PREFACE IX
que témoin survivant. C'était des interrogatoires, c'était une véritable instruction. Sa psychologie était rudimentaire et ne m'aidait point. Ses réponses contradictoires me dépistaient souvent. C'est plutôt à l'expression de son visage que je reconnaissais quand j'avais vu juste, et quand mes inductions fortuites avaient ressaisi du passé. Il me fallait flairer ses souvenirs, les faire lever, les tirer au vol.
J'y ajoutais mes propres souvenirs, du milieu qui ne m'était pas étranger, de ce lumineux lac de Genève que j'avais choisi pour décor, et qui devait prêter ^au drame trop sombre un peu de sonréblouissement. Je possédais "enfin quelques photographies, une liasse de lettres^ ces (c lettres d'un mort récent ). Bizarres épîtres dont j'ai cité quelques-unes, mais dont je regrette de ne pouvoir donner le fac-similé. L'écriture est encore plus riche d'indices que le style. Les plus différents caractères s'y affirment en s'y heurtant. Elles présentent les signes de la
PHSrACE
volonté et de l'abandon de soi^ de la confusion et de la netteté, de la logique et de la folie, de la concentration et de l'expansion, d'une matérialité inattendue et d'une mysticité qui se débat.
Aujourd'hui, la victime à qui je dois ce récit est depuis longtemps retournée dans son pays natal, jamais le hasard d'un voyage ou d'une villégiature ne m'a ramené aux rivages d'Ouchy, de Vevey ou de Montreux, et ces lettres sont le seul témoignage, le seul souvenir palpable qui me reste.
Je viens de les feuilleter encore, et elles m'ont inspiré, comme autrefois, un sentiment pénible, où l'antipathie domine mais d'où la pitié n'est pas absente.
Je ne puis que prier mes lecteurs de se mettre dans cet esprit. Qu'ils se rappellent que ce livre d'étranges passions est aussi un livre de rares douleurs. Si les unes ne peuvent guère émouvoir qu'une hostile curiosité, les autres, comme toutes les douleurs, réclament d'abord qu'on les plaigne. Toute
âme humaine qui souffre rentre par là dans la nature, et confondue dans la souffrance universelle, mérite sa part de l'universelle pitié.
Abel Hmrmant.
io septembre 1894*
LE
PREiMIERE PARTiE
C'est un dimanche de Pâques, où vibrent des cloches dans l'air doré d'avril. «
Jean-Baptiste médite au bord du lac.
Il marche d'un pas réglé, sa veste grise déboutonnée et ballante, ses fortes mains croisées derrière le dos, les yeux baissés, voûté — à dix-sept ans comme un homme usé ou malade. Et souvent il porte sa main droite à sa grosse tête d'enfant précoce, il la pose rudement sur son visage, d'un geste habituel qui a fait dévier vers la gauche la pointe de son nez. Dans l'ombre froncée des sourcis touffus et rejoints, brillent des yeux dont le blanc est brun et bilieux, la
prunelle bleue et volontaire. Le front est démesuré. Les lèvres épaisses font une moue.
Jean-Baptiste médite au bord du lac.
Ce même jour, l'an dernier, son père, Auguste Merminod, est mort, vaincu par la phthisie ; ce même jour, Jean-Baptiste lui a fermé les yeux. C'est pourquoi, dès ce matin, il a fui la triste maison de Lausannne, où ressuscitait le souvenir anniversaire des draperies noires, des parents qui chuchotent, de la bière qu'on soulève et qu'on emporte lourdement. Pour mater sa douleur par la fatigue, il a marché jusqu'à Vevey, il revient, à pied, hanté par l'idée fixe du hasard qui confond cette année le jour de Pâques et la date de son deuil ; et de son âme chrétienne un alléluia s'élève au son des cloches, qui parfois aussi, lui sonnant à l'oreille comme un glas, ébranlent son âme de fils.
Un brouillard s'élève du Léman, dans le soleiL L'eau, comme vaporisée par l'intime pénétration de la lumière, ne réfléchit plus les objets qui s'y posent : elle simule un amas de brumes splendides, calmes, appesanties vers le fond d une vallée. Les bateaux y glissent, miraculeusement suspendus. Les cygnes qui nagent, semblent voler. Les berges sont plantées de vignes dont chaque feuille, vivement éclairée par les rayons horizontaux, pique la poudroyante atmosphère d'une paillette d'or vert ou d'or rouge. Au bas, sur le quai, se tendent les rideaux de peupliers. Plus loin la verdure de la colline pâlit et se fond avec la délicate couleur verte et orangée du ciel. La côte de Genève est invisible et noyée. Le lac ne se finit point.
UB DISaPLE AIMÉ i
La côte de France a disparu. Mais les pointes de glaciers font des trouées dans le boulilard.
Jean-Baptiste va, pensif, se murmurant à lui-même des choses comme un pèlerin ses prières. La route en corniche tourne à angle droit. Voici que le lac est à ses pieds. Il s'arrête, il se jette en arrière comme s'il avait le vertige. Et subitement suffoqué, il se laisse choir dans les herbes, la gorge sèche. Son coeur crève, sa douleur sanglote.
Il reconnaît cette place : elle lui est fatale.
Dans une après-midi de chaleur et d'énervement comme aujourd'hui, il s'est battu, ici, avec un camarade pour qui, la veille, il se fût jeté du haut do ce mur dans les eaux profondes ; battu pour une vétille, quelque résistance à son orgueilleuse volonté ; battu comme un fou. Il a si malheureusement frappé son adversaire qu'il lui a crevé l'oeil droit.
Et, à quelques pas plus loin, un matin d'hiver, se promenant avec trois amis, ils sautaient d'une butte de neige sur le revers d'un fossé. Comme le plus jeune avait peur, il l'a contraint de sauter aussi, poussé, et l'enfant est tombé, se brisant la jambe, avec des cris déchirants.
Des cris comme Je^n-Baptiste, maintenant, en étouffe. Il râle, ses dents grincent, sa poitrine se soulève. Il étrangle. Il est immobile, assis, les mains aux genoux. Et puis il se renverse et se roule, les poings serrée, balbutiant, comme s'il voulait se gourmander et ne pouvait pas. Puis, c'est un grand soulagement,
4 LE nrsciPLE atme
les larmes qui coulent, les frissons, la détente. Il a comme un bandeau serré autour du front, il a faim, mais au cœur qui se sent gros et vide : il a une crampe au cœur. Ses larmes coulent jusqu'entre ses lèvres, et il les boit. Il a oublié pourquoi cette désolation, et son père, et les deux enfants blessés. Il éprouve seulement un grand désir de larmes, qu'il satisfait. Et sa pensée est noyée dans les brouillards comme le orrand lac doré.
Il se calme, par un effort de volonté. Il se remet en marche, lentement. Il raisonne à voix haute, au sujet de la crise qui la terrassé là, comme Paul^ dit-il, sur le chemin de Damas. Il s'analyse avec perspicacité, il monologue en phrases correctes de conférencier, faisant des pauses pour trouver le terme juste, citant par cœur des passages de la Bible^ des aphorismes de philosophes et des vers de poètes allemands : pédant et évangéliste, précis et lourd, surprenant de maturité comme d'enfantillage ; pris, par accès, d'enthousiasmes qui le clouent en contemplation, les bras tendus vers les belles choses environnantes, les jambes flageolantes et comme prêtes à la génuflexion.
— 0 mon Dieu ! 0 mon Dieu ! Si je ne vous aimais pas, je voudrais être une brute !
Il souffrait de trop penser, et trop tôt. Sa supériorité l'isolait. Et il avait soif d'aimer î II n'accordait H sa mère que du respect, il dédaignait ses sœurs. Il était seul dans la petite maison en deuil de la place Saint-François. Son cœur ardent et mystique s'était
LE DISCIPLE AIMH:
précipité dans l'aniifié : il n'avait pas su garder un ami. Il était seul parmi ses condisciples, environné d'antipathies. Le vieux maître de sa f>ension le chérissait, mais le chérissait en Christ, pour sa piété, pour la chasteté de ses moeurs, pour l'austérité de son langage et pour ses bons devoirs.
Il était seul, rongé d'ennui en cette solitude ; mais soutenu par un pieux orgueil, il murmura : Je n'ai en moi que Dieu.
La pension Liardet est à mi-cot^ entre la gare de Lausanne et la ville, sur la route qui tourne autoar des jardins de l'hôtel Beauséjour et monte directement \ers la place Saint-François, en passant devant le Casino. Elle a, en face, la pente douce vers le lac, la vue d une étendue d'eau fort large, un vague panorama très ramassé d'Evian, et des blancheurs éblouissantes de pointes neigeuses. Vers la droite, s'étage la cité de Lausanne, avec la cathédrale, bien plus haute, qui domine tout. Le collège est un monument froid d'architecture classique, conçu comme une esquisse d'élève. Trois étages : rez-de-chaussée, premier et comble mansardé. Construction carrée, flanquée à droite et à gauche de deux excroissances. Sur la façade, les ailes avancent, mais fort peu. Les fenêtres sont Larges et à meneaux. Tout cela est rectiligne, correct.
Ce logis nu avait l'aspect lamentable des collèges
vides, pendant les vacances. Merminod y entra sans sonner comme en une maison déserte, monta l'escalier de lx)is froid et propre, entra, sans rencontrer un domestique, dans le salon vert et blanc. Un grand feu flambait dans la cheminée, malgré la chaude température extérieure ; et le fils du directeur, Alfred Liardet, étendu sur une chaise longue, enveloppé de couvertures, lisait, tout près du feu. Il vivait ainsi, couché, depuis dix ans, roulé de pièce en pièce, la face en toute saison empourprée du reflet rouge des bûches : une pauvre face maigre et longue, aux joues horriblement creusées, au nez long et pincé, aux yeux étonnés et désespérés. Misérable corps, grand, décharné, rongé par une affreuse maladie de poitrine subitement contractée une nuit que, ruisselant de sueur, il avait été renversé d'un jet de pompe à incendie reçu dans les reins. Cet étemel mourant, autour duquel jouait avec insouciance toute la pension bien portante, passait et repassait sous les veux de Jean-Baptiste, qui lui aussi sentait les latents progrès de la maladie héréditaire, et la vie se consumer en sa poitrine, chaque jour. Et il le regardait avec l'ironie satisfaite de ceux qui souffrent et vont mourir, mais ont cette terrible consolation de savoir qu'ils ne sont pas exceptionnels en leurs souffrances, et que d'autres morts identiques suivront leur mort.
Alfred se souleva sur le coude, fit bonjour d'un geste, accoutumé à ménager sa voix, à ne point s'user par des paroles inutiles, et dit seulement très bas :
— Père va venir. Il reçoit un nouveau, un Américain.
