du premier étage de l'hôtel qu'il avait loué pour l'ambassade, un drapeau tricolore d'environ quatre aunes, attaché à une hampe extrêmement longue avec cette inscription : « République française. « Il avait commandé aussi une statue de la liberté, mais elle n'était pas encore terminée. Le même jour, 21 germinal, il écrit à Paris qu'un drapeau tricolore occupe provisoirement la place destinée à un tableau représentant la république, qu'il a déjà commandé. Il est donc évident que Bernadotte fit arborer le drapeau tricolore (2) sans ordre du Directoire. Le moment n'était pas heureusement choisi. On faisait alors à Vienne de grands préparatifs pour fêter le 17 avril, l'anniversaire de la grande levée en masse qui avait été faite afin de défendre la capitale (pii était alors sérieuse-

(1) Le Directoire, lui écrivait Talleyrand. s'attend à ce t|iril I.tssc respecter la république , el n'ajoute .uicuno loi aux récils des journaux allemands d'après lesquels, les personnes attachées à son ser\ice ne porteraient la cocarde française que dans lintéricur de l'holcl de l'anibassade. nernadolle craignit peutclrcque le Directoire prévenu, contre lui à causede cette accusation, lui refusât, après sa démission, le commandcinenl au<iuel il avait droit, et crut nécessaire de laire du zèle.

(2) Ce drapeau avait cU: commandé avec une légende trois jours auparavant ; Bernadotte l'a déclare. (Krédéric .Masson. Deux diplumales de lu liivolution, p. 188.)

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ment menacée par l'armée de Bonaparte. Jamais à Vienne les amba?;sadeiirs n'arboraient le drapeau de leur pays. Aussi des groupes se formèrent très vite devant l'hôtel de Bernadette, et le peuple viennois vit une provocation véritable dans le fait d'avoir arboré ce grand drapeau contre tous les usages : l'ambassadeur, disail-on, avait voulu déclarer ainsi qu'il regardait Vienne comme une ville conquise; et la foule tenait les propos les plus menaçants. Vers sept heures du soir, le Directeur de la police, voyant combien elle était irritée, craignit de la voir attaquer d'ambassade, et invita Bernadotte à retirer le drapeau : mais celui-ci lui répondit avec emphase ([uc c'était son devoir de le maintenir, qu'il le mettrait au bout de son épée, et que les Viennois devraient marcher sur son cadavre avant de loucher au signe sacré de la république (1). Le bruit courait dans la ville et dans tous les faubourgs que les Français de l'ambassade voulaient, comme ils l'avaient déjà fait à Rome contre le Pape, provoquer une sédition contre l'Empereur. Cependant la nuit était tombée, une foule immense (2) était rassemblée devant l'ambassade. Un aide de camp de Bernadotte vint à la porte du palais et la main sur la poignée de son sabre, il harangua les Viennois avec mépris et déclama avec rage contre la police; aussi cette multitude adressa d'abord des injures aux habitants du palais, puis lança des pierres contre les fenêtres dont les vitres furent brisées : un serrurier grimpa au balcon et en arracha le drapeau qui fut immédiatement brûlé. La police arrivait, mais elle n'était pas encore assez forte pour dissiper immédiatement un attroupement aussi nombreu.x. La porte du palais fut enfoncée à coups de pierres^ une foule furieuse pénétra dans l'intérieur (3), et se trouva en face de l'ambassadeur, de ses secrétaires et de ses

(1) l\ assurait iiH-miM|ue le drapeau avait été arboré sur les ordres du Direeloire, ce qui élait pai failement inexact.

(2) On a prétendu qu'elle s'élevail à cinquante mille jiersonnes.

(3) Evidemment elle en voulait avant tout au drapeau provocateur, elle regardait Rernadolte comme un insolent, mais elle n'était nullement altérée de son sang quoi qu'il en ait dit plus tard. Si cette foule avait été conduite par des meneurs i)ayés pour égorger Bernadotte, ces meneurs auraient profité de ses menaces, et de l'imprudence de son domestique, pourexaspércr les Viennois encore plus, et exécuter leur dessein au milieu de celte bagarre.

