CHAPITRE X
LE COUP d'État du 22 flokéal.
[. — Les rcvolulionnaires coalisés en rru(ti(lf)r se divisent. — Succès presque assuré des anarciiistes aux élections de l'an VI. — Le Directoire prépare contre eux un coup d'État. — Loi nouvelle sur la vérilication des pouvoirs.
— îlanœuvros et menaces du Directoire. — Il annonce aux électeurs que leurs choix s'ils lui déplaisent seront cassés. — Sa défaite aux élections.
H. — Les partisans du Directoire s'érigent en modérés, et prétendent (jue le Iriomplie des anarchistes va ramener la TëPîrur. — Vives attaques dans les Cf)nseils contre les élections nouvelles. — Message du Directoiie. — Il prétend (|ue les élections ont été faussées.
ni. — Coup d'État électoral par la loi du •2-2 tloréal. — Curieux considérants.
— Les scissions faites systématiquement par les agents tlu Directoire sont validées. — Annulations nombreuses. — Conséf|uences de ce coup d'État.
Pendant quelques mois, le Directoire fructidorien avait pu réaliser son rêve, et exercer une dictature presque aussi absolue que celle du Comité de Salut public. Les conservateurs .semblaient avoir renoncé à la lutte : mais, en réalité, l'écrasement du [larti modéré avait profité bien moins aux fructidoriens, qu'à un autre parti républicain décidé à les supplanter. Les révolutionnaires unis un instant pour commettre une infamie s'étaient bien vite divisés. Bientôt le Directoire et la coterie fructidorienne durent reconnaître qu'ils allaient être aussi complètement battus par les révolutionnaires indépendants, aux élections de l'an VI, qu'ils l'avaient été par les conservateurs aux élections de l'an V, et qu'ils seraient bientôt renversés très légalement du pouvoir par leurs anciens complices de fructidor. Ils résolurent de les fructidoriser ii leur tour.
Huit mois après le 18 fructidor, le 22 floréal an VI (Il mai
LE coLi' d'État du 22 flohéal. 435
1798) ils firent donc un nouveau coup d'Etat. Le 18 fructidor, ils avaient lancé des soldats et des brigands contre les Conseils et chassé de leurs sièges près de deux cents députés qui les occupaient depuis plusieurs mois. Le 22 floréal an VL ils chassèrent du Corps législatif leurs anciens coalisés, révolutionnaires ardents, prêtrophobes, régicides, mais le procédé fut différent. Ils empêchèrent les députés indépendants d'entrer aux Conseils, et déclarèrent leurs candidats officiels tout simplement élus à la place de la plupart d'entre eux.
Il fallait, en germinal an VI, pour remplacer à la fois et le tiers sortant de par la Constitution, et les députés expulsés ou déportés en fructidor, élire quatre cent trente-sept députés, c'est-à-dire près des deux tiers du Corps législatif. On devait nommer deux cent quatre-vhigt-dix-huit membres des Cinq- Cents, dont cent soixante-six pour trois ans, quatre-vingt-dix sept pour deux ans, trente-cinq pour un an; et cent trenteneuf Anciens dont quatre-vingt trois pour trois ans, quarante-deux pour deux ans, quatorze pour un an.
Les triumvirs de fructidor, continuateurs de la coterie thermidorienne, renforcés par Merlin et François de Neufchâteau, exerçaient à l'intérieur la persécution religieuse la plus atroce; à l'extérieur, ils avaient également flatté les passions révolutionnaires en envahissant la Suisse, en détrônant le Pape, et spoliant Rome; ils avaient ainsi compromis la situation militaire de la France, et préparé les désastres de l'an VII. Et cependant ils n'avaient pu se concilier les révolutionnaires ardents qui leur avaient déclaré une guerre acharnée, et faisaient depuis fructidor les progrès les plus iilarmants. Ce parti était assez bigarré; il comprenait les vé- .ritables buveurs de sang, débris des Ilébertistes et des Robes- (j)ierristes et la secte de Babœuf, et aussi une foule de révolutionnaires qualifiés d'anarchistes, mais qui n'étaient, en réalité, ni plus ni moins violents que les Directeurs et leurs partisans : seulement ils cherchaient à leur enlever le pouvoir. Comme les conservateurs, dont beaucoup avaient été privés de leurs droits poliliques \);m- les lois du 19 fructidor et du î) frimaire, s'étaient complètement retirés de la lutte, tous les révolutionnaires dissidents étaient d'accord pour battre en
brèche la colerie direcloriale, en proclamant qu'elle avait indignement exploité à son profit le coup d'État de fructidor, œuvre commune de tous les républicains; et leur succès aux élections de l'an VI paraissait assuré, tant le Directoire avait perdu de terrain. Bien qu'ils fussent décidés à peser fortement sur les électeurs, à ne pas reculer devant les plus odieuses menaces, comme devant les plus impudents mensonges, les fruclidoriens se sentaient menacés d'un immense désastre. Il était bien difficile de répéter le coup d'État de fructidor à moins d'un an d'intervalle! D'ailleurs la majorité à expulser aurait été cette fois composée de révolutionnaires ardents, qu'aucun scrupule de légalité n'était capable d'arrêter dans leurs entreprises contre leurs adversaires, à bien plus forte raison, lorsqu'ils seraient à leur égard en état de très légitime défense. L'indolence, les scrupules constitutionnels, la naïve confiance.^des conservateurs dans la force de l'opinion publique, avaient singulièrement facilité le coup d'État de fructidor. Mais une majorité révolutionnaire, hostile au Directoire, ne se serait pas contentée de faire de beaux discours, elle aurait pris carrément l'offensive, et si le Directoire n'avait pas voulu céder, elle ne lui aurait pas laissé le temps d'organiser un coup d'État : elle aurait bien vite lancé ses aflidés contre le Luxembourg, et envoyé Rewbell, La Hévelllère et toute la bande, méditer sur les vicissitudes de la révolution dans la même prison où ils avaient envoyé, quelques mois auparavant, Pichegru, Barthélémy, Lafond-Ladebat et leurs amis. Les Directeurs et leurs complices le comprenaient très bien. Ils s'arrangèrent donc pour arriver à une nou\elle épuration, mais par un moyen détourné, en exploitant la vérification des pouvoirs, de manière à interdire l'entrée du Corps législatif à leurs adversaires (1).
(1) Les révolutionnaires non contents d'avoir supprimé beaucoup d'électeurs par les lois du 19 fructidor et du ofrimaire, voulaient peser sur le corps électoral |tar idute sorte de moyens. Ainsi le ^-2 nivôse, les Cini|-Cents volèrent une ré- .solution qui permettail pour les seules électif)ns ])ro(iiaines à des électeurs de se faire inscrire et de voler Iminédialemenl. Mais, aux Anciens, des fruclidoriens 1res décidés firent rejeter celte résolution (qui avait pour but de faire en Niolation de la cfuislitution, une grande fournée d'électeurs anarchistes},.
LE COLP l/ÉTAT DU 22 ?'LOHÉAL. 437
La loi du 30 floréal an V, sur la vérification des pouvoirs des députés, avait décidé que les procès-verbaux d'élection seraient d'abord envoyés au Conseil des Cinq-Cents, qui, pour les examiner, formerait des commissions de neuf membres où figureraient trois membres entrants. Les députés reconnus valablement nommés seront admis immédiatement. Ceux envoyés par des Assemblées électorales qui ont fait double élection, ne siégeront point jusqu'à ce qu'il ait été statué sur ces élections. Le Conseil des Cinq-Cents envoyait immédiatement à celui des Anciens les résolutions qu'il avait prises sur les élections, et la liste des nouveaux élus. Celui-ci nommait pour les examiner des commissions de six membres dont deux nouveaux députés. Le nouveau tiers se trouvait ainsi concourir aux vérifications des pouvoirs; et, pour qu'il fût possible d'en abuser contre lui, il fallait que les deux anciens tiers formassent une masse compacte, bien décidée à l'expulser; et cette expulsion n'aurait pu avoir lieu qu'après des débats très orageux, dont l'opinion publique aurait été très émue. En l'an VI, les nouveaux élus, exceptionnellement nombreux par suite du coup d'État de fructidor, auraient formé la majorité au moment de la vérification des pouvoirs. Il fallait, au contraire, pour sauver le Directoire et sa bande que le parlement mutilé en fructidor, restât maître de la situation dans cette circonstance critique. Les fructidoriens résolurent donc de s'assurer exclusivement à eux-mêmes la vérification des pouvoirs, pour se faire, au Corps législatif, en dépit des électeurs, une majorité d'adhérents et de complices.
Ils s'y prirent à l'avance! Le i frimaire an VI, Guillemardet, qui devait jouer un rôle très actif dans le coup d'Etat électoral, présenta aux Cinq-Cents un rapport sur la vérification des pouvoirs. Il déblatéra avec fureur contre la loi du ^0 floréal, faite, suivant lui, pour seconder les odieux calculs de ceux qui avaient « organisé leur système d'élection sous les poignards du fanatisme royal et sacerdotal ». Le projet de
ainsi que d'autres priscnttes dans rintenlion de peser sur les élections; néanmoins on admit celles qui favorisaient les directoriaux.
-i38 LE DIRFXTOIKE.
(Juillemardet voté par les Cinq-Cents, le 12 frimaire, et adopté par les Anciens, le 12 pluviôse (1 février), livrait absolument les vérifications (le pouvoirs à l'ancien Corps législatif épuré. Les Assemblées électorales devaient être closes le 29 germinal. Aussitôt après, les procès-verbaux devaient être expédiés au Directoire qui les faisait parvenir aux Cinq-Cents. Les vérifications seraient faites d'abord par les Cinq-Cents, puis par les Anciens comme toutes les lois : le mois de floréal était consacré à cet examen. Les députés admis devaient entrer en fonctions le 1" prairial.
Ainsi donc, après avoir déclaré tout à fait scandaleux que, d'après la loi du 31) floréal, des députés non encore validés pussent concourir aux vérifications d'élections, on donnait ce pouvoir aux députés qui venaient d'être exclus par les électeurs, et qui, avant de quitter le Corps législatif, se trouvaient ainsi chargés de prononcer siïr la validité des élections des candidats du parti opposant qui venaient de les battre!
La majorité servile du 18 fructidor fit donc la loi du 12 pluviôse, pour maintenir les Directeurs et leurs affidés au pouvoir, et se perpétuer elle-même en interdisant, par un odieux abus de la vérification des pouvoirs, l'entrée du Corps législatif aux indépendants. (Juant aux électeurs, la bande directoriale avait pour leurs droits le même respect en l'an VI qu'en l'an V !
Le Directoire, bien qu'il se fût assuré par la loi du 12 pluviôse, les moyens de remédier à une défaite électorale, fit partout de la candidature officielle, et répandit une foule d'impudents mensonges, et contre les royalistes et contre les anarchistes, pour décider les électeurs à choisir ses amis et ses valets. Mais il ne se fît pas faute de leur déclarer, que s'ils votaient mal, leurs choix seraient cassés : il le proclama très haut, car il faisait le môme calcul que certains révolutionnaires contemporains, et se disait que cette menace influe toujours sur un certain nombre d'électeurs peu éclairés, et les t;mpêche de voter pour tel et tel député qu'ils croient exclus à l'avance.
Les Assemblées primaires allaient bientôt se réunir pour nommer les électeurs de second degré et les autorités locales. Le Directoire adressa, le 28 pluviôse, aux électeurs primaires
LE COUP d'État du 22 floréal. 439
une très longue proclamation. Il pose en principe que la liberté et la République sont « les deux bases fondamentales du bonheur individuel et du bonheur public. Gomment se fail-il djonc qu'au bout de huit années de révolution, et de six années de république, la prospérité de la France imposante au dehors^ nait pas encore autant d'éclat et de solidité dans son intérieur ». Cela tient à la perfidie de la royauté, et le Directoire dévoile aux naïfs son prétendu plan de campagne. Elle a rangé ses partisans en deux corps : l'un a pris la livrée de la liberté, et s'est appliqué à la compromettre aux yeux du peuple par ses excès, et il y a presque réussi. Alors elle a fait marcher sa seconde division qui se présentait en apparence comme étant l'ennemie de l'autre, et venant réparer les maux qu'elle avait faits. La licence, pour favoriser le rétablissement du trône a usurpé le nom de la liberté , et l'horreur de la licence a égaré les choix de nombreux citoyens sur les amis du trône.
Et le Directoire s'étend longuement sur cette manœuvre machiavélique de la royauté. Les fructidoriens ne cesseront de ressasser cette prétendue coalition du royalisme et de l'anarchie, qui n'est même pas leur invention, car Robespierre et Saint-Just s'en étaient déjà servi contre les Hébertistes [\).
Le 9 ventôse (27 février), le Directoire adresse encore une très longue proclamation aux assemblées primaires qui doivent se réunir le 2 germinal. Il les adjure d'écarter « les noms des royalistes qui ne rêvent que le retour de l'ancien régime : ceux des malheureux fanatiques que la crédulité aveugle, et qui voudraient encore s'agenouiller devant des prêtres ». Les ro3'alistes déguisés voudraient-ils essayer de faire nommer les leurs? on recommencerait bien vite contre eux le 18 fructidor;
(I) « Tous ces complots unis, disait Saint-.Iiist, sont des vagues (|ul senil)lent se fuir et qui se mêlent cependant... Toutes ces factions se retrouvent la nuit pour concerter leurs attentats le jour ». Les républicains avaient tellement l'iiahitude de répéter ces impostures, (|ue, le 'Id messidor an V, Carnot. président du Directoire, qui voulait l(!s flatter, bien qu'il eût lu sottise de croire ([u'on n'oserait pas le proscrire, disait dans un discoursdestiné à célébrer la fétc du lljuillel : « Kri vain l'alliance est faite entre l'anarchie et le despotisme, entre la fureur et l'liy|)ocrisie, entre Louis XVIII et Vomlirc de Marat, pour anéantir le iiacte social de itj »... {Déhals et Décrets, messidor, V, p. .'i82.) Il s'abaissa inutilement, et ses colléffues ne l'en déclarèrent pas nniiiis l'allie tic Louis Wlll contre la constitution.
440 LE DIRECTOIUK.
donneront-ils leurs votes aux anarchistes? alors ils s'exposeront inutilement aux plus grands dangers (1). Que les patriotes de bonne foi, mais intolérants, exclusifs, prennent aussi bien garde à leurs choix!
Dans ces proclamations, le Directoire ne paraît guère adresser de menaces qu'aux royalistes, seulement il a pour système d'insinuer que les révolutionnaires dissidents sont des royalistes déguisés, ou des gens qui, par bêtise, font les affaires des royalistes (2). Mais, par ses actes, il combat rigoureusement ces révolutionnaires indépendants qu'il appelle anarchistes. Ces opposants, sur qui le Directoire s'appuyait quelques mois auparavant, avaient organisé sous le nom de Cercles constitua iîonnelsdes clubs véritables, avec son approbation. Mais maintenant que les révolutionnaires veulent arriver au pouvoir, le Directoire craint avec raison que leurs associations ne deviennent maîtresses des élections. Aussi le 15 ventôse (5 mars 1798), il ordonne, en vertu des articles lWt2 de la Constitution et 37 de la loi du d9 fructidor, la fermeture du fameux club appelé Cercle constitutionnel qui se tient rue du Bac à Paris, parce fju'on y professe des principes contraires à la Constitution. Il ordonnera ensuite la fermeture de nombreux cercles de province, jusqu'aux élections (3).
(1) « Elle gouvernement ne sera i)as détruit, elles têtes de l'hydre d(^ l'anariliie seront promplenicnt abattues. »
(2) Le li) ventôse, le nouveau ministre de la police, Dondeau, adressa aux administrations centrales et municipales, au sujet des élections, une circulaire t|ui commençait i)ardes déclamations furieuses contre les modérés; mais à la lin il parlait de conserver, et invitait les fonctionnaires à agir auprès des électeurs pour leurfaire repoussercertains rei)ul)licains « por|)étucllementin(|uiels, turbulents. »
(3) Ainsi de ceux de niois. de Vendôme et du Mans, parce qu'on y viole la Constitution, qu'on y porte les esprits à une exagération funeste, et qu'on remplit les Mcuxde l'Angleterre, « en faisant redouter aux citoyens jiaisiblcsdes choix alarmants pour le maintien de la Constitulion et de la tranquillité publi(|ue, de manière à empêcher dans tous les cas les ré[)ublicains énergiques et purs de parvenir aux fonctions publiques ». [Drhals cl. Drcreta, ventôse an VI, p. •21!).)
Le 10, on ferme encorde cercle de Strasbourg. l.e:2!2, ceuxdeClermonl-Keriand, r.iom, Issoire, l'érigucux, ce dernier parce qu'il annonce l'intention de douner pour le '20 germinal (jour des élections) un grand banquet civique, il destitue aussi des fonctionnaires de cette ville. J.e 2i, un arrétir directorial frapi)e les adresses ou pétitions intitulées : « Les citoyens de réunis en cercle constitutionnel. » Il déclare que ces pétitions lévélent des sociétés abusives pr()scrites par la Constitution et que toute société de ce nom qui fera collectivement un
LE COUP d'État du 22 floréal. 441
Le Rédacteur, journal offîcieux du Directoire, annonce, vers la même époque, qu'on a fermé à Bruxelles une réunion de plus de 200 membres, ayant pour but de royaliser les élections de l'an VI comme celles de l'an V. Vingt membres seulement ont été arrêtés : il accuse naturellement cette réunion d'agir sous l'inspiration de l'Autriche.
Le Directoire avait mis en état de siège la ville de Lyon et ses faubourgs le \ï pluviôse. Le 26 ventôse (16 mars), il mettait aussi en état de siège la commune de Bergerac,' comme le centre de la réunion des réacteurs du département et des agents de Louis XVIII, qui voulaient, disait-il, y susciter des troubles au moment des élections. Il y envoya immédiatement un bataillon de troupes de ligne qui devait arriver juste pour la réunion des électeurs primaires. Le Directoire devait annuler en floréal les élections de ce département comme entachées de terrorisme; on voit qu'il se préparait soigneusement un autre motif d'annulation pour le cas où des indépendants suspects de royalisme auraient été élus.
En même temps, pour bien entasser dans la tête des électeurs crédules, toutes les sottises qu'on leur débitait depuis longtemps, et pour mieux intimider les peureux, le 26 ventôse, quelques jours avant les premières élections, Bailleul présentait le fameux rapport sur le coup d'Etat de fructidor, qu'on attendait depuis si longtemps.
Le résultat des élections de l'an VI était problématique (Ij.
acte quelconque ou (lonl les adliércnts en faisant leur pétition intiivicluelle, relateront seulement leur (|ualité de membres, sera fermée. (/6k/., [). iO'i.)
(i) Ça et là quelques amis du Directoire lui donnaient d'excellents conseils qu'il n'avait garde de suivre. Ainsi, le l'J germinal (8 avril), un ami de Rewbell lui écrivait de Kabastens (Tarn), pour lui prédire le triomphe des violents. Il lui déclarait que le commissaire central de son département était un énerguméne jacobin, et qu'il avait les plus grandes cliances d'être élu; c'était un féroce Iraqueur de prêtres. « ... .l'ai été témoin en vendémiaire de ses cruautés à leur égard, et quoi(|ue bon républicain, je ne puis vous en faire le détail: c'est tout ce qu'on peut imaginer de plus atroce et de plus barbare! Qui eût jamais cru, avant l'époque où nous sommes, que l'hounnc était capable d'aflliger ainsi son semblable. Mais si d'un cùté la barbarie a eti- portée à un excès aussi éi)ouvantable, je ne puis (|u'adinirerde l'autre le courage des victimes. Oui, il faut que ces prêtres mallieureux soient bien persuadés de la bonté de leur cause, puisqu'ils trouvent des délices dans des peines aussi aigui-s. Et au bout du • ompte tiu'on les laisse tran<iuilles! Les terroristes qui les jjoursuivcnl nont-il^
A'r2 LE DIRECTOIRE.
El les folliculaires du Directoire, tout en célébrant la gloire des auteurs de fructidor, insinuaient déjà qu'il serait facile de recommencer cet admirable coup d'Etat, et certains révolutionaires qui l'avaient fort applaudi, mais qui depuis s'étaient séparés du Directoire, commençaient à s'inquiéter et à trouver qu'on en parlai! trop.
Non content de fermer les cercles, le Directoire supprima beaucouj) de journaux et destitua de nombreux fonctionnaires.
Des agents électoraux furent envoyés dans les départements. Ils devaient réchauffer le zèle des commissaires du Directoire et leur porter des subsides. Pour masquer leur mission le Directoire les traitait ostensiblement comme des inspecteurs des barrières placées sur les roules pour percevoir le droit de passe (1). La France fut divisée en neuf régions qui devaient être parcourues chacune paj^ un inspecteur.
Avant la réunion des Assemblées primaires, le Directoire fit une solennelle adjuration aux électeurs de nommer des républicains déterminés, sages, c'est-à-dire directoriaux, a s'il ri est point de républicainsme sans vertu, il n est point de véritable vertu sans républicanisme. » Il déblatère contre les royalistes, mais s'en prend encore plus aux hommes de 93. Que les électeurs n'introduisent dans les Conseils, ni anarchistes, ni royalistes
uieilleum pour nous? Ali non, sansdouîc; eux seuls aussi, eux seuls sont le poison (le la France et ils méritent une^'uerre à mort. Toutefois au !''■' prairial ils seront maîtres, et notre rude commissaire jouera parmi eux un grand rôle. Sage Directoire, sauve-nous, loi seul peux le faire efficacement, sois doux, sois surtout tolérant. Les prêtres non éniigrés ne sont i)as les ennemis.
« Pardon, mon cher Ilev.bell si je vous tiens autant de temps. Uap[)elez celui avec qui vous étiez il y a trois mois aujourd'hui 1!» germinal : c'est voire ami sincère; il vous prévient que les futurs représentants seront opposés comme ceux de l'an passé, mais par des vues différentes et bien jjjus funestes, à la république »... (.\rcli. KIc, 7). Mais à cause de leur aclivilé comme traqueurs de prêtres, certains jacobins se iiiaintenaieni dans la laveur du Directoire, même lorsqu'il avait les meilleures raisons de se mélier d'eux.
(I) M. do Lanzac de Laborie a dévoilé cette singulière manœuvre dans son im|)ortant ouvrage, la Domination française en Belgique (170';-1814), 2 vol., l'Ion et Nourrit, 1895. Les termes de leurs rapports confidentiels, dit-il (t.I, p. v:>\i et suiv.) durent être appropriés à ce déguisement... Quand, par exemple, Vinsjicctcur écrit, • l'ingénieur refuse de se laisser porter aux fonctions (Vinf/énirur en chef o, cela veut dire que le commissaire central décline la candidature aux élections législatives. «Il compte se servir du paragraplie -îii de vos instructions » cela équivaut à demander COO francs, et ainsi de suite. .
LE coui' d'État du 22 flokkal. 4i3
« tous au rente également vendus, à l'Angleterre, et corromims par son or, pour conduire la France à sa ruine ». Toujours Saint- Just! C'est du reste le langage à la mode! les ciiaufTeurs sont payés parPitt! ceux qui chôment le dimanche, et non le décadi, sont aussi des agents de l'Angleterre!
Malgré toutes ces proclamations, les assemblées primaires tirent des choix très accentués, et qui présageaient au Directoire une défaite éclatante. A Paris et dans un grand nombre de départements, l'échec des fructidoriens était certain ; dans beaucoup d'autres où ils s'étaient mieux défendus, leur succès aux élections définitives était douteux.
Le Directoire avait donc éprouvé déjà une défaite. Il l'avoua à peu près dans sa fameuse proclamation du 9 germinal. Elle est bien moins longue que les autres, mais très significative. Les insinuations, les menaces voilées n'ont produit aucun effet; maintenant, le Directoire menace très carrément les électeurs d'un fructidor nouveau s'ils ne nomment pas ses candidats. D'abord il rappelle le succès en l'an V « des royalistes déhontés », et leur expulsion en fructidor. Cette année, l'étranger a poursuivi une conspiration d'un autre genre, ayant pour but de porter au pouvoir <<■ des hommes universellement exécrés ».
« Déjà, sur des listes d'électeurs, figurent des personnages honteusement fameux dans les annales révolutionnaires, qui, par leurs menaces et leurs projets, qu'ils ne dissimulent même pas, cherchent à frapper les citoyens d'une terreur telle qu'elle leur fasse naître l'idée de réaliser leur fortune pour l'emporter au dehors... (I) »
« Si le Corps législatif a su , le 1 8 fructidor, chasser de son sein des traîtres qui y siégeaient depuis quatre mois, il saura bien en écarter ceux qu'on voudrait y faire entrer; c'est dans ses mains qu'est déposé le pouvoir de juger les opérati(Mis dos assemblées électorales : ce pouvoir il doit l'exercer en floréal prochain, et croyez que sa justice, son attachement à la constitution, son dévouement à la llépuhlique, sauront marquer du sceau de la réprobation les choix que la
(1) Les révolutionnaires dissidents avaient menace certains s|iéeiilatenrs et lournisseurs protégés par le Directoire d'examiner de |)rcs leurs trafics, et de leur faire rendre gorge, et la coterie directoriale voulait effrayer les honnêtes gens, en leur faisant croire ((ue ces menaces s'adressaient à tous ceux qui avaient quelque fortune.
44 i LE DIRECTOIIŒ.
\ioleiice, lintrigue, la cabale, et l'influence des conspirateurs auraient dictés.... »
«.... Fort de la volonté'' du peuple qui lui a confié le dépôt de sa ounslitulion, il (le gouvernement) prend û la face du ciel, envers la nationenticre, l'engagementde purger le sol delà République de tous les brigands, de quelque masque qu'ils soient couverts, et quelque part qu'ils se trouvent. »
Celte proclamation devait être afïichée dans toutes les communes, et principalement à la porte des édifices destinés pour la tenue des assemblées primaires et électorales de Van VI. Il ne s'agit plus de tromperie corps électoral par des bourdes grossières : il faut absolument le terroriser dans les départements (lù la lutte est encore possible. Quant à ceux qui repousseront carrément les candidats ofTiciels, on annulera leurs élections: la loi du 12 pluviôse n'a-t-elle pas été votée dans cette prévision 1
Le Directoire prépare aussi les moyens de grossir frauduleusement le nombre de ses partisans. En Tan V, les révolutionnaires avaient fait plusieurs scissions. Après fructidor, le Directoire avait renforcé ses adhérents, en excluantles élus des assemblées électorales du Lot et des Deux-Nèthes, et mettant à leur place les élus de leurs scissions. Les fructidoriens résolurent cette fois de retourner ce procédé contre les révolutionnaires indépendants. Leur calcul était bien simple.
Qu'on suppose un département ayant quatre cents électeurs dont deux centcinquantc hostiles aux candidats du Directoire : si les quatre cents électeurs votent ensemble régulièrement, aucun candidat du Directoire ne passera. Mais si, tout à coup, les cent cinquante partisans du Directoire se déclarent opprimés, font scission et procèdent aux élections de leur côté, la situation est toute différente, et le succès assuré aux candidats du Directoire, grâce à la loi du 12 pluviôse, car c'est l'Assemblée mutilée en fructidor, qui jugera entre les deux collèges électoraux. Klle se prononcera pour la scission provoquée par les agents du Directoire qui aura élu ses coreligionnaires poliliques, et probablement sauvé du naufrage des députés fructidoriens, repoussés par la véritable assemblée électorale; et ces mêmes députés, grâce à la loi du 12 pluviôse, siègent encore
LE COUP l/ÉTAT DU ^2 FLORÉAL. 445
pour prononcer sur la validité des élections de leurs adversaires! Avec des scissions bien faites dans une dizaine de départements seulement, on pouvait déplacer la majorité! Les agents du Directoire travaillaient donc à préparer des scissions dans un certain nombre de collèges électoraux en assurant aux électeurs que les choix faits par les scissions directoriales seraient seuls validés. Ils déclaraient aussi très haut, que tous les élus suspects de royalisme ou d'anarchisme seraient exclus.
Un pamphlet intitulé : Avis aux vrais républicains , fut répandu dans tous les départements; il annonçait par avance le coup d'État électoral et promettait aux partisans du Directoire, qui feraient une scission, si petite qu'elle fût par le nombre, la validation exclusive de leurs choix. Ce pamphlet fut réimprimé spécialement par les autorités dans certaines localités, et partout on le regarda comme une invitation formelle du Directoire à faire scission, Au moment de la vérification des pouvoirs, les électeurs scissionnairess'en prévalurent hautement, et sommèrent le gouvernement (qui ne demandait pas mieux) de tenir ses engagements.
Bien des pamphlets furent mis en circulation par le Directoire à cette époque; les uns étaient dirigés contre la royauté, et Louis XVIII y était représenté comme le roi des terroristes! On lançait aussi contre lui des calomnies absurdes, inouïes, dont nous parlerons à l'occasion d'un discours de Creuzé-Latouche qui les avait reproduites à la tribune. Cependant, comme on sait que les modérés ne se présenteront pas, on déblatère surtout contre les révolutionnaires indépendants, et pour les rendre odieux aux naïfs, on ne les accuse pas seulement de terrorisme, mais de royalisme! On a peur que ces naïfs ne votent pour des indépendants, sur leur grande réputation de républicanisme, et on leur corne obstinément aux oreilles que le royalisme vaincu prend celte année le bonnet rouge, et trompe ainsi le peuple!
Le coup d'Ktat de fructidor avait donné au jacobinisme des forces nouvelles, et les gens qui s'étaient résignés à subir la dictature du Directoire s'effrayaient et se montraient assez disposés à s'en prendre avec raison aux fruclidoriens et à leur
i4G LE DIRKCTOIllE.
politique désorganisalrice. Devant ce double danger, ces mêmes hommes qui accusaient sans cesse le royalisme de prendre un masque jacobin, prirent effrontément un masque conservateur, se mirent à exagérer le danger jacobin, et à déclamer contre ces buveurs de sang, dont beaucoup d'entre eux avaient été les complices. Barras (Jui avait commis tant d'atrocités dans le Midi, était à la tète de ces nouveaux puritains qui jetaient ranathémesurlesproscripteurs.Ils furent suivis par une troupe servile defaux modérés, vrais crapauds du marais. Le Directoire s'appuyait sur une foule nombreuse d'agioteurs, de pécheurs en eau trouble, qui avaient leurs arrangements avec lui; le succès des dissidents aurait singulièrement compromis leurs intérêts, aussi tous ces gens-là voulaient, pour l'éviter, soutenir le Directoire à n'importe quel prix, alin de continuer leurs tripotages. Comme leurs adversaires s'appuyaient surtout sur le vieux fonds révolutionnaire des villes, ils jugèrent habile d'effrayer cette classe si nombreuse de révolutionnaires sans principes, prompts aux accommodements, indifférents à la persécution religieuse dont ils ne souffraient pas, et qui appréhendaient avant tout de retomber sous la tyrannie directe des clubs et des comités révolutionnaires; c'est avec des électeurs de cette catégorie, terrorisés par des meneurs habiles, que le Directoire a organisé des scissions, et cette troupe crédule, peu scrupuleuse, ahurie par tant d'événements divers, accepta ce nouveau coupd'État, comme une mesure nécessaire contre le retourdela Terreur, et fournit ainsi au Directoire les moyens de conserver encore le pouvoir pendant treize mois seulement. Les menaces du Directoire empêchèrent quelques candidatures très accentuées de se produire, et entraînèrent des indécis à voter pour un certain nombre de ses amis. Néanmoins, malgré toutes ses manœuvres, malgré une pression électorale très forte, les élections lui furent tout à fait défavorables. Mais ses partisans avaient suivi ses recommandations, et fait des scissions dans vingt-six départements : les collèges électoraux des Landes et du Rhône avaient même eu deux scissions, et présentaient ainsi trois listes de députés ! !
A peine le résultat des élections fut-il connu que les fructidoriens poussèrent des cris de rage, et déclarèrent partout que
LE coui' d'État m: 22 floréal. 447
le Corps législatif était tenu de reviser les choix des électeurs. S'il laissait entrer les anarchistes dans les Conseils, la France allait certainement retomber sous le régime de la Terreur et voir relever les échafauds. Il fallait absolument sauver la patrie, et le droit du Corps législatif à faire cette épuration était certain I Dans un placard intitulé Principes, cette épuration est déclarée son premier devoir. Le 18 fructidor a rendu indispensable un nouveau coup d'État contre les anarchistes. L'universalité des citoyens étant le souv&rain, chaque assemblée primaire ou électorale est un mandataire du peuple, et ce mandataire viole son vœu s'il nomme un anti-républicain, ou présumé tel, contre la volonté présumée du peuple, car celuici ne peut lui avoir donné que le mandat d'élire des républicains. C'est le Corps législatif qui est chargé d'interpréter la volonté du souverain, et de punir l'infidélité de son mandataire, en cassant son choix (1). Cette argumentation impudente va obtenir le plus grand succès auprès des Conseils , et déterminer l'invalidation de nombreux républicains, qui, pour les besoins de la cause, seront proclamés des royalistes masqués.
Dans un autre placard adressé aux membres des Conseils, on prouve catégoriquement aux députés que s'ils ne font un second coup d'Etat, ils avouent que celui de fructidor a été criminel.
« N'avez-vous pas promis de la manière la plus énergique qu'une scission quelque peu nombreuse qu'elle lut, qui vous donnerait de bons choix, serait pour vous l'Assemblée légitime. »
«.... Si vous reconnaissez que vous n'avez pas le droit de rejeter au-
(I) C'est un dialogue entre deux (lépii'tis A. et E. — E. — « Le peuple a d'abord voulu qu'il y eiit des élections, ensuite il a voulu qu'elles fussent bonnes et selon son vœu.— Et pour qu'il y eût de bonnes élccUons, il fallait néeessairemcnl investir une autorité du pouvoir de les examiner, et de vérilier si une fraction a rempli ou non son mandat, selon le vœu présumé du peuple». A.— Quelle affreuse doctrine! » E. — Dis-moi donc par qurllc doctrine lu as expulse les roijalistes à cocardes blanches du sein du Corps législatif le 18 fructidor. » A. — Mais tu as dit le mot, c'étaient des royalistes! E. » — Mais les royalistes avaient pour eux ton princip(! numérique et ton principe arilliméliquc : ils siégeaient même depuis plusieurs mois dans le Corps législatif » ; et il reprend son système d'épuration qui doitotre ai)pli(pié à tous. A. — « Ceci mérite examen » E. — Si ceci mérite examen, toi et tous ceuxfjui onlcoojiérè au 18 fructidor ont mérité la mort, car ils ont rejeté ton principe numérique el ayi d'ai)res les principes constitutionnels . ArcliivesNat. AF3-100.
448 LE DIIŒCTOIRE.
jourd'hui les choix dictés par !a faction, vous vous avouez coupables d'un crime capital, pour avoir chassé, le 19 fruciido , des hommes dont vous aviez reconnu la légitimité des pouvoirs, et qui depuis quatre mois siégeaient parmi vous... >
« Enfin répondez catégoriquement : Lorsque vous avez conçu le dessein, après le 18 fructidor, de vous attribuer la vcrilication des pouvoirs, n'était-ce pas dans la crainte que le royalisme ne s'emparât des élections? Votre intention n' était -elle -pas ^ dès lors, défavoriser les scissions auxquelles l'audace elles menées d'une faction, telle qu'elle soit, l'orcerait les vrais républicains d'adopter tons les bons choix, quelque petites que fussent les minorités qui les auraient donnés, et d'annuler tousles mauvais,lors même qu'il n'y aurait pas descission, pour peu qu'il se présentât quelque irrégularité? Et parce que ce n'est pas la faction « royaliste » maisla faction (anarchiste) qui a triomphé, vous changeriez de règle et de marche! .. »
<>... Si l'on vous souffle adroitement qu'il faut respecter le choix du peuple, et craindre une réaction, reconnaissez toute la perfidie ou Ici sottise d'un pareil discours. Les Assemblées électoi'ales sont-elles le peuple? et le vœu du peuple n'est- il pas réellement remplipar ceux des électeurs qui choisissent le mieux? Mais en fructidor, c'était donc aussi le choix du peuple? Non sans doute! vous en convenez. Et pourquoi, ce qui était vrai alors, ne l'esl-il plus aujourd'hui? »
Les conseils ne demandaient pas mieux que de faire ce second fructidor. Mais il fallait laisser arriver les dénonciations des agents et des alïidés du Directoire. En attendant, les Cinq- Cents examinaient les élections qui ne présentaient point de diiïicultés. Le 8 floréal seulement on joua, aux Anciens, une scène arrangée à l'avance, et qu'on peut appeler le prologue du coup d'Etat électoral. Régnier vint réclamer ce coup d'Etat dont on parlait tant depuis un mois : ce député avait vu avec regret l'attentat du 18 fructidor; tout en feignant de croire à la grande conspiration, il avait même essayé, aux Anciens, de faire atténuer les mesures de proscription présentées alors par les vainqueurs; mais il s'était ensuite très facilement résigné à subir la dictature des fructidorien^ et toutes ses conséquences. Le récent succès des révolutionnaires violentsl'avait consterné, ainsi que bien d'autre? prétendus modérés qui, en fruc-
LE COUP d'État du 22 floréal.
lidor, s'étaient empre-^sés de se inellre du côté du manche. Les gens de cette catégorie n'avaient pas pour les Directeurs un zèle bien ardent', mais ils appréhendaient vivement l'arrivée des anarchistes qui bientôt, disaient-ils, ramèneraient la Terreur, et pour l'empêcher ils étaient prêts à faire tous les coups d'État que les Directeurs leur demanderaient; d'autant mieux qu'ils avaient presque tous des motifs personnels de désirer la continuation de leur règne. Devant un péril aussi grand, il ne fallait pas, suivant eux, s'inquiéter de la légalité. Par un accommodement de conscience assez fréquent chez les révolutionnaires modérés, certains d'entre eux qui se reprochaient en secret d'avoir été complices du coup d'Etat de fructidor ou tout au moins de l'avoir accepté trop facilement, croyaient compenser l'iniquité qu'ils avaient laissé commettre contre les conservateurs, en concourant cette fois à une iniquité un peu moins grave, mais dont les révolutionnaires avancés seraient victimes.
Le coup d'Etat de fructidor avait eu pour conséquence naturelle d'exalter les passions révolutionnaires : les élections de l'an VI venaient de le démontrer au pays! Les fructidoriens prirent alors pour système de s'ériger en modérés, en défenseurs de la France contre les terroristes dont le succès était leur œuvre. Il fallait avant tout persuadera la masse honnête et craintive qu'il ne s'agissait pas d'une simple compétition entre deux factions , mais que le retour du régime de Robespierre était imminent, et qu'une revision des élections de l'an VI par le Corps législatif pouvait seule en préserver le pays.
Régnier était bien l'homme quil fallait pour plaider cette thèse : du reste, si les appréhensions du futur dignitaire et duc de l'Empiré ont pu être parfois exagérées à dessein, il paraît avoir eu une peur véritable de la domination des révolutionnaires antidirectoriaux. Il flétrit avec beaucoup d'énergie le gouvernement révolutionnaire : malheureusement, depuis fructidor, ainsi que tous les modérés lionteux ralliés au coup d'F]tat, il s'est mis dans une véritable impasse; pour détourner des dangers révolutionnaires , il propose des actes ultra-révolutionnaires, qui bientôt doivent en nécessiter d'autres encore, et conduire forcément le pays à une dictature.
/loO LE DIRECTOIHE.
Il commence par déclarer que les choix faits par les électeurs sont bons en majorité. (Cependant on a vu triompher dans plusieurs départements la coalition de deux factions opposées en apparence, « mais qui au fond n'en forment qu'une, puisque le même or et les mêmes meneurs les font mouvoir ». On aurait grand tort de dire, ce n'est qu'une minorité! N'est-ce pas une minorité qui a dominé d'abord puis opprimé la Convention! Le gouvernement est très alarmé. Bien loin de déclarer, « qu'il n'y a aucun péril àadmettre à la représentation nationale des hommes remplis d'audace, et dévorés de la triple soif de l'or, du pouvoir, de la vengeance, des Iiommes dont les noms trop fameux pointent partout l'épouvante » , il adjure les conseils de les repousser; qu'ils prononcent, et ne soutirent pas « que l'auguste sanctuaire, où siège la représentationdu premier peui)Ie de la terre, soit souillé par la présence impure d'impies profanateurs ».
On voit combien ce débat sera passionné, quels efforts on fait pour effrayer l'opinion! Régnier prétend que les scissions ont été faites par des républicains énergiquesdévouésàlaConstitution, qui ont voulu déjouer ainsi les plans formés par la coalition des deux extrêmes. « Voulez -vous les exposer aux couteaux de la vengeance? » Prononcez bien vite sur les scissions. Vous le devez à ces scissionnaires, qui se sont dévoués ou qui du moins ont cru se dévouer pour la patrie; vous le devez à la nation entière. D'ailleurs, quand vous avez porté la loi du 12 pluviôse dernier, n'avez-vous pas eu pour objet surtout de vous réserverlejugementdes élections contestées, telles que le sont toutes les élections doubles? Et ne vous êtes-vous pas proposé singulièrement d'épurer vous-mêmes ces élections, « si, comme il n'y avait que trop lieu de le craindre, le royalisme venait à s'y glisser, soit qu'il fut en coearde blanche et à découvert , soit quHl affectât les formes et les grimaces de la hideuse démagogie? »
(^est absolument le système des placards! Il propose donc au Conseil d'arrêter que, toutes affaires cessantes^ il s'occupera des résolutions relatives aux doubles élections et qu'il ne statuera sur les autres qu'après avoir entièrement prononcé sur les premières.
LE COUP d'État du 22 floréal. 451
Un autre modéré de la même espèce, Baudin des Ardennes, prend la parole après lui. L'esprit de faction, dit-il, s'obstine à nier qu'il existe des conspirateurs. Un jury a déclaré qu'il n'y a pas eu de conspiration en vendémiaire an IV : la haute cour dansTaffaire de Babœuf, la commission militaire dans celle des agents royalistes, nont pu se résoudre à proclamer qu'il y avait eu conspiration; le Directoire, par sa proclamation du 9 germinal, vient de dénoncer à la France une vaste conspiration; cela suffit pour que Baudin déclare constant, le fait de la conspiration attesté par les Directeurs qui, pour lui, sont des jurés d'autant plus croyables qu'ils sont responsables de leur déclaration! (Devant qui? ce n'est pas évidemment devant le corps électoral)! Il invite vivement les conseils à se servir de la loi du 12 pluviôse pour expulser les anarchistes, sans plus de scrupules que s'il s'agissait de royalistes.
Greuzé-Latouche, un des proscripteurs les plus acharnés de fructidor, soutint la même thèse, et excita les conseils à traiter les anarchistes comme ils auraient traité les agents de Précy et de Condé, s'ils avaient été nommés. Qu'on ne dise pas que les élus de cette année sont des républicains? Peut- on qualifier ainsi des plats valets de Robespierre, des gens qui « ne savaient que piller pour eux-mêmes, et offrir pour tout bien au peuple des échafauds et des ruisseaux de sang ».