Merminod répondit d'un signe de tête, fit le tour du salon, regarda longtemps les trois cadres pendus au mur : une vue de Vallorbe^ à l'huile, fausse de couleur, étonnante par la naïveté des glaciers trop bleus, des sapins noirs, du ciel gouache, et deux lithographies sous verre, d'après Gleyre, le peintre favori des Suisses français. Il s'assit un instant dans un fauteuil Voltaire couvert de velours d'Utrecht, et fatigué. Mais l'insupportable chaleur du foyer lui montait à la tête. Il passa dans la salle à manger, meublée seulement d'une grande table longue aux bouts arrondis, et de trente chaises. Il ouvrit la fenêtre, aspira l'air frais et parfumé de la route.
Mais il baissa les yeux, charmé par un joli groupe. En bas, le nouveau disait adieu à son père. Le vieux M. Liardet, grave et souriant, appuyé au chambranle de la porte, attendait tout droit en sa redingote noire, longue, déboutonnée, les favoris et les cheveux tout blancs, soigneusement peignés, les mains étroites, décharnées et d'une blancheur jaune de cire.
L'enfant avait couru après son père pour l'embrasser une dernière fois, et se pendait à son cou dressé sur la pointe des pieds, presque enlevé de terre. Il était habillé de noir, des bas noirs, un petit chapeau noir, bas. sur les cheveux blonds, presque blancs. Merminod ne le voyait qu'en profil perdu ; mais une tête d'enfant, aux joues pleines et fraîches, qui sourit et se dérobe ainsi, est plus fine. Et l'enfant souriait, accoutumé sans doute aux longues absences, aux séparations sans larmes. Il ne tira point le mouchoir qui mettait une tache blanche sur son veston d'alpaga
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noir. Et quand celui qui partait eut disparu au tournant de la route, disant : « Adieu, Géorgie, adieu », il fit seulement un grand adieu de la main et de la tête, et se retourna vers M. Liardet avec le même sourire d'affectueuse amabilité. Merminod vit alors le visage blond et rosé, les cbevoux — comme il tenait son cbapeau à la main — les cheveux séparés par une raie sur le côté gauche^ à l'anglaise, et sous les sourcils presque invisibles, les beaux yeux grands et clairs, à qui les longs cils incolores ne donnaient point de mystère ou de mélancolie, mais une vivacité pâle et douce. Il admira la distinction des traits, le beau front haut et large, le nez bien dessiné, et animé à l'extrémité d'un mouvement qui parfois le rendait presque aquilin : surtout la bouche taillée en pleine chair, petite, aux lèvres fermes et fortes, l'ovale sans défaut du visage ; l'irréprochable proportion de toutes les parties ; la franchise de cette beauté d'enfant, qui était justement une beauté d'enfant, et ne devait son charme à aucun caractère de pensivité précoce ou de mollesse efféminée.
Quand M. Liardet remonta, Merminod était encore à la fenêtre, et son premier mot fut pour lui demander le nom des inconnus.
— Moore... le petit s'appelle George. C'est un joli enfant, n'est-ce pas ?
Et il parla tout de suite d'autres choses, de -choses sérieuses, de la grande fête chrétienne, de la communion qu'ils avaient reçue tous deux l 'avant-veille, de la tristesse du dimanche pascal pour Jean-Baptiste, qui ce jour-là vit mourir un père bien-aimé. Il parlait
d'un ton monotone et onctueux de pasteur, prêchant presque, mais très doux et respectueux de son auditeur, dont la dévotion sévère faisait son admiration et sa joie. Merminod l'écoutait d'une oreille distraite, et l'arrêta d'un de ces impatients gestes sans réplique auxquels le vieux professeur obéissait toujours docilement.
— Ces Moore, dit-il sans transition, qu'est-ce que c'est ?
Il lui fallut savoir tout ce que M. Liardet luimême en avait appris. Qu'ils étaient nés en Californie, en des plantations d'orangers, où, tout le jour, sous l'ardent soleil, des noirs récoltent les fleurs ; que George, âgé de quatorze ans et demi, avait trois frères, un peu plus jeunes, et qu'ils avaient passé leurs premières années en ces plaines où l'accablement de la chaleur s'aggrave de l'accablement des parfums, où circulent des hommes nus, plies sous le fardeau des pétales odorants ramassés en des hottes, où le5 moissonneurs de fleurs tombent souvent asphyxiés sur le sol, où ceux qu'une asphyxie soudaine ne terrasse point s'usent vite, extasiés et détraqués. Mais tous les Moore, robustes et sains, avaient respiré sans fatigue cette exaspérante atmosphère, et l'enfant qu'ils envoyaient grandir dans le bon air des lacs et des montagnes, s'instruire en une de ces pensions suisses où des soins gymnastiques sont donnés au corps, faisait contraste avec ses nouveaux condisciples, par la vigueur de ses muscles, comme par la sincérité de sa nature. Il avait poussé dans la liberté, jamais abandonné, toujours indépen-
dant, accoutumé à se suffire, à décider, à se gouverner. Lorsque sa famille s'était installée pour plusieurs anné-es en France, à Nice, il était souvent re^té seul, tout enfant, en ce pays nouveau. A dix ans, il fit pour la première fois tout seul le voyage de Nice à Paris.
Merminod se le représentait avec émotion parmi des inconnus, en ce wagon, et nullement effrayé. Il éprouvait un étonnement à ce récit. Il était pwrté à l'admiration, comme d'ailleurs à la sympathie : car avant d'apprendre ces choses, il avait aperçu l'enfant, que l'habitude de vivre au milieu des hommes n'avait rendu ni rude ni effronté, mais doux au contraire et timide. Séduit par le charme tout physique de sa personne, il s'était senti tout d'abord poussé vers lui. Et voici maintenant qu'il le connaissait profondément, l'ayant à peine entrevu. Il eut un grand désir de le rencontrer, de lui adresser la parole, mais il ne le trouva ni dans le salon ni dans les corridors ; et comme la nuit tombait, il fallut qu''il se hâtât de rentrer à la maison.
Le ciel était sans nuages, les étoiles très nombreuses. Et derrière le grand vide que faisait le lac invisible, des petits groupes de lumière marquaient sur l'autre rive la place des villages épars endormis.
Jean-Baptiste avait la triste expérience de ces amitiés douces, et vives, et martyrisées comme des amouî^ qui sont l'éternel roman de la vie du collège. Sous ses yeux, des passions naissaient dans la communion de l'internat. Les étrangers surtout, qui étaient sevrés de l'affection des mères et des soeurs, éprouvaient un appétit de tendresse mal défini. Ils satisfaisaient leurs désirs des caresses en lisant au même livre qu'un ami préféré, le bras autour de sa taille, la joue contre sa joue. Romanesques enfantillages presque toujours innocents, quelquefois purement littéraires. Ces enfants trop érudits vivaient dans une réalité factice, faite des souvenirs de leurs aut^nirs anciens — élevés eux-mêmes à la grecque, par la gymnastique et la musique, dans un air sec et léger de montagne.
Merminod aimait moins puérilement que les autres.
LE DISCIPLE AIMÉ l.'i
Il y ajoutait sa névrose religieuse. Il y ajoutait une conscience claire et iniaillible de soi-même : dès le lendemain, au réveil, quand l'image de George Moore lobséda, il connut son propre secret, il pressentit ([u'il allait souffrir.
Et tout de suite, en effet, il soullrit. Ce fui, le jour même de la rentrée, une jalousie aiguë, et la rage de ne pouvoir attirer sur lui Tattention de (Jeorge Moorc. Ce gamin avait séduit toute la pension. Les élèves étrangers, restés là pendant ïos vacances, l'adoraient. Jean-Baptiste arrivait, comp- !ant l'arracher à des brimades, se poser en protecleur, et puis profiter de son isolement mélancolique, fie ses envies de pleurer, pour surprendre sa reconnaissance attendrie. Il le trouva jouant, riant fort, criant haut, avec un petit vicomte Prandoni de Florence : le corps fin, au sang purifié jusqu'à l'appau- Arissement, du dernier rejeton manqué d'une grande race, et le masque d'un collégien vicieux. Les deux enfants prenaient des vues photographiques instantanées. Prandoni, la bêle noire de M(Tminod, se plaça lui-même devant l'appareil, attira George à lui, et ils posèrent ainsi, George juste en l'altitude où Jean- Baptiste l'avait vu le premier soir, et souriant. Toute la pension fai.sail cercle. Le petit vicomte italien pressa vivement la f>oire de caoutchouc : l'obturaleur s'écarta, se replaça de lui-même.
— Tu me donneras une épreuve.»* dit Morminod. George demanda :
— Qui est-ce ?
Prandoni fit la présentation, George tendit la main
i4 LE DISaPLE AIMÉ
à Jean-Baptiste. Alors on lui amena les élèves suisses du collège : un cousin de Merminod, Charles Bruderli, un grand diable tout en muscles, l'air très jeune et très poussé pour son âge, avec des yeux naïfs où luisaient à la fois lignorance et l'impatience de la femme. Puis Gutenheim, le premier de la classe où entrait George Moc^re, un brun frisé : visage aux traits marqués mais fins, dédaigneux mais gentiment dédaigneux, et adouci d'une myopie souriante, l'air sûr de soi. malgré la raillerie des lèvres minces et des dents découvertes, les canines toutes petites pointant à peine à côté des incisives plus longues. Et Sandozet, et Thévenaz, deux bons cancres qui vinrent humblement les derniers.
George Moore régnait. Le prince Nicolas de Giurgevo, bon garçon susceptible et brutal qu'il s'était concilié d'un coup de poing, n'avait pas gardé rancune à l'enfant batailleur et insouciant. Il lui serra les mains, protecteur, mais affectueux. Vergani même vint à lui, fit les premiers pas, malgré le respect dont toute la pension l'entourait, à cause du nom de son père, le plus célèbre des antiquaires romains, de sa fortune bien assise, de son bagou de méridional improvisateur.
Ensuite ce fut Stephen Ellis, un Anglais vigoureux et lymphatique : la peau blanche, d'une diaphanéité de stéarine, le gros nez aquilin prolongeant la courbe du menton et du front haut, fuyant, mais la tête trop longue pour que cela lui donnât un profil bourbonien, les yeux vert clair re-culés au fond d'un trou noir, et les cheveux du blond des filles qui se tei-
LE DISCIPLE AIMÉ i5
gn-ent, relevés à grands coups de cosmétique et de brosse, mais rebelles à la brosse et hérissés.
Et derrière lui le Grec Stamati, face contractée comme par une envie de pleurer, grimaçante ainsi qu'après une grande douleur une face ravinée par les larmes ininterrompues de plusieurs jours, la cernure de l'oeil descendue jusqu'au creux de la joue à travers les pommettes défoncées, et marquant d'une tache plus jaune le cuivre de son teint.