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aides-de-camp armé- de sabres et de pistolets. Bernadotte qui venait d'envoyer une première note au gouvernement autrichien brandissait son sabre et criait avec fureur : « Qu'ose donc celte canaille? j'en tuerai au moins six », et menaçait de venir châtier ce peuple à coups de canon, mais celle fois il n'intimida personne; il eut l'imprudence d'irriter encore plus les envahisseurs par ses injures, et l'un de ses domestiques lira deux coups de pistolet, dont fort heureusement ils ne parurent pas s'émouvoir beaucoup. La foule pénélra dans la cuisine et les écuries, et brisa la voiture de l'ambas-adeur en criant : Yive l'Empereur. Bernadotte envoya une seconde lettre à Thugut par laquelle il demandait son passeport, à moins que le gouvernement autrichien ne punît sévèrement les coupables et ne fît relever le drapeau tricolore par un officier de son armée. La police impériale resta longtemps dans l'inaction la plus complète! elle nélait pas assez nombreuse pour repousser seule cette immense multitude qui s'accroissait à chaque instant. Malheureusement il y avait à Vienne peu de troupes, et elles étaient casernées dans les faubourgs, à une grande distance de l'ambassade. Il était près de minuit lorsque Bernadotte envoya une troisième lettre à Thugut (Ij. On vit alors arriver une division d'infanlerie avec un régiment de cavalerie qui venait de Schonbrunn. Le gouvernement autrichien a été plus lent que le gouvernement romain. Gomme à Rome, les ministres n'ont pu intervenir que très tard, et l'ambassadeur a trouvé également qu'ils ne lui avaient pas présenté des excuses suffisantes. Si Bernadotte avait, comme Duphot, fait la sottise de se jeter dans la rue, le sabre nu à la main contre les Viennois, il aurait eu le même sort, et la police autrichienne n'aurait pas élé plus heureuse que la police romaine. L'hùtel de l'ambassade fut enfin dégagé, et la foule dispersée (2). Le baron Degelmann vint aussitôt exprimer ses regrets à l'ambassadeur, el recevoir ses plaintes. Bernadolle le prit de

(1) I..! prcmifie lut envoyée a huit lieures, la seconde à div.

(2; D'après Tliiors, Rrrolutiou franrai.ie.L IX, p. 421, « le minisiro anlrieliien se liàta (l'envo^e^ des secours à Bernadotte et se conduisit fi son égard autrement que le gouvernement romain à r<'gard d(> Josopli Bonaparte. • C'est tout il fait Inexact.

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très haut avec lui, mais Degelmann refusa de lui promettre expressément telles ou telles satisfactions avant que le Conseil eût délibéré sur celles qu'il pouvait offrir. A trois heures du malin il retourna à l'ambassade et remit à Bcrnadotte un billet assez laconique qui lai exprimait ses regrets de ce qui était arrivé, et lui promettait la juste punition des coupables. Bernadotte fut très mécontent de cette lettre et, contrairement à tous les usages diplomatiques, il écrivit directement à l'Empereur pour se plaindre de la conduite de Thugutetlui annoncer son départ (1), Dans la nuit il expédia à Bâcher, ministre français à Batisbonne, une lettre dans laquelle il annonçait qu'il quittait Vienne pour se rendre à Bastadt. L'Empereur lui fit répondre par un de ses ministres, le comte Colloredo, que les événements de la nuit précédente lui avaient causé le plus vif déplaisir, et qu'il avait lui-même ordonné au minisire de la police et au commandant des troupes de venir à son secours : il l'invitait à renoncer à sa demande de passeports, et exprimait en outre sa résolution de rester en bonne intelligence avec le Directoire (2). Le comte Saurau, ministre de l'intérieur, et Degelmann, firent aussi une démarche auprès de Bernadotte. Ils lui apportèrent une proclamalion adressée au nom de l'Empereur aux habitants de Vienne, au sujet des troubles de la nuit du 13 au 14 avril. Bernadotte la trouva beaucoup trop douce, déclama avec fureur contre Thugut, et dit en présence de l'ambassadeur d'Espagne et de l'officier autrichien chargé de protéger l'ambassade, que l'Empereur était un bon prince indignement

(1) En môme temps, il adressait une circulaire aux aml)assa(lcurs des Étals alliés au Directoire, de l'Kspagne, de la Sardaigne, et de la Képublique lîalavc, pour les convo(|uer chez lui. Il leur disait qu'avant de partir il voulait les instruire des détails d'une scène, (|ui pourrait un jour être répétée contre les agents des |)uissances qui savent ai)pré(ier l'amitié de la ré|)ul)li<iue. Il avait l'Iiahiiude de traiter ces ambassadeurs avec dédain dans sa correspondance, surtout le ministre d'Espagne, le comte del C.ampo « un vieillard allant tous les jours à la messe et se conCcssant tous les dimanches. • Pour lui le ministre de Sardaignc est un homme très nul : le chargé d'alTaires de la République Batave est aussi un homme nid, fréquentant l'aristocratie la plus encroûtée à la(juelle il est trop soumis. (Frédéric Masson, Deux diplotnalrs de la Rrvolulion p. li»!)).