Ceci est vrai pour quelques-uns des élus, mais ensuite Greuzé- Latouche débite pour les imbéciles , une calomnie à la fois idiote et infâme. « Ne sait-on pas aujourd'hui, que toutes les victimes immolées par Fouquier-Tinville, le Comité de Salut public et leurs Jacobins, n'étaient que des sacrifices faits aux vengeances et aux intérêts du prétendant? »
Fouquier-Tinvilleet le tribunal révolutionnaire ont guillotiné les gens qui leur étaient désignés par Louis XVIII. Telle était la bourde révolutionnaire à la mode en floréal an VL Pour la mettreen circulation, on publia une lettre qu'on disait adressée àDurand-Maillane (1) et trouvée dans ses papiers ;le fabricateur de cette lettre y avait entassé les calomnies les plus infâmes et
(I) Le lecteur a vu qu'il avait oto tr;Hiuit eu juiçonient connue prévenu d'avoir favorisé la rentrée (réiuigrés, mais ac(|uilto.
452 LE DIHFXTOIRK.
les plus folles contre le comte de l'rovence. Il aurait fait faire au parlement de Paris, par le duc de Fitz-James, au moment de l'assemblée des notables, un dépôt de pièces mensongères forgées dans un conciliabule, pour priver les enfants du roi de l'héritage de leur père. Favras a été immolé à l'ambition de Monsieur, « qui s'étaitliéd'intérét avec Lafayettepour conduire le roi à Péronne, et se faire proclamer régent du royaume. Si ce projet eût réussi, il aurait fait usage des pièces déposées au Parlement pour « prouver que les enfants de son frère n'étaient pas de lui ». Puis mille autres infan\ies : l'auteur de la lettre insinue que Monsieur était décidé à sacrifier Louis XVI ; qu'il a gagné d'un coup, par Lepellelier, deux cents voix à la Convention pour le faire mourir. Robespierre était entouré d'agents de Monsieur « qui lui désignèrent successivement les personnes dont on craignait les remords, celles qui avaient pénétré les projets du prince , celles qu'on savait ne pas lui être favorables ». Ainsi tous les membres du Parlement qui avaient connaissance du dépôt fait par Fitz-James ont été guillotinés. Malesherbes l'a été parce qu'il était dépositaire du codicille secret du roi, et Madame Elisabeth est montée sur l'échafaud parce qu'elle avait promis à Louis XVI de révéler plus tard ce secret à son fils (1)! etc., etc. Ces infamies et ces sottises ne furent pas seulement reproduites par les journaux officieux; on eut soin de les étaler dans un placard destiné à prouver aux électeurs crédules, que les républicains opposés au Directoire étaient des agents de Louis XVIII. Et Creuzé-Lalouche, qui répétait à la tribune ces ignobles inepties, n'était nullement un de ces exaltés qui sont toujours prêts à gober les plus grossières mystifications ! C'était, au contraire, un homme froid, artificieux, sachant très bien ce qu'il disait.
{l}Voir le JoiDiinl des Débals cl Dccrets, gcriuiiial an VI, j). 23G, et aussi le Moniteur. On tenait alors beaucoup à répandre ces sottises, car le iiièinc journal, n" 412, publie, ainsi (jue le Moniteur, uncloiij^ue lettre de Rousseau, membre des Aneiens, surle même sujet. Il y est dit (|ueles révolutionnaires de tonlc nuance, Bailly, les vinH;t-deux, Camille Dcîsmoulins, ont été victimes des princes. « Que c'était à Coblcnlz qu'avaient ét(^ prononce la plupart des arrêts qu'une Icrocilé rapide et aveugle oxi'cutait. dans toute la France, contre une foule d(^ républicains, et que les anarchistes de l'an II en se couvrant du manteau du républicanisme n'avaient été que les instrumeiUs des vengeances et de l'ambition des deux frères du dernier roi. »
LE COUP d'État du :22 floréal. 453
Après avoir démontré ainsi l'alliance intime des royalistes et des anarchistes, il adjura les conseils de ne pas laisser la France encore une fois « la proie des bêtes féroces et des brigands )). L'arrêté proposé par Régnier fut adopté à l'unanimité. Le Conseil des Anciens avait donc déclaré qu'il s'occuperait avant tout des scissions, et l'on pouvait aisément prévoir pour (juelles scissions il allait se prononcer. C'était aussiun moyen de contraindre les Cinq-Cents à s'occuper de ces dernières, car ce conseil avait jusqu'alors suivi une marche toute opposée, en ne s'occupantque des élections non scissionnées'. Mais tout le monde s'attendait à voir la majorité des Cinq-Cents suivre l'impulsion donnée par les Anciens. A la séance du 11 floréal, un député des Cinq-Cents, réélu mais menacé d'épuration, Lamarque, crut prudent de prendre les devants, et prit prétexte d'un pamphlet dirigé contre les élections de la Dordogne, son département, pour attaquer les doctrines sur la vérification des pouvoirs qui venaient de triompher aux Anciens. Il prétendit qu'on avait tort de soutenir qu'un nouveau fructidor était nécessaire contre les anarchistes, car les élections étaient bien meilleures qu'en l'an V. On reconnaît que la minorité seule est mauvaise; à quoi bon faire un coup d'Etat? Chaque année, sans doute, il y aura aussi queUjues mauvais choix, le Corps législatif s'érigera-t-il constamment en jury de jugement? Tout deviendra subordonné au parti dominant! Il a été l'un des agents les plus actifsdu coup d'Etat de fructidor, mais il proteste vivement contre lerenouvellement de ce coup d'État, par la raison bien simple qu'il court grand risque d'en être victime, les élections de son département étant très attaquées par la coterie directoriale. Il s'évertued'une manière comique à démontrer que le 18 fructidor n'est bon que pour une fois, « le vrai politique a reconnu que des actes comme ceux du 18 fructidor n'étaient ou ne pouvaient être des actes décadaires ou des actes annuels ». Maintenant qu'au nom de ce fructidor tant célébré par lui, il est ([uestion de le mettre à la porte des Conseils, son enthousiasme pour ce coup d'Etat baisse sensiblement. Il déclare même que ses partisans la plus zélés ont pleuré sur sa nécessité; et l'on devine aisément qu'il pleurerait encore plus sur un nouveau fructidor qui casserait son élection!
ioi LE DlIiECTitlUE.
Il proposa comme conclusion de s'occuper au plus vite des scissions , et d'en finir. Hardy lui répondit par un discours dans le sens de ceux de Régnier et de Baudin, mais beaucouj) plus violent dans la forme. Il déclara qu'on ne pouvait laisser entrer au Corps législatif des scélérats comme les disciples de Babœuf et de Robespierre « des hommes infâmes, odieux, exécrables, non seulement à la France, mais à l'humanité entière, parce qu'ils auront ménagé quelque apparence de régularité à leur élection ». Il rappela à ses auditeurs qu'il y avait, dans la Constitution américaine, un article permettant aux deux Chambres d'exclure les indignes, aux deux tiers des voix, et il répondit audacieusement aux interrupteurs, que cet article était contenu implicitement dans la Constitution française, car elle rappelle aux citoyens, dans son avant-dernier article, que le bonheur et la tranquillité de la République dépendent des choix des assemblées électorales. Le Corps législatif a le droit d'exclure un infâme, par conséquent un Babouviste. Quoi, je serai forcé de m'asseoir à côté d'un tigre altéré de carnage; je verrai rejaillir sur moi le sang dont il s'est enivré! » (i) C'est ainsi qu'on traitait les Jacobins qui, sur l'appel du Directoire, étaient venus, le 18 fructidor, se joindre aux soldats d'Augereau et avaient aidé ce voleur de nuit à exécuter son ignoble coup de main.
Les Cinq-Cents passèrent à l'ordre du jour, tant sur les propositions de Lamarque, que sur l'impression de son discours. Bailleul, qui désirait vivement un nouveau fructidor, déclara qu'on voyait les murs couverts d'alliches semblables à celles qui avaient amené la réaction en vendémiaire, et qu'il était nécessaire d'éclairer et de rassurer les esprits. Il faut donc adresser un message au Directoire pour l'inviter à rendre compte des circonstances qui ont accomi)agné les élections dans les différents départements, et notamment des entreprises des anarchistes. Cette proposition fut votée.
Il était entendu d'avance que le Directoire, sous prétexte d'exposer la situation, comme le message l'avait demandé,
(1) Il s'asseyait tous les jours à cote de gens de cette espèce, seulement ils Otiicutdc la coterie:
LE coui' d'État du 22 floréal. 455
lancerait un violent réquisitoire contre les manoiuvres électorales de ses adversaires et l'appuierait d'une multitude de récits effraj-ants , afin d'alarmer ainsi l'opinion publique , et de la disposer àaccepler son coup d'État commeune mesure de salut.
Le lendemain, on luts aux Cinq-Cents, deux messages du Directoire sur les élections. Le premier attaque vivement celles qui ont été faites à Paris dans l'église de l'Oratoire. Le second envoie des renseignements sur les élections de dix-neuf départements, quelques-unes des pièces transmises sont sans signature; elles émanent de fonctionnaires « et si le Directoire exécutif tait leurs noms, c'est qu'il est instruit qu'en les faisant connaître, ce serait désigner des victimes aux coups des assassins n.
Mais le lendemain 13, le Directoire envoie un long message qui est la réponse directe à celui que le Conseil lui a envoyé le li pour lui demander des renseignements sur l'ensemble des élections. Il expose de nouveau, avec beaucoup d'amplifications, la fameuse conspiration des deux extrêmes qu'il a déjà dénoncée dans sa proclamation du 9 germinal. Il fait un portrait des anarchistes très bien pris sur nature; on voit qu'il les connaît parfaitement et qu'il a beaucoup révolutionné avec eux (1)!
« Le royalisme s'était montré à découvert avant le 18 fructidor; terrassé dans cette journée, il a quitté sa livrée; le bonnet rouge a pris la place de la cocarde blanche et de l'uniforme des Chouans. » Sous cette nouvelle livrée, il cherche à reconquérir la France ; la marche des contre-révolutionnaires a toujours été la même « soit qu'ils soient dirigés par Dumas et Vaublanc, par Robespierre et Saint-Just. par Barbé-Marbois et Dumolard, par Pichegru et Willot ». Babuouf était l'agent de Louis XVIIll On l'afQrme formellement.
Les anarchistes ont eu recours à une fou le de manœuvres élec-
(1) " l'ar anarchistes, le birectoire executif entend ces lioniincs couverts de frimes, entacliés de sang, et engraissés de rapines, ennemis-ncs des lois (|u'ils n'ont pas faites, et de tout gouvernement où ils ne gouvernent i)as, prêchant la liberté, cl prati(|uant le desiiotisine ; parlant de fraternité en égorgeant leurs frères; et se targuant de desintéressement en partageant leurs dépouilles; tyrans, esclaves, adulateurs serriles du dominateur adroit tjui les subjur/ue: capables en un mot de tous les excès, de toutes les bassesses, et de tous les crimes '. {Débats et Décrets. Iloréal an VI, p. l.'iS. ) Le poitrait est sans doute très ressemblant, mais les Directeurs ont fait le leur en même temps!
456 LE DIRECïOIRK.
lorales, i\ des actes de violence même dont le Directoire fait la longue éniiinération.. 11 assure que leur plan était de renverser par des moyens violents, le Directoire et les Conseils, et de renvoyer les républicains les plus purs devant la Haute Cour. Dans ce but ils ont réussi à placer leurs créatures dans le haut juré, et certains tribunaux. « Déjà, n'en doutez pas, ils désignaient à leurs Dumas, à leurs Fouquier-Tinville les victimes qu'ils devaient frapper ».
Le Directoire termine son message, en déclarant qu'il faut traiter les anarchistes comme le 18 fructidor on a traité les royalistes. « Ni royalisme, ni anarchie! » c'est là sa devise. Le royalisme s'est aussi emparé de quelques élections, « mais là seulement où il a vu l'anarchie impuissante... de là même, il faut encore en induire une nouvelle preuve du point de contact qui existe entre ces deux extrêmes ».
Au début de la séance du 1 4, l'un des affidés du Directoire, Lemoine, demanda aux Cinq-Cents l'établissement, comme en fructidor, d'une commission spéciale de cinq membres, qui examinerait le message du Directoire sur les élections, et ferait incessamment un rapport sur les mesures qui paraîtraient applicables aux circonstances. Le Conseil s'empressa d'adopter cette proposition. Le lendemain, Hardy, Bailleul, Lemoine, Ghénier, Crassous, tous partisans zélés des coups d'État, furent élus membres de cette commission qui fut chargée de présenter son rapporta bref délai.
Le message contenait une dénonciation très grave, au point de vue révolutionnaire au sujet des élections de la Côte d'Or; elle fut trouvée fausse après une discussion sérieuse. On essaya d'arranger la chose en disant que le Directoire avait simplement dénoncé les manœuvres du Cercle constitutionnel de Dijon sans affirmer qu'elles eussent réussi. Beaucoup d'autres dénonciations étaient de la même valeur, aussi voulait-on ne pas les laisser discuter.
Ala séance du 17 floréal, le Conseil des Cinq-Cents affirma très nettement par son vote en faveur de la scission de Paris, sa ferme volonté de faire un coup d'État électoral.
Le 20 germinal an VI; les électeurs nommés par les cent di.K-sept assemblées primaires du département de la Seine se
LE COUP d'État du 22 floréal. 457
réunissaient dans l'église de l'Oratoire; ils étaient environ sept cents. Dès l'ouverture des opérations électorales, les deux partis luttèrent de pamphlets, de placards outrageants et les partisans du Directoire déclarèrent qu'il fallait faire scission (l).La correspondance du commissaire directorial Dupin prouve clairement que le gouvernement, sûr d'être battu à l'Oratoire, avait chargé ses agents d'organiser une scission (2). Les électeurs directoriaux prétendant qu'on avait abusé des cartes d'électeurs et mal vérifié les élections des assemblées primaires, se retirèrent à l'Institut, le i6 germinal. Le 27, l'acte de scission fut publié avec grand fracas; la nouvelle assemblée ne comptait encore que cinquante-neuf membres! Mais l'impulsion était donnée. Pourtant le scrutin le plus élevé de la scission ne dépasse point cent quatre-vingt-dix votants, tandis que celui de l'Assemblée-mère qui était restée à l'Oratoire, atteignit quatre cent cinquante-deux voix.
L'Assemblée-mère nomma aux Anciens pour trois ans : Biauzat; Monge, ex-ministre de la marine après le dix août- Gohier, futur Directeur; Leblanc, administrateur du département; puis, Roger Ducos, futur directeur; Sijas et Dupuch pour un an. Aux Cinq-Cents, pour trois ans : Gambacérès; Robert Lindet, ancien membre du Comité de Salut public, et Oudart : pour deux ans, Tissot, Gaslel, Berlier et Gromigeon; elle arriva au dernier délai légal, sans avoir pu terminer complètement même les élections législatives (3\
(1) Ainsi par exemple, Géiiissioux devait être nommé président ; on afficha un placard où l'on lisait: « La journée d'épuration sera beaucoup plus difficile, si pour fermer l'accès du Corps législatif aux Antonelle, aux Uaïsson, aux Baujac. aux Real, il {aiûuncsri.ssion de l' Assemblée. Génissieux no la croira pas nécessaire il ne la prononcera pas, et nous n'aurons plus pour sortir du babouvisme, r/uc le gy'andremède fruclidoricn Aontle gouvernement veut être saintement avare ». Arch. Nat., C.V.BS.
(■2) Il écrit d'abord le '20 : « La scission s'organise, mais avec lenteur -.Il annonce ensuite (ju'il lui a fait donner toutes les lournilures de bureau nécessaires et lui a composé un secrétariat : il n'y a eu d'abord (|ue douze ou quinze scissionnaires, mais le soir il yen avait soixante. Le:27 il écrit encore: < L'éclat, donné à !a scission, Vespécc de protection particHlicre que je parais lui donner, dùtelle m attirer le reproche de partialité, seront certainement très ulilesdans leur résultat. Cela décourage les autres, et il ne serait pas étonnant que par peur ils fassent des choix passables. • Arch. >'at. G. V. U'>.
(3) Le commissaire Dupin, dans sa coriespondance, prétend qu'au sciuliu resté incomplet, on voulait faire passer Prieur île la Marne.
io8 LE DIIIECTOIHE.
A rinslitui, le 28, Lenoir-Laroche, ancien minisire de la police, fut élu par 1.33 voix sur 147; le nombre des votants varia de \2~ à 190, chinVe qui ne fut atteint qu'une seule fois. Rousseau, député; Albert Rivaud député, Huguet, Arnould, Gorneau, furent élus aux Anciens. Aux Cinq-Cents, la scission nomma Guyot des Herbiers (1), chef de division au ministère de la justice; Berlier, le fameux médecin Cabanis; Portiez de l'Oise député; Marie-Joseph Chénier; le fin lettré Andrieux, alors juge de cassation, et prêlrophobe enragé; PoUart; le régicide Cliazal; Aubert, inspecteur des contributions. On nornma ensuite le haut juré et quatre administrateurs, mais on était arrivé au soir du 29 germinal, il fallut se dissoudre sans avoir nommé les magistrats. Cette assemblée, bien que peu nombreuse et trop disciplinée, n'avait pu arriver au bout de sa tâche.
Les deux partis n'étaient divisés par aucun principe. Si l'on s'injurie mutuellement, si l'on menace ses adversaires de proscription, c'est parce que l'Oratoire veut s'emparer du pouvoir et l'Institut le conserver à tout prix; il suffît d'étudier un peu leurs élus pour s'en convaincre.
Le régicide Berlier, prêtrophobe enragé, est élu par les deux assemblées. L'Oratoire nomme aussi trois autres régicides Cambacérès, Roger-Ducos et Robert Lindet. L'Institut en nomma encore trois, Portiez, Chénier, Ghazal; Berlier sera fonctionnaire de l'Empire, Roger-Ducos et Cambacérès de l'Oratoire en seront dignitaires. A l'Institut, Lenoir-Laroche sera comte, sénateur de l'Empire, pair de la Restauration. Chazal sera préfet. Aussitôt après le 18 brumaire, Cabanis sera placé au Sénat, Guyot des Herbiers au Corps législatif, Arnould au Tribunal.
Les éleclions donnèrent lieu à une longue discussion; le Directoire voulait faire reconnaître comme seuls valides les choix faits par sa scission de l'Institut. Le rapporteur Savary
(I) (Uiyot (les Herbiers l'ut un tics itriiicipaux orsanisalcurs ilc la scission; il Iiublia un i)amplilct très violent contiM! l'Oratoire : « Soldats de Codéon, disait-il aux scissionnaires, vous qui savez liunicr en [)asssnt l'eau du torrent du dan- Kor, réunissez-vous au nombre de trois cents et vous vaincrez (|uatre-vingt mille Philistins ». Il disait aussi que Vallroupemenl resté à l'Oratoire « était tombé dans la stupeur du crime réduit à l'impuissance ».
LE COUI' d"ÉTAT du 22 FLORÉAL. 459
avait invité les Cinq-Cents à annuler les deux élections; mais Guillcmardet et Izos invoquèrent cyniquement les principes sur les scissions déjà posés dans les placards, d'après lesquels rassemblée électorale n'est que le mandataire partiel du souverain et lorsque « le mandataire s'écarte de la volonté présumée du souverain, son opinion doit être rejetée ». Le Corps législatif représente la nation et (^ c'est à la réunion des représentants de la nation entière à prononcer sur ce sujet (1) », les élus de l'Institut furent seuls admis. II est bon de constater, pour bien fixer les diverses responsabilités devant l'histoire, que ce vote scandaleux sur les élections de Paris, qui entraînait un grand déplacement de voix, est une décision spéciale, prise en pleine connaissance de cause, et antérieure à l'épuration générale du 22 floréal.
Le 18, Bailleul, rapporteur naturellement désigné, dès qu'il s'agissait de commettre une grave violation du droit, vint au nom de la commission ressasser toutes les déclarations déjà faites par le Directoire et par ses compères sur la coalition des deux extrêmes et ses sinistres complots. Il invita les Conseils à annuler toutes les élections de députés, de hauts jurés, de magistrats, d'administrateurs, qui leur seraient désignées par le Directoire comme dangereuses. Pour mieux réaliser ce plan, la commission proposait de ne tenir aucun compte des nombreuses validations déjà prononcées par les Cinq-Cents, de revenir sur ces décisions, et de voter une résosolution sur toutes les élections de la France.
Pour se rendre compte de l'importance de cette proposition, il faut constater que déjà les Cinq-Cents avaient admis les élections de trente-cinq départements dont plusieurs scissionnés, et que la Commission les avait revisées, et proposait d'annuler plusieurs admissions en bloc, et d'invalider spécialement certains élus qui avaient été admis avec les autres.
Jourdan delà Haute-Yienne, révolutionnaire fougueux, proteste, demande qu'on attende un peu, et (pi'on ne fasse pas comme au 18 fructidor. Alors il voyait clairement une conspiration; en tloréal an YI, il n'en peut découvi-ir aucune!
(1) Drhfils et Dérrcis, llorcal ;ni VI. p. 2.Vi.
400 LK niRECTOIRE.
Un indépendant, Ronchon, fit un discours assez curieux : sans oser dire complètement sa pensée, il s'appliqua malicieusement à signaler les désastreuses conséquences du coup d'État de fructidor. Il proposa l'annulation de toutes les élections de l'an VI et l'établissement d'une commission qui trancherait constitutionnellement les graves difficultés au milieu desquelles on se débattait. Lamarque, directement atteint par le projet de la Commission, le combat vivement. Le bruit a couru qu'on ferait une exception en sa faveur, il proteste; on a, suivant lui, évidemment compris qu'il la repousserait. Le royalisme et l'intrigue ont dicté toutes ces dénonciations! Voilà des affidés du Directoire accusés à leur tour de royalisme!
L'évêque intrus et apostat Gay Vernon, exclu comme Làmarque, protesta également. Quirot du Doubs demanda qu'on attendît pour ne pas proscrire de fidèles amis du 18 fructidor. C'était par trop naïf! Tous ces gens là avaient fructidorisé ensemble, raison de plus pour se proscrire mutuellement au bout de quelques mois! Est-ce que les vainqueurs du 10 août, du 31 mai, ne s'étaient pas proscrits les uns les autres?
Jean Debry déclara que ce nouveau coup d'Etat était nécecsaire à la sûreté des fructidoriens, et adjura le Conseil de se servir de la loi du li2 pluviôse contre les Jacobins. « C'est votre bonne foi que j'interpelle; lorsqu'effraj-és de l'entrée subite dans le Corps législatif de il37 nouveaux membres, vous avez cherché les moyens d'obtenir des nominations républicaines et conservatrices, n'avez vous pas compté au nombre de ces moyens, la loi qui remet à vous de prononcer sur les élections? ... Ne vous êtes-vous pas promis de frapper avec cette arme le royalisme, s'il osait se présenter? Si, dans ce moment-ci, il avait réussi, si vous aviez à juger des nominations royales, et des scissions patriotes, est-il un seul de vous qui balançât? Ixs principes sont-ils changés (1)? Quel serait le principe d'une aussi étrange versatilité?»
Chénier déclara que les bons républicains étaient menacés del'échafaud par les anarchistes. Toujours les arguments de fructidor retournés contre les alliés des fructidoriens !
(1) Débals cl Décrets, lloical an VI, p. -Jsl.
LE COUP d'État du 22 floréal. 461
Un député inconnu, Carbelot, combattit courageusement le projet. Crassous, membre de la Commission, déclara qu'il fallait statuer en bloc sur les élections, parce qu'on n'aurait jamais le temps de les examiner en détail avant le l" prairial : alors les élus entreront au Corps législatif et il faudra lutter avec eux; le Directoire déclare qu'il faut en finir bien vite, car la chose publique ci»url le plus grand danger ne quid detrimenti respublica copiât .
Le lendemain 10, malgré de nouveaux efforts de. Lamarque et de Jourdan, le projet de la commission fut adopté. Dans leur zèle, beaucoup de députés décidés à voter tout ce que demandait la Commission, voulaient accepter son projet par un seul scrutin, pour n'avoir pas l'ennui de voter successivement 78 articles, et éviter des discussions orageuses et parfaitement superflues. Mais par respect humain, on vola successivement sur les départements. Quelques orateurs purent ainsi présenter des observations rejetées })ar avance.
Le 22 floréal, cette résolution est à l'ordre du jour des x\nciens. Jevardat-Fombelle, pour gagner un peu de temps, demande que l'on nomme une commission. Mais cette tactique est déjouée. Régnier, qui a entamé la lutte, adjure les Anciens d'en finir, car la conspiration est manifeste : l'imprévoyance et la mauvaise foi peuvent seules la nier. Bordas, furieux fructidorien, alors proscripteur acharné, trouve qu'on se presse beaucoup, et rappelle qu'au 18 fructidor, les Anciens avant de confirmer la résolution votée parles Cinq-Cents ont nommé une commission pour l'examiner. Un autre proscripteur, Marbot, adresse des critiques très justes à la résolution. Une fois l'arbitraire introduit dans le jugement des élections, qui l'empêchera de se perpétuer? Cette manière de procéder peut tuer le gouvernement représentatif et amener le gouvernement héréditaire. Cette fois .Marbot fut prophète. Les Anciens approuvèrent la résolution (1).
(I) Roger-Ducos élu avec des députes qui dé[)laisaienl et exclu avec eux, lit €11 habile liomnic l'tMoge du coup d'État électoral, et affecta du désinicressement patriotique. Lamarque qui était dans le même cas. reçut raml)assade de Suéde en compensation; un autre ccoiuluit, Ouclian. lit comme Roger Ducos. parade de désiutcressemcnl.
iO^ LE DIRECTOIRE.
Les considérants qui précèdent le décret du 22 floréal aftirment l'existencee d'une conspiration « pour renverser, par le moyen des élections de la présente année, la constitution de l'an III, et avec elle le gouvernement républicain, et ramener en France la royauté à travers des flots de sang ».
« (Jue celte conspiration s'est divisée en deux branches, et a employé deux sortes d'agents qui ont pris en apparence des viiies opposées, mais qui ont réellement marché vers le même but. »
« Que dune part, le royalisme arborant ses propres couleurs, et à l'aide des manœuvres qu'il avait si habilement fait jouer en l'an V, est parvenu dans plusieurs départements à faire tomber des choix de la plus haute importance sur des partisans connus de la monarchie. »
« Que d'autre part et dans un plus grand nombre de départements, le royalisme désespérant de ses propres forces s'est fait remplacer par une faction, organe corrotnpii de T étranger, ennemie de toute espèce de lois, et destructive de tout ordre social ».
Vient ensuite l'énumération des manœuvres par lesquelles celte faction est parvenue à arracher aux assemblées électorales des choix contraires à la volonté du peuple.
Le Corps législatif ne peut les tolérer, et il proclame son droit à corriger ces mauvais choix, en reprenant tous les arguments du placard que nous avons analysé plus haut. « Considérant que si le Corps législatif ne prenait pas des mesures pour ùter à ces hommes féroces et immoraux, dont le choix a été le résultat de la conspiration, tous les moyens de couvrir la France d'échafauds, de deuils et de larmes, il se rendrait responsable des torrents de sang quils feraient répandre ».
Le décret du 22 llcjréal annule complètement les opérations électorales dans sept départements, choisit les véritables assemblées électorales dans vingt et un départements scissionnés, et annule spécialement un grand nombre d'élections de toute espèce, dans le reste de la France.
LE coui' d'État nu 22 floréal. 403
Sur les sept départements dont les élections ont été complètement annulées, quatre n'ont pas de scissions.
Ce s( >nt : 1° Le Loir et Cher : ses deux députés ont été nommés à une forte majorité, et n'ont aucune célébrité révolutionnaire ; rien n'explique cette annulation ; on a seulement dénoncé Tinlluence des cercles constitutionnels.
2° La Haute- Vienne : ses élections furent beaucoup discutées; elles avaient été d'abord admises par les Cinq-Cents, ses députés avaient été nommés à une majorité écrasante, (Dumas par 220 voix sur 234, Gay-Yernon par 214 sur 243), mais ils déplaisaient au Directoire (J).
3° La Dordogne, qui avait nommé sept députés désagréables. On avait porté contre deux d'entre eux de graves accusations non politiques. Les anarchistes s'étaient beaucoup remués dans ce département, et avaient fait nommer l'infâme proconsul Pinet aîné parmi les juges. On ne manqua point de proclamer qu'ils avaient élu un monstre, et le Directoire leur fît payer cette odieuse sottise.
4° Les Basses-Pyrénées : ces élections avaient d'abord été admises le 13 tloréal; rien n'explique leur annulation.
Il n'y avait pas eu de scission dans ces quatre départements.
5° Dans celui de l'Allier, il y avait eu scission. Le plus haut scrutin de l'Assemblée-mère était de 120 voix, celui de la scission de 98. Bien que cette scission eût été provoquée par les partisans du Directoire, on trouva sans doute qu'elle n'avait pas bien opéré, car ses votes furent annulés.
0° Dans le département de la Loire, l'Assemblée-mère a compté jusqu'à 180 votants : la scission seulement 37, dont quatorze électeurs scissionnaires des assemblées primaires et repoussés par l'Assemblée-mère. Les deux assemblées ont élu le commissaire près l'administration centrale, personnage important à ménager. On trouva sans doute la scission trop peu nombreuse;
7" Les Landes. Les élections se passèrent en l'an VI dans ce département d'une très singulière façon. Il y eut trois assemblées électorales, et l'une d'elles se tint dans la prison !
(1) Arcliives nationales, G V il I-a 0. procès-verbaux des (Mcclions.
L'administration centrale des Landes depuis que les hommes de fructidor s'en étaient emparé, paraît avoir été une véritable pétaudière. Les vainqueurs de fructidor s'élaient divisés : au moment des élections ils se faisaient une guerre aussi déloyale que violente. Le 20 germinal, l'administration fit expulser par violence de l'Assemblée électorale, et jeter en prison neuf électeurs comme usurpant cette qualité, parce qu'ils n'avaient ])as été élus conformément à un arrêté qu'elle avait pris le 10 pluviôse précédent, et qui était accusé d'illégalité; d'autres furent menacés; alors un groupe d'électeurs rédigea une très longue protestation. Nous signalons au lecteur le passage suivant : « Considérant que l'administration centrale, par une affectation et un arbitraire coupables, n'a pas craint de dépouiller de leurs droits politiques, un nombre infini de républicains prononcés mais probes, au motjen dune liste provisoire de p'évemts (Vémigration, arrêtée par elle le 6 ventôse dernier, et de plusieurs listes successives de prétendus noOles qu'elle a publiées ». On voit que les révolutionnaires utilisaient admirablement les lois de proscription et d'exclusion votées contre les modérés, et la loi récente du 9 frimaire contre les nobles, pour écarter d'autres révolutionnaires !
L'Assemblée-mère réunit jusqu'à 176 votants. Les électeurs protestataires, compta à leurs collègues détenus, procédèrent de leur côté aux élections « dans la maison d'arrêt (dit leur procès-verbal), et dans la salle du concierge contiguë à celle dans laquelle le juge de paix tenait ses séances, et dans les intervalles de ses séances». Ils étaient vingt-deux en tout. Ils nommèrent Tallien, Baudin des Ardennes, et le général Bonaparte, ce dernier pour un an. Ils déclarent, dans leur procèsverbal, que plusieurs électeurs, en conformité d'opinions avec eux, ont pris la fuite ; le bruit court qu'on veut les arrêter.
En effet, vingt et un électeurs déclarant que leur sûreté étail menacée à Mont-de-Marsan, se sont retirés dans la commune de Tartas, et là, en pleine lande, ont procédé aux élections. Leurs choix sont les mêmes que ceux de la scission de la prison. Seulement Bonaparte est élu pour trois ans et Baudiii pour un an. C'est évidemment le même parti!
Même en réunissant les électeurs des deux scissions, il res-
LE COUP d'État du 22 floréal. 463
tait à rAssemblée-mère une forte majorité : rannulalit)n de ses scrutins est donc très audacieuse (1).
Les sept départements privés pendant un an de représentation par la loi du 22 floréal, nommaient ensemble vingt-deux députés.
Voici maintenant la liste des déparlements, où les électeurs ayant fait scission, le Corps législatif flt un choix entre deux ou plusieurs assemblées électorales :
1° Le département du Rhône se trouvait dans une situation électorale toute particulière ; comme celui des Landes, il eut trois assemblées.
Par mesure de prudence, il avait été décidé que les élections n'auraient pas lieu à Lyon, mais à Condrieu, dans l'église. Néanmoins, au début des opérations électorales, au moment de constituer le bureau provisoire, il s'éleva un grand tumulte ; on refusa d'accepter celui qu'une partie de l'Assemblée présentait comme président d'âge; les uns criaient avec fureur contre les agents de Précy, les autres leur répondaient en les traitant de buveurs de sang. La force armée intervint : elle se trouva en présence de deux présidents, de deux bureaux, et chacun prétendait lui donner des ordres; une partie des électeurs fit scission et s'établit dans l'église des Visitandines, en accusant l'Assemblée mère de royalisme. Une autre fraction moins nombreuse profita du tumulte pour s'installer sournoisement dans l'église des Pénitents : et les trois assemblées firent leurs élections séparément. Les résultats en sont assez curieux.
L'assemblée de l'église eut 188 votants; elle nomma aux Anciens, A'itet; aux Cinq-Cents, Paul Cayre, commissaire près l'administration centrale, pour trois ans, Ghasset et Carret pour deux ans. Ces choix n'étaient guère royalistes.
Celle des Visitandines réunit T'J votants : elle nomma aussi Vitet aux Anciens; mais aux Cinq-Cents le général Berthier, Bardet et Sotin, ex-ministre de la police.
(l)Le8 Horcal, Darracq, députe des I.amles, aUmiua vivement ces élections: il prétendit qu'un homme connu par de* dlLipidations, dont les preuves existaient au ministère des finances, avait voulu. i)our ac<(Ui'rlr l'inviolabilité, se làlre nommer député à tout |)rix, et avait dans ce hut violé la liberté de l'élection avec la complicité des administrateurs.
iCtO LE DIRECTOIRE.
L'assemblée des Pénitents n'eut au maximum que G7 votants. Klle nomma Chasset aux Anciens; aux Cinq-Cents Vitet, Paul Cayre, et l'ex-convenlionnel régicide Pressavin.
Cette scission oigani^ée par les agents du Directoire, mais pourtant la moins nombreuse des trois assemblées, obtint la prélérence, probablement à cause de Pressavin, qui était l'un de ses meneurs, et cependant n'y fut nommé qu'avec peine.
Dans les autres départements scissionnés, les Conseils eurent seulement à choisir entre deux assemblées.
û" Dans les Basses-Alpes l'Assemblée mère réunit 101 votants, la scission n'en eut que 20. On n'osa point valider les choix d'une minorité aussi infime.
.'{" Les élections de l'Ardèche donnèrent lieu à des discussions très violentes. L'Assemblée mère réunit 2.'}0 votants, et la scission ne put dépasser le chillre de o7. Cette dernière fut pourtant validée I Saint-Prix fut élu par les deux assemblées. L'ex-conventionnel (îleizal, Thoulouze, Valadier, Dumont, élus par l'Assem.blée mère, furent dénoncés avec une extrême violence comme terroristes et dilapidateurs. Ils furent éliminés à ce titre, car il ne s'était rien passé d'extraordinaire, et une très forte majorité s'était prononcée en leur faveur : la validation de la scission était absolument scandaleuse!
■i" Dans le département de l'Aube, l'Assemblée mère eut lo(> votants : la scission organisée, dit-on, par le député Courtois, qu'elle nomma aux Anciens, en réunit seulement 91. Les choix de l'Assemblée mère furent d'abord validés. Le 22 floréal, ils liiient acceptés, sauf l'élection de Sulil aux Anciens qui fut annulée, nous ne savons pour quel motif.
5° Les élections du département des Bouches-du-Rhùne eurent lieu à Aix. L'Assemblée mère réunit 193 votants, la scission l'.il. Il résulte de la correspondance des agents du Directoire que cette scission fut très préméditée, afin d'empêcher des choix trop jacobins : aussi fut-elle admise (1) !
(I) " I.a scission piiimi les électeurs est le seul moyen pour empêcher la surprise des choix détestables qu'on va i)roi)oser ». Ix-llre de l'omme, commissaire «le police au ministre de la police, ;{ germinal. Aich. Nat., G. V. U. I.
Les (lecteurs de Marseille faisaient pres(|ue tous partie derAssemblée-mère; l'accusateur public écrivait qu'à Aix et à Marseille les élections étaient faites
LE COUP d'kTAT du 22 KLORÉAL. '<(j7
0" Dans le département de la Gorrèze, l'Assemblée mère eut 17 i votants, la scission 52 : néanmoins la scission fut préférée.
7° Dans le département des Forêts, il n'y avait qu'un député ■ù élire; on fit scission pour faire nommer le commissaire du Directoire Legier. On avait eu soin, par arrêtés des:22 ventôse et 4 germinal (les dates prouvent la manœuvre électorale) d'inscrire son compétiteur comme beau-frère d'émigré sur une liste complémentaire. Tout ceci résulte de la correspondance des agents du Directoire, et celle de Legier lui-même. L'assemblée mère réunit 81 voix, la scission composée de fonctionnaires en compta 49, grâce seulement à l'appoint de 12 scissionnaires rejetés des assemblées primaires, parmi lesquels se trouvait le candidat officiel. Inutile de dire que la scission fut validée (1)! La pression électorale fut très forte dans toute la Belgique.
8'' L'Assemblée électorale du Gard fut très troublée. A Nîmes comme à Condrieu, il y eut des scènes violentes au sujet de la nomination du président, et la force armée dut intervenir : certains électeurs en profitèrent pour organiser une scission qui fut validée, bien qu'elle n'eût réuni que i4î) votants, et que l'Assemblée mère en eût compté 216.
9" Le décret du 22 tloréal ne s'occupe pas des élections du Golo : elles ne furent jugées que le G prairial, mais d'après les principes du décret du 22 tloréal; c'est une élection corse, et c'est tout dire ! Les factions se renvoient avec fureur les accusations les plus graves. Le général Vaubois, qui commandait la force armée en Corse, fut étrangement tiraillé par le:> deux partis '2 i. L' Assemblée-mère réunit 111 votants : la scission
Iiar le peuple de Maral. Le commissaire de l'atlmiiiisuation centrale, l'olyiarpc Odistant, fut élu par les deux asseml)lées.
(I) L'opposition dans ce département n'c-tait pas anarcliiqiie. mais conservatrice. Legier écrivait, le ii germinal, à Lotourncux. ministre de l'intérieur : • Les prêtres aisuiseiit déjà les poignards du fanatisme, ne i>cr(lez pas de \nç (|u'il y en a />;r.s- de neuf cents ([ui n'ont i)as lait leur serment. »
(-2) Il écrivit à Paris qu'un homme seul était le loyer de la discorde en Corse. ■ Arcna. pour se soustraire à la vengeance d'une inTinité de malheureux qu'il a réduits au désespoir, pour éviter la poursuite de la justice qu'il vient de |iruvo(|uer par ses vexations, avait hesoin du manteau de l'inviolahilite. • Il l'accuse de manœuvres, de gratilications aux électeurs, et dénonce la
(Iiii alla s'élablir à Patrimonio, à quelque distance de Basiia, prétendit on avoir réuni IIG; ce chifîre pourrait bien être de pure fantaisie! Le Corps législatif se prononça pour cette scission qui avait élu Barthélémy Arena.
10" Dans le déparlement de Jemmapes, l'Assemblée mère eut 12'.) volants : là scission 19 seulement : elle s'était réunir dans la maison du suppléant du commissaire du Directoire. On n'osa point la valider, mais il importe de remarquer que, sur trois députés, les deux assemblées avaient fait deux choix communs. L'assemblée mère triompha donc pour un député, mais on lui annula par compensation les élections du haut juré, du président du tribunal criminel, de l'accusateur publia et de trois juges suppléants,
11° Dans le Jura, l'Assemblée mère réunit 283 votants : la scission tenue dans une auberge n'en compta que 19; l'Assemblée-mère fut validée.
12° Dans le département de la Lys, l'Assemblée mère eut 7(5 votants, la scission 24, encore neuf d'entre eux étaient des électeurs douteux, rejetés par l'autre Assemblée. Il y avait quatre députés à élire : le commissaire du Directoire Barret et un autre candidat, Gheyssens, furent élus dans les deux assemblées, ainsi que plusieurs fonctionnaires. Le décret du 22 lloréal admet ofTiciellement les choix de l'Assemblée mère: mais ce n'est qu'une admission partielle, car il n'accepte que les deux députés élus par les deux assemblées, et élimine les deux autres députés de l'Assemblée mère.
lo" Dans la Marne, l'Assemblée mère a 222 votants', et la scission 110; et elle s'était grossie d'électeurs rejelés! La scission fut admise, mais seulement pour les élections législatives, le surplus des élections fut annulé; le fameux Thuriot avait été élu par l'Assemblée mère.
14" Dans la Nièvre, l'Assemblée mère a 153 votants, la scission 84. Il paraît que les anarchistes étaient très remuants dans ce département : ils osaient, s'il faut en croire les fonctionnaires, traiter Merlin, président du Directoire, de chouhn
|i;iitialiti; scandalruse » de radminislralion en sa faveur (Arch. Nat., G. W. 11. I).
LE COUP d'ktaï nu 22 floréal. 409
et de royaliste! Après cela il faut tirer l'échelle (1)! Cependant rien de sérieux n'a été allégué contre l'élection, et la validation de la scission est absolument scandaleuse!
15° Dans les Hautes-Pyrénées, l'Assemblée-mère eut 107 votants, la scission 07, cette dernière fut validée.
10° La scission de la Seine fut admise (v. plus haut).
17° L'Assemblée-mère du département de Seine-et-Marne réunit 258 voix, la scission seulement 47. Celle-ci bien qu'ayant violemment accusé l'Assemblée-mère d-'anti-fructidorisme, ne' fut pas acceptée , probablement à cause de l'énorme disproportion numérique qui existait entre les deux Assemblées. Cependant une satisfaction fut donnée à la scission, car les élections du président et de l'accusateur public, dénoncés par elle, le premier comme vendémiariste, le second comme destitué en fructidor, furent annulées.
18" Dans Seine-et-Oise, l'Assemblée-mère réunit 313 votants, la scission 71 : elle avait aussi accusé l'Assemblée-mère d'être antifructidorienne. 11 y avait huit députés à élire, trois (Challon, Treilhard, Garai) furent élus dans les deux assemblées. L'Assemblée-mère fut validée, mais un de ses élus, Germain, fut exclu (2).
19° L'Assemblée-mère du département de Vaucluse avait 292 votants, la scission 15. Sur trois députés, elles eurent une nomination commune, celle de l'adjudant-général Sherlock, qui venait d'être chargé dans ce pa\'s du commandement militaire. L'Assemblée-mère fut validée, mais pour les seules élections législatives; toutes les autres furent annulées.