Et Merminod, resté en vain à quémander encore un regard de George, le vit qui se sauvait en gambadant.
Une grosse envie de pleurer lui chatouilla la gorge et lui brûla les paupières. Il laissa jaillir ses larmes. « Les premières larmes », murmura-t-il...
Il avait une volonté acharnée. De ce jour, ce fut une poursuite haletante, avec des palpitations et des battements de coeur, et des éblouissements qui lui aveuglaient les yeux, et sa main passée sur le front comme pour l'essuyer. La chasse commençait le matin dès sept heures. Jean-Baptiste, externe, arrivait longtemps avant l'heure, dans l'espérance, toujours trompée, de parler à George, de l'apercevoir d'une porte entr 'ouverte. George Moore passait de la salle à manger dans sa classe, directement ; et il n'y avait que le hasard d'une rencontre sur l'escalier. Aux classes de onze heures et de deux heures, même supplice. Merminod s'isolait et guettait, la tête échauffée, les yeux cernés par la fatigue d'une idée fixe, la gorge serrée par le périodique retour d'un
désespoir toujours le même, et plus amer de jour en jour.
Ses trois ans de plus que George l'indignaient, Il aurait pu, moins âgé, faire les mêmes études, dans la même pièce : se glisser jusqu'à la place à côté de lui ; oublier ses livres pour suivre l'explication dans les siens, et lui murmurer des choses qui l'auraient mis en confiance, qui auraient rompu la glace.
Ou bien, interne comme George Moore, il aurait vécu avec lui tous les petits détails de sa vie ; dîné à une heure, goûté à six heures et demie, à la même table où encore il aurait gagné des chaises jusqu'à lui. Toute la soirée, ils l'auraient passée ensemble dans la grande salle où les pensionnaires se réunissaient pour écouter une lecture. Souvent Jean-Baptiste et George auraient lu : lui pour George avec des intentions énigmatiques mais Soulignées, des inflexions de voix fort douces ; et quand le sort eût désigné George, Jean-Baptiste aurait écouté, non les choses du livre, mais sa voix, sa voix d'enfant, si bien harmoniée avec ses cheveux blonds, blonde comme eux, n'est-ce pas?
Les deux jours de la semaine où la folie de poursuivre George était désespérée, c'était le mercredi et le samedi. Le dimanche, Merminod n'était pas libre. Il y avait le culte, les méditations religieuses. Mais ces deux jours-là, c'était demi-congé, congé de toute l'après-midi , après l'étude impatiente et inattentive du matin.
George sortait après le dîner, à deux heures, avec ses amis. Ce petit Prandoni ne le quittait pas. Ver-
gani non plus, cette tête brime, frisée court. Et Jean- Baptiste se rongeait les ongles de jalousie, à voir Tenfant attentif au romain hâbleur, qui zézayait les gasconnades, de sa voix paresseuse d'Italien. Souvent, derrière, venait Sandozet pendu au bras du prince de Giurgevo, très grand, qui chantonnait en marchant, enragé de musique, fier de sa basse qui cassait les vitres lorsque seulement il fredonnait.
Merminod suivait, à vingt pas, se dissimulait à l'angle des maisons, sous les portes, faisait mine de s'oublier à la contemplation des étalages. Il devinait le chemin que George allait prendre. Il courait, par une rue transversale ; puis s'arrêtait, e^uyait la sueur de son front, se calmait ; et tout à coup aj^raissait devant lui, marchant à petits pas, l'air de flâner, affectait un profond étonnement.
— C'est vous.^ tiens...
Il leur prenait la main, à tous, plusieurs fois^ pour ia prendre à George.
— Venez-vous jusqu'à la place Saint-François?... Non... Oh ! je ferai bien un bout de chemin avec vous.
Ils grimpaient des rues montantes, étranglées, toujours dépavées pour quelques travaux, où l'on marchait à la file, sur un trottoir étroit, au bord d'un fossé, sous le ciel brûlant et bleu, à l'ombre des maisons rapprochées. Pour rester plus longtemps, iMerminod marchait en tète, péniblement, courbé, retardant les autres.
Dès le i5 mai, George alla tous les mercredis et tous les samedis au bain. Merminod montait la garde,.
à la gare du chemin de fer funiculaire de Lausanne à Ouchy, et le retrouvait dans l'unique wagon, toujours par hasard, toujours étonné. Il alla jusqu'à baigner sa phtisie dans les e^ux froides du Léman, pour avoir George près de lui plus longtemps ; pour le voir nager très loin dans l'eau neigeusement bleue, et plonger parfois aûn de passer sous les cygnes, nageurs calmes, que remuaient seulement les grandes vagues arrondies soulevées chaque demi-heure par les vapeurs qui passaient tout près de la rive.
La pension Liardet avait un bain réservé à Ouchy : une prairie en pente douce vers le lac et, sur la berge, un chalet divisé en cabines ; tout cela entouré de grands linges blancs qui se gonflaient et claquaient. Une digue de bois s'avançait dans l'eau ; et au bout, un escalier y plongeait. A cet endroit, le bain n'était plus entouré de pieux et de cordes ; mais illimité, il occupait tout le lac en face. C'est dans cet infini d'eau bleue pénétrée de lumière qu'on se baignait, avec les bateaux chargés d'une foule, avec les poissons parfois projetés en l'air d'un élan, avec l'image frileusement frissonnante des montagnes réfléchies, di\ec les cygnes pareils à des flocons de neige tombés du haut des glaciers et flottant comme des choses sans vie, puis allongeant d'un mouvement brusque leurs cous au pied même de l'échelle, vers les jambes nues des baigneurs.
C'était une grande joie de se baigner dans cette pureté de l'eau, au milieu de cette vie palpitante et claire de soleil, de ces grands éclats de lumière et de bruit qui invitaient les bruyants enfants à pous-
ser des cris et des rires. George, dans l'e^u du lac, éUit gai, George était fou. II entrait lentement, faisait durer le plaisir du saisissement, plongeait un pied et le retirait, avec le cri d'un^ brûlure vive, et un rire qui démentait son cri. Puis il faisait jaillir l'eau d'une gifle retentissante, et courait, les jambes empêtrées par la résistance de l'eau comme par une corde, et il tombait à plat ventre dans, l'eau peu profonde, ne mouillant que son visage et ses cheveux plus longs par devant, tandis qu'aux cheveux clairs de la nuque encore sèche s'accrochait du soleil comme une auréole. Puis il allongeait ses brassées et un peu plus loin se redressait, souffletait encore l'eau, et se laissait couler à pic, le bras dressé. II courait après les barques de régate étroites et longues, filait dessous, les px>ussait d'un effort qui le couchait à plat sur l'eau et faisait ressortir ses pieds avec des gestes incohérents ; riait de l'eau entrée dans ses yeux, dans ses oreilles, dans sa bouche ; s'ébouriffait comiquement, crachait loin de lui : et surtout criait, par plaisir, par besoin, criait aux voyageurs flegmatiques du Mont-Blanc et du Jura, accoudés à l'arrière, leurs vestons flottnnt, leurs pipes de bois garnies d'argent fumant mal à cause de l'humidité, ennuyés et pâles sous le jaune splénétique de leurs ombrelles ; criait aux nageurs disséminés qu'il rejoignait d'une course vigoureuse et poussait sous l'eau, criait de toutes les forces de sa je^unesse et de sa santé.
Mais en ces grandes fêtes, Merminod était un rabat-joie. Il jetait une mélancolie sur le paysage, sur le lac où il se baignait. Il rendait sérieux ou
moroses leô plus rieurs ; et George, gagné par la contagion, finit aussi par se taire, tout gêné, quand il était là. Ce fut une corvTée de le A'oir déboucher toutes les fois à la gare, avec sa maigreur d'ennuyé, sa mine d'enterrement.
Un mercredi Sandozet dit à George :
— Nous allons au bain?...
— Si tu veux... Mais pas de Merminod. hein?... Et pour lui donner le change, il annonça devant
Jean-Baptiste^ une promenade à pied sous les grands beaux arbres du Montbenon, où la brise serait fraîche à l'ombre, malgré le soleil de juin. La déception de sa partie de bain manquée, et la terreur d'une longue journée solitaire exaspéra Jean-Baptiste. Il suivit, sans être aperçu, Sandozet et George Moore, et quand il comprit qu'on l'avait trompé, rageant, pleurant, autant de honte que de jalousie, prit un biais pour les rencontrer à mi chemin de la gare. George le vit de loin, et eut un haussement d'épaules décc^uragé qui fit manquer le coeur à Merminod. Il approcha plus lentement, plus timidement qu'à l'ordinaire. Mais George s'était juré qu'il se débarrasserait de lui ce jour-là. Il se retourna brutalement, et avec un geste de gamin de Paris :
— Hé !... toi, là-bas !... le Merminod, tu nous embêtes !... Fiche-nous le camp!
Jean -Baptiste n'y voyait p^us. Il s'arrêta, chancelant, aveuglé. George cria encore :
— Te voilà muselé, ma vieille !...
Un grand froid lui vint aux extrémités. Le nuage qui était sur ses yeux se dissipa. Il courut sur George
et le gifla de toute sa force ; mai^ Georges riait, à peine, touché. Il tendit l'autre joue... « Pour qu'elle ne soit pas jalouse... n Et Jean-Baptiste la frappa aussi, du revers de la main, la marbrant de rouge. George Moore sentit le coup, et ne le rendit pas ; mais il sauta en arrière et balbutia, rageant aussi : « Fiche-moi la paix... »
Ihiis il repartit, silencieux, un peu ëmu... Quand iî se retourna, Merminod était le, toujours derrière, attaché à ses pas. Georges se baissa, ramassa de ses petites mains un pavé qui traînait sur la chaussée à demi démolie, et murmura, devenu tout rouge, jusqu'aux oreilles, jusqu'à la nuque :
— Ah ! si tu ne nous lâches pas, tu sais, prends garde.
Et il resta immobile, laissant marcher en avant Sandozet, les yeux fixés sur Merminod qui s'éloigna lentement.
George tout seul reprit le chemin de la gare, sifflant entre ses dents, très calme. Et voilà qu'au tournant de la première rue, Merminod reparut tout à coup, en larmes, lui mit les deux mains aux épaules, l'embrassa.
— Je t'en prie... Pardon...
Et George très étonné :
— Pardon... Comment.^.. Mais oui, grande bête, bien sûr...
— Tu ne m'en veux pas trop, alors .^
— Mais non.
— Alors, veux-tu ?... Samedi... Veux-tu sortir avec moi?...
George frança le sourcil.
^ — Tu veux, dis?...
* Et il le regarda dans les yeux, profondément. — Samedi, si tu veux.
Jean-Baptist€ lui prit la main, la serra très fort. Et il eut encore une crise de larmes, appuyé au bras de George, murmurant toujours le sanglotant pardon..., pardon...