(2) «... Uésolution sur la(|uelle d'ailleurs la scrupuleuse ponctualité avec laquelle toutes les stipulations de CamiJO-I-ormio sont remplies de la part de Sa Majesté, ne peut laisser le moindre doule. »

LIÎ CONGHKS DE HASTADT. — HKimADOTTE. i25

trompé par d'infâmes assassins qui auraient aimé à voir promener sa tête avec celles des Français de l'ambassade, dans les rues de Vienne (l i; mais il espérait que leur tour viendrait da.ns six mois. Suivant lui, si à Paris l'ambassade de Vienne avait été ainsi traitée, on aurait tiré sans pitié sur la foule. Une parlait plus que de punition exemplaire, de fusillade; et dans sa rage d'avoir été ainsi traité par ceux qu'il avait affecté de braver, il rappelait un peu trop certains conventionnels qui s'étaient crus insultés par le peuple, et avaient exercé d'horribles vengeances. Avant tout, il e.xigea que le drapeau fût replacé par ordre do l'Empereur : le gouvernement aulricliien s'y refusa. Il réclama ses passeports et partit de Vienne le 15 avril ; le 23 il était à Rastadt.

Tout le monde se demandait avec anxiété quelles seraient les conséquences de cette rupture. Bernadotte s'était sauvé de Vienne, en criant à la violation du droit des gens, et au meurtre, comme Joseph Bonaparte s'était sauvé de Rome ; et il accusait hautement les ministres de l'Empereur d'avoir voulu lui faire subir le sort de Duphot. Bien des gens crurent que le Directoire allait immédiatement lancer ses armées contre l'Autriche, comme il les avait lancées contre le Saint- Siège. Mais les révolutionnaires, lorsqu'ils se déclaraient si pressés de venger leurs prétendues injures, avaient soin de s'en prendre à des gouvernements qui ne pouvaient, ou n'osaient pas se défendre, et l'attitude de l'Autriche fut, dés le premier jour, digne et ferme, sans provocation. Thugut envoya immédiatement, le 15 avril, une lettre au ministre des relations extérieures du Directoire, contenant des explications nettes avec les déclarations les plus pacifiques. Il envoya aussi une dépêche circulaire à. plusieurs ambassadeurs sur les é^ énements qui venaient de se passer à Vienne ; il exposa habilement les manœuvres, et les provocations de Bernadotte et de ses subordonnés : aussi cette circulaire produisit chez les puissances étrangères une impression défavorable à Bernadotte (2). On crut même quelque temps à Berlin, qu'il avait

(1) Huffcr, Conurrsih- Rastailt,l. I, p. ^iO.

(2) Môme l'ambassadeur de la Uoi)iil)li(|iic Uatavo. pays «nmpli-tt'mtMil ;i la dis-

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à dessein provoqué cette émeute, afin de fournir au Directoire un prétexte de déclarer ia guerre à l'Autriclie.

H y a tout lieu do croire que Bernadolto, en prodiguant les menaces, et réclamant avec beaucoup do bruit ses passeports, espérait eiïrayer le gouvernement autrichien et le déterminer à faire au Directoire, et surtout à lui-même, une réparation éclatante. Cette nouvelle déception doit lui avoir été très amère ; car il est, après son départ de Vienne, plus exaspéré que jamais contre Tliugut et ses collègues. 11 écrit do Wels (27 germinal, ■10 avril), et ensuite de Rastadt, que Thugut, l'ambassadeur anglais Eden, et l'ambassadeur russe Rasumowski ont organisé cette émeute, dans le but de faire promener au bout des piques (à la mode jacobine), les têtes des Français de l'ambassade, dans les rues et dans les faubourgs de Vienne (1). Si ce com-

cr«^tion du Dirocloirp, tout en condamnant l'inertie de la police do Vienne, blâme les provocations de liernadottc. l/anii)assadcur de Prusse assure que l'armée est arrivée en grande liâle pour le dégaser; qu'il a vu les soldats passer sous ses fenêtres, et qu'une partie d'entre eux n'avait pas (ini de s'iiahiller. Il traite fort mal Bcrnadotle ( IIufTcr. ibid., p. -IKi.