20° Dans le département de la Vienne, l'Assemblée-mère eut 133 votants, la scission 101. Le très fructidorien, Creuzé- Latouche fut élu par les deux. La scission accusait les manœuvres anarchiques et royalistes des cercles constitutionnels (3). Du reste, chacun des deux partis républicains traitait
(J) Les révolulioniiaircs criaient dans les sections : • Il n'y a pas di^ loi pour les iH'puhlicains; ce sont eux (jui la lont! Le souvernement a fait son is irmlidor; faisons aussi le notre. »
(2) Benjamin Constant fut un dos promoteurs les plus actifs de la scission; •mais il ne réussit ])oint à se faire élire par elle. Il commençait déjà à devenir suspect aux fructidoricns.
(3) Le Commissaire du Directoire près les tribunaux, écrit, le i germinal, au
LU DinECTOIUli:. — T. III. 27
ses adversaires de royalistes el de chouans. Il résulte de I;> correspondance des agents du Directoire, qu'il n'y avait tout au plus qu'une trentaine de royalistes dans le corps électoral. Les plus ardents fauteurs de l'anarchie sont, d'après le commissaire du Directoire, des ex-prêtres, très probablement des défroqués, et il en indique une dizaine comme bons à déporter d'après la loi du 19 fructidor. Le l^"" floréal, Letourneux, ministre de l'Intérieur, demanda à son ccdlègue de la police d'obtenir du Directoire leur déportation. Une lettre du Commissaire par intérim (26 germinal), fait le plus grand éloge de la scission; elle est composée « de 107 électeurs» tous pères de famille, dont 95 sont fonctionnaires publics, et 88 acquéreurs de biens nationaux, ce qu'il y a de plus instruit,^ de plus sage, et de moins ambitieux dans notre département ». On ne pouvait se dispenser delà valider!
21° Il y eut scission dans le collège électoral du Puy-de-Dôme, mais les procès-verbaux n'ont pas été réintégrés aux archives nationales (1). Le décret du 22 floréal annule les élections qui ont eu lieu dans la maison des ci-devant Ghari tains, et valide celles de l'Assemblée qui a été tenue aux Ursulines. Probablement des révolutionnaires indépendants avaient été élus aux Cliaritains, car le Directoire avait supprimé des cercles constitutionnels dans ce département.
22" Cette loi annule aussi les opérations d'une scission du collège électoral de Lot-et-Garonne tenue à Agen « dans une pièce de pré derrière le lieu appelé Malcoute ». Nous n'avons trouvé aux Archives aucun procès-verbal ni aucune pièce concernant cette scission.
23" Dans le département de l'Ourthe, il y eut une scission, mais après l'élection des députés, lorsqu'il s'agit de nommer des administrateurs : cette fois ce fut l'Assemblée-mère qui changea de local. Les nominations du général Fion aux An-
rniiiislro de la pdlice, <|ue les royalistes vaincus, ont voulu user do ruse, ri ik'goiiter de la république en jioussant en avant des intrigants, des tarés, protégés |)ar les cercles constitutionnels de l'oiticrs et de Mircheau. Dans ces tercifs on prêchait le rcnvcrsetnent des fortunes, ce qui a plu à ceu\ (|in n'iint rien à perdre et tout à gagner, « aussi le peuple a-t-11 passé rapidcmeni lie Vadoralion du lion nupcrbe, à celle du crocodile dcvoratenr. » Arcli. GV. ;JI. Cl) Les pièces ont été égarées après la vérilication des pouvoirs.
LE coii' d'État du 22 floréal. ^ 471
ciens, des président, accusateur j)iiblic, greffier, et des juges suppléants, furent annulées. Fion avait été poursuivi comme complice de Babœuf. mais acquitté parla Haute-Cour.
Les menaces très précises formulées dans les proclamation? du Directoire, dans les pamphlets distribués par ses agents exercèrent une certaine intimidation : les auteurs du coup d'État électoral s'en sont vanté hautement! Au dernier moment, des modérés, des révolutionnaires indépendants, trop sûrs d'être invalidés, renoncèrent à se présenter.. Ainsi des scissions de dix-huit, de quinze électeurs contre deux ou trois cents, bien que ridiculement avortées en apparence, ont influé sur les choix des Assemblées mères, en les détournant de nommer tels candidats et leur faisant élire assez souvent un ou plusieurs candidats officiels pour qu'on acceptât les autres.
Dans les départements où il n'y eut lieu, ni de prononcer l'annulation complète, ni de choisir entre les fractions du collège électoral, la loi du 22 fioréal exclut sans façon tous les députés et fonctionnaires qui déplaisaient à la coterie dominante. Trente députés furent ainsi exclus : dans le département du Pas-de-Calais, quatre furent expulsés à la fois, trois dans Saùne-et-Loire, trois dans la Sarthe, deux dans le Nord Delahaye,el le fameux terroriste Lequinio). Le général Fion, député de rOurthe,fut exclu comme babouvisle; le général Doppet, député du Mont-Blanc, comme anarchiste ; dans l'Eure, les deux frères Lindet furent éliminés comme trop violents, etc., etc.
En résumé, vingt-deux députés furent expulsés par les annulations complètes d'élections, et trente le furent individuellement. Par les scissions, en ne comptant même que celles (jui contenaient une minorité d'électeurs, le Directoire a obtenu à peu près un déplacement d'une centaine de voix. On voit que les révolutionnaires non officiels ont été politiquement fructidorisés, mais avec la guillotine sèche en moins !
Les élections des hauts jurés furent soigneusement revisées, neuf étaient exclus déjà par les annulations générales, huit le furent individuellement, et neuf autres par des scissions. Huit présidents de tribunaux criminels et six accusateurs Itublios furent destitués nommément, en dehors de ceux qui
\ t'Z L1-: DIRECTOIRE.
furent élagués, snil pour les annulations générales, soit par les scissions.
Pour faire accepter plus aisément ce nouveau coup d'État, les amis du Directoire avaient jeté des hauts cris contre la bande de terroristes, de babouvistes, de prescripteurs, de monstres souillés de sang, qui allait envahir le Corps législatif. On avait dit avec emphase qu'il était impossible de siéger à côté de monstres altérés de sang et de carnage, elc., etc. En réalité, les électeurs n'avaient nommé que très peu d'individus dignes d'être qualifiés ainsi, et, en tout cas, cette indignation aurait été odieuse et ridicule à la fois chez des fruclidoriens! Sans doute, il était fort regrettable de voir arriver au Corps législatif des hommes compromis dans les excès de la révolution, comme Lequinio, Gleizal, Thuriot; un babouviste comme le général Fion; mais les autres expulsés, pour la plupart, n'étaient ni plus ni moins violents révolulionnaires que leurs expulseurs. Les uns étaient franchement hostiles à la coterie dominante, les autres en étaient simplement indépendants; tel était leur véritable crime!
Il est certain aussi qu'il y avait eu quelques élections très fâcheuses de hauts jurés et de magistrats : celle de Pinet aîné était tout à fait odieuse; le département de la Moselle avait nommé haut juré Altmayer, et président du tribunal criminel Delalre; ce dernier avait été président et Altmayer accusateur public d'une commission créée par Baudot et Lacoste, au plus fort delà Terreur, pour faucher des tètes en Alsace (i). Les suffrages des électeurs avaient pu s'égarer encore sur quelques misérables moins connus, mais le dépit de n'avoir pu faire passer ses créatures, l'avantage de faire occuper jus- (pi'aux élections nouvelles des fonctions importantes par des hommes à lui, ont certainement déterminé le Directoire à réclamer la plupart de ces invalidations.
Mais quand bien même tous ces hommes eussent été d'abominables terroristes comme Pinet, le Directoire, en annulant une multitude d'élections, qui n'avaient été le produit ni de la fraude, ni de la violence, n'en aurait pas moins commis
(1) Cependant Delatre avait été fonctionnaire du Directoire.
LE COL'P d"ÉT.\T DL" 22 FLORKAL. 473
une monstrueuse illégalité. La révolution avait amnistié complètement ces terrori^«tes; les révolutionnaires zélés qui occupaient alors le pouvoir, devaient subir la conséquence naturelle de l'amnistie qu'ils avaient votée : en affichant une telle horreur pour le passé de leurs concurrents de l'an VI, les fructidoriens qui avaient été si souvent leurs complices, qui étaient encore des prescripteurs acharnés, des pourvoj-eurs zélés de la guillotine sèche , faisaient preuve d'une révoltante hypocrisie!
Grâce aux scissions, et au.-si à une pression électorale très forte dans les départements non scissionnés, le Directoire réussit à faire élire plus de quatre-vingts fonctionnaires. Trentetrois commissaires près une administration centrale furent nommés, dont un seul hors du département qu'il dirigeait. Et il ne faut pas oublier que ces fonctionnaires étaient presque des préfets! Trente-cinq commissaires, tant auprès des tribunaux que des administrations cantonales ou municipales, furent également élus , ainsi que deux substituts au tribunal de cassation, huit ambassadeurs ou chargés de missions diplomatiques, trois employés de ministère, un directeur de la poste aux lettres, un inspecteur de la loterie, un conservateur des hypothèques, etc.
Le nouveau coup d'État fut comme le 18 fructidor, non pas accepté, mais subi; les jacobins simplement expulsés et singulièrement ménagés en comparaison des proscrits de fructidor ^i), eurent la sagesse de comprendre qu'une insurrection ne leur servirait à rien, et que dans l'état du pays il leur serait facile de prendre leur revanche aux élections prochaines. Les expulsés de floréal étaient victimes d'une odieuse violation du droit, mais ils. n'inspiraient pas le moindre intérêt; aussi la masse inerte de la population, qui s'était courbée devant le coup d'État de fructidor, vil, avec une indiflerence railleuse, les fructidoriens officiels fructidoriser leurs complices.
(l)F^cs(lt'putos furent nirnasés, mais le Directoire exerça des actes ilo vengeance contre certains agents suhalternes; des prêtres (lérro<|U(''S, devenus anarchistes, lurent déportes avec les véritables prêtres : les jacobins soutinrent même •|ue des laïques furent di'()ortés comme prêtres, ce qui était très facile avec la kil du 10 fructidor. Les journalistes opposants furent odieusement traités.
iTi LE DIRECTOIRE.
Le succès du coup d'État de floréal an VI, doit être attribué uniquement à la peur du terrorisme impudemment exploitée par le Directoire, et à l'aversion que les victimes inspiraient au pays. On voyait avec bonheur les loups se manger entre eux. Déjà en fructidor, Carnot et plusieurs régicides dont les républicains redoutaient l'intluence, avaient été déportés comme royalistes. Le 22 tloréal, les révolutionnaires démontrèrent une fois de plus qu'il ne servait à rien d'être régicide quand on n'était pas le valet de la coterie dominante. Ce jour-là, on mit à la porte du Corps législatif, une superbe collection de régicides, de proscripteurs, de prêtrophobes, de défroqués, de briseurs de croix (1), en renouvelant à peu près contre eux les impudentes accusations que Hobespierre avait lancées contre les Hébertistes. Le succès était complet, mais il ne devait procurer aux vainqueurs qu'un simple répit : ils avaient complètement rompu par le 18 fructidor avec la masse conservatrice ; grâce au ;22 iloréal le parti révolutionnaire était divisé en deux camps très hostiles, et le Directoire, dès qu'il ne serait plus aussi soutenu par l'armée, devait fatalement être renversé par les anarchistes.
Lesépurateurs de floréal, malgré leurs déclamations contre la Terreur, n'étaient pas même des révolutionnaires assagis. La plupart d'entre eux, après avoir bien terrorisé, s'appliquaient surtout à s'enrichir par des moyens malhonnêtes et à mener joyeuse vie. Ils étaient assez magnanimes pour ne plus vouloir se servir ordinairement que de la guillotine sèche, (juitte à fusiller, de temps en temps, des prêtres ou des émigrés rentrés, ou des malheureux qu'ils avaient qualiGés ainsi pour s'en débarrasser. Quelques naïfs s'imaginaient que la rupture entre le Directoire et les anarchistes i)roduirait par la force des choses une certaine détente, que le Directoire n'étant plus poussé à des mesures violentes et persécutrices par les anarchistes, trouverait utile de se rapprocher des modérés, et rechercherait leur appui contre des ennemis acharnés. Il n'en fut rien! Le Directoire fructidorien était essentiellement tyran-
(1) Ainsi par exomi)le Uolinrl Mndct, Thomas Lindct, Lequinio, Tliuriot, Plnet, Barhaiix biihaii-an.
LE coip d'État du 22 floréal. 47")
nique, et persécuteur par passion; il avait expulsé violemment des Conseils et des fonctions publiques, les chefs des anarchistes, mais il tenait d'autant plus à ménager la masse du parti, en donnant satisfaction à ses passions politiques et antireligieuses. Aussi le voit-on après le 2'2 floréal déporter autant de prêtres qu'auparavant, les traquer avec le même acharnement, et imposer le culte décadaire plus rigoureusement que jamais.
Cette peur horrible du retour de la Terreur, que les floréalistes se plaisaientà étaler, était-elle au moins sincère? Un an après, la coterie est désagrégée, des intérêts sont déplacés, et des hommes qui se montraient, en floréal an VI, les plus ardents à chasser du Corps législatif ces anarchistes qui vont, à les entendre, relever les échafauds, s'unissent à ces mêmes anarchistes victorieux aux élections de l'an VII, pour renverser le Directoire le 30 prairial et partager le pouvoir avec eux. Il est vrai que cette alliance ne sera pas de longue durée et que ces amateurs de coups d'État travailleront activement au 1<S brumaire !
CHAPITHE XI.
LE niKECTOlRE ET LA I^ÉriBLIQUE HELVETIQUE.
I. — i.ec ailier impose aux Suisses une énorme contribution. — Coostilulion unitaire. — Son aci'e|)tation l'orcéc.
II. — Les petits cantons la repoussent. —Menaces et sommations de Schauenhourg et de Lecarlier. — Lutte désespérée des ))clits cantons. — lissent contraints par la force à se soumettre. — Dévastation du Valais. — Sa réunion iMici'e à la nouvelle république helvétique.
m. — Mulhouse et Genève réunies à la France. — Exactions des agents du Directoire en Suisse. — Kapinat.— Plaintes amères des Suisses.— Réponses de Uapinat. — Déception des novateurs suisses. — Lutte de Rapinat contre le gouvernement lielvétifjue.
IV. — Coup d'État de Uapinat. — H rem])lace deux directeurs par Oclis et Dolder. — Laliarpc et Oclis. — Le Directoire désavoue Rapinat, mais il maintient ses destitutions. — Oclis et Laliarpe nommés Directeurs.
Le Directoire était bien décidé à spolier les Suisses et à leur imposer la Constitution unitaire préparée par l'ambitieux Ochs et par Rewbell. De l'aveu des novateurs eux-mêmes, les Suisses étaientdéjàfortmécontents. Lel0germinal(30 mars), Ochsccrit à Schauenbourg, successeur de Brune, q iie la Suisse orientale est tout à fait troublée. Il y a eu une émeute à Saint-Gall qui peut servir, suivant lui, de leçon aux patriotes partisans de Vochlocratie. Les anciens sujets de l'abbé de Saint-Gall se sont soulevés pour rétablir son gouvernement, et ont menacé la ville. Celle-ci s'est adressée aux patriotes de Bàle et à Oclis leur chef, mais des députés envoyés par Bàle aux partisans de l'abbé, ont été reçus à coups de pierres, chassés par des centaines d'individus, bloqués dans une maison, et ils n'ont été épargnés qu'en prouvant que le fameux Ochs n'était point parmi eux. Ochs écrit aussi qu'Appenzell se divise en trois, que Schaffouse est
LE DIRECTOIRE ET LA REI'UBLIOLE HELVETIOL'E. Ali
puur la république fôdéralive, que l'Argovie est divisée en deux partis sur la question du chef-lieu. On prêche une coalition de petites républiques démocratiques qui invoquerait la protection de l'Âulriche (1).
Mais les agents dii Directoire sont les maîtres, et le 19 germinal (8 avril), Lecarlier (2) taxe solennellement les Suisses à quinze millions sur Berne, Fribourg, Soleure, Lucerne, Zurich, plus un million sur le chapitre de Lucerne, les abbayes de Saint-Urbain et de Notre-Dame-des-Ermites.
Berne paiera là-dessus six millions, Zurichtrois, les cantons de Fribourg, Soleure et Lucerne chacun deux. Cette somme sera payée par cinquièmes : le premier doit être acquitté dans les trois jours de la demande; le second dans les vingt-cinq jours suivants; le tout devra être payé en trois mois par les anciens gouvernants et leurs familles, c'est-à-dire par tous ceux qui avaient droit de suftVage ou de juridiction dans toutes les autorités qui existaient alors, par les membres des Conseils, les baillifs, etc., elles Conseils comprenaient dans cortains cantons deux cents personnes I Les individus qui ont été membres des gouvernements et qui s'en seraient retiré avant l'époque de la guerre seront frappés pour moitié par cette taxe. Les chambres administratives feront la répartition : aucune nonvaleur ne diminuera le montant de la contribution; tous les taxés paieront donc pour les insolvables. Les Chambres se serviront aussi de la contribution pour exercer des vengeances. Voyez l'article 10 :
« Elles pourront aussi laxev, jusquà concurrence de la totalité de leurs biens, les individus qui seront C(mnus pour avoir pris une part plus active à la provocation de la guerre, mais
(1) Mengaud écrit \q. IG (|iron se rallie (par peur) à la conslilution ; et i|u'on lui ftait hostile surtout à cause de son auteur Oclis, dont il dénonce • le ton hautain, raml)iti(tn sourde et mal déguisée... la <lissiniulatiou de son caractCre toujours prêt à caresser le parti convenable à scîs sues particulières ». Aussi est-il détesté par beaucoup de gens, il vise à la présidence du futur Directoire. Arch., AF^ 8:;.
[•i.) a Considérant (|u*)I cslde toute justice t|ue la Uépublique française reçoive promptcuient l'indemnité des frais considérables ((u'a occasionné l'envoi en Suisse d'une armée destinée à i)rotéger les amis de la liberté, et à repousser les provocations de l'oligarchie ». Il faut aussi que la responsabilité des anciens gouvernants ne soit |.'as illusoire.
toujours sous la garantie des contribuables, en cas de nonpaiement aux époques indiquées ».
C'est la confiscation pure et simple contre les suspects. En France, il fallait, pourarriver à ce résultat, les inscrire sur une liste d'émigrés et les contraindre à se cacher. On voit que ce procédé si commode a été encore perfectionné (i).
Mais la classe des anciens gouvernants est assez restreinte(2); il existe en dehors d'elle des gens aisés, de vrais patriotes, des chrétiens zélés. L'article 14 les atteint : ces individus non compris dans les anciens gouvernants peuvent être frappés comme complices; seulement on ajoute hypocritementqu'aucun habitant des campagnes ni habitant des villes, vivant du travail de ses mains, ne pourra être taxé, même sous prétexte « qu'égaré par l'oligarchie », il aurait pris les armes pour l'ancien gouvernement. C'est bien l'habitude des révolutionnaires : ils affectent toujours de ménager les petites gens, lorsqu'ils ne peuvent rien leur prendre et qu'ils en ont peur. A quoi bon taxer ceux qui n'ont rien? Ce serait provoquer des insurrections, et l'on a déjà vu que les paj'sans suisses sont de rudes gaillards!
Les fournitures faites « d'après les réquisitions légales et dûment constatées » sont imputées sur les trois derniers cinquièmes, qui, probablement, seront irrécouvrables.
Art. 16. « // ne sera fait aucune déduction pour les sommes trouvées dans les caisses des anciens gouvernements, ni pour aucune espèce de fourniture faite des magasins publics, ni pour les créances contiues sous te nom de fonds publics ».
Ainsi le Directoire fait ralle complète de tout ce qui existe
(I) Le Directoire prélcnd qu'il veut faire payer les frais delà guerre à ceux qui Tout provo((ué(', mais il se donne à lui-même le plus éclatant démenti, en faisant aussi contribuer (peu iin|>orle que ce soit i>our moitié), ceux des gouvernants (|ui n'étaient pas en place au moment de la guerre, ainsi ()ue leurs familles. U montre seuicmentqu'il vent plumer tous les Suisses qui ont quelque fortune. Les anciens gouvernants qui pouvaient prouver avoir servi la cause de la liberté, seraient cxemi)tcs. Cette disposition devait procurer des pots-de-vin à des patriotes iniluents; car l'on pouvait, sous ce i)rétextc, se faire décharger de sa contribution en kiur ])ayant secrètement le tiers ou la moitié de sa valeur.
(-2) Kapinat écrivait au Directoire : « Je sais aussi que, sur cent oligarques, d y en a à peine die qui sont ce ((U'on ai)pclle très aisés ».
LE DIRECTOIRE ET LA REPUBLIOUE UELVETIQUE. 4/9
dans les caisses des gouvernements suisses et dans leurs magasins, ainsi que de leurs titres de créances, et la contribution de seize millions vient s'ajouter à cette confiscation! Le n(juveau gouvernement helvétique va être installé sans argent, sans arsenaux, et contraint, au début, de demander beaucoup d'impôts à ce peuple déjà si obéré par la guerre, la contribution et le séjour des troupes étrangères; mais il faut bien payer la suppression de rdigarchie. Cette réponse équivaut à la « tarte à la crème » d'un personnage de Molière !
Tous les biens des contribuables (art. 17) sont déclarés inaliénables jusqu'à parfait payement; on pourra seulement les hypothéquer : voilà une mesure utile au crédit public ! Dès à présent (art. 18), douze otages seront pris pour le canton de Berne, huit pour celui de Soleure. Leurs noms sont donnés dans l'article 19.
On devine aisément l'effet produit par cette proclamation sur un peuple aussi économe et aussi prévoyant que le peuple suisse. Ceux-là mêmes que la contribution ne frappait pas nommément savaient bien qu'elle les atteindrait indirectement, cartons les gens aisés allaient exiger rigoureusement le payement de leurs créances et s'ingénier à réduire leurs dépenses. Les prétendus habiles, après avoir cru que le Directoire se contenterait de la destruction de leurs anciennes institutions, n'avaient plus qu'à organiser piteusement à Arau une misérable copie du Directoire et des Conseils de Paris, à payer et à exaspérer leurs concitoyens pour des impôts.
Bien que cette énorme contribution fût censée imposée pour acquitter les frais de la guerre amenée par l'odieuse résistance des oligarques; Lucerne et Zurich qui avaient tout cédé pour ne pas faire la guerre, étaient lourdement imposées. Néanmoins certains cantons montagnards protestaient, avec une énergie véritablement digne de Guillaume Tell, contre une constitution beaucoup moins démocratique que la leur. Mais avant de raconter leur résistance héroïque, il importe de donner une idée exacte de cette constitution qui fut imposée à la majorité des cantons, par ruse et intimidation, et au reste de la Suisse par la force des armes, la dévastation, et l'incendie.
La République helvétique est une et indivisible; l'univor-
salitédes citoyens est le souverain. Tout cela vient de Paris. La Suisse est une démocratie représentative : les principes sur la liberté des cultes sont exposés avec les hypocrisies fructidoriennes. L'article 10 ménage habilement désintérêts froissés par la révolution. Tout individu qui par suite de la présente constitution perdrait le revenu d'une place ou bénéfice, recevra par compensation une rente viagère, sauf pendant les années où il serait indemnisé d'une manière ét[uitable par une place lucrative ou une pension. Mais cette compensation sera refusée à tousceux qui s'opposeraient à l'adoption du. système de l'égalité et de l'unité, sauf à prendre des mesures plus sévères contre les Suisses dont la résistance « aurait été marquée au coin de l'artifice, de la perfidie, ou de la méchanceté ». On voit que celte indemnité ne sera accordée (ju'à ceux qui s'aplatiront devant les meneurs du nouveau régime. On a voulu à la fois séduire; et intimider. Mais les finances de la République réorganisée pourront-elles supporter cette charge, surtout après l'enlèvement de toutes les caisses. C'est fort douteux! Malgré ses réserves très révolutionnaires, cet article a été dénoncé comme un piège des oligarques qui auraient voulu s'indemniser eux-mêmes et pénétrer dans le régime nouveau.
Les émoluments des fonctionnaires sont déterminés comme ceux du Directoire français en mesures de blé.
Aucun immeuble (art. 13, ne peut être déclaré inaliénable soit par un corps, soit par une famille « car le droit exclusif des propriétés territoriales conduit à l'esclavage » ! !
Les 22 cantons sont égaux; le sort règle leur rang... Les ligues grises sont invitées à se réunir à la Suisse : on saura extorquer leur adhésion! Neufchàlel qui appartient à la Prusse reste en dehors, ainsi que les républiques de Mulhouse et de (ienève, vieilles alliées des Suisses, quela France va s'annexer.
Les ministres d'aucun culte ne peuvent exercer de fonctions politiques, ni même assister aux assemblées primaires (art. 26); ces assemblées sont composées de citoyens ou de lils de citoj-ens domiciliés depuis cinq ans et âgés de vingt ans. Chaque village de cent citoyens forme une assemblée primaire. Ces assemblées nomment les électeurs de canton, à raison d'un électeur par cent citoyens. Les noms des élus sont
LE DIRECTOIRE ET LA RÉPUBLIOTE llELVÉTIQUi:. 481
envoyés au préfet qui procède par le sort à rélimination de la moitié des électeurs. On célébrera une fête ce jour-là, et le préfet « développera les principes qui doivent guider le corps (Hecloral ». Pour la première fois, l'exclusion par le sort n'aura pas lieu.
Les corps électoraux nomment : 1° le Corps législatif; 2" les juges de canton; 3" le tribunal suprême; 4° les chambres administratives.
Le Corps législatif se divise en deux conseils, comme en France. Le Sénat est composé de quatre députés par canton et des anciens directeurs. 11 faut, pour en faire partie, être marié ou veuf comme en France. Mais l'âge de (rente ans suffit.
Le Grand Conseil correspond au Conseil desCinq-Cents. Il se composera pour la première fois de huit membres par canton. Une loi réglera ensuite le nombre de ses membres, d'après la population. On a voulu évidemment adoucir la transition pour les 'petits cantons, mais bientôt leurs intérêts seront complètement sacrifiés. Four être membre du Grand Conseil il faut être âgé de vingt-cinq ans. Le Sénat se renouvelle par quart toutes les années impaires : le Grand Conseil par tiers toutes les années paires 1 :.
Le Directoire est composé de cinq membres, âgés de quarante ans, mariés ou veufs; un de ses membres sort chaque année. C'est absolument le système français. Mais le mode d'élection n'est pas tout à fait le même. La première année un des deux Conseils, tiré au sort, formera une liste de cinq Directeurs, et l'autre choisira. Cette opération sera répétée cinq fois pour composer le nouveau Directoire (2\
Il y a au moins quatre ministères : 1" Affaires étrangères et guerre; 2" Justice et police; 3*^ Finances, Commerce, Agriculture; 4" Sciences, Beaux-arts, édifices publics.
La constitution institue un tribunal suprême; chaque canton nomme un juge : ce tribunal est renouvelé par quart tous les
(I) On ne peut rester sénateur plus de huit ans. On ne [leul alors «-tre réélu i|uc quatre ans plus tard. In député ne peut rester plus de six ans au Grand Conseil : quand il y a passe ce temps, il ne peut être réélu <iu'au bDUtde deu\ ans.
(-2) Un Directeur sortant ne peut être réélu (|u'au bout de cimi ans; mais pour les (puitre premiers sortants, ce délai est abrégé.
ans. Le Direcloirc choisit son président parmi les juges, et nomme l'accusateur public. Il juge d'après la procédure constitutionnelle les membres du Directoire et les Conseils, les causes criminelles emportant peine de mort, réclusion ou déportation pour dix ans au plus, et casse les sentences des autres tribunaux pour vice de forme. Il est donc à la fois haute cour, grand tribunal criminel, et cour de cassation.
Chaque canton est gouverné par un préfet national investi de grands pouvoirs. Il nomme les présidents de la chambre administrative et du tribunal parmi les membres élus; il nomme directement les greffiers, l'accusateur public, les sous-préfets de chef-lieu et des districts.
Le tribunal de canton se compose de treize juges : deux sortent tous les ans, trois la sixième année; ils sont toujours rééligibles.
La chambre administrative correspond à l'administration centrale <le déparlement en France.
Dans chaque chef-lieu de canton ou de district, la constitution établit un tribunal inférieur de neuf juges élus pour six ans; l'un d'eux sort chaque année. Le président est choisi parmi eux par le préfet.
Au-dessous du préfet, est un sous-préfet dans chaque cheflieu de canton, ou de district ; chaque section de ville ou village est administrée par un agent.
Le Directoire peut destituer les tribunaux et les chambres administratives, et les remplacer jusqu'aux élections prochaines.
Cette constitution copiée sur celle de l'an III comme les constitutions des républiques ligurienne, cisalpine et romaine, ne pouvait satisfaire en Suisse, (|ue les aspirants Directeurs, et les aspirants fonctionnaires. Non seulement elle détruisait l'ancienne organisation fédérative de la Suisse ; non seulement elle suprimait tout ce qui dans les cantons sentait l'oligarchie, ou l'inégalité politique, mais elle anéantissait complètement toute autonomie cantonale, toute indépendance locale, au grand déplaisir de ceux-là mêmes qui avaient désiré une révolution. Ces novateurs voulaient des changements plus ou moins importants; mais à l'exception
de quelques intrigants, aucun Suissse ne voulait faire table rase, et réiluire les anciens cantons qui avaient tous leur vie propre, leur histoire, à n'être plus, comme les départements français, que desimpies circonscriptions administratives, sans vie locale, sans institutions particulières et traditionnelles, et administrées par des fonctionnaires étrangers au pays, venant de tous les coins de la Confédération. Protestants et caHioliques, partisans d'une bourgoisie fermée ou démocrates, riches ou pauvres, tous les Suisses qui n'ambitionnaient pas les grosses places étaient sur ce point du même -avis; mais Schauenbourg, avec ses canons et ses baïonnettes, était là pour les traiter comme les seclionnaires de Paris en vendémiaire an IV, s'ils manifestaient leur mécontentement.
Avec la constitution, on indiquait la marche à suivre pour la mettre en activité : en réalité, on faisait appel à l'insurrection de la minorité pour imposer à la Suisse cette constitution (|ui venait directement du palais du Luxembourg. La minorité démocrate des cantons est invitée à se constituer en assemblées primaires, et à faire, de son côté, des élections qu'on regardera comme exprimant le vœu de, tout le canton, en un mot à faire scission comme aux élections françaises.
Les cantons qui avaient envoyé les députés à Arau, fabriquer un nouveau gouvernement sous la garde de soldats étrangers, subissaient en réalité cette constitution. Mais, plusieurs autres n'étaient pas encore suffisamment intimidés par le malheur deBerne, de Fribourg et de Soleure. Le Valais avait envoyé le 21 mars (l^"" germinal ; une vive protestation contre le décret de Brune qui l'incorporait à la Bépublique rhodanique, et déclaré qu'il voulait former un État indépendant. Néanmoins, Lecarlier le somma de s'annexer à la République helvétique.
Le Haut- Valais avait renoncé à sa suprématie politique sur le Bas-Valais (1); les deux pays ne formaient plus qu'un seul État. Le llaut-Valais était devenu le Valais oriental ; le
(1) Le Valais i)rcss(i par le rosideiil HellliiiSL-r avajl, le m Iriictidor an IV, doignc les émigrës elles pri-tres. Mangouril, luimmi' rcsiilciil, après le 18 fructidor, avait travaillé très activement à le révolutionner. Il accorda la rentrée des i)atrioies exilés et expulsa de nouveau les euiiifrés et les prêtres. ].o, »as-Yalais, excité par Mangourit, reclama un cliangenient radical de conslituliou. « Les Valaisans, ccrivait-il le 12 pluviôse, veulent tout, hors le changenient du ( iiltc ».
'iHi LE DIRECTOIRE.
Bas, le N'alais occidenlal; une assemblée et un Directoire provisoire avaient été constitués à Saint-Maurice. Mangourit, le résident français, écrivait au Directoire que les Valaisans détestaient et les Vaudois et les Bernois, et voulaient rester isolés, mais qu'on pourrait obtenir d'eux de grandes concessions en promettant de respecter leur religion. LesA^alaisans, comme les hommes des petits cantons, déclaraient que leur gouvernement étant la démocratie pure, ils perdraient en adoptant la démocratie représentative. Leur pays défendu par sa position, trop pauvre pour exciter la cupidité, cesserait d'être indépendant et subirait l'influence de richesses corruptrices. D'ailleurs s'il devenait un canton de la nouvelle république helvétique, il ne serait pas assez riche pour subvenir aux frais qui lui seraient alors imposés (1).
Le nouveau gouvernement du Valais protesta contre la proclamation de Brune qui réunissait son territoire à la République rhodanique {^2). Mangourit, qui ne manque pas de linesse, écrit, le 10 germinal (30 mars), au |ministre des relations extérieures, que jamais on n'obtiendra la réunion libre, volontaire, du Valais à l'Helv^étie : elle n'est désirée que par (juelques oligarques et par des ambitieux qui espèrent briller sur un plus grand théâtre. Le Bas-Valais a les Vaudois ses
(1) Cette (Irclaralion omaue liu comité central (jui, sous l'innucnce de Mangourit. vient de décréter le raj)pcl et l'amnistie des liannis i)olitiques, l'extinction de la taillabilité des communes, le principe du rachat du cens à un taux fixé par les communes; mais il n'a pas été (juestion des dîmes. Les communes trancheront elles-mêmes; sur ce i)oint; car Mangourit pour le moment ne veut pas inquiéter le sentiment relisieux.
(2) La note en\oyée le \" germinal par le Valais, porte cette mention : « Renvoyé au citoyen Lecarlier, commissaire du gouvernement français à Rernc, pour prendre des renseignements et donner son avis. 8 germinal an VL Signé Merlin. — Le Directoire avait beaucoup hésité à annexer le Valais. Dans une lettre du 30 vent('»se, Mangourit lui l'appelle (lue le ministre des relations extérieures lui avait promis, par sa lettre du 2!» pluviôse, de laisser les Valaisans jouir de leur indépendance ; maisqueparunc autre lettre du 4 ventôse, il s'étaitprononcé contre elle, et le 9 suivant le Directoire lui avait écrit qu'il fallait respecter leur vœu pour leur indépendance. .Mangourit invitait le Directoire à faire cesser cette vcrsalilitr fâcheuse : depuis la proclamation de Rrunc, ceux qui ont obtenu l'assentiment du Haut-Valais, en mettant en avant que l'indépendance antique serait conservée sur sa garantie à lui, Mangourit, courent risque d'être mas. sacrés. Lh bien, il va lui-même violer bientôt cette promesse et faire massacrer ceux (jui s'en souviendront!
LE DIRECTiilRE ET LA RÉPIBLIQL'E nELVÉTIOCE. \Ho
voisins en horreur, cl aimerait mieux êlre réuni à la France qu'à l'Helvélie ; le Haut-Valais tient surtout à sa démocratie. Mangourit est d'avis de contre-balancer l'influence des prêtres par Fappàt de leurs biens, et d'anéantir leur pouvoir sur les consciences en implantant la théophilanthropie dans le A'alais! Ceci est une flatterie à l'adresse de La Révellière. Il croit qu'il serait assez avantageux de conserver celte petite république naturellement attachée à la France, qui assure ses communications avec les Grisons et l'Italie, et sépare la Cisalpine et l'Helvélie dont la coalition pourrait être dangereuse. Mais le Directoire envoya à Mangourit l'ordre formel de déclarer aux Yalaisans qu'ils auraient tout à craindre de la France, s'ils ne se réunissaient à la nouvelle république helvétique. Lecarlier, de son cùté , leur envoya une sommation très menaçante. Les Yalaisans virent qu'ils allaient être occupés militairement comme Berne, sans pouvoir espérer le moindre secours.
I/empire de mes conseils, écrit Mangourit le 20 germinal (0 avril), joint à la crainte dètre ou forcés militairement de se joindre à THelvétie, ou privés par un refus des secours et de la protection du Directoire, a déterminé les Yalaisans Hauts et Bas, k prononcer l'immersion de leur petite planète dans le grand mtellite qui va tourner autour de nous. Arch, AF '', 83.
Ils n'ont accepté que sous la garantie de leur religion , (' mais vous sentez la faiblesse d'une telle restriction ». Estce qu'elle peut arrêter des fruclidoriens qui ont la force pour eux! Le 2 floréal, Mangourit déclame encore contre cette réserve en faveur d'un culte popuUcide : « .\u surplus, votre commissaire a cassé d'avance la réserve en faveur du papisme, puisqu'il n'a conservé de vie et d'action qu'à la constitution en trois langues (1). »
(1) Le Directoire du Valais annoiu a le 3»>gormiiial au Directoire ilc Paris (ju'il ii'ilait à sa volonté. • Nous regrettons l'alliance directe el immrdinte (]ue notre pays a si longtemps entretenue avec la France : mais nous nous flattons que nous la retrouverons avec toute IHelvctie ». On voit bien que son acieptation est forcée.
Les petits cantons montagnards rassurés un moment par les déclarations de Brune, protestèrent immédiatement contre leur incorporation forcée à la nouvelle république. Le canton d'Uri donna le signal de la résistance et invita les autres à tout sacrifier pour défendre leur antique indépendance. Non seulement les hommes valides, mais les vieillards, mais les femmes et les enfants étaient prêts à prendre les armes. Les délégués des petits cantons se réunirent le l**" avril (12 germinal); des députés de pays éloignés, de Sargans, du Rheinthal, d'Appenzell, du pays et de la ville de Saint-Gall, se rendirent à cette assemblée. Ces délégués furent unanimes pour repousser la constitution, et décider qu'ils feraient les plus grands efTorts pour conserver l'ancienne. Cependant Unterwalden supérieur qui était le plus exposé, désespéra du succès, et se retira de la ligue, mais cette défection ne découragea point les autres cantons. Ils avaient envoyé des députés au Directoire de Paris, mais Schauenbourg et Lecarlier leur refusèrent péremptoirement des passeports. Néanmoins le Mémoire qu'ils n'étaient pas libres de remettre au Directoire fut publié (1).
Schauenbourg, Lecarlier et tous les agents du Directoire sont alors dans une furieuse colère contre ces entêtés. 11 faut absolument les contraindre à accepter librement une constitution <lontils ne veulent pas. Ces anciens et vrais démocrates doivent être réduits, par la force, à accepter une démocratie bien moins caractérisée que la leur, et essentiellement trompeuse! C(>s hommes simples et pauvres, depuis des siècles, jouissent d'un gouvernement qui ne leur coûte presque rien; ils devront
(1) « Où Irouverc/.-vous, disnil-il, ailleurs que chez nous, un mode desouvernciiicnl (|ui meUc plus exclusivement entre les mains du peuple l'evercice et le • iroit de la souveraineté, où l'ésalitê civile et polili(|ue soit plus parfailo, où chaque citoyen jouisse d'une plus grande somme de liberté? ».. Nous sommes des [leuplcs de pâtres et de montagnards qui , lidclos à la simplicité des mo'urs de nos aucétrcs, avons su jusqu'ici conserver peu de besoins et nous contenter de notre heureuse médiocrité. Les faibles revenus de nos cantons snlliraient à peine à.salarier le grand nombre de lonctionnaires que inms donnerait la nouvelle constitution.
LE DIRECTOIRE ET LA liÉPUBLIOUE HELVÉTIQUE. 487
se saigner pour payer des traitements à des intrigants et à des exploiteurs! Le 16 germinal (5 avril), Schauenbourg déclare que les gouvernements provisoires de Saint-Gall, Appenzell, Toggenbourg, non contents de ne pas accepter le plan de constitution, ont voulu entraver les opérations des assemblées primaires de ïhurgovie, qu'il y a danger de guerre civile, etc., et arrête que les membres de ces gouvernements sont déclarés personnellement responsables du retard causé à l'acceptation de la constitution, responsables sur leurs têtes des troubles portés dans les cantons voisins, et des dommages soufferts par les partisans de la constitution.
« Si dans les douze jours, à dater de demain M germinal;, les assemblées primaires d'Appenzell, Saint-Gall et Toggenbourg n'ont pas été réunies pour l'acceptation de la constitution proposée au peuple helvétique, et si les autorités constituées ctablies par elle nont pas été nommées à la fin de ce terme, le général en chef regardera lesdits gouvernements comme complices des oligarques suisses, et prendra à leur égard des mesures promptes et sévères. »
On n'ose pas imposer formellement le vote de la constitution dans les douze jours, mais on le suppose acquis d'avance ; on l'impose en réalité, en obligeant ces assemblées primaires d'appliquer la nouvelle constitution, et leur déclarant une guerre à outrance si, ne l'acceptant pas, elles s'abstiennent naturellement de nommer les autorités qu'elle a établies. L'acceptation est donc obligatoire !
La partie d'Unterwalden Ob dem W'ald, et l'abbaye d'Engelberg, acceptent la constilulion de peur d'être écrasées dans une lutte inégale. Schauenbourg déclare, le 20 germinal, que la majorité du canton aacccptt'. Si dans trois jours l'autre partie d'Unterwalden n'a pas envoyé cinq députés pour constituer le gouvernement provisoire du canton, ceux de Obdem Wald devront former ce gouvernement à eux seuls. Les moines d'Engelberg affolés par la peur, déclarèrent a Mengaud, en termes assez plats, qu'ils ren(jn(;aiL'ut s[»ontanéinent à leur souveraineté, et espéraient que cet acte attesterait leur désir de « continuer à nous rendre digues de l'amitié de la République française ». (j'était bien naïf! Mcngoud leur répondit
'(88 LE DIRECTOIRK.
par une lettre méprisante, et en les invitant à l'apostasie (1).
Scliauenbourg décida en outre que le nouveau gouvernement d'Unterwalden ferait nommer par la fraction acceptante des électeurs, les députés et fonctionnaires pour Ja totalité du canton. 11 déclarait responsables sur leurs têtes les membres du gouvernement d'Unter dem Wadl, et les ecclésiastiques en général. Le canton de Zug refusait également la constitution : Scliauenbourg et Lccarlier prirent un arrêté analogue , pour faire nommer des députés par une minorité acceptante qu'ils prétendaient exisrte dans ce canton. Ils imposaient cyniquement à la Suisse le système des scissions dont le Directoire allait tirer si grand parti en France pour les élections de l'an VI.