Et Jean-Baptiste se dédommageait tout de suite largement. Il obtenait un bonjour de George avant «t après chaque classe. C'était deux, mots affectueux criés près de l'oreille dans le bruit des talons sur les marches de bois de l'escalier, dans le brouhaha d'un commencement de récréation, dans la grande poussée vers la porte ; un geste et un sourire adressés du haut de l'escalier au pied duquel Merminod se tenait anxieux, le nez en l'air ; une descente de l'enfant agile à cheval sur la rampe, et Merminod le recevant dans se5 bras et l'enlevant quand il avait tamponné la boule de cuivre terne, en bas. C'était, un instant, George resté debout, avec son sourire interrogateur et embarrassé sous le regard pensivement adorateur de Jean-Baf>tiste. — George avait tonjours les vêtements noirs, et sous le petit boléro noir, la poussière paiement dorée de ses cheveux blonds.
Puis, Jean-Baptiste se faisait réserver plusieurs après-midi de congé, une sur deux au moins. Et c'était de longues promenades à pas lents au Montbenon, ce Champ de Mars de Lausanne, mais un Champ de Mars guindé sur une colline, avec des ombres séculaires, et à ses pieds le lac, comme une tapisserie aux dessins vagues de contours, brodés de taches de lumière, au hasard ; ou bien au Signal : la montée d'un sentier raide et le repos au sommet, dans le jardin, devant la maisonnette, et encore la découverte du lac, jusqu'à perte de \'ue. Car il était toujours présent, le lac, le compagnon égayé de leurs promenades, plus inévitable que Merminod hiitnême, apparaissant comme lui au tournant de toutes les routes, à la crête de toutes les collines, avec son éternel sourire de lumière et la profondeur étonnée de son regard bleu. C'est lui qui animait le paysage, lorsqu'ils s'asseyaient à la Terrasse, ancien cimetière où la vie des arbres et des plantes a consumé toute la poussière des morts oubliés d'autrefois, devant la Cathédrale, cette morte de pierre, qui nourrit aussi de sa substance les vivantes végétations dont elle est dévorée. C'est lui qui se raj>etîssait à leurs yeux comme dans une lorgnette retournée, avec le délicaf détail des miniatures, lorsqu'ils grimpaient jusqu'aux Grandes-Roches et s'asseyaient là, furetaient dans le scintillant brouillard où s'estompent les courbes compliquées du Mont-Blanc.
Et ils prolongeaient l'embarras de leurs silences, malgré les gaîtés confiantes de cette grande nature douce, dont la majesté n'écrase pas ; où l'on est très
reculé du ciel, et à l'aise comme dans un appartement haut de plafond ; où il y a du joli jusque dans l'orage, dans le coloris léché des neiges éternelles. Ils contemplaient ces choses, en désœuvrés, cherchant que se dire, souffrant tous deux de cette factice intimité brusque. Car George, que travaillait déjà un ennui inconscient de Merminod, perdait la mémoire de son babil devant la gravité de son ami ; et Merminod, qui l'adorait sans le connaître, avait mille choses en tête loin de lui, et près de lui la tête vide.
Peu à peu, à force de songer la veille : « demain je lui demanderai ceci w, Merminod dissipait la fatigue silencieuse des promenades. Il se faisait raconter toute l'enfance de George qui, moins curieux ou plus Indifférent, répondait sans interroger. Mais bientôt, lorsqu'il avait obtenu tous les jours de congé pour lui seul, les silences se multipliaient encore, parce qu'alors ils se connaissaient trop, vivant quotidiennement ensemble, sans secrets l'un pour l'autre dans le passé, sans cachotterie possible dans le présent.
D'ailleurs, voir George lui suffîvSait. Pourquoi parler? SU coupait parfois le silence d'interrogations paternelles et tendres : (( Tu n'as pas trop chaud, mon chéri?... Je t'ennuie?... » si de longs discours passionnés parfois lui jaillissaient des lèvres, avec une soudaineté d'averses, s'il ne se rassasiait plus de hii expliquer que, dès le premier coup d'oeil, il Tavait adoré, ou de lui demander pardon pour la gifle, avec un enrouement d'émotion, un gonflement de larmes sous la paupière, il préférait pourtant la
marche côte à côte, la main disant tout à la main qu'elle presse, et entendre pousser en lui son amour, de toute l'attention appliquée de sa conscience à l'ouïe fine.
C'était en lui comme un grondement sourd et continu, un détraquement de toutes les forces vives de son esprit, tous les rouages de la machine emballés en un tournoiement vertigineux. C'était l'appétit contenté et renaissant aussitôt, pinçant plus fort ; l'image familière devenue monomanie ; quelque chose qui le mordait partout ; à toute heure la douleur d'une blessure nulle part localisée, ou l'irritation d'un chatouillement.
L'idée fixe était ceci : voir George. Troublé souvent par la crainte de l'excéder, il ne savait toutefois résister à l'impérieux besoin de le voir. Il venait au collège à l'heure des récréations, apportait au parloir des fruits, les lourdes grappes des raisins de la côte et des Leckerlys de Bâie que George grignotait, découvrant ses dents blanches, empoussiérant ses habits de miettes de sucre. Il lui expliquait ses devoirs, corrigeait les brouillons. Et quand George n'avait point pour le soir de besogne pressée, il revenait aux tendresses, en débitait durant des quarts d'heure, éprouvait ensuite comme un soulagement et un débarras, mais partait incomplètement satisfait, ayant des ressouvenirs subits de quelque parole bien douce oubliée : et le besoin de réparer cet oubli le ramenait à la même place, à la récréation suivante, ravi d'ailleurs d'arracher George aux parties et aux camarades dont il était jaloux. L'enfant répondait
LE DISCIPLE AJME
par d'affectueuses gentillesses, sans p>ortée, les mêmes pour tout le monde. Mais l'appétit de Merminod s'en amusait encore : trop proches étaient les temps où il n'osait espérer rien pour qu'il ne s'accommodât pas de peu. Jean-Baf>tiste s'avouait heureux, faisait des actions de grâce. Et cet imprévu bonheur ét^it un remède souverain, s'opposait au lent progrès de la phtisie. Puis malgré ses nerft» excités jusqu'à affolement, une seule crise, en un mois.
C'était au Musée Cantonal, où il se mettait en tôt'^ de pénétrer un dimanche. Exaspéré par la résistance du gardien, il l'injuriait grossièrement, risquait d'être empoigné, coffré, était sauvé par un geste de George, et ce mot murmuré : Il est fou. Et, de fait, George le crut fou, à voir sa face convulsée, tous les muscles raidis, la bouche serrée, avec un filet d'écume à la commissure des lèvres, et des larmes de rage dans les yeux ; et ses poings fermés qui battaient le vide, les injures pressées dans sa gorge, venues toutes à la fois, et trop vite, confondues en un balbutiement stupide, puis étouffées en un grondement continu.
Il est fou... Il est fou..., répéta-t-il machinalement quand il se trouva seul avec Jean-Baptiste dans la rue, ahuri devant la porte close. Et toute son antipathie instinctive refoulée se redressant, son enfance calme s'épeurant devant cette rage de brute, il recula lentement, puis plus vite, pour fuir. Mais Merminod lui mit la main à l'épaule très doucement, l'emmena, le caressa de paroles amicales, pour lui faire oublier ces choses. Il lui fallut trois jours pour regagner
George, trois jours de placides tendresses, d'humbles assiduités, de gâteaux apportés au parloir, d'affectueuses et paisibles causeries.
Mais le triomphe de Jean -Baptiste, c'était à la fin de juin de retourner seul avec George, et à part, à ces bains du lac, où il l'avait poursuivi tout un mois. C'était la revanche des chasses furtives, des rencontres timides longuement préméditées ; une prise de possession superbe dans le plein air, dans la pleine eau, avec l'orgueil d'être vu par toutes ces choses inanimées. A Merminod maintenant, à lui seul ce hardi nageur dont la tête au loin^ blonde et dorée de soleil, s'effaçait sur la plaine d'azur parmi les blancheurs duvetées des cygnes. Mais vraiment George ne s'égarait plus si loin. Car Merminod le rappelait d'une voix déjà autoritaire, dissimulant sous son émotion de garçon maladroit et presque poltron, sa despotique volonté d'être obéi.
Un jour, ce fut un cri de détresse qui fit George se redresser sur l'eau vivement, un hoquet gargouillant de noyé. Et de loin, il aperçut Jean-Baptiste dans un jaillissement de l'eau fouettée, plongeant, puis surgissant, aveuglé, la bouche grande ouverte, les doigts écartés. Il avait perdu pied subitement et barbotait à quatre brasses du bord, seul, sans secours possible. George nagea rapidement, le saisit par les cheveux, le ramena évanoui et le coucha dans l'herbe, ne perdant son sang-froid qu'après l'avoir tiré du lac, à genoux devant lui, criant : « Merminod ! Merminod 1... »
Enfin Jean -Baptiste revint à lui pour pleurer très fort, pour envelopper George de ses bras.
— Ah ! mon enfant chéri, que c'est bon de se sentir mourir et d'être sauvé par toi !... Tu m'aimeras bien, dis, maintenant que je te dois la joie de te voir, de t 'embrasser là, de vivre par toi, pour toi
A mesure que la chaleur de vie lui revenait aux extrémités, il s'exaltait, prêchait un sermon mystique. Et c'était bien protestant cette prédication en plein air dans la nudité ridicule de l'école de natation, cet enthousiasme en caleçon de bain...
— Merci à Dieu qui n'a pas voulu que je meure à l'heure de la félicité naissante... Merci à Dieu, qui m'a sauvé par le courage et par les mains de mon ami bien-aimé !
Et il voulait que George se mît à genoux aussi, que George répétât une prière qu'il lui soufflerait.
Mais George Moore : « Je suis catholique... »
Et Merminod sentit se dresser un obstacle entre eux, une irrémédiable antipathie de religion qui empêcherait à tout jamais l'intimité d'être parfaite. Car l'intimité, c'est la communion de.<î sentiments et des pensées... « vouloir et ne pas vouloir les mêmes choses », murmurait le pédant faisant quelque citation.
Puis, aussitôt, il se jurait un grand serment de ne jamais plus parler à George de cette chose qui les séparait, la Religion. Et il remontait lentement avec lui, jusqu'à Lausanne, à pied pour se réchauffer, avec l'angoisse d'une joie reconnaissante qu'il aurait voulu plus complète, mais que lui gâtait un scrupule.