(I) Lesjacohins. toujours ])réfsà commettre, par intérêt ou par vengeance, les attentats les plus odieux et les plus lâches, avaient l'habitude de prêter impudemment les mêmes dispositions à leurs adversaires. Aussi le Directoire a l'ait répéter par François aux conférences de Selz, cette stupide accusalion. Il est cependant très possible (|ue Bernadoltc, fort ému du danger (|u'il avait couru, se soit figuré qu'on avait réellement voulu se débarrasser de lui, en copiant les procédés de ses amis politiiiues. Bien (|u'il lût très brave, il dut être fortement impressionné en se voyant si longtemps entouré par cette foule furieuse, qui en dépit de sa courageuse résistance, aurait pu si aisément le mettre en pièces. Cette horrible scène a du évo(|uer chez lui le souvenir de (;es malheureux aristocrates ou prétendus tels, qui avaient été assaillis et égorgés par des bandes de furieux, et dont il avait vu promener les têtes; et il s'était cru un moment destiné à subir le même sort! Il n'avait jamais été complice de pareils crimes; mais comme tous les jacobins, et m(''me comme bien des révolutionnaires modérés, il en avait parlé avec désinvolture; il avait fait des phrases sur la justice populaire, sur les enlvaînemenls du patriotisme; et il venait de voir de prés la colère d'un pcui)le dont il avait blessé iirofondémenl le ])atriolisme! Très disposé à Juger des gouvernements étrangers par les gouvernants jacobins, il se disait (]ue les Autiichicns, s'ils le pouvaient, ne man- (|ueraient pas de tirer du meurtre de Marie-Antoinette une vengeance terrible. Il était au fond bien persuadé que si le trio Kewbell, Barras, La Hévelliérc, avait eu un semblable motif de haine contre un gouvernement, il aurait été très capable de lancer traitreusement, sous un prétexte (|uclconque, une foule furieuse contre son agent, oùt-il été très innocent de ce crime, et de faire promener sa tête au bout d'une pique dans les rues de Paris, quitte à ressasser encore ce qui avait été débité tant de fois après de jiareils attentats.

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plot avait, existé leurs agents auraient pu aisément égorger Bernadotte et les siens pendant une émeute qui dura au moins quatre heures avant l'arrivée delà force armée! . Il s'épuise en invectives contre « ces trois tigres ». A l'entendre, son drapeau n'a nullement provoqué cette émeute; tout était préparé d'avance pour le massacre (1), etc., etc. Il insiste beaucoup sur cette ridicule accusation, car il commence à craindre que bientôt on ne lui reproche l'imprudence de sa conduite. Il a maladroitement prouvé à toute l'Europe que la république française est plus détestée par le peuple autrichien que par la cour de Vienne; et que l'Empereur, s'il prend jamais une