Le ^2 germinal, Lecarlier envoya une proclamation aux petits cantons pour les sommer d'accepter la constitution. II leur déclara pompeusement qu'elle serait pour eux une source de prospérités, que les impôts seraient bien répartis : « la constitution garantissant d'une manière positive la liberté des cultes, il serait superflu de rien ajouter à ce sujet ». Mais les Suisses savaient très bien que la constitution de l'an III qui lui avait servi de modèle, garantissait aussi d'une manière positive la liberté des cultes ; et que le clergé insermenté tout entier était condamné à mort, d'après les lois des 18 mars et 23 avril 1793, toujours appliquées par le parti dont Lecarlier était un membre distingué; et que les prêtres ordonnés depuis ces lois et les constitutionnels eux-mêmes, étaient expédiés à la guillotine sèche; et c'étaient ces bourreaux, ces pourvoyeurs de la Guyane qui leur présentaient la constitution nouvelle, et
(I) Arau le 2i terminal an VI : « .l'ai lu avec i)laisir votre leUre du l"^' avril (v. si.) dans laquelle vous m'annoncez avoir rétabli le |)euple de la vallée d'Kngelberg dans les droits de sa souveraineté. .l'applaiulis à cette restitution bien naturelle d'usurpations antiques et éternellement contraires aux droits imprescriptibles de la nature, et à la jouiss^icc desquels les hommes sont indistinctement appelés. Cette rcconnaissanceCe votre part d'un |)rincipe sacre et inaliénable, est sans doute d'un grand prix, et sous ce rappoit, citoyens moines, vous êtes recommandables, mais de\cne/-le davantage et donnez encore un autre exenq)lo. Xall('n<lez pas que la philosophie aille vous expulser tics asiles de la paresse il de rinutililé. (Quittez la livrée de la superstition, rentrez dans la société, cl laites -y briller des vertus en assez grand nombre pour faire oublier celles de vos années consacn-es à la nullité monacale. Salut et fralernité. J. Mengaud ». (Journal des Débats et décrets, floréal an VI, |). ti.)
allaient l'appliquer clans leur pays, devenu en fait un déparlenient nouveau soumis au Directoire, à ses sangsues, et à ses traqueurs de prêtres!
Cette circulaire fut accompagnée d'un arrêté terroriste de Schauenbourg, pris le même jour conformément à la réquisition du commissaire général.
« Vu le refus constant qu'ont fait jusqu'à présent les cantons de Schwitz, Zug, Claris, Appenzell, Lnlerwaldfui unter deni NValden) et Uri, ainsi que la ville et le pays de Saint-(jali, et les différents bailliages qui doivent composer le nouveau canloa de Sargans.
i< Considérant, que les Intérêts les plus chers de ces pays exigent ([u'ils sortent sans délai, de cet état d'abandon et d'incertitude où ils se trouvent dans ce moment, et qu'ils se réunissent promplement aux autres cantons de la Suisse en acceptant la constitution helvétique.
« Considérant que le refus qu'ont fait jusqu'à présentées cantons d'adhérer à la constitution ne peut être que Vouvrage des prêtres, et de quelques autres ambitieux qui, sous le manteau de la religion, et d'une fausse popularité, cherchent à égarer l'habitant simple et confiant de ces pays, pour les subjuguer el les retenir sous leur dumiiiation.
« Voulant soustraire ces peuples au juug honteux qui pèse sur eux, et les rendre à la raison et à leur indépendance morale. Voulant enfin l'iouffer dans sa naissance une guerre civile, dont les symptômes non l'quivoques se sont déjà manifestés sur certains points des susdits cantons ».
Les dispositions de l'arrêté du i(» contre Saint-Gall. Toggenbourg, Appenzell, sont maintenus. Les prêtres des pays et cantons indiqués plus haut, ainsi que les autorités civiles sont responsables sur leurs tètes de la tranquillité publique. Ils répondent delà sûreté de tous les citoyens qui pourraient être inquiétés après avoir manifesté le désir de voir accepter la constitution. Si, dans douze jours, à partir de demain '23 germinal ;^12 avril), les assemblées primaires de ces pays et cantons n'ont pas été appelées à voter sur la constitution, leurs prêtres et leurs gouvernants seront regardés comme complices des oligarques et traités comme tels. Cette proclamation, venant «juatrejoursaprès celle qui imposait une contribution de quinze millions, devait enlever aux plus optimistes leurs dernières
iîlO LE DIRECTOIRE.
illusions. Le 24 germinal (13 avril), Schauenbourg, sur les réquisitions de Lecarlier, déclara que toutes les relations devaient cesser entre les citoyens des cantons qui avaient accepte déjà la constitution et les habitants de ceux qui lardaient à l'accepter. Il était défendu aux premiers de vendre aux seconds ni denrées ni subsistances, et Schauenbourg annonrait qu'on demanderait au Directoire de traiter les Suisses des cantons opposants qui se trouvaient sur le territoire français comme les habitants d'un pays en guerre avec la France.
Déjà les agents des fructidoriens avaient exercé des vexations religieuses en dépit de leurs belles promesses. Le IG, Schauenbourg avait écrit au gouvernement de Lucerne, non seulement d'expulser les prêtres français émigrés, mais de rechercher s'il y avait à Lucerne des prêtres et autres individus réfugiés de Berne, de Fribourg, de Soleure. Ces fugitifs devaient rentrer dans leurs domiciles pour y être surveillés par les autorités compétentes. C'est bien le système révolutionnaire français : si l'on s'écarte de son domicile, on est traqué et contraint d'y revenir pour être livré aux vexations de ces mêmes gens qui vous accusent systématiquement ; si vous restez dans votre commune, d'y jeter le trouble, de conspirer, ci en prennent prétexte pour vous accabler d'avanies et de lâches insultes. Le nonce du pape. M*'"' Gravina, avait d'abord quitté Lucerne. Il y revint quelques jours, en invocjuant son caractère public. Lecarlier prit contre lui un arrêté d'expulsion rempli de déclamations jacobines contre le fanatisme et les intrigues des prêtres hypocrites, et en outre :
" Considérant que la imissanre im-pale ti' existe plus, et qu'il ne peut !j avoir de ministre d'une puissance qui est détruite; que d'ailleurs la conduite du gouvernement papal envers la République française a dû faire regarderies agents de cet infâme gouvernement comme ennemis dii la grande nation ». (Arcli. AF ', «6).
Sans doute l'armée française vient de détruire la puissance temporelle du pape; mais l'arrêté, s'il veut dire quelque chose, signifie que sa puissance spirituelle est détruite ! Si tel est l'avis de Lecarlier, on voit comme il respecte la liberté de conscience promise aux Suisses! Ne viole-t-il pas la liberté religieuse en
LE blUKCTltlKI-: ET LA HÉl-lBLIOUn; lir!;LVÉTIQL K. Y.H
leur interdisant tout rapport avec le chef de leur religion! Du reste, à cette époque, les révolutionnaires s'inquiètent peu de se démentir sur ce point si iinpcjrtant. Suivant les gens qu'ils veulent exploiter, ils disent le malin qu'il n'y a plus de pape, le soir qu'ils ne persécutent point en lui le chef d'une religion !
Le 12 avril (23 germinal), la nouvelle constitution fut proclamée à Arau devant les baïonn elles étrangères, et avec toutes les parades révolulionnaires, par une assemblée nommée avec fort peu de liberté et très incomplète. On s'occupa d'élire les Directeurs. Ceux qui avaient d'abord réclaméde grands changements, étaient alors très inquiets sur le sort réservé à la Suisse par le Directoire, et très mécontents de la conduite d'Ochs, de Laharpe et des démocrates; aussi nommèrent-iis des directeurs relativement modérés, et disposés à ne pas s'aplatir complètement devant les agents du Directoire. Legrand de Bâle, Gleyre de Lausanne^ Oberlin de Soleure, Bay de Berne, et l'fiffer de Lucerne furent élus. Le 20 germinal, Lecarlier déclara aux députés suisses « que les descendants de Guillaume Tell ont ressaisi leurs droits ». 11 leur fit un éloge assez modéré de leur constitution, en insistant sur la nécessité de sortir du provisoire et débita de longues déclamations contre les opposants, contre le fanatisme et les prêtres : « Craignez, dil-il, le sort de la Vendée. »
Néanmoins les Suisses des petits cantons, en vrais descendants de Guillaume Tell, imitèrent les Vendéens et défendirent leurs vieilles libertés, sans s'inquiéter du nombre de leurs oppresseurs. Ils disposaient tout au plus de dix mille hommes; leurs alliés de Sargans, de Saint-Gall, d'Appenzell, entourés d'ennemis, ne pouvaient guère les secourir. Cependant, si leur aile gauche avait passé le Brunig, pour marcher aussitôt sur Berne, celte attaque si téméraire en apparence aurait pu réussir complètement et porter un coup terrible à la domination du Directoire, car les vaillantes populations du canton de Berne ne demandaient qu'à se lever en masse, et à prendre une revanche éclatante, et l'insurrection se serait propagée très rapidement dans tons les autres cantons. Sauf quelques démocrates qui avaient complètement renoncé à rindépemlance nationale, les partisans des idées nouvelles, honteux d'avoir
élé ainsi joués par le Directoire, irrités contre le despotisme et les exactions des généraux et de Lecarlier, désiraient secrètement la victoire des petits cantons. Malheureusement il n'y avait pas unité suffisante dans le commandement, et chaque canton éparpillait ses forces pour protéger son propre territoire, au lieu de faire des entreprises hardies, qui auraient soulevé le reste de la Suisse. Les rudes soldats du canton d'Uri restèrent sur la défensive. Unterwald défendit aux siens de dépasser la frontière bernoise. La guerre commença le 21 avril. Les gens d'Unterwalden marchèrent sur la partie d'Ob dem Walden, qui s'était soumise à la constitution nouvelle, non par conviction, mais par découragement; les habitants d'Obwalden se rangèrent aussitôt de leur coté et leur fournirent un contingent de six cents hommes. Mais l'aile droite des Suisses, après un combat acharné, fut repoussée à Haeglingen par la cavalerie française. Les Suisses occupèrent Rapperschwyl et plusieurs postes sur le lac de Zurich, pendant que le général de SchM^ytz, Aloys Reding, s'emparait de Lucerne le 20 avril (10 floréal). Mais Zug venait d'être pris par les Français et Lucerne dut être évacuée le lendemain. Le Directoire helvétique avait envoyé aux petits cantons une proclamation par laquelle il les menaçait de la colère de l'étranger, et qui semblait calculée pour les exaspérer davantage.
Les Français arrivaient en force du côté du lac de Zurich. Repoussés d'abord jusqu'à Richterswyl, ils chassèrent les Suisses du Vallerau et de Pfoîfîikon; àArth, sur le lac de Zug, ils subirent un échec. Les Suisses continuèrent cependant sous la conduite de Reding, à livrer de sanglants combats; mais les soldats de Claris, d'IIznach, de Sargans avaient désespéré du succès et étaient rentrés dans leurs foyers; les hommes de Schwytz et le vaillant Reding leur chef, jurèrent de défendre leurs montagnes jusqu'à la mort. Le 2 mai, ils luttèrent avec acharnement à Schindeleggi ; mais comme ils allaient être tournés du côtéd'Einsiedeln, ils se replièrent surMorgarten, village célèbre par la victoire que les confédérés libres y avaient remportée sur leurs ennemis en i'Slo. Les Suisses s'y montrèrent dignes de leurs ancêtres; malgré l'infériorité du nombre, malgré le désavantage de la position, ils s'élancèrent avec fureur
LE DIRECTOIRE ET LA RÉI'URLIQL'E HELVÉTIOIE. WA
sur leurs adversaires, enfoncèrent leurs rangs, et les repoussèrent jusqu'à Aegeri, après leur avoir fait subir des pertes énormes.
Schauenbourg, après tant d'efforts, n'avait pas encore remporté une véritable victoire : il était sûrde venir à bout de ces braves gens, en lançant constamment sur eux des troupes fraîches, et les épuisant par des assauts continuels; mais il était évident qu'il faudrait sacrifier un nombre énorme de Français avant de réussir à les exterminer ainsi petit àpelit. Il avait déjà perdu près de trois mille excellents soldats. Ni le Directoire, ni les généraux et les soldats vainqueurs ne devaient s'attendre à trouver le moindre butin dans les chalets de ces bergers. Le général Nouvion proposa la paix aux Suisses, sous la double condition de mettre bas les armes (1) et d'accepter la constitution. Les Suisses, quoique trop sûrs d'être écrasés par le nombre au bout de quelques jours de lutte, déclarèrent qu'ils ne pouvaient accepter qu'une trêve pour délibérer sur les conditions de la capitulation, et que leur liberté religieuse devait être garantie. La trêve lut accordée, et le 4 mai 15 floréal) on sii;iia un traité par lequel les vieux cantons acceptaient la nouvelle constitution, et les agents du Directoire s'engageaient à respecter leur religion, et à ne pas les occuper militairement.
Des milliers d'hommes avaient péri dans cette lutte acharnée. Les Suisses étaient bien meilleurs tireurs que les soldats français et luttaient tout à fait en désespérés; aussi un relevé fait à Lucerne, qui est probablement au-dessous de la réalité, porte le nombre des Français tués à 2.754. On ne connaît pas précisément le nombre des blessés ni de ceux qui tnoururent dans les hôpitaux de leurs blessures. Cette lutte fut glorieuse pour les Suisses qui se montrèrent les dignes descendants des héros de Sempach et de Morgarlen, bien que le succès n'eût pas couronné leurs efforts. Elle fut honorable pour les soldats français qui durent faire de très grands efforts pour réduire de pareils ennemis à capituler, et qui cette fois ne souillèrent point leur victoire par d'odieux excès. Mais elle fut absolument honteuse pour le Directoire qui fai-
(1) Elles devaient iHre mises en dépùl dans un loral sOr situé dmis ce canton.
sait tuer ces malheureux bergers, et avec eux trois mille excellents soldats de son armée, dont il semblait se soucier aussi peu que des Suisses, pour imposer à ces derniers une ridicule contrefa«;on de celte constitution de l'an III qu'il violait à chaque instant, et les faire gouverner par des préfets qui seraient les créatures des citoyens Lecarlier et Rapinat! La Révolution après avoir si impudemment menti à tant de belles promesses, venait de montrer de la manière la plus éclatante ce que valait sa célèbre maxime : « Guerre aux palais, paix aux chaumières « ; elle avait fait marcher des armées contre les cabanes de pauvres bergers pour les contraindre à passer, comme disait son agent Lecarlier, « de la démocratie pure à la démocratie représentative » ; et elle allait bientôt prouver par un fructidor helvétique, combien elle respectait cette fameuse démocratie représentative!
Les révolutionnaires suisses étaient honteux de voir leur constitution nouvelle, qu'au fond il n'estimaient guère, imposée à une partie de leur pays par une armée étrangère, -et de se voir eux-mêmes taxés par les généraux de cette armée; aussi ne pouvaient-ils s'empêcher d'admirer le courage des petits cantons, et de faire de tristes réflexions sur leur situation actuelle de vassaux du Directoire (1).
La constitution helvétique avait également ensanglanté le Valais. On a déjà vu que ce pays l'avait acceptée tout à fait à contre-cœur. Mangourit, instruit que les montagnards étaient très disposés à se joindre aux petits cantons, leur adressa, le 8 floréal, une proclamation à la fois menaçante et pateline : il faudrait peu de troupes pour les soumettre, mais « moi ensanglanter le Valais ! » ; et il prétend avoir refusé les renforts que Schauenbourg lui proposait, 11 adressa des menaces sé-
(1) Un Suisse qui faisait partie du monde olliciel réuni autour de la nouvelle fonslilution à Arau, écrivait à un autre révolutionnaire, le (i mai (H> lloréal) : « Les liaMtanls du canton de Scinvytz se sont battus d'une manière glo rieuse, ils ont lepoussé deux fois les troupes françaises. Ils ne voulaient pas se rendre prisonniers de guerre, ils préféraient la mort dont on s'efforrait dr les itréscrver. Des pércs de famille se rendaient au champ de bataille aveileurs enfants (jui se laissèrent tuer sur les corps de leurs i)ères; des femmes et des lllles sont en grand nombre parmi les morts. Que de (rails touchants nous en racontera l'histoire! Que de courage, (juc de bravoure déployée devant les yeux de l'Europe ». (Arch. AF», 81.)
LF. niHECTOIRE ET LA HÉI'LBLIOUE HELVÉTIQUE. A9o
rieuses au dixain de Rarogne qui était à la tête du mouve- (iienl (l). Mais le li fioréal, lorsque le corps électoral était réuni à Sion, Mangourit fut prévenu que les montagnards avaient pris les armes : on décida aussitôt que les électeurs et les autorités se replieraient sur Saint-Maurice, ainsi que le résident de la République française, « pour éviter un grand crime ». Le 15, Mangourit partit donc avec les gouvernants; mais on lui apporta en chemin des nouvelles rassurantes, et il revint à Sion, où il apprit bientôt qu'il avait été abusé par de faux rapports, et qu'il fallait déguerpir au plus vite. Il s'empressa de s'établir à Saint-Maurice, et d'appeler des troupes françaises et vaudoises. L'insurrection avait fait boule àe neige et entraîné les paroisses du Bas-Valais (2) : Sion était au pouvoir des Yalaisans. Mangourit ne se croyant plus en sûreté à Saint-Maurice se réfugia bien vite à Bex. Des troupes françaises lui furent envoyées sous le commandement du général Lorge, qui, le i8 floréal (17 mai), attaqua les Yalaisans au pont de Morges, et les repoussa après une lutte acharnée, a L'ennemi, écrit Mangourit, s'est battu avec une intrépidité étonnante ». Les troupes du Directoire marchèrent sur Sion. Pour excuser l'horrible carnage, et les excès auxquels les soldats français et vaudois se livrèrent dans cette ville, on prétendit que les Yalaisans avaient arboré le drapeau blanc et tiré ensuite sur les soldats, qui s'avançaient sans méfiance. Mangourit écrivit au Directoire que les insurgés avaient perdu de 350 à 400 tués, et autant de blessés, et que les pertes des Français s'élevaient à 70 ou 80 tués et autant de blessés (3). Il s'empressa de lever une contribution de
(1) « Les i)i'()V()cateurs d'une anarchie injusliliahle seront punis militairement sur le lieu même, sans é(/ard ponj- la jjrafession qu'ils veulent déshonorer. Vous supporterez des contributions semblables à celles qui pèsent sur les auteurs de la mort des Suisses, (|ui connue \ous, égarc's par des prctres et par des oligarques, ont osé résister a l'cm[)ire de la drmocralic représentatire... » (Arch. \f-U 83.)
(•2) Le 10 mai. les dixains du Haut-Valais avaient déclaré à ceux du Bas-Valais qu'ils prenaient les armes pour la seule défense de leur religion menacée, cl non pas, comme les ré\olutioiinalres le disaient, pour les rétaldir dans leur ancienne sujétion ; qu'ils voulaient l'ermemcnt former un seul peui)le unoc eux.
('0 Mangourit et le général Lorge ont écrit qu'ils avaient trouvé parmi les morts huit prêtres qui encourageaient les Valais(uis. Cela peut être vrai; mais
'|9I) LE DIHKCTOIRE.
1,800,000 francs, sur la ville de Sion, et de se faire en outre remettre les titres d'une créance de deux cent mille écus qu'elle avait sur la République française. A la demande du général Lorge, il accorda une gratification de six louis aux officiers de troupe et d'élat-major. 11 établit aussitôt une commission militaire chargée de punir les principaux auteurs de l'insurrection, et fit replanter avec de nombreuses cérémonies les arbres de liberté coupés par les insurgés. Cependant les révolutionnaires, dans la crainte d'un nouveau soulèvement, se contentèrent de déclamer contre les prêtres sans prendre contre eux des arrêtés trop graves, et en protestant que la religion serait respectée (1).
Le Valais est donc annexé par violence à la nouvelle république helvétique; Mangourit croyait qu'il valait beaucoup mieux le laisser isolé, ou le réunir à une république, lémanique ou rhodanique; mais en agent docile et avide de récompenses, il recourut aux moyens les plus violents pour opérer une annexion qu'il jugeait inulile et même dangereuse (2). Très peu
il est aussi très possible '|uc ces prêlres aient élu égorgés de sang-froid en deiiors du combat, cttju'on ait fait ce récit pour ne pas trop exaspérer les Valaisans (|ui s'étaient lepliés sur Sierre au nombre de 0,000.
Mangourit s'est plaint vivement au Directoire des excès des troupes, et surtout des Vaudois : « Par une seconde lettre du même jour (30 floréal) je lui représente (au général Lorge) les excès auxquels l'exemple des troupes vaudoises a entraîné une grande partie de nos soldats; je l'invite à tenir la main pour empéclier de pareils excès, et à mettre à l'ordre de ce jour qu'une commission militaire va être instituée pour punir ceux qui renouvelleraient leurs vexations ». 11 se plaint encore, le 8, des Vaudois : « L'affreux pillage, le viol, l'assassinat commis par les bataillons vaudois en Valais, depuis Sion jusqu'à Saint-Maurice, ne sont pas propres à exciter les Valaisans à la fraternité. En voilà pour cent ans, de récriminations, de vengeances et de UKMirlres ». Il pn-tend que les français n'ont pillé que dans un moment d'etfervescence, mais que les Vaudois ont pillé plusieurs jours de suite par système et même chez les patriotes! (Arch. AK» , 83.)
(1) Mangourit. dans sa correspondance avec le Directoire, exprime le désir de modifier complètement le culte et de supprimer, sous prétexte de fanatisme, ce qu'il a|)pelle les praliques subversives de la raison. Comme les Valaisans, gens pratiques, devaient être incrédules à ses belles protestations de tolérance!
(2) Il écrit, le iti prairial, (lue maintenant la Suisse communi(|uc avec la 1,1gurie, la Cisalpine, la Uépublique romaine, et il en est inquiet, car toutes ces rèpubli(|ues pourraient former une coalition plus à craindre (jue les coalitions royales, « car elles invoqueraient contre nous-mêmes nos principes, et la force que nous leurs avions donnée de trop servirait contre nous »; et il signale l'es-
LK DIRECTOIHE ET LA RÉI'LBLIOUE UELVÉTIQLE. 497
de temps après, il fut rappelé du Valais et envoyé à Naples comme secrétaire d'ambassade. En partant, il écrivait encore à Rewbell, alors président du Directoire, qu'il aurait bien mieux valu réunir directement le Valais à la France; mais il lui demandait le plus grand silence sur ses confidences, à cause « des faux patriotes ». Dans cette lettre, il se plaint des divisions qui troublent déjà la nouvelle république helvétique et attaque vivement les Vaudois « un 18 fructidor helvétique ne m'élonnera point (1) ».
Le Directoire de Paris avait contraint le Valais, allié des Suisses, à faire partie de la confédération nouvelle ; mais pour se payer de ses services, il avait jugé à propos de leur enlever deux alliés et de les incorporer à la France. Le 9 pluviôse (28 janvier), Mulhouse, alliée des Suisses depuis loio, dut voter sa réunion à la grande République ('2). Le traité fut signé le
prit qui anime le Directoire lielv('li<|ue, et la iiauteiir/nf^éfen^cde ses ministres. (Arch. AP:' 83.)
(1) Arci).AF3 , 83. Maiigourit avait promis d'expédierduValaisà Paris un célèbre bloc de cristal de douze quintau\ : le 18 prairial, en a]iprenant son rappel, il annonça qu'il envoyait ce hloc avec un surnamcraire de si\ <juintaux : ils seront, disait-il, dans vingt-cinq jours à Paris, à la grande nation. « La Nature lui devait un hommage ; puisse le cristal qu'elle forma dans les entrailles du Valais fanatisé, n'être pasiihis \n\r que les cœurs de tous les Français ». Ces révolutionnaires sont vraiment impayables!
(2) Déjà en i7!>3 les révolutionnaires voulaient l'annexer. Le comité de Salut public avait chargé le 20 juillet, un agent nommé Cattus de se rendre dans cette ville sous prétexte de prendre des renseignements sur les rapports commerciaux de Mulhouse et de la France. Il était dit dans ses instructions : • Il s'occupera (les moyens de pré|)arer la réunion de cette ville et de son territoire à la France »; etily travailla très activement.
Mulhouseétait enclavée dans le territoire français. L'administration du Haut- Uhin lui suscita des difficultés ruineuses |)0ur son commerce, alin de la contraindre à l'annexion. (Arch. AF3 83.) On voulait aussi, à propos d'un traité de roniinerce, lui imposer de renoncer à sa vieille constitution, à ses usages et de détruire ses armoiries.
Mulhouse n'avait alors que 6.000 habitants et un terriloirede deux lieues carrées. Il existcaux archives unenotecuricusc de l'agent Cattus, sur sa constitution. Le peuple y est souverain; il s'assemble tous les trois mois dans six maisons publiques appelées tribus, dispersées dans les six (piartiers de la ville. Il clit ses magistrats et vote sur les lois i)roposiM>s par le Conseil <|ui est composé de soixante jlix-huit membres (treize par tribu). Vingtquatrc d'entre eux forment
\) pluviôse (:28 janvier), et vote par les Anciens le H ventôse suivant {i" mars). Genève était depuis longtemps traitée par le résident français Desportes, comme un pays absolument soumis au Directoire, il travaillait ouvertement à désoler la patience des Genevois patriotes, pour les contraindre à réclamer eux-mêmes l'annexion de leur ville à la France. Le i2r» pluviôse, il écrit qu'il a enjoint au gouvernement de Genève de fournir, dans la décade, au général Brune, pour son expédition contre Berne, 500,000 cartouches à balles et 30,000 pierres à fusil. Les trois députés que Genève avait envoyés à Paris sont de retour, et ont fait au conseil le rapport de leur mission. « Ils déclarent en secret, dit-on, que le gouvernement genevois touche à sa fin (J). Il agissait déjà en vrai proconsul (2). Il décida les Genevois à nommer une commission extraordinaire chargée de prononcer sur le sort de leur patrie. Il croyait que cette commission réclamerait l'annexion à la France.
Il avoue cependant que les Genevois tiennent beaucoup à
le Conseil exécutif ini petit Conseil. Trois bourgmestres président la république; ilsalterueiit dans la présidence de six mois en six mois. Le cliancelier est à la fois greffier, syndic et notaire public, faute d'argent pour rétribuer ces trois charges. C'est la seule fonction (|ui rapporte à peu prés de quoi vivre fn bourgmestre ne reçoit pas six cents livres.
(;ha(|ui! tribu est présidée alternativement par deux tribuns du peujjle; leur solaire ne (b'passc pas liiO livres.
La république professe la religion i>rotcstante.Les ministres ne pcuventétre ni juges, ni magistrats, ni administrateurs; mais le consistoire veille sur les mœurs, forme un tribunal (|ui jug(! les dclils matrimoniaux, et les péchés de la chair. Il y a un tribunal civil, un tribunal d(; commerce; on peut aller en appel au [letit Conseil, et du i)etit Conseil au grand. Les fonctions publitiues qui ne rapportent guère, sont très peu courues. En somme, c'est une organisation de famille très économique. Caltus avoue (]u'il a trouvé à Mulhouse beaucoup de répugnance pour l'annexion, bien qu'il ait fait toute sorte de promesses à un grand nombre de personnes, offert aux unes des places, aux autres de grands avantages. Mais Mulhouse, soumise depuis plusieurs années à une sorte de blocus commercial, tourmentée continuellement, au sujet des émigrés, des prêtres, des réquisitionnaires, fut à la tin obligée de céder.
(i) Déjà le Directoire avait successivement expulsé de France trois envoyés <le Genève : lleybaz. Case, de la l'ianche. Les délégués envoyés en dernier lieu avaient été assez mal accueillis.
(-2) .\insi le 0 ventôse, il annonce. « qu'il a l'ait arrêter la distribution, et briser les planches de divers écrits, im|)rimés à Genève en faveur des oligarques de lierne ». .\rch. AF^i (i8. Depuis longtemps du reste, le Directoire opprimait la liberté de la presse à Genève.
LE DIRKCTOIRE ET LA RÉPLBLIOL'E UELVÉTIOLE. 409
conserver leur indépendance, même nominale. « Pour garder cette ridicule chimère, cette peuplade, vaniteuse ne reculerait devant aucun sacrifice » lettre du 14 venlùse). Le 3 germinal la Commission extraordinaire essaya de louvoj'er, et prévint Desportes par l'intermédiaire des syndics qu'elle était prête à accepter toutes les modifications que le Directoire voudrait apporter à la constitution de fjenève, sous la réserve expresse de son indépendance. Desportes refusa de rien entendre avant que la Commission s'expliquât sur la réunion pure et simple à la France conformément au vœu du peuple genevois », et lui ordonna presque de se déclarer pour cette réunion.
Dans la nuit du 7 au 8 germinal f28 mars), le drapeau tricolore qui était à la porte de la légation française fut taché d'encre. Desportes jeta les hauts cris, déclara la France outragée, et se livra à une colère dramatique. On fit les plus grands efforts pour l'apaiser (1). Il finit par se laisser toucher, mais tira grand parti de cet incident qu'il avait probablement arrangé lui-même, pour effrayer les Genevois (:2).
(I) Le conseil déclare qu'on lui fera loute réparation qu'il exigera. Desportes n'écoule rien, enlève le drapeau devant la foule en dc^'Clarant que Genève ne sera plus honorée de la présence de ce glorieux drapeau. La commission extraordinaire, avec de nombreux citoyens, vient le supplier de ne pas rendre la ville responsable de cet attentat, et de permettre que le drapeau tricolore prépare par le Conseil et par les sjndics soit replacé. Il se laisse llécliir. On replace le drapeau avec le plus grand enthousiasme; on crie : Vive le Directoiie: Le peu|)le genevois désire dcfller sous le drapeau.» D'environ G009 citoyens actifs que renferme Genève. 3730 se sont inclinés avec respect devan les couleurs du grand peuple •. [Lettre de Desportes, o germinal (29 mars lT!i8] Arch. AF' G8.) Voilà ce que Bernadotte aurait voulu faire faire à Fran- <(>ls II et aux Viennois.
(-2) Dansune lettre du lOgerminal, Desportes annonce que des Français domiciliés aux portes de Genève, lavaient invité à refuser loute réparation pour arriver ainsi à la reddition de Genève. Mais c'est \a ré to} ion «lu'il doit obtenir d'après les instructions du Directoire. S'il avait fait entrer des troupes, on n'eût pas nian(|ué de dire ()ue l'affaire du drapeau était un artitice, une machination. Il faut déterminer les Genevois à demander la réunion à la France « d'un peuple distingué par ses lumières, idol.itre de sa souveraineté, l'exerçant par luimême, concentrant toutes ses idées d'honneur dans celte indépendance, et regardant Fareu du sacrifice de cette chimère comme le signal de sa flétrissure aux yeux de rKumpc ». (Arch., ibid.) Ce tour de force, Desporles compte le ri-aliser par intimidation; il faut abuser les naïfs! S'inspirant des vues du Directoire, il a usé de magnanimité dans l'affaire du drapeau : il a réussi. » Encore quelques jours et Genève, se précipite elle-même tout entière dans les bras de la France ». (Arch.. ibid.)
oOO LE DIRECTOIRE.
Cependant il faisait approcher des troupes très près du territoire de Genève. I.a Commission extraordinaire qui ne pouvait se décider à proclamer l'absorption de Genève dans la république française, renouvela encore le 12 ses offres du 3, toujours sous la réserve de rester peuple yénerois. Desporles refusa, bien entendu. Le ;23, la conuuission lui annonça qu'elle n'avait pas encore- reçu de réponse de Micheli, son envoyé à Paris, et que si, le 29, elle n'avait reçu de lui aucune communication, elle trancherait la question de la réunion. Desporles savait que Micheli avait échoué dans ses démarches; mais comme il n'était pas autorisé à le dire aux Genevois, il ne put leur refuser ce délai. Les |)Ouvoirs de la conmiission extraordinaire expiraient le 30 germinal : le temps lui aurait man- (juépour rédigerle traité d'union; elle convoqua une assemblée souveraine du peuple, pour être prorogée. Mais abandonnée d'une partie de ses membres, et découragée, elle céda, et le 26 (15 avril) proclama la réunion. Desportes fît tout de suite entrer dans Genève des troupes françaises. Le traité, calqué sur celui de Mulhouse, fut définitivement conclu le 7 floréal (26 avril) ; il y est dit que les publicistes Mallet-Dupan, François d'Yvernois, et Jacques-Antoine Durouveray à la différence des autres Genevois, ne pourront en aucun temps être admis à l'honneur de devenir citoyens français (1).
La perte de Genève n'était nullement compensée pour les Suisses, par l'accession plus complète du Valais à leur confédération ; et le Directoire ne se relâchant en rien de ses exigences pécuniaires, levait sa contribution avec une extrême rigueur et prenait des otages. Ainsi le 11 floréal (30 avril), on
(1) Le 30 germinal, Desporles écrivait avec beaucoup d'emphase que les Cenevois ctaicnt dans le ravissement depuis f|uc l'annexion était décidée. A la lin de sa lettre, il rappelle; an Directoire qu'il lui est dû liiiit mois de son traitement et à peu i)rés cinq mille livres ()0ur les services ordinaires et secrets de la léi,'ation depuis un an. ou a beau être ré|)ublicain, on abesoinde son traitement ; et le Directoire si prompt a pressurer ses alliés, était pour ses fonctionnaires un détestable payeu)-.
f.a commission extraordinaire aurait voulu faire insérer dans le traité que Genève serait chef-lieu de déjjartement, mais le Directoire refusa obstinément de lui garantir cette mince satisfaction d'amour-propre. Desporles annonça, le 10 llorcal . qu'on avait trouvé à Genève 88 canons de divers calibres et 7000 fusils. (Arch. AK3, C8.)
tenait à Berne une assemblée électorale de canton pour nommer le tribunal de district. L'n otficier français, sur l'ordre de Rouhière, ordonnateur en chef, avait arrêté Bay, membre de la chambre administrative, pendant qu'il présidait cette réunion, en lui signifiant qu'il serait gardé prisonnier dans sa maison jusqu'au payement du premier cinquième de la fameuse contribution. Cette arrestation causa un immense scandale.
Le 12(l'^''mai ;, la chambreadminislrative deFribourgdéclara que le commissaire français Chevalier, toujours sur l'ordre de Rouhière, s'était présenté à sa caisse avec vingt-cinq hommes armés, avait refusé de rien entendre, et enlevé la caisse avec l'argent, les titres de créance. Il ne lui restait absolument rien 1 elle dénonçait en outre d'autres faits très graves 1 .
Lecarlier est alors un véritable pacha du Directoire français en Suisse. Il s'est empressé en arrivant d'annuler Mengaud qui est maintenant sans aucune autorité, et traité avec dédain, après avoir tranché du dictateur avec tant d'insolence. Les services si peu honorables, mais trop réels, qu'il a rendus à la cause de la révolution en Suisse, sont maintenant niés; on le jette de côté, après s'être bien servi de lui, comme un homme compromettant '2 ; et par un juste retour des choses
(1) • Déjà le généraL piqué de ce que nous n'avons pu lui continuer ainsi qu'au commandant de la place, des labiés dispendieuses, a ordonné le logement en ville deSOO hommes ci-devant casernes, de leur donner une demi-bouteille de \in par jour, ce qui ne leur avait point ctc fourni, ce i)ays n'.iyant point de magasins de vin. PlusdefîOo.dOO 1. sont sorties de Kiibourg: le pillage et l'entretien des troupes ont coûté le double. » (Arcli. AK'i 8C.) Sous le nom de labiés. \es -,'énéraux et les commandants de détacliemcnts se faisaient nourrir coniplai- -amment avec leurs ftats-m.ijors aux frais des localités qui n'y étaient nullement tenues. Ces tables 1res onéreuses étaient un prétexte d'odieuses extorsions, et souvent tl'orgies scandaleuses. On retrouve cet abus chez les autres armées du Directoire.
''•2) Lecarlier écrivait le 11 lloréal : • Je crois qu'il est de mm rlevoir de déclarer au Directoire, que la présence de Mengaud en Suisse est au moins inutile. // tt'a ni la lenue ni le caractère co/u'ena'j/e dans les circousiancesacluelles! '. ! Je crois d'ailleurs que ses principes sont républicains ».
Aussi Mengaud est au désespoir. Le IV. il écrit d'Arau au député Saurine, les plaintes les plus améres. « Quand après avoir fait le bien, et s'être conduit comme je l'ai fait, on se trouve réduit au i>oint d'être forcé au silence, à la nullité la plus absolue; la seule ressource, c'est île gémir et de tâcher de s'esqui- Ncr à rignnmiiiie. quand on n'en partage pi)int les profits >. Il résulte d'une au tre lettre du 17 qu'il était accuse d'avoirempéchéOchs d'être nommé directeur, et que sa cabale le persécutait. (Arcli. AF ' 8«;.
502 LE DIIUXTOIRE.
d'ici-bas, ce drùle, au moment même où il s'attendait à recevoir une magnifique récompense, est presque congc'dié comme un laquais qui a déplu (1). Le 20 floréal, Lecarlier, en rendant compte des résultats de sa mission, annonce au Directoire que sur les seize millions de la contribution, il en est à peine rentré quatre. On a fait main basse sur toutes les caisses des gouvernements, mais, par compassion, on a abandonné 200,000 livres au nouveau Directoire helvétique pour ne pas le laisser littéralement sans le sou.
Le 14 tloréal, Lecarlier est remplacé par un personnage célèbre dans l'histoire de la Suisse, le fameux Rapinat (2), beaufrère de Rewbell. Quand bien même il n'eût pas porté unnom malheureux, sa rapacité à pressurer les Suisses lui aurait bien vite valu des quolibets très amers, et une triste célébrité. Ce commissaire fut pour les Suisses un tourmenteur avide et brutal : il ne se contenta point de les accabler au point de vue fiscal, il les abaissa et les humilia profondément au point de vue politique, et les traita absolument en peuple conquis. On a soutenu qu'il avait pressuré les Suisses dans le seul intérêt du Directoire et qu'il était resté personnellement honnête ; il n'est pas possible de présenter la même excuse en faveur de nombreux subalternes, mais ses actes de tyrannie brutale et grossière sont bien avérés, et ne peuvent être rejetés sur d'autres.
Rapinat s'occupa immédiatement de faire i-enlrer avec beaucoup de rigueur la contribution décrétée par Lecarlier; mais il reconnut dès le premier jour qu'il serait très difficile d'en toucher plus que les deux premiers cinquièmes, et invita le Directoire à se montrer généreux pour le payement du surplus. Il était fort mal disposé pour les Bernois qui n'avaient pas encore
(1) Un arivtc (lu I)in'clnir(3 (lu (> prairial le raiipelle en «lisant (|u'il lui sera donné une autre destination ; mais presque aussit(H après, cette mcntidnestrapjiortée : sa disgrâce est cnnii)l(''te. Le .'{ messidor, le Dircctoinï décide (|ue la mission de Mcngaud est terminée, et (|u'il n'a )ilus rien à l'aire en Suisse. (Arcli.. AF-t r. Jl.)
['2) Son traitement fut fixé à (J,000 francs par mois, plus 18 francs par poste pour tous ses voyages. Comme Lecarlier, il paye ses frais de bureau, mais peut réclamer ses dépenses extraordinaires; il a les mêmes pouvoirs. On lui ordonne de poursuivre les dilapidateurs. (Arcli., AF-'. r. 18.)
LE DIHECTOIRI': ET LA UÉI'UBLIQLK IIKLVKÏIOL'E. 503
|)ayéle premier cinquième de leur contribution de six millions. Mais au momeul où il se disposait à les pressurer, on lui communiqua un ariangement que Talleyrand avait lait avec eux à son insu. Un peu avant le départ de Brune, les Bernois avaient envoyé à Paris deux notables, Luthard et Slapfer, avec Jenner, directeur des monnaies, pour obtenir du Directoire de meilleures conditions. 11 leur refusa la restitution de rOberland, et celle de l'Argovie, mais autorisa Talleyrand à conclure avec eux, le ^7 avril [H lloréal), un traité par lequel les titres étrangers d'une valeur de près de dix-huit millions de francs qui leur avaient été enlevés, devaient leur être restitués moyennant seulement une contribution de quatre millions au lieu de six (1). Après le payement des deux premiers millions, les otages devaientêtre mis en liberté, et l'armée française, à partir du 1" mai, ne pourrait plus lever aucune contribution dans le canton de Berne et devrait se nourrir à ses frais. On a dit que pour arriver à ce résultat, Jenner avait payé cinquante mille francs à un intermédiaire, et dix mille à un subalterne, et qu'il aurait même remis un million au gouvernement français. Cette convention mit Rapinat dans un véritable état d'exaspération; non content de protester violemment contre elle , il voulut la tenir pour non avenue. Il écrivait aussitôt (le 21 iloréal) que les envoyés bernois avaient surpris la religion du ministre des relations extérieures, et ([u'ils espéraient bien ne pas payer les quatre millions. En attendant des instructions, il va toujours leur réclamer le payement de leur cinquième. Dans une lettre intime àRewbell, il prétend que les Bernois ont l'arrière-pensée de revenir à l'oligarchie. « Pour tout autre canton je vous demanderai grâce, pour celui-ci je ne vous en demanderai point », et il l'invite à se méfier de ses envoyés. Il ne cessait d'écrire à Paris »iue les Bernois étaient les plus cruels ennemis de la France, les complices des oligarques, et que le traité conclu par Talleyrand était absolument désastreux pour l'armée. Et il se conduisait en proconsul du Directoire, devant qui toutes
(1) Dont (loii\ (Ml iiiimi'iaiic dans (loii\ mois et ilciix on icsciiptioiis cclifaiit, inoiUo (Ml v<!ii(léniiairc, ini>itié m iiivùse prochain. I.'olat de liorne iloiiiic (|uiltaiicc do toutes les crc-aiicos (ju'il (leut avoir contre la France.
501 LE niRECTOinE.
les autorités militaires et civiles, françaises et suisses devaient s'incliner. Du reste, un arrêté du Directoire du 24 lloréal lui avait roiinellenient accordé une autorité sans limites (1).
A la lin de lloréal an Vi, Zeltner, ministre delà Suisse régénérée auprès du Directoire de Paris, adressa aux prétendus libérateurs de sa patrie des plaintes très vives sur les agissements des généraux, commissaires civils et militaires, depuis l'entrée de l'armée française en Suisse. « Si les républicains de l'Helvétie, disait Zeltner, avaient pu recouvrer d'imprescriptibles droits sans perdre tout moyen d'en profiter, leur reconnaissance serait sans égale ». Mais leur liberté p))liti(|ue doit-elle être payée par de vives souffrances, par la ruine de leur pays (2)? l^a Suisse, qui ne devait son apparence de prospérité qu'au travail, à l'économie et à la frugalité de ses habitants, a subi des pertes énormes depuis cette révolution ; l'armée française l'écrase complètement : ses agents ruinent les Suisses et les traitent de la manière la plus outrageante; il est dangereux d'agir de la sorte avec ce peuple « comme s'il était doué de r heureuse facilité des Français à saisir le nouveau, ou de l'apathie batave, ou de la souplesse italienne. Ce peuple irritable et courageux tient énergiquement à sa religion, à sa
(1) L'article 1" porte que: « Le commissaire du Directoire exécutif prés l'armée française en Suisse est revAtu de toute autorité supérieure en matii-re civile, politique, et de finances, dans tout le territoire de la Republique holvr/ique, en ce qui peut concerner la Rrj/uljliqne française. Le général en chef et tous les autres coinniaiidants militaires et civils sont tenus de déférer à ses réquisitions. l\ a une grande autoritr sur l'armée. l\ fera juger par un conseil de guerre les militaires de tous grades et tous individus cm|)loyés à l'armée de Suisse (jui seront prévenus de vols ou de dilapidations.