Adieu î... Jusqu'au dernier instant il est resté dans le wagon à côté de lui, comparant les coins, fermant la glace, arrangeant ses bagages dans le filet. Puis, descendu sur le quai, il remonte vivement la première marche de la passerelle, appelle George, veut dire mille choses qui, tout de suite, lui échappent ; et il le regarde sans rien dire, lui tient la main avec le sourire qui clairement signifie : Vois quels efforts je fais pour ne pas pleurer... Et le sourire de George répond : Sois raisonnable... console-toi...
Adieu... Ce n'est pas comme en France un brutal (( en voiture » qui vous arrache, dans le fracas des portières battues, des commandements jetés et de>s sifflets. Non, un léger coup de sifflet, un seul et le convoi part très lentement, pas pressé, reste en vue longtemps, avec; les mouchoirs blancs agités.
LE DISCIPLE AIMÉ 3i
Adieu... dit I-e grand geste de George, tout là-bas. Et Jean-Baptiste se rappelle : je ne lui ai pas recommandé de m 'écrire. Mais le train s'enfonce dans l'horizon, vers Genîve. Il est bien irrévocablement parti pour deux mois ■ toutes les vacances qu'il va passer a Nice, chez les siens... Oh ! deux mois !... Deux mois.^ — Cette mise en marche si tranquille, si peu terrible du convoi qui emporte George, cela roue le coeur de Jean-Baptiste comme un sinistre départ sans espérance de retour.
Il est sur le quai, stupide, heurté par la foule, lisant sur les wagons de tous {wys les inscriptions en diverses langues. Rancher, Michtrancher, Fumeurs, Pumatori ; longtemps occupé par le P. L. M. des wagons français, par une grande voiture des postes où il y a écrit tout du long : Milan, Milano, Mailand ; puLs, tourné vers la ligne que George a suivie, suivant des yeux la courbe allongée des rails, indéfiniment.
Tout le drame de son amour brisé est écrit là, dans cette belle verdure des collines tout autour de la gare, sous le soleil accablant d'août ; avec le lac qu'on devine tout près, aux buées de lumière qui s'en élèvent, presque palpables comme des gazes dorées ; et tout cela coupé, saccagé par le passage de la voie, traversé par le roulement paisible du train omnibus, l'ébranlement successif et la fuite à petit bruit de ces wagons d'enfant des chemins de fer suisses, et le panache de vapeur blanche balancé au-dessus des taillis. Et, adieu...
Pour deux mois !... Les deux derniers ont passé si
•02 LE DISCIPLE A.IME
vite avec George I... Mais Merminod sait bien que -le temps va ralentir sa marche, avancer comme le convoi de Genève, paresseusement. Oh ! les journées vides, sans lui ! D'abord, il s'éveillera le matin... Mais, le matin, il a coutume d'entendre son bonjour, et ainsi, chaque matin, l'absence de la voix familière et du cher sourire sera le coup d'épingle qui fera sursauter sa douleur assoupie.
Puis, quand par hasard il ne l'avait pas rencontré de toute la matinée, à dîner il n'avait pas faim : et ce sera maintenant tous les jours, le supplice de s'asseoir à table l'estomac étouffant et la gorge serrée, et parler des lèvres, la pensée voyageant fort loin, et croiser son couvert comme un enfant honteux, sur l'assiette intacte. Voici l'heure des classes, la sortie, la descente de l'esc-alier... — Un jour, sachant les Liardet tous en promenade, il s'introduisit furtivement dans la pension, resta debout aux premières marches pour se donner l'illusion que George allait descendre, appelant à voix basse : Géorgie... Géorgie... Oh ! le triste silence des maisons où il y a eu beaucoup de monde et qui sont vides I Un frissonnement tombait sur ses épaules de la cage haute et large de l'escalier.
Plus même la distraction du travail ! C'est les vacances. C'est tous les jours mercredi et samedi. Et jusqu'à cette semaine, tous les mercredis et samedis, ils sortaient ensemble.
Et ce n'est pas seulement la sonnerie des heures qui, chaque fois, lui tintera aux oreilles un souvenir et une douleur. Les objets aus^ lui parleront dô
George. Merminod, avec sa précision philosophique de langage : « Je souffrirai, se murmura-t-il, dans l'espace comme dans le temps. » Oui, le Montbenon, oui, les grands arbres où Jean-Baptiste, en son délire passionné, rêvait de graver son chiffre entrelacé au chiffre de George, comme dans les épopées amoureuses d'autrefois. Oui, les Grandes Roches. Oui, la silhouette du Mont-Blanc comme une brume plus dense parmi les brumes. Oui, la Cathédrale, oui, la Terrasse ; oui, le lac surtout, où il cherchera des heures la tête effacée de George Moore, comme les jours où il nageait très loin ; où il viendra se baigner seul, puisque toute la i>ension s'est envolée vers les quatre coins du monde. Et lorsque les draps tendus autour de la prairie claqueront au vent, il lui semblera entendre le cri des oiseaux de passage qui rayent le ciel de leur vol et déchirent l'atmosphère calme de leur strident adieu.
Adieu... dit toute la nature à Jean-Baptiste qui entend ses voix, abandonné en cette cruelle sérénité du mois d'août, dans cet étouffement de désert, ce spleen du lac sans limites, et de la lumière inaltérée...
Mon Dieu ! hier encore, il le tenait là. Il disait : <( Oh ! tu vas partir demain. » Et pourt-ant, il n'y pouvait pas croire. Ce départ lui semblait fort lointain, impossible. Il ne se voyait pas séparé de George, George, qui, depuis huit jours, était à lui la journée tout entière. Car il ne craignait plus, la dernière semaine, d'être importun. Il l'accompagnait en ses courses, ou lorsqu'il était forcé de le quitter, faisait
ZA LE DISaPLE AIMÉ
pour lui des commissions, afin de penser à lui. Il l'aidait à préparer sa malle, avec des attendrissements, aux divers objets qu'il plaçait, ou bien aux furtifs cadeaux qu'iï dissimulait dans les coins, comme une mère qui envoie son fils en un collège. Il disait : « Tu es content de partir, mon Géorgie?... )> Et il blêmissait au « oui )) naïf de l'enfant, tout à la }oie du déplac-ement et des vacances et de revoir les siens. Puis George, étonné que le visage de son ami se décomposât pour cette réponse naturelle : « Damc disait-il, je n'ai pas mi maman, papa et mes frères depuis plus de quatre mois. » Et avec toute son exubérance, de son argot coloriste d'enfant, il lui dépeignait ce paradis de Nice, la blanche villa sous de gigantesques ombres exotiques, et, tout autour, la crudité du ciel bleu, la sécheresse des oliviers gris. Il suscitait le midi poussiéreux, le midi ensoleillé, amoureux de l'étouffant mistral. Joyeux, oui, tout à fait joyeux, de partir : et toutefois, il avait, le cher enfant, serré bien fort, bien affectueusement la tnaîn de Jean-Baptiste, à la gare, où une timidité les avait arrêtés de s'embrasser devant cette foule... Adieu...
Ah ! dès le soir, il commençait, le supplice de tous les instants. L'horrible gêne de s'endormir sans avoir pu dire à George ce qu'il avait fait durant toute cette fin de jour... S'endormir?... Oh ! non... L'insomnie cruelle, Dieu !... La bougie vingt fois rallumée, et contemplée, vingt fois, la photographie de George en son cadre de peluche mousse, posée sur une table, près du lit ; et le baiser si long sur le verre ; et le
L,E DISCIPLE AIME oO
bonsoir dit tout haut comme si George avait pu l'entendre, en éteignant de nouveau la lumière ; et le bonjour au matin, et le baiser encore appuyé sur le verre qu'il essuya ensuite du bord de son drap, pour effacer la buée de son haleine et voir clairement la jolie tête blonde. Puis la course folle du jour suivant ; car il fît tous le-s environs de I^usanne, visita pieusement les paysages que George de son sourire lui avait égayés ; puis se hâta vers la ville, pris d'un grand besoin de lui écrire.
(( Je t'écris tout de suite, mon George bien-aîmé, » mon George chéri. Quand on a coutume de se voir )) matin et soir, de n'avoir pas de secret l'un pour )) l'autre, que de choses à se dire après vingt-quatre » heures d'absence ! Si tu savais quelle horrible » après-midi j'ai passée... »
Il a l'idée que cette lettre sera très longue. Mais il se tarit et se dessèche en é<:rivant. Il n'ose confier à ce papier, qui fera tant de lieues, les choses qu'il dirait. Plus de tendresses : il discourt et il raisonna, et cette imp)ossibilité de parler à cœur ouvert est encore une cuisante blessure ; il sent George très loin de lui, tout à fait absent ; il abandonne la lettre à la quatrième page, ayant écarté même les dernières lignes pour que toute la feuille fût remplie, puis il ajoute en travers :
« Quand je t'écrirai, surtout, ne montre mes let- » très à personne. »
Il prépare l'enveloppe, découragé, songeant : comme cette lettre me paraîtrait froide si c'était moi qui la recevais !
.% LE DISCIPLE AJME
Et, dès le quatrième jour, c'est une habitude prise de ne plus voir George, de penser à lui moins souvent, malgré cette religion du souvenir qui fait Jean- Baptiste rester dix minutes absori)é en la contemplation de son portrait, et le baiser toujours, jusqu'à le sentir chaud sous ses lèvTes, comme une chose vivante. Souvent, au dernier coup de la pendule, il tressaille : « C'est l'heure où je le voyais... mon Dieu ! je n'étais pas avec lui par la pensée... « Et il s'en accuse humblement dans la k4tre suivante : « Ce soir, en contemplant ta chère photographie, et en lui donnant, suivant mon habitude, un grand baiser, je me suis presque trouvé ingrat de n'avoir pas été plus affecté par ton départ. » ^
Et deux jours plus tard : « Mon George chéri, je » pourrais presque commencer ma lettre, comme » G<Ethe son Werther : 0 le meilleur de mes amis, » qu'est-ce donc que le cœur de l'homme? Je t'ai » quitté, toi que j'aime, toi dont j'étais inséparable ! » Je t'ai quitté, et j'éprouve du plaisir ! »
Et cette phrase déclamatoire n'était pas une vaine déclamation. Jean-Baptiste avait peur. L'aimerais-je moins .^ pensait-il. Dieu î si elle tombait, cette fièvre qui le faisait tant souffrir, mais d'une souffrance préférable à toute volupté !
Elle tomba... Il était trop las et faible pour supporter cette activité de la douleur. Mais ce fut moins une guérison qu'un accablement, une paresse des fibres détendues, le coma qui précède l'agonie...
Puis une guérison véritable, les pleurs moins fré-
LE DISCIPLE AIMH *17
qucnfs, les impatiences moins nerveuses, la pensée de George redevenue consolante et douce.