(i) Les deux ambassadeurs auraient d'avance, pour attaquer l'ambassade, pa>é aux émeutiers des pierres du Danube dix-iiuit iîreutzers pièee! Les plus grands seigneurs de Vienne auraient lancé contre lui leurs valets! Il accuse aussi les Anglais et les émigrés, d'après les rapports de ses domesticiues et d'espions qu'il payait fort cher. Le 5 floréal an VI (24 avril) Bernadotte écrit qu'on est atléré en Autriche, et envoie une série de griefs suivant lui calomnieux, qu'on fait circuler contre son ambassade. I"II n'est pas d'usage à Vienne ,(|ue les ministres étrangers aient aucun signe e\t«'rieur à leur porte; il allègue que les armes du jiape sont à la porte de la nonciature. Mais les Autrichiens lui répondent que la maison appartient au Saint Pore. Ils ajoutent : "i" Pourquoi avoir placé un drapeau au lieu des armes de la République? Agir ainsi, c'était suivant eux, lever à Vienne l'étendard de la guerre. Bernadotte prétend que la police a interdit ou retardé la confection d'un tableau qui devait représenter l'emblème de la République: il n'en était pas moins très imprudent de faire une démonstration tout à fait insolite qui pouvait aisément être regardée comme une provocation. .T'il fallait, disent les Autrichiens, prévenir le gouvernement qui aurait pris ses mesures. A cela Bernadotte ne répond rien. 4" ils prétendent qu'il a arboré le drapeau nuitamment, ce qui prouve l'intention de prendre le gouvernement autrichien jiar surprise. Il soutient que le drapeau a été arboré entre cinq et six heures du soir; les Autricliiens prétendent qu'il était au moins six heures. Du reste le jour allait tomber. Suivant eux le signal aurait été donné à cette heure, afin d'avoir le temps de prévenir et de rassembler les mécontents et (le faire (comme à Rome) une émeute révolutionnaire à la nuit, 'i" L'ambassadeur a voulu tàler le terrain, faire crier : vive la républi(|ue! et proclamer la révolution au coin de la rue. G" Quand bien même il n'aurait pas espéré détrôner l'Empereur en arborant le drapeau, il n'en a pas moins tenté d'intimider le gouvernement autrichien i)ar ce coup d'('clat : « il aurait planté un petit arbre de liberté dans la cour de son hôtel, et puis if aurait fait encore autre rliose, et puis encore autre chose, et finalement toujours la révolution. • (C'était ainsi que les agents du Directoire avaient récemment procédé dans plusieurs capitales; les es|)rits à Vienne en étaient frappés). Il est donc venu avec des dispositions hostiles, voulant exciter les esprits, et faire recommencer les hostilités. Il répond (|ue tout cela n'est qu'un tissu de calomnies, et déclame longuement sur son assassinat et sur ses assassins, dans le style cpravait pris .loscpli Bonaparte au sujet de rafTaire Duphol. Suivant lui l'émeute du i;< avril est un coup monté par le parti d(>la guerre pour Ibrcor la main à l'Empereur. ( Arch., ibid.)

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attitude plus énergique, peut compter sur ce peuple. L'Autriche ne s'émeut point de son départ, et ne semble point redouter une nouvelle guerre. Est-ce que la coalition se serait reformée secrètement pendant qu'il était à Vienne? En ce cas les alliés, profiteraient de son incartade et de son brusque départ pour recommencer la guerre; et comme la France n'est pas suffisamment prête (il le sait pertinemment), tout le monde s'en prendrait à lui. Et qui sait? on pourrait bien ne pas l'accuser seulement d'ineptie, mais de trahison ! Certains jacobins en sont bien capables! N'a-t-ilpas vu guillotiner des conventionnels et des généraux sous des accusations tout aussi absurdes ! Et il se demande avec rage, ce qu'il est allé faire dans cette galère !

Le Directoire fut 1res ému en recevant le 4 floréal (23 avril) la nouvelle de l'émeute de Vienne. Bernadolte, avant son départ, eut soin de le prévenir des événements du 13 avril. Le Directoire écrivit immédiatement à l'Empereur une lettre menaçante par laquelle il le sommait de replacer le drapeau, et de faire les réparations les plus complètes à son ambassadeur. Mais Talleyrand fit valoir habilement que l'envoi d'une lettre directe à l'Empereur était un acte absolument insolite, et sut déterminer le Directoire à revenir sur cette décision. Presque aussitôt, Talleyrand reçut la lettre de Thugut qui l'assurait formellement des dispositions pacifiques de l'Empereur, et lui annonçait l'arrivée prochaine de Degelmann. On n'avait donc aucun motif pressant de recourir aux armes. Aussi le fi floréal Talleyrand écrivit à Thugut une lettre assez modérée : il réclama une réparation, mais reconnut en outre la nécessité de s'entendre sur certains points. Cette dernière déclaration était extrêmement grave. Du reste Talleyrand, et plusieurs personnages importants étaient assez peu satisfaits de la conduite de Bernadotte (1). Bonaparte a raconté plus tard que le

(I) Ainsi ïieilliarti écrivit aussiloUi Talleyrand que c'était une fâcheuse affaire, et qu'il ne [jouvait s"enipécher de blâmer l'imprudence de Bernadotte. Talleyrand lui répondit : « De vous à moi, mon cher Treilhard, et sans ([ue vous lui en témoignez rien, Bernadotte a mis dans sa conduite un peu de précipitation. • (Pallain, le Miniulh-e de Talleyrand. p 231). Sandozécrivit àsa courqueTalleyrand avait blâmé la conduite de Bernadotte comme celle d'un jeune hemme léger et indépendant. Daunou, alors commissaire à Home, écrivait à Le Révellicre: « La

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