(-2) « Les fonds publics sont saisis; bien ()lus, ils sont soustraits ; des contributions sans mesure avec les facultés des contribuables imposées; le numéraire enlevé, les créances sur l'étranger séquestrées ou sans rapport, les biens-fonds avi.is et sans ac(iuéreurs, les fabrlcjnes s'arrêtent, l'agriculture languit, les semailles man<|uent..., la plus profonde n;isére succède à l'aisance... On ajoute à sa ruine (du peuple), des mortillcations et des outrages qui soulèvent sa lierté naturelle... » (Arch. Nat. AK^, 81.) Faut-il joindre des faits nouveaux aux notes remises déjà? Faut-il tracer le tableau des vols, des insultes aux autorités constituées du canton du Léman, des actes de faux dont un certain 0...,attacli(^ a l'armée du général l'.rune, s'est rendu impunément coupable [)endant et depuis iju'il commandait à Aigle? Dira-t-on les traitements exercés à Berne |)iiur ne pas caserner les troupes. Ceuxde Uouliiérelorsde... » suiventplusieursaccusations... 1 Ah : comment peindre avec assez de force tant d'injustices? Comment exposer assez nettementcet ensemble de détails honteux? (3i)rairial. Arch., AF'f 81.)
LE DIHKCTOIlîE ET LA HÉI'UULIOIE IIELVÉTIOL'E. 505
démocratie pure, à ses mœurs antiques ». Exaspéré par des vexations, il devient capaljle des plus grands excès, et il pourrait bien surpasser la Vendée.
Le minisire suisse demande d'abord la restitution des fonds de tout genre enlevés ou mis en séquestre, pour que le nouveau gouvernement puisse payer les frais de la révolution et entretenir une ai'mée digne de l'alliance française. Ces fonds appartiennent à la nation et non aux ci-devant gouvernants (1). Il rappelle naïvement ([ue Brune a dit, dans une proclamation solennelle : « La grande nation veut vous donner la liberté et non vous la vendre ».
11 demande encore que l'IIelvétie soit allégée de la contribution, qu'on lui rende son artillerie et ses armes, qu'on réduise l'armée française, qu'on la caserne et qu'on la rappelle, dés que la Suisse aura organisé une force armée capable de maintenir l'ordre. « Le caractère et les mœurs du soldat français cadrent mal avec le caractère et les mœurs de l'Helvétien ; de là, des chocs journaliers et si fâcheux, cette progressive et menaçante irritation ». Il a aussi la naïveté de demander que les agents du Directoire traitent ie nouveau gouvernement helvétique avec les égards qui lui sont dus , et n'empiètent pas constamment sur ses attributions. Des intrigants, des hommes sanguinaires ont capté la confiance de ses agents; en procédant régulièrement, on aurait évité l'horrible guerre des petits cantons qui a fait cou1(M^ des flots de sang, et u)ie émigration en Souabe formée surluut d'artisans et de cultivateurs obérés et découragés (i2).
A[)rès ces observations générales, il réclama contre l'arrestation de Bay, au milieu de l'assemblée électorale; articula une foule de griefs, et dénonça beaucoup d'abus. Nous en citerons seulement quelques-uns.
Pendant (|ue les Suisses de deux cotnmimes républicaines, Ilirzel et Kuti, combattaient pour la liberté, les soldats français
(1) Ce que le Directoire n'aiiiiiel pas, pour les gaiiier.
(2) Le iiiinislrc ilemande le (•aseriioiDenl des lrou|>cs fiaiiraises : la tlisi jpliiie y gagnera beaucoup, et ce sera un grand soulagement pour une l'oulc d'hahilants ruines, obligés de rélormer leur intérieur, et ipii sont lenns d'héberger les soldats, il demande surtout le rappel de la Icgiuu nvirc «pii c>nus(]ne le peu|de suisse.
i,i; huii:» Toiiu:. — r. m. 25)
ont tout saccagé chez eux, « leurs demeures ont été pillées, leurs conciloyens assassinés , leurs femmes et filles outragées ».
Les commissaires français ont fixé arbitrairement le prix des vieilles monnaies qui se trouvaient en très grande quantité dans les trésors des cantons, de là de très grands abus, Rouhière a fait vendre à vil prix, à Berne et à Soleure, des armes de toute espèce, et les instruments de la seule fonderie qui existe en Suisse.
Les caisses pubFujues étant séquestrées, et les Suisses écrasés de contributions, le nouveau gouvernement manque complètement d'argent et pour ses propres besoins et pour payer l'entretien des troupes françaises; et les commissaires français ({ui ne reçoivent rien et pour cause, s'en vengent par des vexations. Ils ont mis les scellés, non seulement sur les caisses publiques de Lucerne, mais sur celles des fondations charitables. Ces scellés caractérisent parfaitement le genre de liberté que le Directoire est venu imposer aux Suisses.
Voici maintenant un fait très grave ; Rapinat, conformément au système connu que tous les trésors des anciens gouvernements sont dévolus aux Français, avait fait transporter à Berne les caisses de Soleure. Le Directoire helvétique protesta, et contre ce prétendu principe et contre ses conséquences à la fois si humiliantes et si ruineuses pour lui. Les agents français mettent les scellés sur toutes les caisses, les ouvrent et les referment sans contrôle; le Directoire helvétique? se décide à croiser leurs scellés avec les siens pour assurer la vérification. Rapinat entre dans une colère épouvantable et fait briser les scellés suisses (1). Bégoz, ministre des affaires étrangères du Directoire helvétique, se plaignit vivement au gouvernement français de ce procédé violent, ot des menaces inconvenantes de Rapinat à l'égard du gouvernement suisse. Zeltner appuya ses réclamations. Rapinat répondit en soulc-
(l)Mcngau(l nu'coiilciil d'iHre olagiié par Ha|)inat, ccrivit, le24 llorcal, au l)irccloirc helvéticiiic jxjur le f(;lifitcr d'avoir pris cette mesure, et déclama vio. Icmment contre les agents français (|ui abusent du nom du Directoire i)our « publicrou jastilicr leurs l)ngandages. » Uapinat se plaignit vivement de ceUe lellrc qui avait été publiée en allemand dans les .journaux, et le Directoire destitua Mcngaud, sans compensation.
LE DIRECTOIHE ET LA RÉI'UBLIQLIE IIELVÉTIOLE. 507
liant le système adopté , dès l'entrée des Français en Suisse , par Brune et Lecarlier.
« Quant à la main mise sur les caisses publiques, je ne pense pas que le gouvernement français, en envoyant ses armées en Suisse pour la délivrer de ses oppresseurs^ ait entendu faire les frais de sa révolution. Nous avons trouvé les oligarques armés contre nous, et il a fallu les combattre, les vaincre; et il était bien juste de nous emparer des caisses qui ctaient leur propriété pcuticuliére. Elles sont devenues la nôtre par droit de conquête, et il est dérisoire de prétendre que le peuple en eût profilé s'il eût conservé ses anciens patrons ».
Le Directoire helvétique répondait : « Le Directoire français a frappé les oligarques d'une contribution; ce sont leurs biens qui en répondent, et non les fonds publics qui appartiennent aux peuples, et nullement aux gouvernants, car ils n'en sont que les dépositaires passagers ». Ce raisonnement était très juste et très respectueux pour les droits du peuple, mais il gênait le Directoire français qui voulait de l'argent et toujours de l'argent! Aussi Ilapinatsoutenait le système contraire avec beaucoup d'arrogance. Zeltner avait dit que de pareils procédés pourraient faire de la Suisse une Vendée. Rapinat déclara que c'était une bravade très inconvenante. Suivant lui, ces réclamations démontraient que la plupart des nouvelles autorités aides membres du C^orps législatif helvétique étaient infectés de l'esprit oligarchique. « Le Directoire lui-même n'en est pas exempt ». Et il y a lieu de croire qu'il s'organise une conspiration sourde pour chasser les Français (1).
Désormais, aucun révolutionnaire suisse ne pourra réclamer, dans les termes les plus mesurés, contre les procédés vexatoires des agents du Directoire de Paris, et contre leur immixtion continuelle dans les plus petits détails de l'administration de cette ré|)ublique prétendue alTrancliie, sans être accablé d'injures, et accusé d'être un partisan des oligar(|ucs, un agent des Anglais, un chouan. C'est Laliarpe lui-même (|ui le déclare! Il faut (|ue les Suisses, comme les Français, apprennent à tout souffrir des fructidoriens sans proférer la moin-
(I) Arch. AK3 — sl-8i.
508 LE niHKCToiiu:.
dre plainte, et ([u'ils se déclarent en outre heureux et libres! Écrasée déjà par les garnisons frani^aises, la Suisse subissait en outre de continuels passages de troupes. Le 27 floréal, Schauenbourg avait annoncé au Directoire helvétique que 12,01)0 Français allaient traverser la Suisse pour se rendre en Italie. Le gouvernement helvétique lit déclarer par Zeltner que ce passage serait absolument ruineux, et que le gouvernement français ferait bien de pourvoir de vivres ce corps d'armée, car s'il devait être hébergé parles habitants, on pourrait craindre une explosion de désespoir. Ceux qui avaient appelé les Français pour s'emparer du gouvernement, auraient dû se souvenir que depuis longtemps ils désiraient faire passer leurs armées d'Allemagne et de France, en Italie, à travers la Suisse; et qu'ils avaient toujours considéré ce droit de passage comme une des conséquences naturelles de leur inlervenlion. Les troupes françaises se rendaient aussi en Italie par le Léman et le Valais, et écrasaient ces deux pays. Le Valais, déjà ruiné par la guerre, avait obtenu que sa contribution Fût réduite de un n>illion à iOO,000 livres. Mais le pays de Vaud devenu Léman, qui avait introduit les Français en Suisse, se plaignait d'être, pour récompense, écrasé par le passage conliiuiel de leurs soldats. On ne se donnait pas la peine de leur distribuer des râlions, on les laissait à la charge des luibilunls ; de là de nombreux abus, sans compter les traînards qui pillaient les maisons isolées et commettaient des excès de toute sorte ({).
(I) Tu i(-viiliili()iiiiairc iiii|)oi't;iiil du Li'iiiaii, l'criloiinel, (jiii a\ail i-lc ('iiv(i\('( clans lu Valais coin inc coni m issa i rc (luii'iuvciiiciiicnlliclvo tique, adressa à Zelliicr ilcsréclainalioiis Ires vives conliu la Cdixliiile des soldats Irancais dans celle cuntr6o. « I.e passage continuel et au(|uel on n'avait |)as lieu do s'attendre, les dél)eiisos dans lesquelles il constitue le |iays, l'indiscipline dcssoldats, et même lU; (|uel<|ucs officiers, les excès condaninahles auxcjuels lisse livrent envers les particuliers : les violences, les meurtres mêmes commis sur des citoyens tant dans les grandes roules, que dans les auhcrgos, tout aigrit notre peuple, exciir SCS murmures et linira i>ar le porter au désespoir... Kst-ce le moyen de laiic aimer la révolution?... Non, c'est celui de faire regretter l'oligarchie, tout épouv.inlablc qu'elle était! Ce qui met le comhie aux plaintes |)ul)llqucs, c'est l'Iiahiludeque les soldats françaisont conlr.'ictéc de se faire nourrir par les hourgeois : les rations sont exactement dislrihut'cs aux sergents-fourriers!, mais les sergents en font leur |)rolit. Le soldai loge chez les particuliers, non seulement y mange, mais s'em|)are pour ainsi dire de la maison et y vil à iliscrélioii. Le vin et la
LK DIIŒCTOIRE ET LA RÉPUBLIOLT: IIELVÉTIQUE. 500
Rapinat n'-pondait avec beaucoup de désinvolture", que la niturrituro des troupes était à la charge du Directoire (en effet il la payait aux fournisseurs et à ses agents, mais elle retombait sur les Suisses); que « s'il y a eu, s'il y a encore quelques abus dans ces circonstances, malgré les ordres sévères du général en chef, c'est un inconvénient inséparable des mouvements d'une armée. Les départements français n'en sont pas souvent plus exempts que les pays conquis » . Les Suisses voudraient être complètement débarrassés des troupes françaises, mais ce sérail laisser le loup dans la bergerie ; il faut auparavant que l'esprit oligarchique soit détruit et les autorités épurées. Déjà!
Le ministre des finances du Directoire helvétique accusait les généraux français d'avoir fait main basse sur les lingots et sur de vieilles monnaies. Rapinat les défendit assez mal. 11 convint qu'en entrant dans les villes les généraux avaient pris les clefs des trésors et y avaient mis des gardes ; mais les clefs des caisses publiques auraient été, suivant lui, remises à l'ordonnateur en chef par leurs anciens dépositaires. II n'a pu
viande doivent ('Iro piodisucs. Si on leur refuse, ils tirent Icsahre. ils menacent, iK frappent. Si f|ueIquefois ils n'osent pas se porter à de tels excès, ils hrisent Us meubles et remplissent la maison il'infamie. Souvent on craint de se voir incendié. On a vu deux soldats lioire dix-huit bouteilles de vin et n'être pas contents; d'autres à qui on avait refusé quelque chose, faire leurs immondices dans le lit même qu'ils venaient de quitter et forcer les bourgeois, des vieilles femmes, à se lever à quatre heures du matin pour faire leur café. Voilà ceux (lu'on nomme nos libérateurs, nos fréresl!!... On nous appelle libres, et on nous traite comme pays conquis. Nous ne sommes plus Puisses, nous ne sommes pas Français, noussomiiies sujctsdes Français •. C'est une allusion évidente à la fameuse phrase de Honaparle sur le sort affreux des sujets d'une république! Les villes de Moudon, Lausanne, Vevey, Villeneuve, Aigle. Itcx sont, dit il, littéralement mangées i)ar le passage continuel des troupes. En outre, l'orgueil national est cruellement blesse par rinsolencedesofliciers français : on arrivera à faire de la Suisse une Vnidre. (Arcli. AF^*. 81.) ^
Uewbell, en lisant ces réclamations dont il ne pouvait méconnaître la justesse, outra dans une fureur comi(|uc : les nombreuses notes cpi'il mit en marge de cette pièce en portent la mar(|ue. « La Suisse veut-elle devenir autrichienne? qu'elle parle! » Et plus bas : • Si vous viulez rentrer sous le joug de l'oligar- (liie, parlez! nous ne nous battrons pas pour vous en empêcher! • et d'autres traits de mauvaise humeur. Cependant il ordonne, le 2<> prairial, de renvoyerces |ilaintes;i Ua|>inat et à Schaucnbourg, en leschargeant do prendre des renseignements, de piiui'voir à la subsistance des troupes sans ('puiser le pays, etdc punir les coupables.
olO LE DIRECTOIRE.
rien éclaircir au sujet des lingots. Il reconnaît toutefois que cinq lingots d'or et quelques autres monnaies (le la même matière estimés 100,001 francs, ont été donnés à Brune en avance sur ses dépenses extraordinaires et secrètes (1). Il essaye de faire croire que les oligarques ont enlevé les autres lingots avant l'arrivée des Français. Le ministre suisse propose un moyen ingénieux de vérifier les agissements des fournisseurs, mais Rapinat embrouille tout assez habilement. Il sait d'ailleurs que Hewbell ne laissera pas faire une enquête sérieuse.
11 envoie, en même temps, un compte dressé parl'ordonnateur en chef Rouhière, de ce qui a été trouvé au trésor de Berne. Par approximation et évaluation, car il s'y trouve des lingots et de vieilles monnaies (qu'on évalue 000,000 livres), ce compte s'élèveàsix millions i:21, 981 livres 10 sous. Là-dessus il a été payéàBruneen deux fois 400,000 livres pour ses dépenses secrètes; et même somme a été donnée aussitôt à son successeur Schauenbourg, sous le même prétexte. Trois millions ont été envoyés à Bonaparte pour l'armée d'Angleterre. Il a été payé neuf cent mille francs d'arriéré de solde de l'armée d'Italie; plus deux cent mille à compte aux entrepreneurs, sur leurs fournitures. On a remis aussi 418,94 ifr. à compte aux entrepreneurs de l'habillement de l'armée. Le reste à l'ordonnateur et au payeur général pour la solde, sauf les lingots d'argent dont on ne s'est pas servi et qui sont comptés pour 000,000 fr., et une somme assexforte en vieilles espèces trouvée dans les boiseries du trésor de Berne, et que l'on n'a pas encore pu évaluer, « parce qu'il n'a pas été possible d'en faire la vérification. » Pourquoi? Il est certain qu'en Suisse on a fait des trafics sur les vieilles monnaies comme on en faisait en Italie sur les vases sacrés, sur les nombreux bijoux donnés en payement des contributions, ou enlevés à leurs propriétaires (2).
(1) Bruno sn fitrenvo>er bien vite le rom]>l(!ment. I-e 10 lloréal (S mai), il écrivait (le Milan à Rapinat, qu'il avait la preuve d'un complut organisé pour égorger les Framais dispersés. • L'on s'attendait que Itonapartc viendrait en Malie, et il devait être assassiné sur la route. Le ministre de la républiijue à Turin l'tait aussi désigné aux couteaux des hrigands ». Brune veut exploiter cette prétendue oonspiration contre le malheureux roi de Sardaigne. (Arcli. AF^, 84.1
(-2) Uapinal déclare avoir reçu cent mille francs à compte du premier cinquième de la contribution de Berne, en vieilles monnaies, et aussi de Kri
LE niRECTOIHE ET LA HÉPUBLIQUE IIELVÉTIOIE. 'ill
Lo fameux Laharpe avait dénoncé au Directoire français des extorsions, dont le Léman, son pays, aurait été victime; et de plus il s'était plaint vivement de la conduite des soldats français, de leurs actes de brigandage, de leurs attentats contre les femmes hors de l'occupât ion de Berne, et avait déclaré nettement qu'il fallait prendre de grandes mesures pour empêcher à l'avenir de semblables excès. Rapinat donne sur ce sujet, au Directoire, de curieuses explications.
Quant aux excès et aux viols commis lors de la prise de Berne, c'est un malheur inséparable de la guerre. On a fait des exemples terribles; on vous en a rendu compte. Vous avez mis des bornes à une sévérité légale qui devait avoir son terme, parce que vous avez été convaincu comme nous, que ces exemples repaissaient trop agréablement les yeux de tous ces oligarques qui voyaient arec plaisir couler le sang français. Les désordres ont cessé! ils ne peuvent se reproduire... {{) »
Cette dernière assertion est bien hardie. Rapinat convient que des crimes odieux ont été commis, mais qu'on n'a point continué à punir les coupables pour ne pas donner le plaisir aux oligarques de voir fusiller quelques misérables convaincus de viol et d'assassinat. C'est bien le système révolutinnnaire! Un convient qu'un individu a commis des actes abominables, mais c'est un bon patriote! mais sa punition réjouirait les aristocrates!
On voit ce que valait cette liberté apportée aux Suisses par Brune et Schauenbourg? Sans argent, traité par les généraux et les commissaires français avec un mépris et une rudesse indicibles, obligé de faire verser le sang des Suisses pour imposercette constitution qui les assujettissait aujoug de l'étranger, spectateur désarmé et impuissant des violences et des exactions qui exaspèrent ses partisans, et font déjà regretlerl'ancien régime à beaucoup d'entre eux, le nouveau gouvernement s'était trouvé de suite dans la situation la plus pénible et la plushumilianle; et il étaitbien dillicile de le plaindre ! Le parti
bourg. Sftleure, Zurich des à complcs on \icillps monnaios et en vaisselle. On échange tout cela en monnaie courante jxiur la solde; mais quel est le bénéfice des intermédiaires?
(1) Arch AFi 81.
512 LE niRlîCTOlRE.
de la révolution en Suisse aurait dû Alro l'clniré par le double exemple delà Hollande et la Cisalpine; il no pouvait pas ne pas voir que le Directoire aussi cupide que ruiné, avait absolument besoin d'occuper militairement les petits États voisins pour les piller, et se débarrasser sur eux de l'entretien de ses armées. Les semi-révolutionnaires avaient appelé l'étranger pour qu'il satisfit leurs ambitions et les portât au pouvoir; il avait brisé leurs ennemis, leur avait donné les places qu'ils convoitaient, mais à condition de le servir trèshumblement et de pressurer pour lui leurs compatriotes. Le bâton sur lequel ilss'appnyaient s'était changé tout à coup en javelot pour les percer.
Comme il arrive toujours en pareil cas, au lieu de s'unir pour remédier un peu au mal, on se disputait (1). Quelques-uns voulaient s'aplatir complètement devant le Directoire français; les autres, faire valoir les droits des Suisses, par tel ou tel moyen. Pendant ce temps-là, Rapinat agissait en dictateur (2). Le 7 prairial, il prit un arrêté portant que tout citoyen ou habitant de la Suisse ne pourrait se rendre d'un canton dans un autre, sans un passeport des officiers municipaux de sa résidence délivré pour trois mois. Pour sortir de l'IIelvétie ou y rentrer, il fallait que ce passeport fût approuvé par la chambre administrative et parle préfet du canton, et légalisé par le chargé iVaffaires de la RépublUpte française; et si l'on va en France, il doit être visé par le commandant des troupes françaises stationnées dans le canton.
Ainsi le chargé d'affaires français exerce la haute police en Suisse; le Directoire du pays n'a qu'une autorité nominale!
(1) Au commcnronicnl, de prnirial , le Sénat liolv6ti(|iie rejeta deux résolutions (lu grand Conseil sur la dislrilnition des cantons en disliicts. Le Dircetoirc, dans lin message assez vif, d('clara aux Conseils qu'ils seraient resjjonsables des troubles causés par le renvoi d'une loi nécessaire. Ce message fut très mal l'eçu par le Sénat qui adopta nn ordre du jour motivé sur son inconstitulionaliti'. (Lettre de Bignon, secrétaire de la légation française, (» prairial. Areli. AK-'', s(i.)
ii) I.e ij prairial, il parlait d'iniposer à lîâle une contribution sous le nom d'emprunt. Les Ràlois, sui\ant lui, ont gagne beaucoup, en agiotant sur les assignats ; puis avec (-es assignats par eux dépréc'ic's, ils ont acheté des biens nationaux. Il faudrait leur imposer un emprunt de trois ou (|ualre millions : on rif le ferait point porter sur les négociants |)artisans du gonvernement français. (Arch. AK'i , 80.)
LE DIREr.TOIHE ET LA RÉPL-nLIorE IIELVÉTlorE. "il.'J
En ûulre, cet arrêté assujettit les étrangers à de minutieuses inspections des commandants français. Les cabaroliiTs et aubergistes sont astreints à tenir des registres de police. Toute contravention est punie djî cent livres d'amende. En cas de récidive, si le refus d'obtempérer fait 502i/)çow«^;' des intentions damjereuses, tout habitant, tout membre des autorités, tout aubergiste pourra être traduit devant un conseil de guerre pour être jugé comme ennemi de la liberté.
Cet arrêté presque terroriste indigna profondément les Suisses, car il les traitait complètement en sujets du Directoire français; leur gouvernement n'étaitdoncqu'une coûteuse comédie! Le Directoire helvétique se plaignit vivement de ce qu'on empiétait complètement sur ses droits, en imposant de telles restrictions à la liberté des Suisses, et prononçant des peines contre ses fonctionnaires à lui. Ses réclamations eurent peu de succès. Une note du 27 prairial des quatre Directeurs Merlin, Treilhard, Rewbell, La Révellière, déclare que la France, à cause de son armée et des émigrés, doit exercer de grands droits en Suisse, mais invile toutefois les agents français à se concerter avec le gouvernement helvétique pour qu'il n'y ail aucun choc d'aulorilt'. Ln réalité, le Directoire adopte le système de Rapinat.
Les Suisses, bien que voisins de la Cisalpine, avaient cru bonnement que la contribution de Lecarlier serait le dernier assaut livré à leurs bourses, et que la noie do leur délivrance serait ainsi payée. Le nouveau gouvernement helvétique, sans argent, et ne pouvant lever d'impôts à cause de celle contribution, avait mis le séquestre sur les biens des communautés religieuses pour subvenir à ses besoins les plus urgents. Rapinat s'empressa de lui enlever celle ressource. Le II prairial, il prit à Zurich un arrêté dans lequel il di'clarail hypocritement qu'il serait souverainement injuste de faire peser les frais de la guerre et de l'entretien des troupes françaises sur les seuls habitants des contrées occupées par elles, « tandis que sous tous les rapports ce sont des célibataires cloîtrés qui peuvent le plus facilement aider à les supporter ». Il lève, en conséquence, une contribution de TiTO.OOO livres ainsi répartie sur les abbayes et communautés religieuses : l'abbaye de Saint-
514 LK niliKCTOIRK.
Gnll payera 200,000 livres, celle de Wetlingen 100,000, celle de Miiry ()0,000, la C(jmmunaulc d'Altenris, dans le canton de Fribourg, 50,000, l'abbaye d'Engelberg 60,000, la Chartreuse du Valais 100,000. Cette contribution devra être payée par moitié en deux décades. Si la première partie n'est pas payée, on mettra des soldats en garnison chez la communauté, qui devra payer en plus à chaque officier trois livres, à chaque volontaire ou dragon trente sous par jour, jusqu'à parfait versement de la somme totale.
Les chambres administratives des cantons où sont situées les abbayes et communautés doivent presser le recouvrement de cette contribution et en sont responsables, « à défaut de quoi il sera pareillement mis garnison chez chacun des membres individuellement, aux mêmes charges... » liC trait est délicieux : les révolutionnaires suissessontsolidaires desmoines !
Les révolutionnaires français et leurs sectateurs suisses se disputaient donc les communautés religieuses. En les mettant sous séquestre, le gouvernement helvétique qui n'avait rien à lui, comptait se procurer quelques ressources particulières, et se rendre ainsi un peu moins dépendant des agents français. Mais ceux-ci voulaient à la fois les biens des communautés, et l'entière sujétion de co Directoire. Quelques jours après l'arrêté de Rapinat, le 23 prairial, Mangourit écrivait à Flewbell : qu'on criait beaucoup en Suisse contre Rapinat et qu'on voudrait le voir pendre.
" Personne, ajoute-t-il, n'ignore que la suppression des couvents dans rHelvétie n'a été déterminée que par l'envie de soustraire ces maisons aux contributions des Français. Et avec quoi notre armco en Helvétie subsislera-t-elle, si le j,'ouvernement du pays lui ôte une ressource qui ne pèse pas sur le peuple suisse? Imposera-t-on celuici? N'est-ce pas là où la faction en veut venir pour nous rendre odieux éternellement? (Arch. AF^ 80.)
Aussi f( un IS fructidor helvétique ne l'étonncra pas. » Et
(1) Ceci cxiilifiuo i)iiiir(|uoi, dans rcilains pays, les aRenls de la R('|>iil)li<|iic n'ont pas imméiliatenienl supprime les couvents; et l'on a audacieuscmenl aflirnié (luc c'était i)ar tolérance, par respect pour les sentiments religieux des populations !
LE DIRECTOIRE ET LA RÉPUBLiniE IIELVÉTIOUF. "AîS
pour abattre cette faction il propose, « mais sous l'apparence de la liberté des suffrages », « de contraindre l'Helvétie à prendre à sa solde une armée française, en payant son subside, et de fructidoriser les chefs de la faction dans le Directoire et les Conseils. On va voir que le Directoire français ne demandait pas mieux.
Rapinat se sachant soutenu par Ilewbell, et se rendant très bien compte qu'il appliquait la véritable politique du Directoire, s'opposait par tous les moyens à l'exécution du traité conclu parTalleyrand avec les Bernois, et affectait de le considérer comme un traité consenti par surprise et qui ne pouvait être exécuté. Il écrivait dans ce sens au Directoire, le 22 prairial (1) ; et il continuait à lever sur les Bernois la contribution que Lecarlier avait établie. Cette fois, le Directoire parut trouver qu'il allait trop loin (2). Mais Rapinat connaissait très bien, et sa véritable pensée et ses besoins réels. Certains révolutionnaires suisses qui avaient cru naïvement, comme beaucoup de constituants en 89, exploiter les passions révolutionnaires à leur profit, voyaient avec effroi le Directoire français épuiser rapidement les faibles ressources de leur pays, et faisaient de timides efforts pour conserver à la Suisse quelques écus et une apparence de liberté. Le gouvernement qui avait, le 18 fructidor, expulsé violemment des Conseils une majorité conservatrice, etquile 22 floréal précédent, venait d'annulerd'autres élections donnant cette fois l'avantage à des républicains dissidents, ne pouvait tolérer un pareil scandale; son digne représentant jugea que le moment était venu de fructidoriser ces gens-là !
(1) En dcclaranl que les négociateurs de ce traite, les I.ulliard, Stajifer, Jcnncr « sont les oligarques les plus décidés, les Bernois les plus vénéneux, les citoyens les plus mauvais; (|u'ils sont en un mot les espions des Bernois à Paris •; et que le Directoire de\rait les renvoyer.
(2) On lit sur la lettre cette noie de Hewbcll : • Répondre de la pari du Directoire e\éculirqu<' l(! Commissaire du gouvernemeiil doit s'en tenir aux dernières instructions relativement à Berne, et ne rien exiger au delà, "i' prairial. Signé Rewbelj.
Le 28 prairinl (16 juin 1798), Rapinal envoya de Zurich au DirecUtire lielvélique une longue leltrc dans laquelle il lui déclare carrément, que dans l'inlérôt des deux républiques française et helvétique, intérêt, suivant lui très lié, il faut réformer les autorités constituées de la Suisse, supérieures et inférieures. « La propension bien décidée vers le retour de l'ancien régime de quelques membres du Directoire ne peut entraîner que les plus grands maux; la ville de Berne, ce foyer de l'oligarchie la plus vénéneuse, vous influence publiquement ». Si Berne et Lucerne n'avaient point de concitoyens dans le Directoire, ces deux cantons ne résisteraient point à acquitter la contribution (I). Il déclame avec fureur contre la mission de Jenncr, Stapfer et Lulhard à Paris. C'est d'eux que partent les attaques des journaux français et helvétiques; vous savez que le cabinet de Saint-James soudoie leurs rédacteurs. Les chambres administratives entravent ces opérations avec impudeur. Voici sa conclusion :
« D'après tout ce que ma franchise m'a porté à vous annoncer, je pense que le citoyen Bay de Berne, et le citoyen Pfiffor de Lucerne, agiraient très prudemment s'ils donnaient leur d(''mission de Directeur. Ce n'est pas la première fois que la fermeté du gouvernement français a du déployer cette énergie qui lui est si naturelle, lorsqu'il s'agit de sauver un pays, auquel il a fait don de la liberté; et ce qui s'est passé dans la république cisalpine ne sera sans doute pas inconnu ».
Bégoz, ministre des relations extérieures, qui est lié avec Stapfer, et excite les esprits contre les Français, doit aussi se démettre ainsi que le secrétaire général. Le préfet et la chambre administrative de Lucerne sont mauvais. Ilapinat
(1) • Qui n'est qu'une juste iiidcmnilé des frnis ronsidérahlcs qu'a occasionné l'envoi en Suisse d'une aimée destinée à protéf^er les amis de la lil)crté... . Du reste, Uapinat écrivait le même jour à Paris : . .le tiens pour principe que le mililuirc de noire armée en Suisse, doit être nourri et soif,'né, tant CM santé rpTcti midailif, par les cantons respectifs dans lesquels il s(; trr>uve • .
LE nTIUT.TCiIHE ET LA liÉPCIiLIOCE IIELVÉTIOrE. o 1 7
désigne an Directoire de bons patriotes qu'il devra nommer à leur place. Tillier, préfet de Berne, doit être destitué immédiatement. Le commissaire n'a pas encore choisi son successeur. Il remplacera les deux Directeurs démissionnaires par des citoyens qu'il se réserve de choisir. Knsuile le Directoire nommera un nouveau secrétaire général et un nouveau ministre des affaires étrangères.
« I/officier de ri'tat-major qui vous prcscntora celte lellrc, attendra votre réponse : il est chargi' de me !a rendre, et c'est d'après son rapport que je prendrai les mesures que ma fermeté bien prononcée et ma détermination bien caractérisée de sauver l'Helvrtie me commandent. Agréez mon salut républicain ».
Ces menaces et cette tartuferie terminent dignement sa lettre.
Immédiatement après avoir adressé aux Directeurs suisses cette insolente sommation, Uapinat annonce ù son gouvernement qu'il vient de faire un fructidor helvétique. Il a pensé qu'il pouvait recourir à un coup d'État, d'après «a correspondance, et d'après les articles du Rédacteur (journal ofllcieux du Directoire) qui semblent l'y inviter. Il a cru devoir frapper le grand coup, en commençant par le Directoire : « sans cette mesure, la Suisse retomberait dans la fange oligarchique », et sa prospérité serait compromise. Il a l'intention de nommer au Directoire les citoyens Ochs (1) et Dolder, de Windeck en Argovie, à la place de Bay et de PfifTer, « lorsque leur démission me sera parvenue; je l'attends par le retour de l'officier d'état-major qui leur remettra ma lettre. »
« J'eusse bien désiré pouvoir également écarter un citoyen Lcgrand (de Bàle); mais comme il est nécessaire que les Directeurs restent en nombre suffisant pour gouverner, j'ai Iai>sé Logrand, (ilaire et Obcriin en place jusqu'à la nomination des citoyens Oclis
(1) U savait parfailcnicnl que le Directoiro désirait voir Oclis à la ti;lo du gnuvpmcriif'nt liclvcliciuo. Dans s? séance du !» Ilon-al |irccéileiit, le Directoire de l'arls ordonne à Lecarlii'r de démentir le bruit que Ochs à perdu sa conliancc, et le charge de icmoigiier liaulem<'nt • la reconnaissance du Directoire pour les services (|ii'il a rendus a la liherlé de son pays, et son espoir (|u'il continuera <le concoui'ir à l'étahlissiMnent de la consMlulion heUétiipie sans innovation. • (Arch. AF ^ r. II.)
SIS LE DIREGTOIRK.
et Dolder : alors je me propose de l'aire connaître au citoyen Legrand fjiCU agirait trrs sagement aussi en donnant sa démission. Les deux antres peuvent demeurer ».
« Il est possible que sur le vu de ma lettre Jes cinq Directeurs donnent leur démission : c'est encore là un événement que je désirerai, car enfin leurs successeurs seront plus attachés aux Français ».
Il n'a pas voulu d'abord influencer les élections, mais aujourd'hui « il faut agir, se prononcer et marcher ». 11 déblatère violemment contre Zeltner et les envoyés Bernois, et demande qu'on fasse partir ces derniers de Paris. II envoie en môme temps, pour justifier son choix , une lettre qu'il a rerue de Ochs, le 24 prairial, et une autre lettre que Labarpc avait adressée à Ocbs le 21. Ochs, en zélé courtisan du Directoire, l'a prévenu qu'il avait reçu communication d'une lettre de Zeltner au gouvernement français. Cette note qui contenait de nombreuses plaintes (1), lui a fait une peine infinie; elle est offensante, impolitique, exagérée; elle fait le procès à la révolution; « mes amis en avaient le cœur navré, mais n'osaient rien dire, de peur de passer pour plus Français que Suisses ».
La lettre de Laharpe à Ochs est très curieuse. f-.e Vaudois dépité, ne cesse de persiffler son coreligionnaire politique. Le bruit court, dit-il, « que le citoyen Ochs, tourmenté de la manie de commander et voulant gouverner seul l'Helvétie sous une certaine protection », va prendre une très grande part à cette fructidorisation qu'on annonce comme très prochaine. Il affecte de ne pas y croire. « Si la robe directoriale vous est offerte, vous la repousserez avec une noble fermeté ». Pour lui, il parle en patriote austère dans la forme, mais souple à l'occasion. « Subissons en hommes libres la loi de la nécessité, mais ne participons pas aux trames sous lesquelles la liberté succombe ». Il subira très bien la nécessité d'accepter la fonction de Directeur qu'il convoite si fort, pourvu qu'on le croie absolument étranger au coup d'Etat. Dans son post-scriptum, il lance à son futur collègue le trait du Parthe. « On dit que vous êtes parti pour Baie, afin de faire croire
(I) Que nous avons résumées plus liaul. (Ar( h. Al"', 81.)
que vous n'avez aucune part à ce qui doit arriver (1) ». Il se méfie très fort de Ochs comme d'un concurrent sans scrupule, et Ochs, qui éprouve le même sentiment à son égard, a eu soin de faire parvenir par Rapinat cette lettre au Directoire, comptant bien que la prudence excessive de Laharpe lui nuirait auprès de ceux qui font et défont les Directeurs helvétiques.
Laharpe avait bien jugé Ochs. Le Bàlois avait conseillé le coup d'Etat et comptait bien en profiter; mais d'accord avec Rapinat, il s'était bien soigneusement effacé au moment décisif. Le 30 prairial, il écrivait sur ce sujet à Rapinat une lettre très caractéristique, et se montrait tout à fait digne d'occuper un haut rang dans la bande fructidorienne. Il loue le coup d'Etat de Rapinat, et accable le Directoire helvétique, mais proteste qu'il n'a rien conseillé. Il approuve le choix de Dolder. Il envoie à Rapinat une liste de noms pour les fonctionnaires à remplacer, mais proteste qu'il ne veut pas l'influencer, qu'il ne se porte garant de qui que ce soit. « Je serais au désespoir, si l'événement paraissait dans la suite déposer contre moi ». C'est bien là toute sa peur! « Enfin, citoyen commissaire, mon nom vous est échappé ». II proteste encore qu'il n'a rien brigué, étale une fausse modestie, affecte des scrupules et laisse voir qu'il meurt d'envie d'être Directeur, et que Rapinat a trouvé en lui un digne associé.
Pour bien intimider les Suisses, Rapinat prit, le 30 prairial (18 juin), un arrêté dictatorial. « S'il est vrai d'un côté, que la Suisse est jusqu'à présent la conquête de l'armée française, il ne l'est pas moins de l'autre que c'est aux agents du gouvernement français à diriger toutes les opérations civiles, politiques et de finances qui peuvent avoir lieu en Hclvétie ». Donc tous ceux qui s'opposeront de quelque façon à ces opérations, ne peuvent être que des ennemis de la liberté « des valets soudoyés par le cabinet britannique. » Une faction dangereuse veut, par (les plaintes mal fondées, exciter ainsi les esprits au profit des oligarques. En conséquence, la Suisse est soumise par Rapinat à la tyrannio la pbi> roinplêle :
(I) Arcli. AF3, «1.
<' Art. I. Toutes les motions, tous décrets portés par le Corps If'-f;^islatif, Ions arrêtés pris par le Directoire helvéti(iue et les clianibres administratives, qui contrarieraient les mesures prises soit par le commissaire du gouvernement près l'armée française, en Suisse, par le général en chef ou en vertu de leurs ordres, sont déclarés nuls et do nul efrot... »
Défense très rigoureuse à tous fonctionnaires et habitants, d'exécuter ces actes; ils doivent, au contraire, exécuter ceux des autorités françaises. L'article 2 est tout à fait terroriste fruelidorien.
« Tous ceux qui, par des discours ou des actions; tous fonctionnaires qui, |)ar leurs décisions, tenteraient d'enliaver les opérations du gouvernement français ou les mesures prises par ses commissaires et général en chef, enfin tous gazetiers, journalistes, auteu7's et rédacteurs de feuilles publiques, qui se permettraient de parler ou d'écrire d'une manière à aigrir les habitants de l'Helvétie contre les Français et vice versa, calomnier l'armée, ses chefs et les agents du gouvernement français, à rt^pc^idre astucieusenwnt des ^^laintes, griefs, et autres réclamations qiù viseraient à déprécier l'ordre et la discipline, à soulever le peuple contre les Français par la relation de faits quelconques, qui s'ils sont de nature a être réprimés, doivent être portés devant le commissaire du gouvernement ou le général, pour par eux être ordonné ce qu'il appartiendra. Tous les individus ainsi désignés seront saisis et arrêtés sur le champ, jugés militairement comme perturbateurs de la tranquillité publique, et les presses ou instrumenis d'imprimerie seront brisés ».
flhaquc feuille devra chaque jour de distribution envoyer un exemplaire au commissaire, et un autre au général en chef pour qu'ils vérifient si elle respecte l'arrêté. On annonce généreusement que l'abonnement sera payé! Sur quels fonds?
La même tyrannie pèse maintenant et sur les Français et sur les Suisses. Ces derniers sont traités ))ar le Directoire de Paris en compatriotes, en frères! Ils avaient appelé les fruclidoriens; pouvaient-ils attendre d'eux autre chose?
liCs Directeurs menacés par Rapinàt remirent bien vite leurs démissions à l'officier qu'il leur avait envoyé; il rapporta en même temps celles du secrétaire général l'Ieck et du ministre Bégoz. Rapinat annonça aussitôt, le 2 messidor (20 juin), au
LE niHi:cToiHK i-yr la m':i'ri5LioL"K iiklvétiql'e. ri^l
Directoire de Paris, que son coup d'Klat avait pleinement réussi. Laissons-lui la parole.
... L'ufficier de l'état major, cliargi' de celte commission, m"a rapporté que non seulement ces d('missions avaient été données sur le champ, mais que le public les désirait depuis longtemps, et que les trois membres restants du Directoire hélv('tique lui (traient voté des remerciements. II m'a également assuré, qu'à peine eut-il déduit l'objet de sa mission, le citoyen Oberlin, président du Directoire helvétique, avait aussitôt reproché aux deux Directeurs et au secrétaire démissionnaires leur conduite astucieuse et perfide qu'ils avaient tenue à l'égard des Français. Il leur a reproché en outre que c'était eux qui dirigeaient tout, au point que lui-même ne pouvait pas sans leur permission se faire représenter leurs registres et les feuilles des séances. En un mot, citoyens Directeurs, la chose s'est opérée sans "la moindre secousse. J'avais cru devoir prévenir là-dessus le citoyen Ochs, de concert avec lequel je méditais depuis longtemps une réforme, sans cependant y avoir pris part dans ce moment (1). Veuillez bien jeter un coup d'oeil sur la lettre qu'il m'écrit et vous y remarquerez que ce citoyen qui connaît parfaitement les intérêts de son pays, me dit que la mesure que j'ai prise lui i)araissait être commandée par les circonstances. Je vais aussi prendre le parti de nommer le citoyen Ochs directeur, de môme que le citoyen Doldcr; mais ce qui vous étonnera sans doute, citoyens. Directeurs, c'est la lettre en original que le ciloyenLaharpe, présentement à Paris, l'crit au citoyen Ociisl Ce dernier me l'a remise et je m'empresse de vous la transmettre (1)»- (Arch. AFS 8'0.
Il se sert de cette lettre pour attaquer vivement Laharpe dont il redoute l'influence auprès du Directoire, et le déclare partisan de l'oligarchie. Huber de Bàle lui a été aussi dénoncé par Ochs comme un meneur de l'opposition. II a toujours le projet de se débarrasser bientôt du Directeur Legrand.