Alors Merminod jetait sur le passé un regard plus calme et s'étonnait d'avoir été pris, lui, homme déjà, aux séductions de cet enfant. Tout à fait enfant, ce George. Elles étaient puériles, les lettres griffonnées à de longs intervalles, les lettres quémandées chaque fois par trois épîtres très humbles de Merminod, que torturait c^tte indifférence étourdie. Oh ! ce n'était pas la puérilité charmante, abandonnée de ceux qui aiment ; non, mais la contrainte de celui qui ne sait pas écrire et que cela ennuie, dont les amitiés sont forcées et maladroites, et souvent les phrases affectueuses contournées ou coupées, pour éviter un participe gênant. Et, depuis quatre mois, les travaux de Jean-Baptiste interrompus, sa pensée fixée par cet insignifiant bambin ! Son orgueil lui faisait de rudes reproches ; il tambourinait sur la table du bout des ongles, avec un dépit agacé contre lui-même et contre George. Mais quelle soumission de nouveau, et quel extasié sourire, à l'apparition en son esprit de la figure enfantine !
Toujours ainsi, à la vue de George ; car, du temps qu'il était là aussi, souvent son insignifiance avait irrité Jean-Baptiste. Mais d'un seul de ses regards en face, George le séduisait, l'induisait en des enfantillages qui, jadis, l'eussent fait rougir. Il en rougissait maintenant. Yrairpent c'était pur ég:oïsme de jouer de la sorte avec cet enfant joueur, afin que l'amitié fût entre eux un plaisir seulement. Et cette amitié, brusquement, lui apparaissait comme une chose de
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devoir et d"atilité. S"arrêta-t-il à cette pensée? Non. Mais ce fut en lui une clarté en même temps qu'une confusion crépusculaire d'aube. Ensemble s'imposèrent à lui le souvenir de cette puérilité excessive de George et surtout de cette religion détestée où il était égaré de naissance, l'idée, comme soufflée par une personne invisible, que lui, l'aîné, pouvait bien avoir en tout ceci une mission, être désigné par la Providence, et comme un remords du mauvais serment qu'il s'était fait, le jour où George l'avait sauvé, de ne jamais lui parier de cette chose brusquement surgie entre eux : la Religion. Cette pensée brilla, passa com.me un éclair, sans qu'il se rendit compte. Mais quand elle revint le lendemain, il la connaissait déjàv Elle devint familière, à son insu, par un travail lent, inaperçu de lui-même. Elle s'attacha indissolublement à l'idée de George. Quand il songeait à lui, c'était une réflexion grave. Il oublia vite les mesquines joies passées, ne s 'inquiétant plus que de l'avenir ; quand il prononçait dans la solitude le nom de George, ajoutant ces mots : ma tâche envers lui...
Le changement de ces deux mois ! C'est pour cela qu'il est si triste de se quitter. Celui qu'au retour on trouve, n'est plus celui qu'on a laissé au départ, et soi-même on est tout autre. Certes, ce n'était plus le Jean-Baptiste des premiers jours d'août, saignant et pleurant d'amour, ce rigide calviniste à la démarche compassée, au pas sec, qui revint à la gare de Lausanne le i^ octobre, pour s'emparer de George,
dès son arrivée. Et par im ciel gris, rayé de pluie fine ; une pluie qui voletait, lente, invisible, muette, depuis huit jours, après la dernière semaine splendide et chaude de septembre. Etait-ce bien George, ce garçon subitement grandi, amaigri, en plein âge ingrat, qui courut vers Merminod?... oh ! non pour l'embrasser, mais pour lui conter plus vite une étrange et vilaine aventure de voyage : une femme de Lyon, âgée déjà, quarante ans, montée dans le wagon où il était seul, entamant la conversation à propos de journaux, se rapprochant de lui pour lire par-dessus son épaule. Et ses mains s 'oubliant, une étreinte inattendue, un baiser sur le front, sur les yeux...
Merminod l 'écoutait, lui tenait la main, debout sur le quai oij il avait tant souffert, souffrant plus. Autour d'eux tombait toujours, silencieuse, la pluie d'eau sale et de charbon dissous. Les rails luisaient d'humidité, éclaboussées de boue grise, et les vitreè des wagons étaient opaques d'ordures mal essuyées. Un sleeping tout seul, comme oublié sur une plaque tournante, disparaissait sous une couche épaisse de poussière, que transformait la pluie en une pâte cornpacte ; et le stewart fumait au balcon, abruti par les nuits blanches, et l'étemel roulement de sa vie à travers l'Europe, et l'étouffement de sa respiration sous les tunnels infinis. Il courait dans le ciel noir de gros nuages tout gris et la vapeur des locomotives rasait la terre, plus lourde. C'était un envahissement lent de la boue, l'impression d'une vase où l'on s'enllze et d'où l'on aurait la paresse de s'arracher, une résignation des choses et des hommes à se laisser
maculer de petites taches occupant toute la surface peu à peu. Et Merminod, en effet, restait là. tous ses habits buvant la pluie, immobile sous l'ondée, comme les machines dont les boulons de cuivre s'encrassaient philosophiquement. Il écoutait, sans comprendre, la sale histoire de George, pataugeait.
Et George, joyeux sous la pluie comme sous le soleil, fié\Teux encore des baisers de cette misérable, corsait le tableau avec un ingénu cynisme, insistait sur les détails crus, répétait mot pour mot les phrases obscures d'abord, puis trop claires de l'inconnue, le « Veux-tu .5 » final, et la main glissée dans ses cheveux d'enfant. Ses cheveux, il les avait tout ébouriffés encore de cette caresse, et Merminod y fixa son attention mome, muet d'une horreur où il y avait aussi de la jalousie. Il observa George avec un sourire curieux et dégoûté. Sa peau blanche était toute souillée de charbon que ses doigts, durant le long voyage, avaient étalé sur le front, sur les joues, sous les yeux. Ses mains étaient noires, son finge chiffonné, sali ; ses vêtements plus gris de poussière que le sleeping oublié là, sur la plaque tournante, et pleurant de ses gouttières lamentables une eau épaisse. Alors, il lui sembla qu'on lui avait soudainement sali son ciel, sa campagne, son lac, son George ; que tout cela indistinctement croupissait dans le péché ; il eut une sensation presque matérielle du péché : c'était cela le péché, cette eau, cette boue et ce charbon. Tout s'y enfonçait et s'y complaisait. Et lui-même, à ce contact, abîmait sa belle pureté. Il était englué dans l'abomination. Et toujours il voulait se secouer, fuir ;
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mais ses pieds étaient collés à l'asphalte du trottoir ; et toujours la plui^ silencieuse dégouttait, mêlée de poussière de bois et de charbon dissous.
Cette pluie, Jean-Baptiste, le^ derniers jours, l'avait saluée de cris heureux, comme il en poussait tout seul dans sa chambre, accoutumé à se parler à luimême tout haut • Voici venir octobre ! Voici venir George ! Et il avait de nouveau refait toutes les promenades autour de Lausanne, disant : C'est maintenant sous cette jolie pluie une que nous les ferons ensemble ; réveillé par la fraîcheur de l'atmosphère humide ; goûtant les nuances du ciel grisaille, du lac dont l'azur se fondait à l'horizon avec le gris des espaces, des glaciers voilés de gris, blancs comme un visage mat sous une gaze. Et Geort^e revenait bien avec la jolie pluie d'automne, mais l'eau du ciel étalait, sans les laver, sur ses .Joues, la boue et les souillures de son voyage ; et dans cette gare aux odeurs fortes de houille, dans cette gare fardée de noir indécis et terne comme par le pinceau chargé de bitume d'un peintre maladroitement sombre, il lui revenait hideux, l'enfant aux cheveux trop blonds collés aux tempes par l'humidité condensée. C'est pour cela qu'il le contemplait avec un étonnement fixe, e^ tenait ainsi, sans la serrer, la petite main glacée, dans sa main froide aussi et toute moite.
C'est George qui lui presse et lui secoue la main, pas affectueux, mais cordial toujours.
— On se revoit, mon vieux .^
— Oh î murmure Jean -Baptiste, oui, mais changé. mon Dieu ! bien changé !...
Et pas un re-proche, non ; mais le regard d'un martyr qui met dans son regard toute sa douleur et tout son cri. Cet œil vitreux de supp>Iicié fit peur à George. Pour la première fois il mentit. Il coupa le dénoûment, la nuque baisée après les cheveux caressés, son corps d'enfant attiré sur la femme, ses bras d'enfant instinctivement noués autour du cou de la femme, î 'éblouîssement, comme si les arbres de la route et les poteaux télégraphiques se fussent précipités en une course plus folle, son oreille assourdie contre la poitrine haletante de la femme, et après l'amour, dans le demi-sommeil, la palpitation du baiser prolongée par l'interminable grondement des roues.
C'est dans la me Chenneau-de-Bourg. une ruelle montante, prostituée, dissimulant la honte de ses bouges dans une nuit d'é^out, la bodega espagnole de José Galino...
— Une turne épatante, mon cher..., affirme Charles Bniderli en son affectation d'argot parisien. C'est lui qui, un soir, l'a dénichée, dans une grande « vadrouille » avec le prince Nicolas, Stephen Ellis et les autres. Car il est très coureur, c« grand naïf, cousin de Merminod, sans une ressemblance : noceur, blagueur et tout à fait a jeune fille ». Langage ordurier, vie chaste, promenée par tous les coins louches de la ville, aux heures les plus entraînante-s de la nuit ; vigoureux garçon, passionné de tapage, capable de défoncer les divans et de briser les glaces dans une maison de filles, mais timide à en sortir vierge.
n avait flairé là mieux qu'une brasserie allemande,
malgré ce long boyau de la salle dont le fond se per dait dans une ombre enfumé-e de vieux tableau, ave< une seule lumière en veilleuse, très loin, comme l l'extrémité d'une crypte ; malgré la double rangée des tables carrées en chêne massif, avec, chacune, k broc d'étain humide de bière ; malgré k plafond bas et le nuage de.s fumées de plusieurs jours, que nul courant d'air ne balayait ; malgré la bonne figure grasse et rose de ce Cambrinus, souriant à la pinte immense d'où la mousse déborde, an-dessus de la IX)rte, au bout dune tringle rouillée. Le premier étage l'intriguait : deux fenêtres à demi caché-es sous l'avancée du toit, comme un visage sous le bord d'un grand chapeau. Sur une vitre était écrit en lettres de peinture jaune écaillée : Bodega espagnole.
— Qu'est-ce que vous cachez là-haut, José?
— Ma fille, ma femme, dit gravement le petit traiteur aux cheveux gris, aux favoris soignés, leste et cambré comme un torero.
Bruderli eut un geste superbe de connaisseur.
— On peut voir.^...