(1) Oclis écrit le l"'' messidor à Trouille, agenl de K.'i|)iiiat,f|u':i Ar.iii on aeeeple le coup (l'État. Ils se faisait une fêle d'aller a Ziirieli (où se trouve llapinal), mais il doit y rcuonccr. « si le eitoyen commissain! eonscrvait ses intentions à mou égard, vous sentez que mon devoir serait d'accepter sa nomination, malgré la lettre de Lati.irpe.. » Mais pour (lu'il puisse seconder ses vues, il faut qu'on croie qu'il n'a été nullement mêlé au coup d'tCtat : il dénonce violemment llulier de Uàle, et conlirme le récit que l'ait Rapinat de la sortie au moins déplacée d'oherlin contre ses collègues, lorsque l'idlicier \ in! leur demander leurs démissions.
:\±1 LE niKEflTOIRi:.
Le même jour 2 messidor, Rapinal nomma solennellement Ochs à la place de Bay, et Doldcr à la place de FfilTer, en vertu de Tarrèté du 24 floréal qui l'investissait « de toute autorité supérieure en matière politique ». 11 faut à la Suisse des Directeurs « dont l'attachement aux Français et le dévouement poiM- sa patrie sont connus ». L'officier commandant la place (l'Ar.ui devait remettre les arrêtés au Directoire régénéré, et installer de suite les nouveaux Directeurs. Cet ordre fut immédiatement exécuté. D'après le procès-verbal officiel, le citoyen Meunier, chef de brigade commandant le 3" régiment de cavalerie, se présenta devant le Directoire, conduisant le citoyen Ochs pnr la main ; derrière eux venait le citoyen Dolder avec huit ofliciers. Meunier remet à Obcrlin, président du Directoire, un écrit du général en chef qui lui ordonne d'installer les citoyens ses nouveaux collègues. Après lecture de cette lettre, Meunier prend la parole, déclare aux trois directeurs épargnés que Rapinat leur a donné pour collègues Ochs et Dolder, installe solennellement ces deux derniers, et lit un discours sur la mission dont il est chargé. Ochs lit aussi un discours pour montrer comment il comprend la fonction de Directeur, et célébrer le brillant avenir ((u'il voit s'ouvrir pour sa patrie. Oberlin répondit à l'un et à l'autre, et les cinq Directeurs se donnèrent le baiser fraternel (1). On célébra l'installation d'Ochs et de Dolder par un grand banquet à l'hôtel de ville d'Arau, un bal, des illuminations et des salves d'artillerie.
('ette ignoble comédie devait se prolonger encore, pour fournir des scènes tout à fait bouffonnes, et aboutir à un dénouement imprévu. Rapinat, enchanté du succès de son coup d'État (2), veut faire le bon prince. Pour célébrer le joyeux
(i) IIufTcr, Conr/rès de Rasladt, t. I, p. 3:26.
(-2) Les conseils curent d'ahord envie de faire (|uel(|iies limidcs iirnlostalions. Ochs écrit, le 3 messidor, à Treiiillc. que le Crand Conseil a accci)lé les démissions de liay et de PfilTer, mais en les comblant d'éloges, et en déclarant qu'ils lirendraieiil place au Sénat en qualité d'anciens directeurs. Ochs et ses amis 1 se préparaient à escamoter cette décision, mais le Grand Conseil a faibli en- | suite. Le directeur Legrand qui avait promis de se relircr reste (il le gêne é\idemnient); le sensilif (Anyrc en est la cause.
Uapinai envoya le !> à Paris l(!s lettres de remerciement des deuv nouveaux Directeurs; elles sont bien plates! Lorsque le chef de brigade Meunier notifia
LK liIHKCTOIKE ET LA HKI'UBLIQUK IlELVÉTIOl-E. :;23
avènement de son ami. Oclis, il décide que la contribution de riTO, 000 livres levée sur les couvents par son arrêté du 11, sera comptée en déduction du second cinquième de la contribution Lccarlier. Il paraissait faire ainsi une générosité aux Suisses, mais il était douteux que ce second cinquième pût être acquitté par eux! Maintenant que Oclis est Directeur, il se fait tout sucre et tout miel, et promet de se concerter avec le gouvernement suisse pour l'application des arrêtés dictatoriaux qu'il vient de prendre. Il est ravi; tout le monde s'aplatit devant lui .
A peine la nouvelle du coup d'État fut-elle connue à Paris, que Zeltner et Jenner protestèrent vivement. Labarpe qui était très influent auprès du Directoire, déblatéra contre cet acte de tyrannie qui ne lui profitait pas, et mettait Ocbs au pouvoir. Talleyrand, qui était fort mécontent des procédés de Rapinat à son égard, appuya énergiquement les plaintes des Suisses; et le Directoire désapprouva, le 2 messidor, comme faits sans pouvoirs et sans instructions (1), les arrêtés de Rapinat, et décida qu'il serait envoyé comme commissaire à Mayence, à la place de Rudler qui devait le remplacer en Suisse.
Rapinat fut consterné tout d'abord en recevant cette tuile sur la tête; mais c'était un homme de ressources; il était assuré de l'appui d'un puissant protecteur, et savait très bien que le Directoire avait le plus grand besoin de conserver dans les pays vassaux des agents de son espèce. Il lui écrivit très humblement, le 7 messidor, qu'il avait fait notifier immédiatement par le général en chef au Corps législatif l'arrêté qui improuvait sa fameuse lettre du28 prairial: «Je prends la liberté
sa nomination à Ochs, celui-ci lui répondit par une IcUre ((ue Rapinat envoya également à Paris. «C'est à cette puissance lihératrice (la France), disait-il, qu'appartiennent et le choix des moyens et le soin de sauver son ouvrage. Son mandataire a bien voulu jeter les yeux sur moi : je respecte ses volontés en même temps que la conliaiice dont il l'Iionore, relève mon courage ». Il fallait, en ofTet, un courage, d'un genre tout particulier, pour accepter un i)areil rôle! (Arcli. AF3, 84).
(1) I,e Directoire, vu la copie certifiée delà lettre écrite le !2S prairial, par son commissaire en Suisse, au Directoire lielvctique. et provoquant un changement dans plusieurs autorités de cette république • considt'rant (|uc les demandes contenues dans cette lettre ont été laites sans pouvoirs et instructions, arrête que la lettre ci-dessus est improuvée et iiu'ellc sera considérée comme non avenue •. (Arch. AI-', r. 18).
o24 LK niHECTOIRE.
de vous conjurer, citoyens Directeurs, de n'y voir que mon zèle à conlriliucr au bien de l'Helvélie ». Il serait déjù parti pour Mayence, sa nouvelle destination, s'il n'avait pas eu plusieurs aflaires de finances à terminer ; elles le retiendront à Berne jusqu'au 15 (d'ici là il espère recevoir contre-ordre). Il débile des pbrasès sur sa soumission aux ordres du Directoire. En même temps, pour prouver son zèle et son influence sur les Suisses, il envoie une humble rétractation (obtenue, Dieu sait par quels moyens), d'une dénonciation portée par un citoyen, suisse contre l'armée française et ses excès. C'est une résolution du Grand Conseil qui a étouffé ces plaintes, et son président a envoyé à Rapinat cette rétractation!
L'arrêté du Directoire remplit de joie tous les Suisses qui n'appartenaient pas à la coterie de Ochs : ils s'imaginèrent que leur fructidor était défait, et les deux Directeurs destitués furent invités à reprendre leurs places malgré l'opposition de Ochs. Toutefois Bay eut la prudence de se tenir à l'écart. Mais llewbell sut bien vite démontrer au Directoire que la conduite de Rapinat était parfaitement conforme à sa politique et qu'il ne pouvait désavouer ce fructidor helvétique sans affaiblir considérablement son influence sur toutes les républiques vassales, établies ou à établir, et renoncer presque à les pressurer. Le Directoire revint bien vite sur son premier arrêté et écrivit à Rapinat (|u"il resterait à son poste jusqu'à nouvel ordre. Il lui prescrivait de s'entendre avec le général sur les moyens de maintenir les démissions et d'accélérer le remplacement qui doit être fait par le Corps législatif helvétique des deux membres du Directoire qui ont donné leur démission. «Vous ferez tout ce qui dépendra de vous pour qu'on choisisse deux amis de la France; mais vous aurez soin de ne faire aucune démarche officielle à cet égard, et de commencer par prendre les ordres du gouvernement français pour toutes les opérations majeures de ce genre que vous voudrez faire ultérieurement (1) ». Le 7 messidor, ce digne agent accusait au Directoire, réception de sa dépêche (2), lui faisait de belles protestations de soumission, et recommençait à tyranniser la Suisse.
(1) Arch. AFS, r. 18.
(-2) Dnns cette lettre, il s'i-xcnsc d'iiMiir devance, par son coup il'Élat les ordres :
Li: DIKCCTOnU': ET LA HÈl'UnLIOni: llKLVÉTIQUt;, 525
Le 1), le Directoire continuant sa comédie, lui envoya des arrêtés annulant toutes les mesures (ju'il avait prises le 30 [jrairial, relativement au Corps législatif, aux arrêtés du Directoire et à la police des journaux, ainsi que celui du i messidor par lequel il nommait directeurs Ochs et Dolder au lieu de Day et PfifTer, il lui enjoignait de l'aire connaître ccUe annulation au Directoire helvétique et de lui faire remarquer (jue le Directoire français, en agissant ainsi, donnait une grande preuve de son respect pour le droit des nations et que les Suisses devaient en témoigner une vive reconnaissance.
Que le gouvernement français attend de leur loyauté une conduile plus franche et plus amicale que celle qu'ils ont tenue jusqu'à présent; qu'iV espère notamment que le Corps législatif n hésitera pan à nommer membres du Directoire les deux citoyens sur lesquels était tombé votre choix et qu'il s'empressera de faire sur les délits de presse et pour réprimer la licence des journaux, une loi qui atteigne le but vers lequel tendait votre arrêté du 30 prairial ». (Arcli. AF^, r. 18).
Désavoué dans la forme, Hapinat a donc tout à fait cause gagnée. Il contraignit aussitôt Bay et Pfifl'er à renouveler leurs démissions. On procéda à un simulacre d'élections. Ochs et Laharpe furent nommés. Ainsi les révolutionnaires suisses écartaient un des directeurs de Rapinat, mais pour en choisir un autre qu'ils savaient très en faveur à Paris. Rapinal, de son côté, continuait ses dénonciations contre Jeûner, et demandait au Directoire de conlirmer les nominations de Dolder et de Ochs, et lui envoyait une lettre adressée par le Sénat au général Schauenbourg pour exprimer sa satisfaction de voir
ilu Direcloiro, cii soiiU'iiaiil <|uc les |)elils cauluns, d'aci'ord avec les (>lij,'ai'i|iies, \i)ulaieiit enlever le Corps léHislalif à Arau, le 1'^ messidor, el<|u'il avait voulu les iirévenir. I,c 18, il reprend encore ce conte avec beaucoup d'aplonili, et celte lois il accuse Bay et l'Urier et le secrétaire général Fleck de faire partie de co complot. Les mécontents de Uerne devaient s'unir auv petits cantons, ipii sont actuellement fort affiles » à raison du clianijciiuiil de rnleudiier ». Connnent pouv;iicnt-ils croire i|u on respecterait leur liherte religieuse, (|uand on \oulail IciU' iinposi-r ce calendrier ridicule et impie <|ui eu f'raïue servait de prétexte à d'odieuses persé( niions ? (Arch. AI'-', x't.)
(1) Ochs écrivail a Uapinat, le a messidor • (|ue les deux iiationsdoiNcul, pour leur plus grand liien, tellement s'amalgamer (lu'elles ne paraissent Itunier qu'un seul et même iieuide » ; et il soutenait le système assez <.m\erlcmeul.(Arcli. iOid.)
5i26 LK niiiECTOiHfc:.
Rapinat rester en Suisse. Mais Laharpe devait l'emporter à Paris. 11 pouvait être considéré alors comme le chef du parti révolutionnaire relativement modéré; en ne l'admettant pas au Directoire suisse, le Directoire de Paris se faisait un ennemi très dangereux. Ochs était chef d'un parti hien moins nombreux; il était détesté par un grand nombre de révolutionnaires suisses, qui l'accusaient, non sans raison, d'être partisan de l'annexion complète de leur pays à la France. Si Laharpe n'était pas nommé cette fois, son parti proclamerait sans doute que la Suisse allait être réunie à la France et divisée en départements; et les mécontents de toute espèce, religieux ou politiques, se coaliseraient contre le Directoire, et il faudrait doubler, tripler peut-être, le nombre des soldats de l'armée d'occupation pour en venirà bout. Aussile 12 messidor(l''''juillet), Uapinat reçut une dépèche du 9, lui annonçant que le Directoire acceptait pour directeurs suisses Ochs, et Laharpe son ennemi, au lieu de sa créature Dolder. 11 se crut de nouveau en disgrâce et écrivit aussitôt au Directoire une lettre un peu embrouillée et qui laisse deviner, malgré lui; son embarras et son dépit d'avoir tiré les marrons du feu au prolit de Laharpe, et ses inquiétudes sur sa situation personnelle. Le 13 messidor (2 juillet), il réinstalla Ochs avec un grand appareil militaire. Laharpe n'avait pas encore fait connaître son acceptation. « Depuis que le citoyen Ochs est au Directoire, écrivait Rapinat le IS, la France n'a plus rien à redouter: je saurai tout ce qui s'y passe ». Il se plaignait aussi d'intrigues de moines et de ministres calvinistes. Le remplacement de Dolder par Laharpe, l'avait à la fois choqué et alarmé. Comme l'acceptation de Laharjjc n'était pas encore pui)li(iue, il écrivait de nouveau au Directoire, le 24, pour le supplier de ne pas mettre dans le Directoire suisse, ce personnage suspect qui, avec ses amis (ilayr<iet Legrand, formera la majorité; bien au contraire, si son coup d'Etat eût été complètement accepté, la France ayant à sa disposition Ochs, Dolder et Oberlin, aurait été maîtresse de ce Directoire (1). Maintenant Ochs ne peut que l'avertir. H
(I) 11 uurail vivement (h'siri' «nu; Ixilder lui iiiaiiileiui; « des petilcs idées do v(;ngeaiiec, dos poUlos passions l'ont éearlo et lui onl fait préférer Laliariic " ; il faudrait écarter du Direetoiro ou lialiarpc ou (dayrc.
Ll-: lHKECTOIlili; ET LA IJEl'CBLloUE IIKLVÉTIOUE. 5^7
envoie en même temps au Directoire, en lui demandant le secret sur ses communications, des lettres de Ochs, contre les menées de Jenner à Paris (1) et sur la nécessité de transférer d'Arau, le gouvernement à Bàle ou à Berne, et de conclure entre les deux pays, un traité d'alliance offensive et défensive. Ces deux questions et l'acceptation de Laharpe préoccupent très vivement et Rapinat et les Suisses (2).
Laharpe, qui connaissait toutes ces intrigues, écrivit, le 18 messidor, au Directoire français, une lettre très -habile, et assez digne dans la forme, pour lui demander s'il pouvait compter sur son appui, lorsqu'il aurait accepté sa nomination.
Le Directoire français avait tout intérêt à le faire entrer au Directoire helvétique. Son antagonisme avec Ochs lui était très avantageux, car le parti des Suisses révolutionnés, déjà si impuissant, se trouvait ainsi désuni; en outre, la nomination de Laharpe flattait le parti relativement modéré, et le rivait à la domination française. Laharpe prit donc possession de cette place qu'il avait tant convoitée, mais il eut l'habileté de faire croire, par ses manœuvres, aux gens peu clairvoyants, qu'il n'était pas comme son rival Ochs, une marionnette dont le Directoire de Paris tenait les fils (3).
(1) Il prétend que Jenner a dislrihué de l'ar^'cnl à Paris pour olitenir cerUiins a|)puis : dans le monde officiel du Directoire II était indispensable d'agir ainsi.
(2) Le 18 messidor, des représentants du peuple hclv(;ti(jue éciivent au députe français, Gauthier de l'Ain, qu'ils ont élu directeurs, Ochs et Laharpe, • premiers autcursde Icurrégénération •; maisi'extrémc modestie deLaharjJe leur fait craindre un refus; il n'acceptera, que si le Directoire approuve formellement sa no- Mjination ». II faut, disent-ils. que le Directoire com|irenne pouniuoi ses amis zélés se sont associés au\ plaintes des Suisses contre les excès des soldats français. Le peuple a cru que ces désordres étaient suscités à dessein jiar ses pro- I)res représentants j)Our lui faire demander l'union à la France; et les patriotes ne peuvent arrêter celte fermentation très inciuictante (ju'en se faisant les organes de plaintes « maliieureusement trop fondées • <|ue la France écoulera certainement». Arch. (AK 3, si).
(:i) Le iO août (-2:5 llierniidor), Laharpe donne à Jean Dehry, devenu piciiipotenliaire du Directoire à Ilasladt, des nouvelles du Directoiic liel\éti(|ue : les affaires ne sont pas hrillaiites. mais avec de la sagesse, de la prudence, beaucoup de persévérance, elles peuvent s'améliorer. Il fait le plus grand éloge de Legrand, son ancien camaraile ^\o, collège, et de (Havre. « Oberlin a\ec moins de talents et de connaissani-es, est un brave homme; c'est un grand adversaire du clergé et des aiuiens gouvernants.. » Ochs est très capable, mais le «loi/c de sa promotion lui a fait bien des ennemis qui ne changeront ipiaprcs l'avoir vu bien marcher dans la ligne constitutionnelle, et il s'y appli(|ue maintenant.
5^8 LE DIHECÏOIHE.
Les Suisses demandaient qu'on choisît définitivement leur capitale. Berne réclamait vivement la préférence, maisRapinat lui était opposé à cause de ses sentiments oligarchiques. Il écrivit, le 2(5 messidor, au Directoire français, sur ce grave sujet, une lettre caractéristique. Le gouvernement ne peut rester à Arau; cette ville n'a point d'édifices assez grands pour le loger : et d'ailleurs « l'endroit est si peu spacieux, qu'il y a jusiju'à trois députés qui occupent la même chambre ». On est généralement porté pour Lucerne, mais cette ville est trop près des petits cantons, ce foyer de fanatisme, et elle n'a pas payé encore le premier terme de sa contribution, bien qu'on lui ait promis de lui rendre ses otages lorsqu'il serait acquitté. Bâle demande à être capitale : elle a des édifices, « et ce qui plus est, elle se trouvera sous le canon d'IIuningue. Le Corps législatif, s'il y était transféré, serait sous la coupe française.. » Voilà pour Hapinat une raison |)éreinptoire! En outre, cette translation permettrait à la France de demander à Bàle, sous forme d'emprunt, quelques millions comme à Hambourg. Au |)oint de vue de la politique et de la rapine, Bàle serait donc une excellente capitale. Quant à Zurich, Ochs n'en voulait à aucun prix (1).
Bapinat, toujours un peu déconcerté par la nomination de Laharpe, n'osa pas dicter un choix au Corps législalif (jui se déclara pour Lucerne. Schauenbourg et Bapinat furent très irrités par cet acte d'indépendance relative. Ba|)inat invita vivement le Directoire de Paris à imposer aux Suisses une aulr(! capiiale (lettre du 26 thermidor). Mais les Directeurs qui se préparaient à leur faire subir des exigences bien autrement graves, les laissèrent sans difficulté prendre Lucerne pour capitale.
Les Directeurs soul liés oc'cii|ii's; il (ail iiiriiic heaiicoui) (rciiiharias à ce sujet. (Correspondance di; I.iiharpn clJeanDehrij, iiul)lié(;])ar M. Léonce l'iiigaïul, -1887.) (I) Suivanl lui, Zurich sérail uiio capitale 1res mal iilact-c en cas d'invasion aulrichienne. D'ailleurs les es|trits y sont moulés contre les Français et la nvolulion » dans le bas peuple, aussi Lien que dansle reste ». (Arcli. AK ■<, 8i.)
CIIAPITUE XII.
I. — Triste situation du roi de Sardaigne. — PerDdie du Directoire. — Charles- Emmanuel se défend avec énergie contre les révolutionnaires. — Cingucnc à Turin. —Attaque des Liguriens.— Le Directoire se fait livrer la citadelle de Turin.
II. — Le grand-duc de Toscane opprime par le Directoire qui persiste à vouloir déporter Pie VI enSardaigne. — Négociations sur cotte déportation.
m. — Le Directoire et Nnpies. —La république romaine veut exercer contre le mi de Naples les droits de suzeraineté du Saint-Siège. — La reine s'attend à une iniasion et implore le secours de l'Autriche. — Garai à Naples. — Son arrogance ridicule. —Alliance défensive entre Naples et l'Aulridie.
IV. — Ouverture des conférences de Seiz. —L'Autriche réclame inutilement des compensations en Italie. — Le Directoire veut restreindre la négociation à l'affaire de Kernadotte. — Ku|iture des conférences.
Le Direcloire qui avait renversé les vieilles r{''|)Libli(iiies de Suisse et d'ilalie pour les remplacer par des rt3publi(iues vassales, désirait vivement s'emparer du royaume de Naples pour y faire un riche buliu, et détrôner ensuite ses complaisants alliés le roi de Sardaigiie et le grand-duc de Toscane, afin d'établir dans leurs Etats des répubTKpies aussi soumises que la république cisalpine et la république romaine. Bonaparte ne voulait pas dissé'miner son armée d'Italie, aussi s'était-il toujours montré très u[)posé à une expédition contre Naples; il ne voulait pas' non [)his, lorsque la paix venait d être faite par lui, pousser l'Autriche à bout eu délrùnant li^ grand-duc de Toscane. Il entendait se servir au besoin de la petite armée sarde; ctcomnu; il la trouvait très bien organisée telle qu'elle était, il jugeait nécessaire d'accorder tout au moins un sursis au roi de Sardaigne. Mais depuis fructidor, les Directeurs étaient décidés plus que jamais à achever le pillage et la ré-
o30 Lli DIRECTOIRE.
publicanisation de l'ilalio, et Bonaparte ne pouvait plus les en empêcher.
Le traité avec le roi de Sardaigne n'avait été ratifié définitivement par le Directoire, que le 'i brumaire an VI (25 octobre 1797). La situation était alors complètement chargée. Le gouvernement sarde était étroitement lié, et ne pouvait plus se bercer de l'espoir d'obtenir une compensation territoriale quelconque, depuis l'établissement de la prétendue république ligurienne; il se trouvait en outre cerné de tous côtés par des voisins déloyaux, toujours prêts àlancer sur son territoire des bandes révolutionnaires. La maison de Savoie fut une des dernières victimes du Directoire; mais elle eut à subir, avant l'odieux guet-à-pens du 19 frimaire an VIT, une longue suite d'angoisses et d'humiliations.
Ce royaume avait été extrêmement obéré par les dépenses de la guerre. La paix avec le Directoire lui imposa des charges tout aussi écrasantes, et il lui fallait, en outre, donner de temps en temps des pots-de-vin à certains personnages pour obtenir quelque adoucissement aux exigences du Directoire. Le gouvernement avait dû lever des impôts nouveaux pour subvenir à toutes ces dépenses (1). La République française, par ses exigences d'argent, écrasait les Etats neutres ouailles : ils étaient ainsi réduits à lever d'énormes impôts qui mécontentaient vivement leurs sujets ; ensuite, par ses agents révolutionnaires, elle exploitait perfidement contre eux ce mécontentement dont elle était la cause, et préparait ainsi leur renversement.
Après le second traité, comme après le premier, le roi proclama une amnistie pour les individus compromis dans les derniers troubles. Naturellement , on ne lui en sut aucun gré (2i. Désormais les vainqueurs de fructidor feront rudement
(I) l'n édildu iJ jauvi(;r 17!Hi imposa des cliargcs très lourdes; de nonihtcux revenus furent liiippés à six pour cent, (juci(|ucs-uns niènie au quart. Ncannioins la situation alla toujours en s'agsravant. J.e nouvel ambassadeur l'ranrais, Miot écrivait le i:$ thermidor an V, <|ue le roi venait de su])|)rimer les droits lï'odaux, espérant calmer ainsi l'aKitation des esi)rits, mais (|u'il n'y réussirait |ias.
(-2) .lacob écrit, le -2'.) thermidor, que des excei)tions la rendent dérisoire, et que les Français sont maintenant, dans ce pays, en butte à la malveillance des deux partis : les révolulionnaires se disent abandonnés et compromis par eux. (Arch., Al':>, 711.)
CONFÉRENCES DE SELZ. oM
sentir au Piémont sa vassalité, en l'écrasant de passages de troupes, en accablant le gouvernement de demandes d'argent et de biens nationaux, et se mêlant de toutes ses affaires pour l'exploiter et l'humiiier. Ils ne cessent d'exciter les révolutionnaires à l'attaquer. Ceux-ci viennent bientôt de la Cisalpine et de la Ligurie en bandes armées, et avec l'aide des autorités de ces deux républiques, et la tolérance de l'armée française, ils envahissent le Piémont et essaient, mais, avec fort peu de succès, d'en insurger les populations. Le Directoire pourrait aisément empêcher ces irruptions : personne n'en doute; mais, bien loin d'intimer aux révolutionnaires l'ordre de rester tranquilles^ il accable le gouvernement sarde de récriminations. Les têtes se montent; le peuple regarde les Français comme des oppresseurs déloyaux et se livre parfois à des actes de violence contre leurs soldats ; etle Directoire, qui a provoqué ces actes par son odieuse conduite, prend plaisir à les exagérer, et spécule impudemment sur eux, pour accuser le gouvernement sarde de perfidie et de trahison, lui demander de l'argent, et se créer des prétextes pour l'écraser à un moment donné. Prioca l'a très bien dit : C'est le loup qui accuse l'agneau. Du reste, ce ministre défendra son gouvernement avec une fermeté et une dignité trop rares à cette époque chez les opprimés, surtout en Italie; aussi le Directoire s'en vengera lâchement.
Depuis le 18 fructidor, les révolutionnaires du Piémont se remuent plus que jamais. On découvre des complots contre la vie du roi. Plusieurs individus sont mis à mort (1). Comptant sur l'appui du Directoire, les révolutionnaires s'insurgent dans plusieurs localités : à Carignano, Chieri, Moretta, Mondovi, Biella, etc. Ils s'emparent de la ville et du château d'Asti. A Novare, l'insurrection est immédiatement étouffée. Le roi ne se laissa point intimider, et agit avec vigueur. Il promit une amnistie à ceux qui se rendraient, et invita ses sujets fidèles à
(I) Ainsi Boninn, valet de rljamluc d'un marquis, et un matelassier nommé Posio, furent pendus pour avoir <omploté d'attaquer le roi sur la roule de la vénerie. Le médecin Boyerfut mis à mort comme coupable de cunspiration, le savant Tenivclli comme chef d'une révolte à Moncalieri. Bolla i^Hisiitin- irilalic) idaint beaucoup les deux derniers. Il paraît que des utopistes et des naïfs se laissèrent entraîner dans ces insurrections.
o3:2 LE DIRECTOIRE.
prendre les armes. Les paysans répondirent en foule à cet appel, et firent aux révolutionnaires une guerre impitoyable. Au bout d'un certain temps, l'insurrection fut battue : les Français, déconcertés par l'attitude énergique du roi, n'avaient pas jugé à propos d'intervenir. La répression fut sévère : trente insurgés furent fusillés k Asti, vingt à Chieri, quatorze à BicUa, et d'autres encore dans plusieurs localités. Aussi les révolutionnaires français, habitués à ne pas rencontrer de résistance et à mettre à mort des gens qui n'avaient pas osé leur résister, étaient furieux contre le roi de Sardaigne. L'ambassadeur du Directoire se plaignait d'assassinats commis sur des soldats français à Verceil, et voirfait contraindre le gouvernement sarde à traquer les prêtres au profit du Directoire (1).
La cour de Turin fut consternée de l'occupation de Rome, et de la captivité du pape. Le roi, malgré l'avis de son conseil, écrivit à Pie VI qu'il lui offrirait un asile, s'il était libre de ses actions.
Le littérateur Ginguené fut nommé ambassadeur à Turin, <à la place de Miot ; c'était un vrai Trissotin, un révolutionnaire aussi sot qu'insolent. Orgueilleux et peureux, il croyait toujours qu'un républicain de sa valeur courait le plus grand ris(|ue d'être assassiné (2). Par affectation de simplicité républicaine, et sans doute aussi par économie, car il tenait beaucoup h l'argent, il fit dispenser sa f(?mme de paraître en habit de cour aux audiences de la reine et des princesses royales (3). Dans son discours au roi, il suspecta formellement sa sincérité. Il recevait à l'ambassade tous ceux qui cherchaient à renverser la maison de Savoie.
Le25 germinal an VI (14 avril 1798^, une bande de cinq à six
(1) Il se plaint (17 pliiviiVsc) que des prêlros rentrent en Savoie, cl demamle (|u'on éloigne l'c-vêquc de (Jenève, qui a sous sa juridiction une partie de la Savoie, à cause de ses mandements et de ses attaques contre les prêtres asscrmenti-s. l'riora élude ces demandes, et répond qu'il serait très pénilile au roi de condescendre à de pareilles exigences. Cependant Miot croit que le roi linira par céder. Il céda, en effet, un peu plus tard.
(-2) liotta, qui fait un grand éloge de sa probité et de ses vertus privées, raconte qu'il croyait l'Italie « remplie de Machiavel et de Uorgia, et ne rêvait que stylets et poison •. Il reconnaît ((ue Ginguené joua un r(')le o<lieux et absurde.
(3) L'autorisatinn Cul donnée ))ar l'rinca dans une vole confulrnlielle (Arch. nat.)
CONF'^ÉRENCES DK SELZ. rili'à
cents révolulionnairespithiionlaiséniigrés, renforcée d'un mmibre encore plus considérable de dé>crteurs liguriens, sorlail de la république ligurienne pour envahir le Piémont, s'emparait de Carossio, pays piémonlais enclavé dans le territoire génois, et attaquait ensuite Seravalle inutilement il j. D'autres bandes sortaient de la république cisalpine dans la direction de Novare. Brune, qui commandait alors l'armée française de Milan, fut invité par le chargé d'affaires de Turin à surveiller la frontière; mais il refusa de rien faire pour empêcher cette aggression. A chaque instant, des révolutionnaires armés entraient en Piémont. Il y avait parmi eux beaucoup de Français, de Polonais, et de frères et amis de toute l'Italie. Le nouveau gouvernement ligurien favorisait aussi les envahisseurs. A Gênes, les révolutionnaires faisaient, au grand tliéùtre, des manifestations contre le ti/ran piémontais, et le chargé d'affaires de Turin avait dû quitter cette ville. Prioca demanda positivement à Ginguené quelles étaient les intentions du Directoire. L'ambassadeur répondit avec hypocrisie et insolence à la fois que si les républiques ligurienne et cisalpine désiraient s'agrandir au détriment du Piémont, la République française était loin de les encourager. « Mais qu'elle manquerait essentiellement à ses intérêts et compromettrait son existence en employant ses forces à comprimer l'élan de malheureux opprimés, vers la liberté, lorsqu'elle ne peut attendre d'amitié sincère que des peuples libres ».
Que devient donc l'article 7 du traité? Prioca comprend, et fait appel à la loyauté française. Ginguené répond avec hauteur qu'un gouvernement ne court pas de semblables dangers (2) quand le peuple est heureux, quand le pouvoir est disposé à faire des sacrifices qui le consolideront, et il débite des tirades contre les privilégiés, mais dévoile un peu trop les plans du Directoire.
En rendant compte de cette conférence à son gouvernement, il lui déclare qu'il doit se prononcer sur l'existence du royaume
(I) D'après les rn|i|)nrls do ranibassodc IVançaisc, son cliol s'intiltilail i,'i-n('M'nl français, cl portail lacocartlo francalso.
(3) Arcli. nal., AK', "!i. Princa aurait pu lui n-pnndrc par \f IK rnirtiilnr ni ses noinhreuses lois d'exccpllr n.
o.'Ji LE DIRECTOIRE.
de Sardaigno, car celle situation ne peut se prolonger. Il faut suivant lui en finir avec ce royaume, et faire de tous les petits États d'Italie une ou deux républiques. L'attitude de l'Autriche est inquiétante; l'armée d'Italie doit être portée à cinquante mille hommes, et il lui faudrait occuper les places du Piémont (I). Il est d'avis qu'on s'empare en outre et de la Sardaigne, et de la Sicile, et de Malte.
Le 1'' lloréal, à cause de l'assassinat de quelques militaires français, Ginguené demande l'expulsion de tous les émigrés sans distinction, en soutenant que si la lettre du traité autorise le gouvernement sarde à garder les émigrés de Savoie et de Nice, les égards dus à la république (qui lance des bandes armées sur son territoire) doivent lui faire écarter des frontières les troupes suspectes, e( dos principales places politiques, ceux dont on peut soupçonner les mauvaises intentions pour la France. Le roi ne'peut donc donner une place à unSavoisien ou à un Niçard, sans Vexequatur (\\x Directoire (bientôt même prétention sera formulée à l'égard de tous ses sujets).
Prioca sollicite Ginguené de se prononcer d'une manière ostensible contre les envahisseurs, mais celui-ci déclare persister dans sa prétendue neutralité qui n'est que déloyauté et trahison (2).
Néanmoins le gouvernement sarde ose se défendre. Il continue à faire appel au zèle des volontaires. Ginguené, très vexé, insinue que les mouvements des troupes piémonlaises contre les insurgés pourraient bien n'être qu'une feinte, et aboutir à une attaque contre la Cisalpine, de concert avec l'Autriche. Les révolutionnaires qui viennent de Ligurie portent audacieusement les couleurs de cet État. Sotin, ministre de France à fjènes, les encourage ouvertement, et Brune, moins ardent en
(I) Prinra lui a demandé un saiil-condiiit pour envoyer un courrier extraordinaire à Oônes. parce que les insurgés ont arrêté la malle de fiênes à Turin ; il (■•(■rit qu'il l'iudera cuHte demande. Pour op(!rer la révolution en Piémont, il faudrait, dit-il, rappeler les six régiments suisses qui sonlles meilleures troupes de l'armée, et les mettre au service de la Cisalpine, en les réorganisant d'après les |ii-inci|)es répnhiieains. (Arcli., AF3, 7!(.)
(•il Les généraux français en Cisalpine et à Rome avaient décrété la i)eine de mort cimtre tout individu i)orl(M)r d'un stylet ou même d'un couteau. C.in- ?iiiciic usa demander an mi de l'icniont de faire de même (Botta). Il avait peur pour lui :
apparence, est d'accord avec lui (1). Cependant les envahisseurs, bien que secondés ouvertement par les deux républiques vassales, et sournoisement par la République française, ne réussissent pas à soulever les Piémontais. Une bande de six cents hommes, commandée par un Piémontais au service de la France et par deux Français, sort de la Cisalpine, et surprend Domo d'Ossola; près d'Ornavasso elle est défaite, et ces aventuriers courent se placer sous la protection des Cisalpins. D'autres bandes ont paru, mais on peut prévoir que ce sera un coup manqué. Le gouvernement sarde défère les envahisseurs prisonniers à un conseil de guerre. Quoi de plus naturel? Cependant le Directoire intervient sous de mauvais prétextes, et prétend que le gouvernement sarde veut faire injure à la Cisalpine, qui a joué dans toute cette affaire un rôle ignoble. Prioca répond avec dignité, et maintient les droits de son gouvernement. Les révolutionnaires sont battus; Ginguené est au désespoir; il prétend qu'on en a fait fusiller soixante-deux (21 floréal). Prioca avait envoyé leur grâce à des condamnés: elle arriva quelques heures trop tard : huit d'entre eux, dont deux Français, étaient fusillés. Le 15 prairial, il annonce que la lutte continue toujours : on a fusillé trois insurgés; il déclare avec emphase, lui le représentant des fusilleurs et des hommes de la guillotine sèche, qu'il n'interviendra plus en faveur de l'humanité (2)!
DeCarossio, quiest enclavédans le territoire ligurien, les insurgés font des excursions en Piémont et traversent le territoire Génois; mais la république ligurienne ne veut pas permettre aux troupes piémontaises de passer pour les poursuivre. A la fm, elles passent et s'emparent de Carossio. Solin jette alorsles hauts cris, et la république ligurienne déclare la guerre
(I) Arcll., Af:î 79.
{•i) I.cur correspondance est curieuse. Solin avoue d'abord à Rriine, (iiie des l)arliciili(Ms iiilluculs de la l.iiîuric soldent les envahisseurs, puis il a peur de s'êtie coinproinis. cl dans une autre lellre dit que le gouverneuienl ne les soutient pas. Brune le raille un peu et, le ,■{ prairial, conslati* ses conlradiclions : • Ton embarras sent trop la dipionialie ». I,e 7 il lui écrit encore : • Je ne veux pas sa\oir (pii a cntietenu les légions d'insurgés juscjuau nionient où l'on n'a plus rien espéré d'elles... » il faut (|ue les Liguriens niainlenant fassent vivre ces Kens-la. « Nous ne pouvons pas soulTrir des sottises des autres ».
au roi dcSardaignc. Pondant ce temps-là, Brune qui laisse les Cisalpins envahir le Piémont, déclame aussi avec fureur contre le gouvernement sarde, qu'il ose accuser de mauvaise foi. 11 prétend qu'un officier chargé de dépêches a été insidté et grièvement blessé près de Turin : le peuple est, en effet, moins patient que son roi (23 prairial). Ce dernier, pressé parles Français, finit par évacuer Carossio (12 juin — 24 prairial) (1). Mais les généraux français favorisent ouvertement les Liguriens et empêchent ses troupes de passer : Loano et Seravalle tombent ainsi en leur pouvoir. Sotin fournit des canons aux Liguriens (2). Les insurgés essayent vainement d'ébranler la fidélité des populations : ils ont recours de nouveau à l'assassinat. Ginguené écrit, le 1*^'' messidor, qu'on vient de découvrir un complot contre la vie du roi (3). H semble avouer qu'il connaissait très bien un plan de révolution qui vient d'échouer; la tentative devait avoir lieu à Turin même : une trahison l'a fait découvrir.
Mais le Directoire, voyant que la révolution échoue pitoyablement en Piémont, et que la Ligurie et la Cisalpine ne savent que le compromettre (4) impose, le 10 messidor (28
(1) Tantôt le Diroctnirc dc'îclarc que les insurg(^s sont des patriotes opprimés, lanlùl il piélciid i|ii(! ce sont des sli|tciuliés de l'Aiitriclie, et (|ue le roi provoque à dessein ces insurrections jiour calomnier la France et la Cisalpine.
{•2) Il écrit, le 20 prairial, à Bruno, o On m'a demandé des canons déposés h Saint-Pierre d'Arcna; je les ai prêtés, tant pis ». Le commandant français de Tortone lit passer des mortiers au\ insurgés pour le siège de Seravalle.
(3) l.e dimanche 20 prairial, écrit Ginguené, le roi n'a pas été à la messe; le gouverneur l'avait prévenu qu'on devait l'assassiner à la chapelle. On a accusé deux l'rançais, les nommés I\I..., inspecteur d'artillerie de l'armée d'Angleterre, et L..., employé aux hôpitaux français, et un troisième Français cpii devait venir et n'a pas paru. Les deux premiers sont repartis |)our la France, xanx faire vi.icr leurs passeports. Ginguené soutient qu'ils ne sont pas cou- |iables, que seulement M... avait fait imprimer, dans un supplément du Courrier d'Italie, une diatribe violente, terminée à peu i)rés i)ar ces mots : « Ciiarles-Kmmanucl, tes crimes m'inspirent une horreur si grande que je me sens le courage d'aller te i)oignardcr ». Ginguené prétend que cet homme, I)eu de temps auparavant, avait été assailli la nuit jiar un sicaire, et ne lui avait écha|)pé qu'avec peine; il insinue que l'article en question est d'un homonyme. (Arch., AF3,7'J.)
Ci) l'rioca écrivit à Paris (pic les Liguriens se cro\aieM( sûrs de l'appui <le l.-i France, (pie des ofliciers français les dirigeaient, el des canonniers fiançais ser\ aient leurs lialteries. Sotin \int à Milan s'entendre avec Brune.
juin 1798) une nouvelle convention au roi de Sardaigne.
fia ciladellc de Turin sera occupée le 15 par les troupes françaises; la garnison n'excédera pas le nombre d'hommes que comporte la forteresse; jamais, sous aucun prétexte, on n'en logera dans la ville. Le curé de la citadelle y continuera ses fonctions comme auparavant. Cette occupation n'aura lieu que pendant deux mois, sauf convention nouvelle (art. 7.). La seule citadelle d'Alexandrie continue d'être occupée par les Français. Un officier français et un oUicier piémontais régleront les communications que doivent avoir entre elles les troupes sardes, pour maintenir la tranquillité dans l'arrondissement des places occupées par les Français. D'après les traités, ces places sont : Coni, Tortonc, Cherasco et Geva. L'article 10 est ainsi conçu : « Le gouvernement français s'engage à contribuer au maintien de la tranquillité intérieure du Piémont, et à empêcher qu'il ne soit donné, ni directement, ni indirectement, secovrs ou protection à ceux qui voudraient troubler le gouvernement ». Cet article est aussi formel que possible; mais les conventions les plus explicites sont bien inutiles avec des gens de mauvaise foi.
En conséquence, le général Brune fera une proclamnlion pour ramener la tranquillité sur les frontières. 11 emploiera son influence, et tous les moyens dont il dispose pour faire cesser toute hostilité de la part de la république cisalpine : quand bien même tout ceci ne serait pas signé par ce même Brune, qui vient d'organiser des expéditions contre le Piémont, on serait endroit de s'écrier: « Ahl le bon billet (1)! ».
La crainte d'être détrôné immédiatement par le Directoire, intervenant tout à coup en faveur des révolutionnaires dont l'impuissance était évidente, a pu seule déterminer Charles- Kmmanuel à signer celle convention qui installait un ennemi déloyal dans sa capitale, et à la porte de son palais. Du
(I) Le Kouvcrnemciit Sarde fil romiailrc celte coiivenlion par un cnrioiix nianil'cste. « l.a Urpiililiqiic française, y est-il dit, désirant ramoner la iran<|nilliti', a cru ne jxiuvoir faire cesser avec swct'ii.iDir f/ui'rrc sirlrfnifi(\</uc pur un mnt/cn nouveau el également extraordinaire... • Journal des /)i7;«/.< rt iti'cret.t, Messidor an VI, |). .'t.SS. Charics-Kninianuel dut accorder aussi nncnouNcllc amnistie, cl injoiulion lut faite aux l.i^iniins de rcsIiT lraiii|uillfs. Il oldiiil loulej'iiis (|ne Soiin fût rappeU-.
O.'^fi LE niHF.CTOIlŒ.
moins, se disait-il sans doute, c'est du temps gagné. Ces genslà sonl de très mauvaise foi; mais si la guerre reprend avec rAulricliP, et si TAulriche leur tient tête, ils seront obligés de me ménager! Peut-être avait-il déjà payé une large rançon. En ofTet la Révellière assure tenir de (linguené que plusieurs millions furent envoyés à l'ambassadeur sarde à Paris, pour gagner certains gouvernants (1). Le roi n'obtint qu'un simple répit de quatre mois d'angoisses.
Le 1 ri messidor (.'} juillet), les Français prirent possession do la citadelle de Turin ; les agitateurs crurent d'abord qu'ils venaient les aider à détrôner le roi (2). Les révolutionnaires étaient restés à Garossio depuis l'évacuation. Prévenus qu'une convention allait être signée entre la France et le Piémont, et qu'ils devraient se dispenser, ils marchèrent à l'improviste sur Alexandrie, espérant surprendre cette place et exciter un grand mouvement révolutionnaire que les Français soutiendraient. Mais, au lieu de surprendre, ils furent surpris et taillés en pièces. Brune fut accusé de les avoir encouragés : il aurait à dessein retardé sa proclamation sur la convention nouvelle, pour les laisser surprendre à Alexandrie, Un général français fut aussi accusé d'avoir favorisé d'abord leur marche, puis de les avoir tout à fait trahis.
Après la reddition de la citadelle de Turin, les minisires de Russie, de Portugal, le chargé d'afl'aires anglais demandèrent à leurs gouvernements respectifs de les rappeler, puisque le roi n'était même plus maître de sa capitale.
Le grand-duc de Toscane, cerné par les républiques romaine et cisalpine, était aussi menacé que le roi de Sardaigne. En outre, le Directoire ne cessait de le persécuter au sujet du malheureux Pontife qu'il avait conduit par force
(I) Mnnohrfs, t. H, p. :tl". I,c dcU'ûnoment de Cliaiics-Kmmanucl décidé alors, aurait <;tc conibaitu par Barras et simplement retardé : « 11 faut bien, suivant la remar(|ue vulgaire, avoir l'air du moins de gagner son argent ».
(-2) (iinguenc écrit, le ili messidor, que le 14, sept envoyés de diverses provinces sont venus prévenir le Comité central (|ue tout était prêt pour un mouvement gi-néral. Il les a fortement dissuadés de rien tenter. Le Comité a envoyé des ficlégués à Brune, et aussi à la demi-brigade qui venait occuper Turin, mais ils sonl revenus désa|>|)oinlcs. On se bat toujours du coté de la Ligurie. Les Liguriens ont occupe Seravalle, les l'iémontais Port-Maurice. (Arcli., AF-f. 70.)
CONFÉRENCES DE SELZ. o3U
dans ses Etals. Les Commissaires prétendaient toujours que, Pie VI, même de la Chartreuse de Florence, organisait des insurrections ; ils voulaient imposer à leur prisonnier un voyage qui serait probablement mortel, afin de se venger sur lui de la haine des campagnes pour leur république romaine : aussi recommencèrent-ils bientôt à demander sa déportation en Sardaigne.
Le 2 prairial 21 mai , ils écrivent au Directoire et se déclarent satisfaits de la tournure que prend la négociation. D'ailleurs la situation est un peu moins grave, et la récente indisposition du pape permet d'attendre la réponse du Directoire. Car ils voulaient dabord, sans lui en référer de nouveau, faire partir bien vite le pape. Mais ce n'est que partie remise; ils insistent toujours sur ce qu'ils appellent 5a translation. « Nous pensons que les convenances exigeront qu'elle soit annoncée à Pie VI par le gouvernement toscati et exécutée par ses ordres, et par ses agents exclusivement, jusqu'au lieu de sa déportation. » Ils tiennent à compromettre le malheureux grandduc, et à l'avilir devant toute l'Europe, et se réservent de dire impudemment : « Quia opéré cette translation? c'est le grandduc : nous n'y sommes pour rien! » et ils comptent que ce prince, craignant toujours d'être détrôné, gardera le silence le plus complet sur les injonctions, sur les menaces que le Directoire lui a faites, et qu'il supportera ainsi presque tout l'odieux de cette lâche vengeance.
Le grand-duc n'osait faire au pape que des visites secrètes; mais des espions le surveillaient de très près et le dénonraient avec tant d'acharnement au Directoire, comme complotant contre lui avec Pic VI, que le Souverain Pontife l'invita, dit-on, dans son intérêt, à interrompre ses visites.
L'invasion des États pontificaux et l'établissement de la république romaine ont fortement ébranlé la paix boiteuse de C.ampo-Formio. Les Directeurs et leurs agents craignent de pousser l'Autriche à bout par un attentat trop dirert contre la vie du Souverain Pontife, qu'ils ont détrôné par surprise, au risque de recommencer la guerre. Ils voudraient satisfaire impunément leur haine infernale contre Pie VI, et se laver les mains audacieusemcnt, en disant (pie tout est arrivé par
oW LK DIUKCTOIHE.
la faille (l'un prince religieux, du grand-duc de Toscane, frère de l'iMiipereur, et ils espèrent que la honte en rejaillira sur l'Aulriclie, ({ui aura laissé commettre celle lâcheté!
L'ordre était déjà donné au consul français de Livourne de tout préparer j)our l'embaripiement du pape. Les Commissaires demandaient en même temps au gouvernement toscan d'expulser son neveu le ducBraschi, (|ui l'avait accompagné dans son exil, ou pour mieux dire dans sa captivité; le laisser près de lui, disaient-ils, ce serait encourager les mécontents, « ce serait annoncer que le transport de Pie VI à la Charlreusc, près Florence, ncsl quun chanr/emcnt de séjour;, et non une préparation à une translation prochaine hors de f Italie ». H leur fallait absolument expliquer la confiscation de ses biens sans révéler la convention du 0 germinal! Le grand-duc céda devant les menaces fort peu voilées qu'ils lui adressèrent : le duc Braschi dut quitter son oncle pour se réfugier à Venise, et l'on vendit ses biens à Rome (1).
Dans la Chartreuse de Florence, le pape fut encore [)liis surveillé qu'à Sienne; l'entrée n'en était permise ni aux Florentins ni aux étrangers; l'ambassadeur français à Florence ne cessait de l'espionner, et de tourmenter le gouvernement du grand-duc pour (ju'il rendît encore sa captivité plusétroile. Toutes les personnes à qui l'on pouvait prêter le désir de voir Fie VI étaient signalées à l'ambassadeur français par ses espions, dénoncées par lui au gouvernement loscan , qui devait, à l'en croire, les traiter comme pendant la terreur en France on traitait les suspects. A chaque instant, l'ambassadeur ftcin-
(I) L'un dos cniiiinissairiîs, Daunoii, écrivail, le li prairial, à I-a Uùvcllicic : ■ l.c Pape est à la (Jliarlreuse i)ic;h de l'ioienci^, mais il vaudrail bien mieux ipi'il fût à Casiiaii. On dit <|iie M. Manlrediiii, (|ui est arrivé ici, est parti pour l'aris. Dans les eiilreli(Mis <|ue nous avons eus avec lui, il m'a semhlé que Vous n'aviez <|u'i'i parl(!r pour être oln-is, (pielle «|uc soit votre voionté sur la ilestinée du pape. Km Toscane, il est trop près île la républicjue romaine, à Naples de même, en Kspai;M(! il aciiuerrail trop d'inlluenec. Il n'y a rien (|ui lui convienne comme Ca^liari ». {Mémoires de La llrveUirre, tome; JII, p. 383.)
- Ce défroqué rcc-lamait l'exil de l'ie VI dans l'espoir de détruire l'aulorilé poiililicah!. — Il écrivait aussi, le .'t prairial : t Vous déciderez entre Casiiari et l'K.spagne ou U: l'orlugal. .l'aimerais mieux (jue ce ne fût pas l'Espayne. Il me semble (ju'il serait digue de M. Azara de ne jjolut se prêter à réoigaulser la ridicule et dangereuse |>uissance (|u'on appelle spirituelle. » (lOid., p. 378).
hard obsédait les ministres par des récits de complots l'antasliques, et leur faisait des injonctions les plus impérieuses et les plus insolentes d'éloigner telles ou telles personnes. Son but était d'excéder ainsi le gouvernement toscan et de le faire tomber dans le piège qui lui était tendu parle Directoire. Aussi Consalvi, qui était particulièrement suspect au gouvernement français, rencontra chez le premier ministre toscan (( les manières les plus dures et le plus impoli des refus ». Il ne put voir Pie VI que furtivement (1), et fut'contraint de quitter la Toscane après un très court séjour.
Le Directoire ne cessait de tourmenter et de menacer le grand-duc pour qu'il envoyât Pie VI en Sardaigne, sans tenir compte de la négociation commencée; le bruit courait que les Français voulaient enlever le pape de la Chartreuse, et que le grand-duc, pour éviter d'être détrôné par eux comme l'avait été Pie VI , serait obligé de supporter celte infamie sans protester.
Dans le courant de messidor, Rcinhard, voyant que ses continuelles vexations ne produisaient pas l'effet attendu par le Directoire, renouvela très énergiquement sa demande ^2 . S'il faut l'en croire, le ministre toscan répondit ([u'il y consentait parfaitement, mais en lui faisant robjcclion accoutumée : comment faire si les médecins déclarent que Pie VI ne peut voyager par mer? « Il suffirait, répondit RtMnliard, de constater que Pie VI se porte aussi bien qu'on peut se porter à son âge , pour ne pas se croire responsable des accidents que personne ne peut prévoir ». Celle hypocrite réponse ne pouvait qu'alarmer le ministre du grand-duc. Il objecta que le pape pourrait êtreenlevé par lesAnglaispendantla traversée. «Qu'en feraient-ils? » disait Rcinhard d'un ton facétieux (bien que ce dénouement ne fût pas probablement du goût du Directoire), « peut-être le conduiraient-ils en Irlande! Cependant convien-
(I) ■ l-a pauvreté et la solitude dt; ces murs, le si)eciaele de deux ou trois malheureuses personnes composant tout son service, m'arracliaienl les larmes lies \eu\ •. Consalvi, Mémoires^ tome 11, p. 8!i.
(i) Lettre de Ileinliard du 27 messidor an VI (Il juillet 1798). Archives Nal., Al- 1 8H. Azara, chargé par son souverain de demander <|ue le Directoire laissât le pape traminille en Toscane, écrivit • que le directeur Barras persistait;! vouloir (|uc le paj)!! sortit d'Italie et lut envo\é rn Sanlaif;ne. • Itahiassari.) i.i: niRKcTonvi;. — t. m. 'i\
drail-il trarincr une escadre et de livrer combat? » — « 01)! répondit le niinislre de Toscane, ils voudraient l'avoir mort ou vif». Iteinhard prétend avoir reconnu à ce dernier trait qu'on cherchait simplement une difficulté. Il fut convenu entre eux que cette conférence resterait secrète.
Mais, le 16 messidor, Reinhard se rendit chez Fossombroni, et le ministre toscan lui déclara qu'il n'était pas possible de garder le secret, car tous les yeux étaient fixés sur Pie VI, et qu'il remettrait une note.
En rendant compte au Directoire de ses démarches, Keinhai'd, qui estun diplomate habile, insinue d'excellents conseils. Après tout, le séjour du pape à la Chartreuse n'entraîne pas d'assez grands inconvénients pour rendre son éloignement indispensable. Il a même l'avantage d'imposer à la Toscane une lourde responsabilité, et le gouvernement français la tient ainsidansunedépendance encore plusétroite.MaiSjSil'ontransporte le pape h Cagliari, il faut prévoir un nouveau déchaînement de sottise et de malveillance, et il se livre aux déclamations les plus odieuses contre Pie VI. Est-ce par fanatisme, ou pour flatter le Directoire, et, grâce à ces insultes, se faire pardonner le sage conseil (ju'il ose lui donner?
('cependant Reinhard, pour obéir au Directoire, poursuivit cette négociation, qu'au fond du cœur il trouvait inopportune, et eut avec Manfredini une longue conversation, tout à fait caractéristique, dont il rend compte dans sa dépêche du (î thermidor an VI (ii juillet il\)H).
«... Nous avons ensuite parlé de l»ie VI. « Franchement, ai-je dit, « pourra-t-ii partir, ou non? » — « Ma foi, dit M. Manfredini avec « humeur, je n'en sais rien, je ne suis pas son médecin, je ne l'ai " point vu depuis deux mois! Cependant, s'ost-il repris, je crois qu'il « ne, peut pas partir, il ne peut plus tenir debout, il ne peut plus « dire la messe ». — « La messe, ai-je interrompu, je la lui ai en- « tendu dire! » — « Mais, a dit M. Manfredini, vous savez que les « papes ont une manière de la dire assis ». — « Cela se peut, « car je ne l'ai pas vu » (la galerie où je me promenais à la Char- « treuse, et où il n'y avait personne, était séparée par un mur « de la petite chapelle, où il disait la messe) (1). — « Quoi
i\) Il ilit impudcninicnl : « .Vai entendu sa messe, j'en suis sûr », d travers un
« qu'il en soit, a continué M. Manfredini, il répujrne à l'hospitalité de « chasser un malade. Si j'avais un malade dans ma maison, ourc- « migré le plus dangereux, un (ici sa voix, sa mine, son geste, ont (( exprimé un mouvement d'horreur) un révolutionnaire, je lui per- ■ mettrais d'y rester jusqu'à sa guérison ». — « A la bonne heure,
ai-je dit. le grand-duc, catholique, ami des puissances catholiques, « croit devoir deségards au pape, à l'opinion. » — « £f à notre peuple! « m'interrompit M. Manfredini — « mais nous qui avons à répondre « du sort de l'Italie, nous devons aussi des égards, et c'est ce que j'ai « dit dans ma note». — « Je verrai cette note, ma dit M. Manfredini en- « core avec humeur. Nous répondons de la Toscane; le grand-duc, « n'a, je ne dis pas qu'à commander, mais seulenienl qu'à donner « un signe de ses intentions pour être obéi; mais comment voulez-vous <i que nous répondions des têtes folles de l'État romain? Je vous dirai « qu'en proposant la Chartreuse, j'ai eu l' arriére-pensée de l'ij tenir « comme enfermé sous clef. (Voilà précisément la proposition de M. de « Badani.) Vous vous fiâtes alors à la Toscane; pourquoi ne vous y (c fiez-vous plus aujourd'hui? Ou bien si vous vouliez absolument l'éloi- <c gner de l'Italie, envoyez-le par terre, en Suisse, à Venise, en Alle- « magne; il ferait une poste par jour, mais enfin il partirait. Il avait « été question du couvent de Melk, vous n'avez plus voulu : cependant « les habitants de ce pays ne sont pas aussi superstitieux qu'on le « croit, et en Allemagne où différentes religions sont constitutionncl- « lement établies , le pape y serait peut-être moins dangereux que « partout ailleurs. Croyez, quoi que vous fassiez, que si celui-ci meurt 0 vous aurez un autre pape! » — « Où? » — « Je n'en sais rien, mais « positivement vous en aurez un autre ». — « Qui? » — « Les cardi- « naux, là où ils seront en plus grand nombre? »
« En attendant, ai-je dit, les ordres de mon gouvernement deman- « dent une décision de votre part; vous avez refusé de faire Irans- « porter Pie VI sous votre pavillon, je ne sais trop pourquoi ». — Eh ! « a dit M. -Manfredini encore avec humeur, parce qu'il serait pris! » « — " Par qui? ■> — «Par le premier corsaire, par les Anglais! » — « On m'a dit, ai-je repris, qu'il y avait du barbaresque, et voilà « peut-être une raison : c'est au moins la seule que je puisse rece- « voir ». — « Oui, a dit Manfredini, la mer en fourmille; les Génois
wiuj-, il l'avoue ensuite! Ce n'était pas pour lonférer avec Pic VI qu'il venait à la Chartreuse, mais pour l'cspionucr bassement auprès de subalternes! Peutêtre lui avaient-ils «lit (|uc le pape ri(it;iit son oUice. et lui. protestant et alors révolutionnaire, avait-il tompris (pic l'ii- VI «lisait la messe. Halilassari rapporte formellement ipie l'Ic Vl,il('piiis qu'il ne pouvait plus se tenir debout, ne disait plus la messe, mais vassisiail tous les jours. Keinhard y assista (ItTrii-n- le mur.
o44 LE DIRECTOIRE.
« ont fait sort ir leurs galères ; et votre frégate, elle n'est pas armée ! ( I ) » « l'endant tout cet entretien sur le pape, il m'a paru que M. Manfredini n'était guère content de moi. Je crois en deviner la raison, (|ui est très individuelle : c'est cependant par cette raison même qu'en exécutant vos ordres avec fermeté, je me suis toujours exprimé avec le plus grand ménagement sur le chef d'une église à laquelle je n'ai jamais appartenu (2). C'est par cette raison encore qu'informe par le citoyen Kersy de la présence des barbaresques, j'en ai parlé moimême (3) ».
On voit que le Directoire mettait une obstination très significative à faire faire au pape, mais sous le couvert du grandduc, cette traversée maritime, si dangereuse pour un vieillard malade et près de sa fin. Il voyait de graves inconvénients à l'envoyer en Autriche ; pourtant, s'il avait survécu à la traversée, il se serait trouvé dans un pays extrêmement hostile à la France, et tout à fait à la discrétion des Anglais et de la coalition. On est vraiment tenté de se demander si le Directoire n'était pas trop assuré d'être débarrassé de Pie VI en tovt cas, grâce à cette traversée. Pouvait-il croire qu'un conclave se réunirait moins aisément, parce que le pape serait mort à Cagliari et non à l'abbaye de Melk?Aux afïirmations si précises de Manfredini sur celle grave éventualité, Heinhard n'a pu rien répondre et il a fait l'imbécile. Mais il est probable qu'il n'a pas été fâché d'attirer sur elle l'atlention du Directoire; car nous savons qu'il n'était pas chaud partisan de la dépoi'talion du pape en Sardaigne : et le Directoire, dans sa haine furieuse contre Pie VI, non seulement comme pape, mais aussi comme homme, paraissait s'imaginer très sottement qu'il suffisait de précipiter sa mort pour enterrer avec lui la question de la papauté !
(i)On peut se demander si les Direrleurs et leur digix; ageni, n'aurnicnl pns été satisfaits de voir le pape prisonnier des corsaires harijarestiues.
(2) Archives Nat., AF^' 88. Il n'a pas, tant s'en faut, les mêmes ménagenicnts pour l'ie VI en écrivant au Directoire. I-a conduite do lleiiiiiard dans cette affaire est toutà fait ignoble, et il n'a pas l'excuse d'un fanatisme violent. Il trouve «pic le Directoire veut faire une sottise au i)oint de vue ])oliti<jue, mais il est prêt, si l'on y tient, à devenir le vérilal)l<! bourreau de Pie VI.
(.'() Ce Irait est audacieux, car c'est Manfredini qui le premier a parlé très calégori(|uement des corsaires. Ucinhard annonce, en outre, au Directoire, tjuc la Toscane lui aaccordi' l'expulsion de nombreux émigrés.
Ses instances, ses menaces contre la Toscane étaient devenues si vives, que Pie VI se trouva dans la nécessité de protester ouvertement : car son silence aurait été exploité contre lui. L'intervention de l'Espagne était la seule qui eût quelque poids auprès du Directoire. Pie VI écrivit, le 23 juillet 1798, à M. d'Azara pour réclamer la protection de son souverain. Cette lettre fut envoyée au Directoire, ainsi traduite :
(( Je profiterai de l'occasion favorable qui se présente, f>our vous instruire de la situation dans laquelle se trouvent actuellement les affaires relatives à ma personne.
« Ces jours derniers le Directoire, par l'organe de son ministre, a fait à ce gouvernement les instances les plus énergiques pour qu'il me notifiât l'intention qu'il avait cir- me faire passer à Cagliari. I.e gouvernement m'a fait savoir les intentions du Directoire par le canal de l'archevêque d'Isonium, mon nonce près de cette cour. Voyant d'un côté l'impossibilité d'exécuter ce projet, et de l'autre la nécessité d'un puissant médiateur, j'ai aussitôt imploré la médiation de Sa Majesté catholique, en faisant appeler auprès de moi Don Eusèbe liardani d'Azara, votre digne neveu, secrétaire de la Légation espagnole. Dans la conférence que nous eûmes, je lui exposai l'impossibilité où j'étais de faire ce trajet, vu mon grand âge, les maux que je souffre, et ma faiblesse qui, depuis quelque temps, s'est augmentée au point qu'il m'est impossible de faire un pas sans être soutenu par deux personnes robustes. Je ne puis pas vous dépeindre l'empressement et le zrle que m'a témoigné le susdit Don Eusèbe. Les faits en fournissent une preuve irrécusable. Il a exposé le tout fidèlement, avec énergie, au ministre français, en appuyant ses allégations de pièces authentiques, et en se montrant prêt à en fournir d'autressuivant l'exigence des cas. Cette pressante médiation a touché le ministre, eton aenvoyéuncourrieràParis, pour convaincre le Directoire que je suis absolument hors d'état de faire le trajet qu'on demande, et auquel je m'assujettirais, si ma santé et mon âge me le permettaient. C'est donc à vous à couronner l'œuvre si heureusement commencée par votre neveu. Je connais le zèle et l'altachoment que vous avez toujours eus pour ma personne, et je crois qu'il est inutile d'ajouter de nouvelles raisons pour vous engager à agir en ma faveur, avec toute l'énergie possible, au nom de votre souverain. Je suis sûr de tout obtenir d'un pareil médiateur, et alors je pourrai affirmer avec vérité que l'oncle et le neveu sont ceux qui ont concouru à me di'livrer du danger évident de perdre la vie dans un passage de mer même très court.
Kt on vous donnant la bcai'elicUon apostolique, je signe ci-dessous, dans la C.harlreuse prt'S Florence, le i'.'. juillet 1798, l'an vingt-quatrième de notre pontificat. Pius YI (I).
Reinhard rcpi-it encore la négociation avec Fossombroni et insista pour le départ du pape. Mais l'Espagne, moins dépendante que la Toscane, fit sans doute des protestations secrètes; des deux parts, onrépétait sans cesse les mêmes arguments (2). Le () fructidor (23 août), Reinhard écrivait encore qu'il avait énergiquement réclamé le départ de Pie VI. Il paraît que le grand-duc, excédé des persécutions de Reinhard et de ses plaintes continuelles sur les prétendues communications de Pie VI avec les insurgés, lui offrit de se charger lui-même de sa surveillance. Reinhard refusa, non par délicatesse, mais parce que le Directoire, en acceptant cette offre, aurait déchargé le grand-duc d'une responsabilité apparente qu'il voulait exploiter sans relâche contre lui, au grand détriment de son honneur, et aussi de l'indépendance et des intérêts de la Toscane !
Le grand-duc avait traité, en 1795, avec la République française, dans l'espoir de vivre tranquille, de n'être plus sous la sujétion de plus puissants que lui : il avait cru sans doute (ju'à cause de sa neutralité il serait ménagé parles deux partis. Son espoir avait été cruellement déçu. Le Directoire était devenu bien vite pour la Toscane un maître insolent, tyrannique et cupide. Le grand-duc, pour lui complaire, avait expulsé les prévenus d'émigration, les proscrits de fructidor, les émigrés attachés à des légations étrangères, et reconnu les républiques révolutionnaires fondées en Italie: « Il a reconnu, écrivait Cacault(3), la république cisalpine d'une manière très polie et sans la moindre difficulté; il a reconnu également le gouvernement provisoire de Gênes , et a reçu son envoyé à Florence et son consul à Livourne ». Il eut tout lieu de se rejicntir d'avoir reconnu la Cisalpine, car, à Florence comme à
(1) Archives Nal., AF' 78.
(2) Lettre duu Ihcrmidor, à ïalleyiaiKl.
(3) Alors cliarKO (l'adaircs en Toscane, 10 vcndc-niiaire an VF. (Archives Nat., AF:<8«.)
Turin, l'ambassadeur de cette république ne cessait de travailler à exciter des mouvements révolutionnaires, et formulait constamment d'insolentes prétentions.
Lorsque la république romaine fut établie, le malheureux grand-duc, pris entre la France, la Cisalpine et cette nouvelle république romaine, se trouva dans la situation la plus pénible pour sa tranquillité et pour sa dignité. A Rome comme à Milan, on l'insultait et on travaillait à le détrôner. Lorsque Reinhard vint représenter le Directoire à Florence (prairial an VI), Fossombroni se plaignit vivement des odieux procédés qu'employait la Cisalpine pour révolutionner la Toscane : on venait de prendre ses agents la main dans le sac. « Vous prendrez connaissance de la procédure sur la dernière conspiration, et vous verrez que le frère de l'Empereur n'est entouré que de brigands et d'assassins (1) ». Naturellement, Reinhard plaida en faveur de la Cisalpine, que le Directoire avait l'habitude de pousser en avant pourrévolutionner le Piémont et la Toscane, quitte à la désavouer lorsqueses tentatives n'avaient pas réussi. Les manœuvres révolutionnaires et l'insolence de la Cisalpine excitaient l'indignation du gouvernement toscan, et Reinhard ne réussissait pas à obtenir de lui qu'il se déclarât battu et content. Manfredini lui-même, l'ami de la France, était très irrité. Reinhard, dans sa correspondance (29 thermidor i, constate avec dépit que le peuple toscan, sauf de rares exceptions, est tout entier contre la France : « A Livourne. dit-il, on est fanatique des Anglais». 11 accuse les ministres de mauvaise foi, parce qu'ils lui tiennent un peu tête, et que la mauvaise foi du Directoire ne leur en impose plus autant (2 . Cependant le gouvernement toscan décréta l'expulsion générale des émigrés français; mais Reinhard, qui aurait voulu proscrire lui-même ces malheureux, faire enfermer dans une forteresse ceux qu'il avait désignés, et agir en Toscane comme un proconsul de la Convention, ne lui sut aucun gré de cette concession si longtemps réclamée.
(1) Archives Nat-, Ap:! 88.
(2) Le consul Kcisey lui avait fait une liste de quarantc-deuv éniii;rés à emliasliller. Reinhard proposa à Kossonibroiii de se faire leur geôlier, mais il refusa. Lettre de Reinhard du 14 fructidor, ihid.
ri'lH Lb: DIHKCTOIHE.
Le grand-duc avait reconnu la république cisalpine et s'en était bien mal trouvé; au nom de la logique, le Directoire le sommait de reconnaître aussi la république romaine. Reinhard insista vivement dans ce but auprès de Fossombroni. Vo3'ant tous ses arguments réfutés l'un après l'autre, il finit par le prendre de haut et par lui parler de la nécessité. Fossombroni rapportacellemenaceau grand-duc, qui, en réponse, lui donna communication d'un numéro du Moniteur républicain de Rome, journal rédigé sur les instructions des autorités françaises et romaines; il s'y trouvais une lettre où le grand-duc était comparé à Caligula, et où on lui disait que, comme Caligula, les pdignards sauraient l'atteindre au milieu de ses gardes prétoriennes. I^a cour de Florence commence alors à comprendre qu'elle joue un r(Me de dupe, que ses fâcheuses complaisances pour le Directoire seront inutiles, et Reinhard mande (() fructidor) qu'on désespère maintenant en Toscane de se sauver par la neutralité. Cependant il insiste sur la reconnaissance; on lui oppose le principe qu'on s'est fait « de ne pas reconnaître les premiers les républiques nouvelles ». Il eut une conversation orageuse avec le ministre Gorsini, qui lui objecta la mauvaise situation politique de la république romaine, la misère qui y régnait, les insurrections continuelles qu'elle dénoncaitàses voisins; ildéclara même carrémentqu'il n'y avait pas un Romain sur dix qui l'acceptât. Reinhard lui répondit avec beaucoup de hauteur que la Toscane avait à choisir entre cette reconnaissance et la guerre (lettre du cinquième jour complémentaire, an YI). Fossombroni prétendit tenir de l'ambassadeur toscan à Paris, M. Angiolini, que le Directoire ne pressait pas le départ de Pie VI. Mais les ministres du grand duc, complètement découragés, s'attendaient aux plus grands désastres. Pourtant, malgré l'insistance et les menaces du Directoire, la Toscane ne fît qu'une demi-concession, et la république romaine n'obtint d'elle qu'une reconnaissance tacite, indirecte (1). Reinhard n'avaitpas cessé d'insister pour une reconnaissance publique, formelle; mais Fossombroni lui répéta
(I) I.c iO verHlcniiairc llciiiliiird ccrit que les armes du nonrc du iiape ont disparu de son palais. On en avait prescrit l'cnlôvement dès l'arrivée de Pic VI, mais l'cxérulion de cet ordre avait été diflérée. (Arcli. Nat., AF^ 88).
encore qu'un État de second ordre devait attendre que les grandes puissances lui en donnassent l'exemple, et remit à l'ambassadeur français un mémoire rempli de griefs contre la république romaine (27 vendémaire an VII).
Le Directoire se mit alors à cbercher un prétexte pour tirer de l'argent du grand-duc, comme compensation, et essaya de faire payer à la Toscane, au moyen d'une opération financière imposée au commerce de Livourne, une véritable contribution déguisée. La somme obtenue par le irai té du 2 nivùse an V lui paraissait bien mesquine. Il trouvait que la Toscane, entre la république cisalpine et la république romaine, toutes deux si bien pressurées, s'en tirait vraiment à trop bon compte. Sacerdoti, consul de la république cisalpine à Livourne, avait été chargé par Amelot, commissaire pour les flnances, et par le général en chef de l'armée d'Italie, de négocier un emprunt d'au moins un million, hypothéqué sur les domaines nationaux de la Cisalpine (l).Reinhard fut chargé d'inviter le gouvernement toscan à laisser faire cette opération sans obstacle. Ce gouvernement déclara d'abord qu'il n'avait pas à se mêler de spéculations commerciales, individuelles; mais, apprenant que l'emprunt devait être fait par les Juifs, Fossombroni déclara qu'ils formaient une corporation particulière, régie par des règlements spéciaux, et qu'on ne pourrait les autoriser à conclure cette affaire sans violer la neutralité. D'ailleurs les Juifs trouvèrent insufïisantes les garanties qui leur étaient offertes, et refusèrent les offres de Sacerdoti ; les Français, très irrités de cet échec, en arrivèrent bien vile à demander de l'argent à la Toscane avec menaces.
En occupant Rome à l'improviste, le Directoire avait évilé
(l;Reinliard, qui augurait mal de celle négociation, se permit (|uolquos rcllexions critiques» sur cette nécessité de faire vivre d'expédients l'armée française entourée de tant de gloire et de respect, même de ses ennemis, dans cette môme Italie, où, d'après le bruit public, tant (l'(!niployés avaient en quelques mois ramassé des millions ». (Lettre du II brumaire an VU. Arcliives Nat., AF-',KH.) Il reconnaît (|ue le gouverneuKMit toscan observe la neutralité, et que nos corsaires pillent les neutres et font détester la France.
pour l'inslantla guerre avec le roi des Deux-Siciles; mais depuis le renversement du pape ses rapports avec Ferdinand IV étaient extrêmement tendus. Les Napolitains ne pouvaient pas ne pas voir que leur indépendance était menacée, et les révolutionnaires locaux, quoique fort peu nombreux, se remuaient beaucoup. La France, au nom de la nouvelle république, réclamait les enclaves de Bénévent et de Ponte-Corvo, et le roi de Naples, qui en contestait la possession au Saint-Siège, se montrait encore plus disposé à les revendiquer depuis son renversement. Mais la République française déclarait hautement que ces territoires lui appartenaient par cette raison bien simple, qu'ayant dépouillé le propriétaire elle avait succédé à tous ses droits. Cependant on parla de céder ou de vendre Bénévent au roi de Naples. Les Commissaires proposèrent au Directoire de se servir contre lui d'un argument très curieux chez des révolutionnaires. Il pouvait, disaient-ils, répondre à ses prétentions — en invoquant le droit de suzeraineté du Saint-Siège sur son royaume ! Un pareil argument est admirable sous la plume de gens qui, la veille, déclamaient avec tant de rage contre la théocratie papale, contre ses prétentions odieuses et insensées à dominer les trônes et à opprimer les peuples, etc., etc. Ces droits du pape, si bafoués auparavant, deviennent pour eux incontestables, maintenant qu'ils prétendent avoir hérité de lui, et volontiers ils en réclameraient en son nom, qu'il n'a jamais songé à revendiquer (1). Les Commissaires étaient d'avis qu'on fît valoir ce droit de suzeraineté pour tirer de l'argent du roi de Naples, ou lui faire céder du territoire à la république romaine. Ils tenaient à conserver l'enclave de Bénévent, parce qu'elle leur devait être très utile au moment où ils réaliseraient leur projet de renverser le roi de Naples, Les républicains de Rome tenaient essentiellement à ce que ce prince se reconnût leur vassal. Ils voulaient aussi agrandir leur république à ses dé-
(1) Archives Nationales, leUre du 9 ventùse, AF-', 77. CeUe proposiUon parut sc'TJeuseau Directoire. Uno note deMerlin indi()ue que cette lettre l'ut remise au niiiiislrn des relations extérieures pour faire un rapport. Le 8 germinal suivant, l'iorent écrit encore que lîénévent va devenir le repaire des patriotes napolitains, que Vrtincclle rrnolutionnaire peut en partir : aussi vaut-il bien mieux s'en servir pour préparer la révolution que l'échanger !
pens, et bientôt les agents du Directoire trouvèrent qu'ils poussaient trop ouvertement à la guerre contre Naples (1).
De son côté, Ferdinand IV voyant que les républiques française et romaine ne cessaient d'encourager les révolutionnaires à conspirer, se demandait s'il ne valait pas mieux risquer le tout pour le tout, au lieu d'attendre que les Français, qui l'accusaient déjà de connivence avec les insurgés, choisissent leur moment pour envahir son royaume avec des forces écrasantes. L'armée de Rome était peu nombreuse, les campagnes prêtes à s'insurger encore; il pourrait peut-être, par un hardi coup demain, refouler les Français vers la Haute-Italie, etalors l'Autriche, mécontente de la paix, de Gampo-Formio, se mettrait de la partie. Les Commissaires français redoutaient cette attaque, et ils avouaient (le 13 thermidor), que l'État romain était encore prêt à s'insurger, et que l'armée française n'était forte que de onze mille hommes.
Après le coup d'Etat de fructidor, le général Canclaux, ambassadeur à Naples, avait été rappelé parce qu'il ne montrait pas aux souverains de ce royaume assez de rudesse républicaine. Le secrétaire Trouvé, chargé d'affaires à Naples en attendant un nouvel ambassadeur, se conduisit en digne agent des fructidoriens; il voulut traiter le roi en vassal du Directoire, et fît ouvertement de la propagande révolutionnaire dans le royaume (2). La reine Caroline aussi prévoyante et aussi active
(1) LeMoniteur du P'^s'^rminal contient une oorrespoiuiance de Milan du s mars (18 ventôse) relatant le bruit que Bertliier a requis de la cour de Naples le paiement des sommes arriérées pour la liaquenée, le licenciement des troupes, et la mise en liberté de milliers de patriotes napolitains. Daunou écrit, le li germinal, de Rome, que Naples a très grande peur. « I.a nouvelle république romaine h déjà des vues sur l'Élat napolitain, et laisse beaucoup trop, ce me semble, éclater le désir de s'agrandir de ce côté-là » . El, le 30 prairial (19 mai), il écrit encore : « I,e pape, le jour de la Saint-Pierre, faisait une proclamation solennelle de ses droits sur le royaume de Naples. Les Consuls ont l'idée de faire, non le jour de la Saint-Pierre, mais le décadi suivant une proclamation pareille. Nous les l'erons renoncera celte idée à laquelle ils tiennent d'ailleuis beaucoup ». (Mémoires de la Révellière, t. UI, p. 369-3i«.)
(-2) Trouvé écrit, le 6 germinal (2(; mars), (|u'il a reçu des commissaires de Rome, un arrêté du Directoire, du 10 ventôse, le chargeant de déclarer à la cour de Naples qu'il est mécontent de la conduite de son ambassadeur lielmonte l'ignatelli, pendant son séjour à Komc. Il l'a signilié à M. de fiallo. Il lui a fait de vifs reproches, ])arce que, suivant lui, les corsaires étrangers sont mieux accueillis dans les Dcux-Sicilcsque les I'"ran(;ais. Gallo lui a proposé d'exclure des ports
ri,V2 LE DiatXTOIRE.
(jue le roi Ferdinand était indolent, appréhendait vivement, depuis l'établissement de la rcpubli([ue romaine, de tomber avec tous les siens dans les grilles des bourreaux de sa sœur Marie-Anloinette, et ne cessait de supplier sa fdle, l'impératrice d'Allemagne, de décider l'Empereur à sauver le royaume de Naples par un effort énergique, tout au moins à déclarer nettement (jue 1(! traité de Gampo-Formio avait été violé par l'établissement de la république romaine (1). Elle écrivait à sa fille {'29 février) que sa situation était intolérable : « Tous les jours, des généraux, des officiers, dessoldats françaisviennentà Bénévent, à Ponte-Corvo. On veut planter des arbres de liberté au milieu de nos Etals. Depuis six mois, des frégates, des cutters sondent tous les ports de la mer Adriatique; tous les jours, on envoie desingénicurs lever des plans; de faux mendiants parcourent le pays. J'ai cru longtemps, dit encore la reine, qu'on voulaitnous effrayer pour nous faire payer une forte contribution, mais je vois bien, par toutes ces manœuvres, qu'on prépare une invasion et une conquête (1) ». Elle écrivait encore à sa fille, le 27
ilii royamnc tous les corsaires de n'importe (|uellc nation. Trouve s'est récricS etaexif,'équ'onadm:tles corsaires iVancais. Riais Gallo lui a répondu (|ue les matelots français débarques excitaient les poi)ulatious à la rcvoUc. Trouvé parut 1res oll'ensé, mais comprenant qu'on en avait pris la main dans le sac, il se radoucit, et promit (|u'ils seraient plus circonspects. Gallo à son tour se plaint des injures que des journaux romains, à la discrétion du Directoire, ne cessent de vomir contre le roi (jui ne se mêle nullement des affaires de Rome. .Mais Trouvé insiste très arrogamment sur celles de Naples en demandant la mise en liherté des prisonniers politiques. Il l'ait même des tirades sur la Hastille, ce qui est superhe de la part d'un agent des fructidoricns! Il se i)laint aussi des émigrés corses. l\ résulte de la lettre de Trouvé que (iallo ne s'est pas montré Irop laible. Mais ensuite le roi llécliit avec peu de dignité. Naturellement on ne lui en tient aucun compte et l'on revient à la charge; et le roi fniit i)ar promettre (|u'il chassera les émigrés corses. On lui demandait aussi d'interdire aux Krançais de porter les ordres de l'ancien régime : il déclare qu'il l'a déjà défendu,maisqu'ilrenouvellera cette interdiction comme gagedepaix. Seulement l)ar rcci|)rocilé, il demande qu'il soit interdit aux généraux fran(;ais d'accueillir lesNapolitainsconspirateurs, et qu'on leurordonne d'éloigner ceuxqu'ilsont reçu : leurs menées sont notoires; il attend cette preuve de loyauté. Mais le Directoire n'enlend pas la lui donner. Le ISgerminal(7 avril), Trouvé écritencore qu'on s'atlendà la guerre : le bruit r-ourl (|ue la familh; royali; ne s'enfuirait pas en Sicile. maisen Dalmaliel L'armée, suivant lui, S(;rait prête à déserter. (Arch. Nal., AK3, 7.3.)
(l)Les Français àParis, Uerlhier à Milan, disait la reine, nousont d'abord assuré «lu'ils viendraient à Home exiger une satisfaction et ne feraient aucune con- (luéle, parce qu'ils redoutaient I Empereur et son armée. Quand ils ont su à
CONFÉRENCES DE SELZ. TioS
mars: « Nous sommes dans l'eau jusqu'au cou; nous allendons des nouvelles de Vienne, comme le Messie ».
La république romaine avait mis sous séquestre les biens ({ue le roi de Naples possédait à Rome. Les Français avaient réuni des forces importantes du coté de Terracine : on redoutait surtout une invasion; mais la reine avait déterminé Ferdinand à lutter jusqu'au bout plutôt que de céder. Le Directoire, qui craignait de voir l'Empereur prendre parti pour son beau-père, et venait d'ailleurs d'affaiblir l'armée de Rome par l'envoi de la division Desaix en Egypte, recula devant une rupture ouverte, et céda pour vingt millions, Rénévent et Ponte-Corvo au roi de Naples.
Mais cet arrangement ne ramena point la bonne intelligence entre le Directoire et Ferdinand lY. Sur le refus de Treilhard, le Directoire nomma ambassadeur à Naples Garât, le ministre de la justice de la Convention, qui avait lu, à Louis XVI, sa sentence de mort. Envoyer un tel ambassadeur au beau-frère de Louis XVI, à la sœur de Marie-Antoinette, c'était leur faire une cruelle insalle, et leur déclarer en même temps qu'ils devaient s'attendre à tout, de la part des révolutionnaires. Garât était, en outre, un sot prétentieux, un Trissolin comme Ginguené; quand bien même il eût été complètement étranger au crime du 21 janvier, sa ridicule arrogance aurait justement irrité les souverains de Naples. A Rome, les commissaires français lui remirent une lettre très alarmante de Trouvé. « Les Français, disait-il, étaient insultés à Naples, et seize patriotes allaient être condamnés à mort ». Trouvé avait déclaré précédemment qu'il quitterait Naples, s'ils étaient condamnés. Garât, écrit aussitôt à Paris, qu'il va partir pour Naples, mais que si l'on insulte les Français, si l'on immole les patriotes, il demandera son rappel. Il notifie aussitôt à Naples, à M. deGallo, que des exécutions « exposeraient à une rupture les communications pacificatrices qu'il venait entretenir ». Le 30 avril (Il floréal), il fut reçu très solennellement
Rastadt, (|u'ils avaient seulement à craindre sa médiation, c'est-à-dire des paroles et non des actes, ils ont pris le parti de tout révolutionner. Maintenant le Pape est détrôné, ils sont les maîtres. {Haffev, Congrès de Raslndt, t. U, p. 118 et suiv.).
orii LE DIRECTOIRE.
par le roi el lui débita une grotesque et insolente déclamation qu'il croyait tout simplement admirable. Tal- Icyrand dit à SumJoz qu'il avait parlé comme un maître d'école, et que Loute l'Europe éclaterait de rire en lisant ce discours. Le roi, stupéfait, lui répondit en deux mots qu'il espérait vivre en paix avec la République française. La reine avait évité d'assister à cette audience, mais Garât, à force d'insistance, parvint à lui infliger aussi un discours de sa façon. Elle fut naturoiiement très irritée et contre le Directoire, et contre son ambassadeur (i;.