Et, à minuit, les derniers buveurs de bière partis, la boutique fermée par la petite sauvage servante brune, José avait conduit Bruderli et Sandozet dans un cabinet misérable où ils s'étaient grisés de xérès et de malaga, en écoutant, deux heures, les chansons de Maria-Concepcîon. Imaginez une pièce carrée, nue, presque sans meubles — deux chaises et un long banc de bois contre le mur blanchi à la chaux ; des imageries espagnoles, courses de taureaux, com-
LE DISCIPLE AJMÉ 45
bat6 de coqs, tout c^la naïf de dessin jusqu'au grotesque, mais éclatant de couleur ; une banderille piquée dans le plâtre par sa pointe de fer et tachée de sang ; à côté, l'objet de piété inévitable, le Christ peinturluré. Et dans cette misère éblouissante, sale, bien espagnole, une merveilleuse fille hâlée, forte de la poitrine et des bras, la tête toute petite dans l'encadrement disproportionné de ses touffus cheveux noirs. Face douce par la finesse des traits ; mais les yeux luisaient vifs, perçants, sous les épais sourcils. Peau mate et dorée, effets de sombre sur sombre, de charbon sur charbon. Mais du sang sous la peau, du &ang qui, souvent, lui montant au visage, la faisait brunir et non rougir ; et, dans l'indolence de la pose, la >ie se trahissant par des palpitations brusques de la gorge, par un éclair sous les paupières qui se rentr 'ouvraient.
Et dans un coin, tout à fait dans l'ombre, la mère, ratatinée, des cheveux tout blancs, un visage tout noir, se taisait, écoutait, surveillait comme une duègne.
— Nous reviendrons..., cria Bruderli, qui partit au j>etit jour, appuyé sur l'épaule de Sandozet, tous deux très ivres.
Ils complotèrent d'amener là tout le collège. Des externes d'abord s'y réunirent. Puis, un soir, une troupe de pensionnaires, le prince de Giurgevo Stephen Ellis, Vergani, Prandoni, Stamati, conduits par George Moore.
Bruderli était émerveillé.
— Comment avez-vous filé.^
46 LE DISCrPLE AIMÉ
— C'est George : il a chipé la clef de la grande porte.
Et George prit la parole, raconta lui-même, très fier d'être chef de bande, très animé.
— Mais montons...
Et, dès qu^ils furent installés sur le banc, tous côte à côte, le prince Nicolas chanta à tue-tête ; mais George lui imposa siknce et, se retournant vers Maria-Concepcion, avec sa drôlerie et sa gentillesse d'enfant :
— Chantez, dites... Voulez-vous .*>
Et, presque chaque soir, elle chantait pour ces tout jeunes garçons, sans se faire prier, naturelle et calme, inattentive à leur attention ravie, à leurs compliments crus, aux choses très claires que souvent ils lui murmuraient. Elle chantait, assise d'àbord, pinçait les cordes de la guitare, nerveusement et vite, le visage impassible, le regard absent ; puis se levait, accompagnait le chant rauque et barbare de gestes autant que de musique ; et arrivait le refrain, avec ces onomatopées étranges des chansons d'Espagne. Alors, elle dansait très vivement, sans être embarrassée de ses jupes longues qui faisaient sa danse chaste. Et c'était un crescendo d'entrain jusqu'au dernier couplet, chanté et dansé follement, furieusement, achevé soudain dans un déroulement de toute sa chevelure jusqu'à ses pieds, une chute lassée de ses bras le long de son corps, et la guitare pendant contre sa cuisse nerveuse subitement immobilisée.
Puis elle chantait en français ; car elle ne savait que ces deux langues, français et espagnol. Et c'était des Tomarices de sentiment, des pleurnicheries d'opes ras-comique«, « .\h ! rendez-moi, rendez-moi moa -wUage... M Elle scandait les mots défigurés par son horrible accent ; et, en même temps se tendait devant ses yeux ardents un voile d'ineffable mélancolie. La pose s'alanguissait. Elle avait des négligences de pose, mais comme un homme plutôt, appuyant un genou sut la chaise^ par exemple. Et son visage encadré de cheveux noirs souriait très doucement.
George souvent lui prenait des mains la guitare, et, prodigieusement, chantait en toutes les Langues. Bizarre instruction précoce et partout racolée de ces enfants cosmopolites ! lui aussi chantait l'espagnol^ puis des chansons grecques que Stamati lui avait apprises, sur des musiques sèches comme un crépitement de cigales, et dont les notes aiguës accompagnaient bien les i multipliés.
Et, tout à coup, c'était comme une vision de Naples ou de Venise avec la musique flottante des gondoles. Car, après la classique ritournelle italienne, partait en fusée joyeuse, comme un rire mélodique, le Funi culi, junicnla. Et, comme les chanteurs du pays, « Jarrnno » lançait-il d'une voix très expressive, très mordante, de gorge, avec une pantomime des jambes, des bras, de la tête coquettement jetée en arrière ou de côté, u Jammo » et tous reprenaient en chœur le refrain, bissaient le petit chanteur. Mais lui ne voulait p>as recommencer : toujours une chanson nou-
velle î Et les airs gais et les mélancoliques se suivaient, presque semblables de rythmes et de mélodies : car c'e^t ainsi en ce pays où le rire alerte rit toujours, et jette sous les plus funèbres paroles la joie vibrante des trilles et des vocalises.
Puis George lançait à pleine voix l'Addio a Napoli. Et c était l'adieu à la chanson italienne. Car il déposait la guitare sur les genoux de Maria-Concepcion pour avoir les deux bras libres. Et c'était, de ces deux bras, des gestes vertigineux et disloqués tout autour de la tête, une imitation saisissante des chanteurs de café-concert entrevus à travers les taillis des Champs-Elysées, lors d'un court voyage à Paris. Tout le répertoire de* Ambassadeurs. Mais sa gentillesse gamine, en débitant ces inepties, leur ajoutait un charme et contrariait parfois un geste de voyou d'un regard adorable par la naïveté. Adorable aussi lorsqu'il zézayait des chansonnettes anglaises en battant une gigue.
Mais son talent spécial, c'était de siffler les mélodies. Il sifflait merveilleusement, comme un sauvage, qui, en les forêts vierges, trompe les oiseaux par l'imitation de leur cri. Un chant véritable ce sifflet puissant, aigu, suraigu, puis roucoulant, tremblant d'une émotion vibrante de flûte, gloussant une plainte d'ocarina^ affrontant la difficulté des arpèges, aisé dans l'agilité des trilles, précipitant la vivacité des mélodies sans souci et ne ridiculisant point la lenteur des plus tristes mélodies, osant parfois des sonorités graves où il se prolongeait sur un point d'orgue, et qui faisaient courir sur la peau le fris-
son des profondes notes inattendues d'un contralto. Et dessous marquait le rythme un banal accompagnement italien de trois notes répétées toujours, pin. cées nettement sur la guitare .
Vers deux heures de la nuit, toute la pension titubante se disséminait sur la neige de l'hiver, en volètements maladroits de moineaux. C'était sur la neige, perpétuelle cette année, des clairs de lune de Pallanza ou de Bellagio, vers qui jetait encore leur voix avinée des paroles italiennes « Stella del nostro amore » ou le a SuX mare luccica l'astro d'argento », cadencé d'un rythme de rames. Les enfants ivxes pariaient qu'ils marcheraient droit vers un point désigné. L'enjeu était une bouteille de malaga ou de quelque vin de liqueur, qu'ils sirotaient la soirée suivante, chez José Galino.
Chaque fois, un de la bande restait en arrière pour se dédommager avec la servante des rigueurs de Maria-Concepcion, dans la nuit de la boutique fermée, éclairée seulement d'une chandelle que l'on collait au fond d'une pinte renversée. Et un jour, ce fut George.
Stamati l'attendit, afin qu'il ne revînt pas seul par les rues désertes.
— Vrai î dit-il au retour, en accentuant sa grimace rieuse, si Merminod savait...
Oh ! Merminod dormait à cette heure, d'un sommeil vertueux ; ou sinon (car souvent des insomnies le tenaient sur le dos, les yeux grands ouverts, les doigts crispés sur le drap, rongé de pensées), sinon,
il se parlait à lui-même de George, le croyait p>aisiblement couché dans la chambre qu'il partageait avec Ellis et Stamati.
Sa grande jalousie, cette chambre en commun ; jalousie toutefois qu'il dissimulait maintenant, car il n'obsédait plus George, s'abstenait des tendresses trop passionnées. C'était son plan, conception machiavélique de son esprit rationnel, pédant et lourd, qu'il suivait scrupuleusement, avec un acharnement vers le succès. L'idée d'une tâche à remplir envers George, d'une mission providentielle, s'était précisée. Il avait du même coup d'oeil vu le but, sauver George, et la route à prendre. Il s'y engageait, disant : c'est mon devoir, et marchait droit, le regard tendu en avant, avec ces œillères que portent le-s systématiques, et qui les empêchent d'attarder leur attention à droite et à gauche.
Il fallait mettre George en confiance : Jean-Baptiste s'astreignit à ne point parler de religion ou a parler de ces choses avec une certaine légèreté. Et cette prière, à demi nu, au bord du lac, George put croire que c'était un cri de hasard arraché par la terreur, un hoquet de noyé. Il fallait le séduire et l'enjôler. Son amitié se fit moins grave, se dépouilla des nuages du mysticisme, descendit au niveau humain de George. Ce fut plaisant de voir, durant trois mois, le Suisse empoté, s 'échinant à être plus étourdi et insouciant que son ami, pour, à toute force, l'amuser, enrageant de sentir que l'ennui se dégageait de sa personne comme un fluide magnétique. Mais George l'aidait à son insu par sa facilité
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à rire, par son ét€rnelk bonne humeur, communicative aussi par une sorte de magnétisme dans le cercle de son regard. Il cédait à l'attirance de Merminod, allant vers lui maintenant, lui épargnant la peine des poursuites, l'aimant bien, comme les autres, plus peut-être ; très touché des petits cadeaux, des attentions silencieuses et discrètes ; sensible surtout, le paresseux, aux devoirs corrigés ou dictés ; à peine gêné par la vertu farouche de Je^n-Baptiste, qui se gardait bien de moraliser lorsqu'un mot leste échappait à George. Pourtant, un instinct avertissait l'enfant de dissimuler ses escapades à Merminod ; une peur vague s'éveilla en lui lorsque Stamati prononça ce nom dans la blancheur blême de la nuit d'hiver où il se rafraîchissait voluptueusement, tout fiévreux de plaisir.
— Merminod, murmura-t-il... Oh ! oui., motus ! pas de blague...