Garât annonça au Directoire, le 14 floréal, qu'il avait été reçu, le 12, par le roi avec de grands honneurs. Suivant lui, la cour de Naples, malgré sa haine pour la France, ferait tous ses efforts pour rester en paix avec elle; mais grâce aux révolutionnaires locaux, la conquête de ce royaume serait facile. Il avait au début déclaré que le Directoire n'avait que des dispositions pacifiques; mais bientôt le futur sénateur et comte de l'Empire exaspéra les Napolitains par son arrogance républicaine, et par ses manières de proconsul. Aussi était-il très effrayé. Talleyrand, un peu inquiet de ses excès de zèle, lui écrivait de rassurer le roi de Naples sur les motifs des armements maritimes de la république, et lui conseillait de tenir une conduite mesurée qui lui ferait éviter des insultes. Il lui déclara qu'il ne pouvait l'autorisera quitter son poste, à moins que sa vie ne fût menacée, et l'invita à intervenir plus habilement dans le procès des seize patriotes. Mais Garât fut très froissé de cet avis (2) et ne cessa point de se conduire avec insolence et maladresse;
(I) Le 9 mai » elle écrit à l'impératrico, que ce matin elle a fait le sacrifice de recevoir fiarat, et qu'elle a clé violemment impressionnée, en voyant l'homme qui avait, comme ministre de la justice, assisté au supplice de LouisXVI, clierclier à l'intimider avec des airs de conquérant. Il travaille a romcnler des séditions et s'amuse à jeter de son halcon de l'arsent au jjeujjle. Notre ambassadrice, ajoutc-t-cllc, est une nonne échappée de son couvent ». (Iluffer, Coni/rès de Rastadl, t. II, p. 127 et suiv.).
(-2) Il se plaignit de n'avoir pas reçu des instructions suffisantes, sur l'attitude qu'il devait prendre si les patriotes étalent exécutés. Il se plaignit aussi de n'avoir pas été tenu au courant de l'alTaire de Bernadotle à Vienne, ni de celle de Uéiiévent et de l'onte-Corvo, dont on avait autorisé l'occupation, et se montra lilfssi' qu'on lui eût retiré celte négociation. Il se plaignit aussi de la modicité de son traitement et prétendait « qu'on lui faisait jouer, en l'envoyant à .Naples, uu fantôme d'ambassade ».
aussi, écrit-il, le o prairial (24 mai), que les Franrais sont dans ce pays assassinés ou menacés de l'être; les paysans les chassent à coups de pierres, de bâtons, de fourches; les personnes attachées à l'ambassade ont besoin de beaucoup de prudence, pour n'être pas assaillies dans les rues et dans les promenades publiques (1). Le roi, pour faire plaisir au Directoire, avait remplacé Acton par Gallo; Garât est content de lui, mais déclare qu'il n'a aucune influence et que sa disgrâce est prévue. La cour de Xaples qui avait appris avec beauccfup d'inquiétude les armements considérables du Directoire à Toulon et à Gênes, et redoutait une attaque par mer en Sicile, tandis que l'armée de Rome entrerait dans ses États par Terracine, fit de grands préparatifs de guerre, et augmenta beaucoup son armée. Le cabinet de Vienne craignait aussi que le Directoire n'envahît la Sicile : il conclut donc avec le roi de Naples, le 19 mai, un traité d'alliance défensive par lequel l'Autriche s'engageait à tenir soixante mille hommes sous les armes en Italie et en Tyrol, et Naples trente mille. En cas de danger pressant, les armées devaient être portées à quatre-vingt mille et à quarante mille hommes i 2,. Garât adressa des menaces à la cour de Naples, au sujet de ces armements, et envoya à Gallo une note officielle exigeant la mise en liberté des détenus politiques, la cassation de toute procédure, et une réponse dans les vingt-quatre heures. Le gouvernement napolitain déclara que cette note était contraire aux traités; cependant elle produisit de l'effet, car Medici, le principal acusé, fut absous avec plusieurs autres; quelques-uns furent condamnés à la détention, d'autres élargis par l'ordre du roi. Néanmoins la cour de Naples demanda le rappel de Garât. Le Directoire ne cherchait pas alors à recommencer la guerre avec l'Autriche; d'ailleurs Talleyrand trouvait Garât sot et compromettant. Il accorda fort aisément au roi de Naples cette satisfaction, mais il eut soin de lui envoyer un régicide, le jacobin Lacombe Saint-
(1) Arch. Nat., AFS 73.
(2) U était décide, par un article secret, que le roi de Xaples viendrait au secours de l'Empereur si ce dernier était attacjuc du côté de l'Allemagne. Le roi de Naples voulait que le traite ne se rapportait qu'à une aggression en Italie et fût ainsi à son avantage exclusif. Il le renvoya à Vienne, et ne l'accepta ilédnitivemcnt que le 31 juillet (Huffer. Congrès de Rastadt, t. II, p. 123).
556 LE DIRECTOIKE.
Michel. Ce prince était le seul des souverains de l'Italie, épargnés jusqu'alors, qui osràt garder quelque indépendance à l'égard du Directoire; aussi craignait-il constamment d'être assailli à l'improviste par des forces écrasantes. L'Autriche se rendait parfaitement compte de cette situation, mais elle hésitait à protester hautement contre les agissements du Directoire en Italie, de peur de le déterminer à en finir bien vile avec le roi de Naples et le grand-duc de Toscane. La guerre sans alliance assurée, avec des finances épuisées et une armée qui n'était pas suffisamment réorganisée, présentait peu de chances de succès en Italie, encore moins en Allemagne. Elle résolut donc défaire une nouvelle tentative d'accommodement avec le Directoire, bien qu'elle se fit fort peu d'illusion sur ses dispositions.
On peutdireque l'Europe tout entièreattendaitavec anxiété le résultat des conférences qui devaient avoir lieu à Selz. Chacun savait que l'affaire de Bernadolte était la moins importante de toutes celles qui allaient être traitées entre la France et l'Autriche, et que cette dernière puissance allait vivement protester contre les actes de violence commis par le Directoire contre plusieurs gouvernements depuis le traité de Campo-Formio, et lui demander de rétablir l'état de choses qui existait au moment de la signature de ce traité, ou de lui fournir des compensations. Comme la Prusse s'opposait nettement à l'annexion de la Bavière, et que l'Autriche redoutaitles sécularisations, les compensations ne pouvaient guère se trouver qu'en Italie. L'Autriche avait cru que le traité de Campo-Formio fixerait pour longtemps la situation de cette contrée; le Directoire l'avait violemment bouleversée par la conquête de Rome, et menaçait ouvertement l'indépendance des autres États de la péninsule : l'Autriche demandait que l'équilibre fût rétabli en sa faveur par une convention nouvelle. Mais il y avait lieu de craindre que le Directoire ne voulût ni revenir en arrière ni accorder les compensations demandées : en ce cas, c'était la guerre à courte échéance. Aussi l'on ne faisait plus guère at-
tenlion aux discussions du congrès de Rastadt, puisque les conférences de Selz allaient peut-être les rendre inutiles.
François arriva à Selz, le 6 prairial (25 mai) : il ne put trouver dans celle petite ville, située au milieu d'un pays ruiné, qu'un misérable logement (1). Le 30 mai, Gobenzl ayant reçu de sa cour l'autorisation de se rendre en France, arriva à Selz, où François le reçut avec une politesse et une cordialité extrêmement rares chez les envoyés de la République. Cependant dès leur première conférence, qui eut lieu le 30 mai (11 prairial), ils durent reconnaître qu'il leur serait très difficile de s'entendre, bien que la discussion eût été toujours calme etcourtoise (2), que François eût gratifié Cobenzl d'un buste en marbre de Bonaparte, et que Cobenzl lui eût remis de la part de l'Empereur, pour le général, un sabre enrichi de pierres précieuses (3). François demanda qu'avant tout l'affaire de Bernadotte fût réglée de la manière suivante : le drapeau serait rétabli avec solennité par un officier autrichien; le nouvel ambassadeur que l'Empereur enverrait en France déclarerait formellement au Directoire, en audience solennelle, que l'Empereur réprouvait les outrages faits à son ambassadeur, et désavouait toute participation à cette émeute. C'était absolument ce que Bernadolte avait sans succès demandé tout d'abord, et le Directoire ne tenait aucun compte des avances
(1) Le 5 prairial, François écrit au Directoire qu'il est arriviî à Strasbourg, l'avant-veille, et qu'il se rendra le lendemain à Selz. De cet endroit à Rastadt, les communications sont difflciles, car ces pays n'offrent que ruines et que déitris. Cobenzl vient de demander à l'Empereur la permission de passer sur la rive gauciiedu Rhin ; et espère qu'il la recevra bientôt. François n'ira pas à Rastadt:on l'cpic avec soin, dit-il, pourvoir s'ilfera ce petit voyage et respectera la constitution. Il ne faut pas oublierque certains jurisconsultes français pensaient que François pouvait se rendre à Rastadt dans la journce, pourvu qu'il revînt passer la nuit à Selz. Talleyrand était de cet avis. Cobenzl, dit François, consentirait à transporter le congrès à Selz, « ce qui offusque déjà beaucoup les ministres des autres princes ». (Arcli. Nat., AF-', 5!».)
(2) Cobenzl écrivit que François lui avait fait l'effet d'un brave homme, d'un esprit délie ; tout le contraire de Trcilliard et de Honnier. (Huffer, t. I, p. 283.)
(.'{) François écrit le 11 que les négociations de Rastadt sont un peu troublées par le départ deTreiliiard. « Il me parait urgent de réorganiser la légation de Rastadt : le citoyen Honnier se regarde comme nul dans l'attc-nte du citoyen .Ican Dcbry ». Il croit avoir besoin d'une autorisation pour communiquer avec la légation de Selz. Il écrit le ir. que Ronnier est inquiet de son arrivée et paraît craindre que les négociations ne soient transférées à Selz. (Arcli. AF^* o!).)
o:)8 LE DIRECTOIRE.
que l'Empereur avait faites depuis. Cobenzl lui répondit que la provocation venait de Dernadotte et que le désaveu réclamé était incompatible avec la dignité de l'Empereur, car l'on ne pouvait supposer, sans l'ofTenser, qu'une émeute avait eu lieu à Vienne avec son agrément. D'ailleurs toutes les satisfactions qu'on pouvait demander avaient été faites par les lettres de CoUoredo à Bernadottc, et de Thugut à Talleyrand, et les dommages faits par la foule à la maison de Bernadette avaient été réparés par ordrede l'Empereur. François répondit que son gouvernement no pouvaitse contenter d'un désaveu renfermé dans des lettres particulières, mais voulait une réparation solennelle. Cobenzl porta la discussion sur un autre terrain et se plaignit vivement des actes de violence commis en dernier lieu par le Directoire. François, dans sa lettre du 13 au Directoire, résume ainsi cette conférence :
« Si le Directoire cxi'cutif veut bien se faire représenter cette dépêche, il y remarquera trois objets principaux : 1" La cour de Vienne cherche à rejetersur l'ambassadeur français toute lafaute de l'événemeni du 24 germinal ; elle tâche d'atténuer par là la gravité de ces événements pour en éluder un désaveu tardif et formel. 2° Elle se récrie fort haut sur la destruction du l^ape, qu'il lui imporle, dit-elle, de conserver, ainsi ([ue sur l'extension alarmaide du [)Ouvoir de la république à Rome. 3'^' Enfin elle présente un long catalogue des infractions qu'elle prétend que la république a faites au traité de Cam|)0-rorniio ». (Arch. AF'\ 59.)
Cobenzl protesta contre le renversement des vieilles républiques suisses, contre la conquête de Rome et la captivité du pape. Il avait cru, à Udine, régler à pou près la question romaine avec Bonaparte. François, qui était un persécuteur acharné, affecta de trouver fort plaisante toute demande de restauration du pape, puis prétendit que la république s'était trouvée dans la nécessité de venger à Rome l'insulte faite aux Français, et de punir les Suisses de leurs sympathies pour l'Angleterre. Cobenzl protesta aussi contre la réclamation que le Directoire avait faite de toute la rive gauche du Rhin, malgré l'article l*"" secret du traité de Campo-Formio, et se plaignit de son refus d'une indemnité pour l'Autriche, malgré l'article 7, et de ses
négociations secrètes avec la Prusse et quelques Etats de l'Allemagne. François répondit qu'il ignorait ces négociations, et que d'ailleurs ces dernières réclamations devaient être faites à Rastadt. Cobenzl protesta contre cette échappatoire, et François en conclut qu'il voulait transporter le congrès à Selz. Il écrivit à Paris que la première conférence avait confirmé ses appréhensions. En effet, il était évident que l'Autriche tiendrait bon sur l'affaire de Bernadotte et qu'elle persisterait à présenter des réclamations très graves. L€s deux négociateurs ne purent donc tomber d'accord sur aucun point : ils décidèrent seulement que chacun d'eux formulerait dans une note les exigences de son gouvernement (1).
Le 1''' juin ils échangèrent leurs notes. François fit tout son possible pour que la discussion portât sur la seule affaire de Bernadotte, mais il ne pût empêcher Cobenzl de réclamer l'exécution du traité de Campo-Formio. Le ministre autrichien lui déclara que l'établissement de la démocratie directoriale à Rome et en Suisse était contraire aux intérêts de l'Autriche, car ses adversaires se trouvaient ainsi maîtres de l'Italie; et en outre par la destruction de l'ancienne Suisse, elle perdait un rempart du côté du Tyrol, et devenait voisine de la France. François essaya de lui prouver que ces changements n'étaient point préjudiciables à l'Autriche. Suivant lui, les Italiens prétendaient former une grande république, mais la réalisation de ce vœu ne convenait pas plus à la France qu'à l'Autriche. Il osa même soutenir que le Directoire avait été très mécontent de ce qui s'était passé à Rome, car il en avait aussitôt prévu toutes les conséquences. Cobenzl lui répondit naturellement que puisqu'il en était ainsi, on n'aurait pas dû pousser les choses aussi loin et qu'on devait maintenant revenir en arrière. Il écrivit le 2 à Vienne que le Directoire tenait extrêmement cà obtenir des répai'atictns, mais que cependant il ne le croyait pas disposé à faire la guerre.
Dans la conférence du 3, Cobenzl répondit aux demandes de réparation publique, que François lui avait adressées, en
(1) François écrit, le 13 i)raiiial, (pie par décorum diplonialiiiiic, (;ol)cii/l veut que les conférences aient Heu allcrnativement chez l'un et chez l'autre. • Je lui ai trouvé, écrit-il, une autre cliauniièrc à Selz, et il s'y établira •. (Arcli. AK3 59.)
déclarant (lu'on examineruil, les réclamations do l'Autriche, lorsque cette question aurait été réglée. Il les repoussa sans violence, mais avec fermeté. François reconnut que Bernadotte s'était trop pressé de partir, mais soutint de nouveau qu'une offense publique devait être suivie d'une réparation publique, et annonça qu'il enverrait à Paris la note de Cobenzl, et qu'il attendrait la réponse du Directoire sur ce point, pour examiner les autres questions, Cobenzl protesta vivement contre ce retard, et déclara (1) que l'Empereur l'avait envoyé à Selz pour savoir si le Directoire voulait ou non exécuter le traité de Gampo-Formio. Les deux négociateurs décidèrent, qu'en attendant, ils chercheraient des moyens de conciliation. Ils s'occupèrent donc des demandes de compensations présentées par l'Autriche, etFrançois parut assez disposé à reconnaître qu'elles pouvaient être fondées en principe. Il offrit aussitôt de sacrifier les princes ecclésiastiques pour trouver des compensations en Allemagne; mais Cobenzl refusa, parce qu'en agissant ainsi, on détruirait la constitution de l'Empire. Alors François proposa d'indemniser l'Autriche, du côté de la Turquie et il lui fut répondu que la Porte n'avait fourni à l'Autriche aucun prétexte de guerre. François lui ayant demandé comment alors on pourrait s'entendre, Cobenzl déclara que l'Autriche ne devrait trouver sa compensation ni en Allemagne ni en Turquie, mais en Italie. François répondit que le Directoire n'était pas disposé à favoriser l'agrandissement de l'Autriche en Italie. « Remettez, dit Cobenzl^ les choses dans l'état où elles se trouvaient au moment de la paix de Campo-Formio, exécutez ses conditions et donnez-nous des garanties pour l'existence de Naples et de la Toscane ». On voit qu'il se plaçait résolument sur le terrain de l'exécution stricte de ce traité. François objecta que le pape n'y était pas compris. Cobenzl répondit qu'on n'avait rien stipulé en sa faveur, parce que personne ne pouvait prévoir que le Directoire allait le renverser presque aussitôt après la conclusion de la paix. La République française s'oppose au moindre agrandissement (le l'Autriche en Italie, mais a-t-elle plus de droit à faire
(1) Iluiïcr, Conr/r(-s de Rastadl, t. I, p. 286.
de l'Italie, depuis les Alpes jusqu'à Naples, une province française? Peut-on dire que la république Cisalpine est indépendante? A Home, de par la nouvelle constitution qui régit cette nouvelle république, un général français exerce une véritable dictature! De deux choses l'une, ajoutait Gobenzl, il faut rétablir l'état de choses primitif, ou donner à l'Autriche des garanties pour sa sûreté! François invita son adversaire à prendre une carte d'Italie et à formuler ses prétentions. 11 parla des légations ou de la limite de l'Oglio promise d'abord par les préliminaires de Léoben. François objecta que la possession des légations permettrait à l'Autriche de donner une main au grand-duc de Toscane et l'autre au roi de Naples, et serait par conséquent dangereuse pour la république; en outre, le Directoire ne pouvait rien céder à l'Est sans nuire à la Cisalpine. Alors Cobenzl déclara qu'il fallait rétablir l'Italie dans la même situation qu'au moment du traité de Gampo- Formio.
François avaitété assez ému des réclamations autrichiennes. Il écrivit le 5 au Direcloire qu'il n'était pas facile de soutenir que la France n'avait rien acquis en Italie : suivant lui, on avait commis une imprudence en faisant ouvertement un traité d'alliance avec la Cisalpine, et il fallait éviter de commettre une pareille faute avec les républiques romaine et helvétique. Pour l'affaire de Bernadotte, il croyait que la venue de Cobenzl à Selz constituait une réparation dont on pouvait se contenter. Mais si l'on donnait à l'Autriche une compensation en Italie, elle consentirait à céder la rive gauche du Rhin, laisserait bouleverser le Piémont, et accepterait même la république romaine. En effet, le 7 juin, Cobenzl demanda Mantoue avec les légations, ou la limite de l'Oglio; et comme François se récriait, il répondit que depuis les préliminaires de Léoben l'Autriche n'avait reçu que Venise et les lagunes, tandis que le Directoire s'était adjugé la rive gauche du Rhin et les îles Ioniennes, dont la possession devait lui être si avantageuse. Puis il présenta un projet assez inattendu de remaniement de l'Italie. Le royaume de Sardaigne serait sacrifié; le grand-duc de Toscane transféré à Milan; la Toscane et le Piémont formeraient deu.x nouvelles républiques. Un
pourrait réunir la république de Piémont et celle de Gènes. François refusa d'accueillir ce projet, et déclara qu'il attendait de nouvelles instructions.
Le 20 prairial (8 juin), il écrivait au Directoire : « Nos conférences journalières nous ramènent toujours au même point. Je demande inutilement, comme premier article, la satisfaction publique due à la France, et le rétablissement provisoire du drapeau tricolore ». On lui répondit que le Directoire devait seconlenler de la lettre de Colloredo, et de la démarche de Cobenzl. Après avoir rendu compte des propositions autrichiennes, il dit : « Tout à l'heure, au sortir d'un grand dîner que j'ai donné ici à presque tout le congrès de Rastadt, M. de Cobenzl m'a entrepris de nouveau sur le pape, et sur le bruit de son départ de Vienne : ils veulent se servir de cette vieille marotte; je détourne cette prétention par des plaisanteries (1) ». Ce traqueur de prêtres chevronné, ce fournisseur de la guillotine sèche, se croit évidemment très spirituel. Une s'agit plus seulement du rétablissement de la souveraineté du pape; il sagit surtout do savoir si le Directoire va torturer ce vieillard inlirme par des voyages continuels, afin de se débarrasser de lui le plus vite possible, et de jeter ainsi le trouble dans toute la catholicité. Mais, au fond, le doucereux François trouve le Directoire trop humain de ne l'avoir pas expédié à Gonanama. Cependant il demande de nouvelles instructions, et paraît assez découragé : il exprime le désir de s'en aller de Selz, et se plaint de l'humidité de l'air. Le lendemain il dut être satisfait, car le Directoire lui envoya des instructions qui devaient l'obliger à quitter Selz.
Le nouveau directeur Treilhard trouvait François beaucoup trop modéré, et l'accusait de se laisser duper par Cobenzl. Cédant à ses instances, et sans tenir compte de l'avis contraire de Talleyrand, le Directoire envoya à son plénipotentiaire des instructions, rédigées le 7 juin, qui devaient fatalement entraîner une rupture. Il exigeait une réparation publique <le l'injure faite au drapeau et déclarait, que lorsque cette réparation serait accordée, la négociation de Selz devait être
;l) Arcli >at., AF3, ao.
- CONFÉRENCES DE SELZ. o63
close. Non seulement le Directoire n'accédait en rien aux demandes de l'Autriche, mais il ne voulait même pas qu'elles lui fussent présentées, bien qu'il eût mis formellement dans les pouvoirs donnés à son plénipotentiaire qu'il était aussi nommé pour traiter de toutes les questions qui n'étaient pas soumises au congrès de Rastadt. François était seulement autorisé à dire en simple conversation que les plaintes formulées par Cobenzl au sujet de la Yalteline, de Rome, de l'occupation de la Suisse, etc.^ etc., étaient toutes mal fondées (1). Le 2i prairial (10 juin , François écrit au Directoire que cette instruction lui est arrivée, mais avant de la communiquer à Cobenzl, il croit devoir attendre la réponse du Directoire au courrier qu'il lui a envoyé le 19 : il va insister comme on le lui prescrit, sur les réparations exigées.
« Je ne m'attends pas à rien obtenir, quoique je ne croie pas l'Empereur décidé à la guerre : la conduite de notre ambassadeur a donné trop beau jeu au cabinet de Vienne, et ce cabinet a soin d'en prévenir toutes les cours ». (Arch., AF^ ;>(>.}
Cet aveu est très grave! François écrivait encore, !e 2.j prairial, qu'on n'obtiendrait rien, mais qu'il serait dangereux de faire la guerre à l'Autriche et qu'il valait mieux « la payer de dissimulation, et feindre d'être content de la démarche extraordinaire de M. de Cobenzl : c'est beaucoup qu'il soit venu traiter sur la rive gauche; nous pouvons y voir de la déférence... Nous ne devons pas d'ailleurs prendre sur nous l'initiative de la guerre, il suffit de s'y préparer ». Il regrette qu'il ne soit plus possible d'envoyer un ambassadeur en Autriche, et que Bernadotte soit parti précipitamment en ne laissant personne à Vienne (2); « qu'il ait emporté jusqu'aux traces de son passage ». Les Autrichiens sont persuadés que le
(1) n devait dire en outre que si l'Autridie marchait sur les Grisons, le Directoire enverrait aussi des troujies dans ce pays. A la différence des autres envoyés du Directoire, François, l>ien qu'il eût reçu des instructions très raides et très impérieuses, ne fit point le matamore, et se montra conciliant dans la l'iime.
■2) Il y avait laissé un homme de confiance chargé de vendre ses meubles et ses chevaux; il reçut de lui quantité de récits absurdes sur rémeule et s'empressa de les répandre partout. (Frédéric Masson, /. c. p. ilG).
Directoire veut les révolutionri'jr : ils n'accorderont jamais les satisfactions demandées. « Il serait maladroit et imprudent de prendre ce prétexte pour recommencer la guerre, avant surtout que la paix de l'Empire et VaUiancc de la Pnisse aient pu être décidées. » Tout en se conformant à ses instructions, François fit de grands efforts pour éviter une rupture. Cobenzl dans Ja conférence du 13 juin lui prouva par les lettres de Bonaparte et de Talleyrand, que le Directoire avait invité l'Autriche à discuter à Selz bien d'autres sujelsque l'affaire de jBernadotte, et se plaignit hautement de ce changement d'attitude. Les plénipotentiaires eurent encore des conférences le 15 et le 22, mais elles étaient parfaitement inutiles, car aucun d'eux ne pouvait céder : François surlout était à son grand regret lié par des instructions formelles (1). Voyant l'inflexibilité du Directoire, Gobenzl déclara « que si la France met ainsi à l'Autriche le pied sur la gorge, il faudra donc se rejeter dans les bras de l'Angleterre ». François qui ne voulait pas être venu à Selz pour rien, fit de grands efforts pour prolonger la discussion sur l'affaire de Bernadotte, et au moins obtenir de l'Autriche une demi-satisfaction; mais comme le gouvernement autrichien tenait avant tout à traiter la question de l'Italie, il était certain que si le Directoire s'entêtait à ne traiter que l'affaire de Bernadotte, aucune concession ne lui serait faite (2). Cobenzl déclara hautement, qu'il n'était pas venu à Selz pour celte affaire, mais pour terminer toutes les dillicultés qui existaient entre les deux États, et que l'Empereur donnerait
(1) I,e iî!» prairial (17 juin), le Dirccloirc lui ccril (ju'il doit s'en tenir à ses dernières instructions, l'our lui faire accepter sa pénible situation à Selz, il lui annonce (|uc son intention avant son départ était de le nommer minisire des relations extérieures, n)ais puisqu'il préfère à ce ministère celui (|u'il a <l<'jà exerce avec tant de distinction, on vient de le nommer ministre de l'intérieur. Cet acte doit rester secret juscpià ce qu'il ait terminé sa mission. (Arch. Nat., AF3, registre 18.)
(2) Kraiiçois écrit, le li messidor (23 juin) : « Gobenzl (dans la conférence du 22). m'a déclaré que l'Em|)ereur ne voulait absolument rien faire de nouveau, et que si je le pressais par un écrit officiel, il n'attendrait pas le retour de son courrier i)0ur faire une réponse négative •. François n'attend aucun résultat heureux de sa mission : le 7 il écrit encore qu'il a différé de présenter la note di-linitive (AK^t, .TO.)
seulement des ordres sévères pour punir les coupables, lorsque le Directoire aurait pris rengagement formel de désapprouver avec la même solennité, la conduite de Bernadotte.
La conférence du 25 juin fut assez animée (1). François fit l'apologie de la conduite du Directoire à l'égard du pape et des Suisses, et soutint qu'il n'avait fait que respecter la liberté des peuples; il accusa le roi de Naples et même l'Autriche de manœuvres déloyales contre la France. Cobenzl, après s'être expliqué carrément sur la question du drapeau, répondit avec beaucoup de précision et de fermeté à ces déclamations jacobines. L'Autriche, dit-il, demande seulement en Suisse et en Italie le rétablissement des gouvernements que le Directoire a renversés sans aucun droit. Que serait-il arrivé à Rome, si au lieu de se jeter dans une scène de désordre, peut-être suscitée par les Français eux-mêmes, et à laquelle le gouvernement local était tout à fait étranger, l'ambassadeur français et le général qui l'accompagnait étaient restés tranquilles chez eux? Ht l'on s'est servi d'un pareil prétexte pour dépouiller le chef de l'Eglise, et le faire prisonnier? On parle de la volonté des peuples, mais peut-on dire sérieusement que le peuple romain veut que ses consuls, et son gouvernement tout entier, soient asservis au général commandant les troupes françaises; qu'on respecte la volonté du peuple cisalpin, en le traitant presque en rebelle s'il hésite à accepter un traité désastreux, et les lois oppressives que le Directoire veut lui imposer? Le traité de Campo-Formio proclame l'indépendance de cette dernière république, non seulement vis-à-vis de l'Autriche, mais encore vis-à-vis de la France et de tout autre État. Si celte indépendance n'est pas respectée par le Directoire, le traité est violé. Il en est de même de la Suisse. Le Directoire, aussitôt qu'il a eu les mains libres, a violé audacieusement sa neutralité; il l'a envahie, il a renversé ses anciennes constitutions. Est-ce la volonté des Suisses d'être écrasés de contributions? Est-ce qu'ils ont appelé chez eux le fameux commissaire Uapinal? Que le Directoire retire
(I) c'est la seule, tlaprcs Cobenzl, dans laciiiellc rran(,r>ls se soit écliauno. (Muiïer, Congres de Hasladl, t. I. p. IWO.)
ses troupes, et laisse le peuple suisse manifester librement sa volonté, et l'on verra s'il est satisfait du régime qu'on lui a imposé. Le Directoire se plaint du roi de Naples! Ce prince se voit très menacé depuis l'invasion des États de l'Église, et se tient naturellement sur ses gardes! Il accuse l'Autriche d'exciter les coursde Naples et de Florence contre lui : elle n'en fait rien ; d'ailleurs est-elle maîtresse de ces deux Etats et y entretient-elle des troupes avec des commissaires pour leur dicter ses volontés? Mais en cas de nécessité, l'Empereur doit les secourir {]).
rran<;ois n'avait rien de sérieux à répondre; au fond, et sa correspondance le prouve, il était de l'avis de Cobenzl sur certains points. Il fut convenu qu'il présenterait une note. Il la remit le lendemain. Celte note reproduit les ridicules accusations que Bernadotte affolé par l'émeute de Vienne et ensuite par la crainte d'être sacrifié après s'être compromis, avait lancées contre le gouvernement autrichien. L'événement de Vienne, d'après la note, est le résultat d'un complot ourdi par des ennemis communs qui voulaient désunir les deux pays et les jeter dans une nouvelle guerre : « L'assassinat de la légation française devait en être le signal inévitable ». Le Directoire a montré la plus grande modération en évitant de divulguer des détails irritants, et cette modération a été mal interprétée. Il « a voulu montrer à l'Europe que si la guerre se rallumait, ce ne serait point sans qu'il se fût prêté à tous les moyens honorables de conciliation ». C'est dans ce but qu'il a envoyé Franrois de Neufchàteau à Selz. Les notes de Colloredo (2)
(1) I.e f> messidor, Franrois rend compte de cette conférence. Il a fait de nouvelles lentalivcs alin d'obtenir pour l'affaire de Vienne, la satisfaction « (juc vous avez r(;duile à des termes si modérés ». Peine perdue! Cobenzl a soutenu que l'Autriche devrait aussi avoir prralablcmenl satisfaction au sujet de liernadotte et « pour la destruction du gfjuvernement papal, pour la d('i)endance où la Irance retient la Cisal|)iiic, la Suisse même livrée à <les agents dont le nom prête à des plaisanteries fort amércs sur le caractère des commissaires républicains, • son ultimatum produira peu d'effet. Cobenzl dit que sa cour est préparée à tout événement. (Arcli. Ah") 59.)
(-2) M. de Colloredo, dit la note, a soutenu que « rallroupcmcnt n'avait d'autre objet (|ue de défendre le légitime souverain, et la forme de gouvernement .. Le Directoire proteste contre cette assertion, et demande avec affectation, comment l'apposilloM d'un drapeau pourrait constituer un aussi grand danger.
CONFÉRENCES DE SELZ. o07
et de Cobenzl (1) ne constituent pas une réparation suffisante.
Le Directoire, pour tout concilier, n'insiste pas sur le rétablissement du drapeau. Il propose un projet de convention portant que l'Empereur assure son intention d'entretenir l'amitié et la bonne intelligence établies entre la France et l'Autriche, et qu'il a appris, avec un vif déplaisir, les événements du 24 germinal. Le plénipotentiaire a déclaré de la part de son maître que ces événements sont absolument étrangers (1) à son gouvernement, et qu'il s'est enipressé de réparer tout dommage et de poursuivre les criminels. On déciderait donc d'un commun accord : Article V\ Â Vienne, sur la porte du ministre français, on inscrira : « Légation de la République française », avec le sceau de la République. A Paris, sur la porte de la Légation impériale, on inscrira : « Légation de Sa Majesté l'Empereur roi de Hongrie et de Bohème », avec les armes. Article '1. A Vienne, le ministre de la République française, et les personnes de sa suite, porteront la cocarde nationale ; par réciprocité, l'ambassadeur de l'Empereur et le personnel de sa légation porteront à Paris la cocarde de leur maitre.
Sans doute, le Directoire avait singulièrement rabattu de ses prétentions; mais il n'en était que plus ridicule d'arriver là, après avoir fait tant de tapage. Que M. de Cobenzl si-
(I) M. (le Cobenzl. dit encore la note, paroit répugner: 1° au rétal)lissement même provisoire du drapeau; :î'' à un désaveu fait par le ministre de l'Empereur. « Quant au drapeau national, il serait hien naturel de le réintégrer avec honneur pour effacer l'horrible insulte qu'on lui a faite; mais on n'insiste pas à ce sujet, et il a été proposé dans les conférences verbales de supjiléer à cet objet par un article convenu entre les deux plénipotentiaires sur la manière dont les envoyés des deux puissances existeront respectivement ». Quant au désaveu, pourquoi le refuser. M. de Colloredo en réalité en avait fait un, mais il a été démenti le lendemain par l'afliche de la police de Vienne qui semblait remercier les auteurs de l'attroupement du zôle dont ils avaient fait preuve.
Ceci i-lait fort exagéré. Dans cette i)roclamation, l'Empereur exprimait aux bons habitants de la capitale, sa satisfaction des marques de fidélité qu'ils lui avaient données si souvent depuis le commencement de son régne, mais déchirait qu'il ('lait à son grand déplaisir oblige de les réprimander au sujet des actes coupables qui avaient été commis contre l'habitation de l'ambassadeur français. Sa .Majesté entend que dés ce moment personne ne s'associe à aucun mouvement tumultueux; et si son attente était trompée, elle serait dans la p<'nible nécessité de livrer tout fauteur de désordre à la rigueur des lois. (Iluffcr, t. 1. p. 2.';)!.)
5(i8 LE DIRECTOIRE.
gne ceci, disait François au nom du Directoire, et tout est fini! Pour l'affaire de Bernadotle, sans doute; mais il reste à traiter d'autres questions bien plus graves, sur lesquelles le Directoire cherche inutilement à escamoter la discussion après l'avoir offerte. Si M. de Gobenzl, dit la noie, n'accepte pas cette convention, il résultera de son refus qu'à Vienne on refuse de punir les assassins de la première légation qu'on ait reçue, et qu'on ne veut pas en avoir d'autre. On ne saurait le penser. Un pareil événement n'aurait pas eu lieu à Paris: et s'il avait été impossible de le prévenir, le Directoire se serait empressé de le désavouer et de punir très sévèrement les perturbateurs; « on n'aurait appris l'attentat, qu'en apprenant sa répression solennelle et spontanée » (1). Il ne parlerait pas autrement s'il avait le tribunal révolutionnaire à sa disposition ! Il faut remarquer cependant qu'il ne fait pas de ce refus un casus belli. Il déclare seulement que le refus de réparer l'outrage ne permet pas d'échanger des explications amicales sur d'autres événements, et réclame préalablement au plénipotentiaire de l'Empereur « de vouloir bien lui déclarer formellement s'il veut ou s'il ne veut pas accéder à cette proposition »; s'il y accède, on entrera en explications amicales sur d'autres points.
C'était faire une promesse dérisoire : le Directoire avait déjà déclaré qu'il ne voulait donner aucune satisfaction à l'Autriche au sujet des faits accomplis par lui depuis le traité; il s'agissait donc simplement pour Gobenzl d'écouter les calembredaines que François allait, par ordre, lui débiter de nouveau, sur le pape, sur le respect du Directoire pour la volonté des peuples cisalpin, romain, et helvétique. Si les conférences de Selz, annoncées comme devant régler bien d'autres questions que celle du drapeau de Bernadolte avaient simplement abouti à la demi-réparation que le Directoire demandait, et à une causerie déclarée inutile par avance.
'I) Ceci est cliarinaiitl si des porturhalours avaient fait une ih-monslralion violente contre l'anihassade d'Autriclic et sur des provocations seml)Ial)les a celles de Bernadolte, le Oirectoire se fut déclaré insulté par l'ambassadeur, et l'eût inimédialenienl renvoyé. N'avait-il pas déjà congédié hrulaicment Carlelli, Keyhaz et Revel, pour des griefs bien moindres.
CONFÉRENCES DE SELZ. oGÎ>
l'Autriche aurait fait devant toute l'Europe un humiliant aveu d'impuissance, et les révolutionnaires français auraient répété partout, et non sans apparence de raison, qu'elle s'inclinait piteusement devant les actes de violence commis par le Directoire depuis Campo-Formio, et surtout acceptait la violation de ce traité en ce qui concernait la Cisalpine, Le Directoire avait cru, qu'en rabattant beaucoup de ses premières demandes, il déterminerait l'Autriche à abandonner ses revendications : il s'était grossièrement^ trompé ; le gouvernement autrichien se fût montré beaucoup plus coulant sur la réparation, s'il lui avait assuré une compensation quelconque.
François avait demandé à Gobenzl un oui ou un non. Gobenzl lui répondit qu'il dirait certainement non, mais que toutes les pièces relatives à la négociation de Selz devant être vraisemblablement imprimées, il prendrait le temps de rédiger une réponse. Comme le Directoire ne paraissait pas avoir prévu le refus de l'Autriche, Gobenzl crut qu'il ne serait peut-être pas absolument impossible de reprendre cette négociation sur l'Italie qui lui tenait tarit à cœur : d'ailleurs il ne voulait pas que la rupture des conférences pût être attribuée à l'Autriche (1). Il rédigea donc une note qui expliquait nettement la situation. Il serait contraire, disait-elle, à la dignité de l'Autriche, de paraître acheter la paix, en signant la convention qui lui avait été proposée uniquement sur l'affaire de Bernadotte ; mais l'Autriche promettrait de faire de nouveau rechercher les coupables, sous la condition que le gouvernement français lui donnerait satisfaction sur toutes ses autres réclamations, et témoignerait son mécontentement de la conduite de Bernadotte, premier auteur des troubles du 13 avril. Cette note fut remise le 28 juin (10 messidor). François se plaignit de voir Gobenzl demander pour la pre-
(1) Le Directoire ne voulait pas davantaKC en porter la responsabilité. Le IV messidor (-2 juillet), il rappelait a François que Cobenzl lui avait déclaré qu'une rupture ouverte était préférable ix une paix plâtrée, et le chargeait de lui dire (lue le Diroctoins ferait la guerre, si la dignité de la France l'exigeait. Cependant, était-il dit dans la dépêche : « Vous ne direz pas Qu'il est prêt, mais qu'il sera prêt au besoin. L'Fiiij)ereur apprendra peut-être que les républicains, n'ont |)as oublié le chemin de Vienne ». (Arch. AF», 18.)
mière fois qu'on lomb;U sm- le pauvre Bernadolte. Gobenzl répondit qu'il n'aurait pas fait cette demande si le Directoire avait tenu compte des réclamations de l'Empereur; mais puisqu'il exigeait avec tant d'acharnement la punition des coupables, on devait naturellement lui demander de désavouer un ambassadeur qui était le premier de tous les coupables (1).
Le o juillet, François reçut la réponse définitive du Directoire. 11 essaya de l'adoucir dans la forme, revint sur ses anciennes propositions, et tenta de présenter sous un jour favorable les dernières expéditions du Directoire, et même la prise de Malte qui venait d'être annoncée; il soutint audacieusement (|ue son gouvernement ne cherchait pas à démocratiser certains Etats; c'était bien inutile '.Coben/lcroyailfermementquesil'Autriche accordait une satisfaction sur l'affaire de Bernadotte, le Directoire prendrait aussitôt des airs triomphants et ne ferait aucune concession en Italie, mais qu'il ne déclarerait point la guerre en cas de refus (2). Aussi, François lui annonça le lendemain, 6 juillet, que ses instructions, à son grand regret, ne lui permettaient plus de continuer les conférences.
Les deux plénipotentiaires quittèrent Selz presque aussitôt. Gobenzl regrettait vivement de n'avoir rien obtenu en Italie, mais il reconnaissait que depuis le brusque départ de Bonaparte, il avait peu compté sur le succès de cette négociation. François, de son côté, écrivait au Directoire qu'il regrettait
(1)Ce tlcsavcu, suivant Colicnzl, (Hait d'aiilant plus nécessaire que Talleyrandjdans une letUe publiée partout, avait approuvé la conduite île Ilernadotte. Le 13 UKissidor (I juillet), François, écrit an Directoire que depuis la lemisc de sa dernière note, Cobenzl lui a, par politique, donné une l'été avec toutes les apparences de la lionne intelligence. « J'ai iicinc, dit-il, à nie prêter à ces simagrées, cependant je ne peux me dispenser d'y n'pondrc, jusqu'à ce que vous m'ayez prescrit de cesser des conférences sans objet «. (Arcli. Nat., APS, K9).
(2) Cobcnzl, dans une lettre du 7 juillet à Tliugut, annonce que François le lui a très clairement laisse entendre (Huffer, t. I, p. .307). François lui déclara ([ue la réponse arrivée le V> juillet était faite en termes si rudes qu'il aimait mieux s'abstenir de lui en donner connaissance. U lui remit donc une note rédigée à sa façon. François ne pouvait se décider à dire carrément que tout était rompu. Il écrivait déjà à ïalleyrand le 2.'{ juin : « Je suis affecte de l'idée que quelques mots de ma main vont peut-être donner le signal d'un renouvellement de la guerre ». l'cut-élre aurait-il donné sa démission, s'il n'avail pas reçu l'assurance d'élrc nommé ministre de l'intérieur.
beaucoup de n'avoir pu réussir à donner satisfaction au vœu du pays, qui pourtant se manifestait en faveur de la paix (1). Après tout, disait-il à Talleyrand, les choses sont au même point qu'il y a deux mois; il n'y a pas de rupture ouverte (2). François se montrait un peu trop optimiste. Sans doute, l'Autriche n'était pas encore prête à faire la guerre immédiatement ; mais le Directoire n'ayant consenti ni à évacuer la Suisse et ses nouvelles conquêtes d'Italie, ni à lui donner une compensation, elle était décidée à faire la guerre assez prochainement, lorsqu'elle aurait renforcé son armée et trouvé une alliance.
(1) n écrit de Slrasliourg (30 messidor) que les populations de TAlsace sont très inquiètes de la cessation des conférences de Selz, et désirent ardemment la paix. Pour lui, il garde le silence sur le résultat des conférences, et attend que le Directoire ait pris un parti. L'Autriche, suisant lui. ne veut pas la guerre, puisque le congrès de Rasladt continue; d'ailleurs « la note d'adieu de M. de Cobenzl ne respire point la guerre ». (Arcli.Nat., AF'* .">!».) En réalite le Directoire n'osait ])oint faire la guerre sans être sûr de la Prusse.
(-2) Talleyrand écrivait le 1!) messidor (7 juillet à Siejès) qui venait d'arriver à Berlin, que l'intention du Directoire est « de continuer les conférences de Rastadt pour la jiaix de l'Empire, d'entretenir les relations fpii y subsistent avec l'Empereur comme clicl de l'Empire, mais de cesser toute relation directe avec le monarque autrichien jusqu'à ce que satisfaction nous ait élé donnée. Ce n'est point la guerre. Ce n'est point la paix ». (Le ministi're de Talleyrand, p.347.)Mais le 4 juillet ilmontreàSieyès ce (|u'ilpense réellement decettesalisfaclion exigée avec tant d'instance. « Quant à Taffaire de Bernadotte, je ne puis vous taire que tous les renseignements qui nous sont parvenus attestent l'imprudence de sa conduite, et que François de Neufchateau a vivement éprouvé à Selz combien il était pénible qu'il nous eût mis dans cette position qu'obligés de demander une réparation, nous avons peu de droits à l'obtenir <■. (Ibid. Sril.) Tout commentaiie est inutile.