Ce fut pour Jean-Baptiste mie cuisante douleur, lorsqu'il apprit un matin les horreurs de la nuit, grâce à l'enthousiasme bavard des ivresses encore allumées. Mais pas un mot à George, pas un reproche. Seulement, la clef qu'il avait soustraite disparut, et plusieurs soirs, le père Liardet se coucha passé minuit. Merminod, sans dénoncer les coupables, lui inspira des soupçons. Le vieux docteur se laissait conduire. A peine fît-il une obje<:tion le jour oii Jean -Baptiste demanda, exigea presque que George habitât une chambre à part. Il ne supportait pas l'idée que Stephen Ellis et Stamati pussent, la nuit,
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passer des heures à le regarder dormir ; mais il ne s avouait pas cela ; il n'était pas si franc avec luimême ; non, c'était pour l'arracher aux mauvaises compagnies, aux conversations dangereuses.
— Sauvons-le, à nous deux, gronda-t-il au maître, avec toute son ardeur glacée de calviniste fanatique : et il lui laissa entrevoir ses projets, disant, ordonnant : a Vous m'aiderez... »
Le soir, George était seul dans une chambre plus petite, mansardée, tristement meublée d'une toilette, dune armoire, d'une commode et d'une table de travail, le lit presque dans la porte. Mais dans cette mesquine pau\Teté, la note claire d'un papier de fantaisie à bon marché ; et sous la fenêtre, la grande étendue du Léman, tout pâle de l'hiver. Il s'ennuyait une heure, comme un prisonnier en cellule, puis prenait vite son parti, lisait un roman de Paul de Rock, achet-é un jour de congé.
Mais le lendemain, on frappe. Cest Merminod.
— Tu tennuies.^...
Et sans attendre la réponse :
— Je viens te tenir compagnie. M. Liardet autorise. Le voila installé sur le bord du lit où George est
déjà couché. George dissimule le malencontreux Paul de Rock ; mais Jean -Baptiste n'y prend pas garde. Il est penciié vers George Moore. Il lui explique :
— Tu comprends, le soir, tu ne t'ennuieras plus. Je viendrai toutes les fois que tu voudras... Et, tu ne sais pas ?... j'ai obtenu de M. Liardet que tu sortirais aussi pour venir à la maison... pas autre part, mais
à la maison. Maman aussi >x)udrait te connaître. Je t'aime tant...
Ce n'est plus la calme camaraderie des derniers jours. Les folies de juin dernier recommencent : la main pendante de George saisie, Merminod courbé tout à coup pour le baiser au front, et George devenu morose, muet, comme si, avec Je^n-Baptiste, était entré dans sa chambre tout le froid de l 'hiver et toute la gravité de la nuit. Mais pour Merminod c'est l'âpre orgueil d'une victoire bien ménagée, la sombre joie d'une jalousie satisfaite, et lorsque l'enfant, pour rester seul, feint d'être accablé de sommeil et ferme les yeux, oh ! le long et triomphal regard dont il le caresse, sûr que George maintenant est bien à lui, à lui seul, comme s'il l'avait mis sous clef.
MI
George y pénétra enfin, dans cette maison Merminod, cette glaciale retraite de douleur muette et de piétisme con^rentré, encore assombrie par la mort récente du chef de famille, par le deuil dévotieux et résigné de la veuve et des enfants ; ce foyer-sanctuaire où Jean-Baptiste s'était longtemps effrayé de rintroduire, malgré sa passion que ne satisfaisaient pas les rencontres de hasard et les effusions en pleine rue.
— Tu viendras ce soir...
Un ordre plutôt qu'une invitation. Et cela dit les sourcils froncés, solennellement, avec ce geste d'indécision et d'embarras qui poussait de côté la pointe déviée de son nez.
C'était la veille de Noël. On goûtait chez madame
Menninod à sept heures. On passait la soirée ensemble, et on y revenait souper, après la messe de minuit.
— La messe de minuit.^...
Oui, dans la petite chapelle gothique de Lausanne, une cérémonie bien c-atholique, une comédie religieuse : à minuit sonnant, aux premiers chants de la messe, tous les cierges s 'allumant d'un coup, éclairant un-e crèche, la Sainte Famille en extase autour d'un berceau d'osier où grelotte un enfant nouveau-né.
Et comme Georges s'étonne encore que le calviniste se risque dans une église.
— Comme dans un musée, comme dans un bazar, gronde Jean-Baptiste soudain transporté d'une sainte fureur. Nous allons au spectacle après goûter, et nous rentrons souper ensuite, voilà...
Il ne perdra pas une si belle occasion de prêcher contre les superstitions romaines. Quel dégoût et quelle pitié !... Non.,., le sermon tourne court : George n'est pas mûr pour l'entendre. Mais l'effort que Merminod a fait pour comprimer sa colère lui laisse un énervement. Il se soulage par des taquineries et des critiques ; et comme George s'habille vite pour sortir aveo lui, la couleur claire de son vêtement, le chic anglais de son veston trop court, l'exaspèrent.
— Peut-on avoir le mauvais goût de se fagoter ainsi I
Et lorsque George qui adore les bijoux, passe trois bagues à ses petits doigts, pique sa cravate d'une
épingle Louis XV, le revers, d'une épingle à tête de turquoise pour fixer une fleur...
— C'est un peu \iolent !...
Un mot à lui, cela. L'expression suprême de son indignation grommelée. Un cri de rage retenue, qui siffle entre ses dents serrées. Et devant cette mine bourrue, George retrouve ses répugnances irraisonnées, sa primitive aversion de Merminod, avec une antipathie prévenue contre cette maison où on le tire malgré lui.
C'est bien pis chez Merminod, dans le salon d'une nudité campagnarde et d'une froideur calviniste ; une pièce grande, basse de plafond, obscure, avec, sur le papier gris des murs, des gravures sous verre qui n'éclaircissent pas. Pas im point brillant où la lumière s'accroche, ni un point saillant, dans le salon sans moulures, sans corniches. Entre les deux fenêtres, le geste unique et raide des cent mains levées d'un Serment du Jeu de Paume. Le whatman est jauni, piqueté d'humidité. Plus blanche, plus neuve, une reproduction de Gleyre : Exécution du major Davel, mort sur Véchafaud le 2k avril 1728, martyr des droits et de la liberté du peuple Vaudois. Point de tapis sur le parquet ciré d'une encaustique rougeâtre : d'insignifiantes carpettes seulement, touffes de roses sur un fond brun, devant la cheminiée, devant les trois divans d'acajou premier empire, couverts d'un reps vert et fané. Un guéridon de la même époque, au centre, bien assis sur des têtes et des griffes de lion puissamment taillées, mais sans la note
LE DI&CrPLE AIME
vive des rui\Tes. I^ bronze vert pâle des lourds candélabres de la pendule monumentale et sans grâce, s'harmonise bien avec l'étoffe fanée des meubles. Le piano carré écrase les X qui le soutiennent. Le couvercle soulevé laisse voir les touches jaunes, et on devine que ce géant doit chanter d'une voix vieilloUe et vinaiiirée de clavecin. Puis, de? ou^Tages de femme, sans charme féminin : coussins d'antipathique tapisserie, carrés de mousse, jetés çà et là sur le parquet, qui pourtant reste déshabillé conime un corps sous un haillon où il y aurait des trous. Et flottant dans l'atmosphère humide, un parfum de sacristie calviniste, pénétrant comme celui des églises romaines, mais n'enivrant point, et dépourAu de tout délicat fumet. N'oublions point les nombreuses brochures, sur le marbre blanc du guéridon, et les petits livres reliés en noir, à tranches veinées comme un sa>-on de Marseille, bréviaires de la piété pratique et terreà-terre : Sûreté, certitude et jowasance — Le pain quotidien.
— George Moore, ma mère...
Jean-Baptiste l'a conduit par la main vers cette grande femme droite, en noir, assise là-bas devant la fenêtre contre le jour, ne penchant point son maigr^î buste ankylosé vers la tapisserie, qu'elle exécute a coups d'aiguille secs et réguliers comme une démarche d'anglaise. Elle se lève toute droite... « Ah ! monsieur... » et l'humble pleurnicherie de sa voix, la perpétuelle émotion qui mouille son regard contrastent avec la raideur câssée de ses attitudes et de ses gestes. Les lignes du visage sont anguleuses, la peau
ridée sur les chairs, moins par amollissement que par dessèchement ; le front beau^ les cheveux gris séparés par une raie au milieu, à la paysanne ; le bonnet de tulle noir, très en arrière, sur le chignon tombant. Sous les sourcils clairsemés, presque blancs, les yeux doux et longs sont creusés. Le nez se busqué. La bouche grande, mal dessinée, pas ferme, sourit vaguement, sans décision. C'est un air de grande bonté — bonté apitoyée, gémissante, d'une dévote charitable.
George lui tend la main, et Jean-Baptiste qui fronce les sourcils, scandalisé de cette inouïe familiarité, l'abandonne au milieu du salon, sans le présenter à personne. Nul ne prend garde à lui. C'est un enfant sans imjx>rtance, comme les petites amies de cette insignifiante Hélène, la plus jeune sœur de Merminod, une gamine blond fade, coiffée les cheveux courts et ramenés sur le front, avec la raie au milieu, comme un garçon qui aurait l'air d'une fille ; parlant bas, avec un sourire niais ; manifestant sa politesse timide par des révérences plongeons, continuellement. La sœur aînée, madame Goestchel, est restée à Vevey avec son mari ; mais sa belle-fille Marguerite est venue, très coquette, riant clair, jolie de fraîcheur et de vivacité ; rose dans le brouillard de s€s cheveux châtains ; mais vraiment trop belle parleuse, solennelle et provinciale en ses enthousiastes discours ainsi qu'en ses romanesques pauses de silence ; toutefois, irritant et séduisant Jean-Baptiste par ses toilettes, par ses provocations encore "inhabiles de toute jeune fille. Il s'assit près d'elle un instant.
LE DISCIPLE AJMÉ 59
puis près de sa troisième Sioeur Caroline qui, avec beaucoup de volubilité, se moquait d'un jeune homme assez audacieux pour^ la veille, avoir demandé sa main — le troisième de l'année. Sèche et hautaine, elle aussi, et répulsive comme tous les Merminod, mais sans la bonté de la mère, sans la passion du fils, plus saine aussi, ayant du moins le charme des belles c-ouleurs, bien taillée, vraie fille de campagne, attifée comme Marguerite avec un souci des modes françaises.
— Elle me déplaît cette Marguerite, dit Jean- Baptiste qui est revenu prendre place auprès de George, et qui pourtant reste le regard fixé sur elle... Quelle pose !...
Oui, avec pas mal de prétention — oh ! une prétention un peu enfant encore — mademoiselle Goetschel raconte un accident qui a consterné toute la maison, tout Vevey, le matin même. Un nouvel attelage de son père, et elle décrit le^ chevaux complaisamment, aux aboiements d'un chien s'est emporté, a rencontré un chariot, l'a fracassé. Le cocher des Goetschel est précipité entre ses deux chevaux, l'un renversé sur lui ; puis le cheval blessé se relève, le piétine, et la course folle recommence, sur la descente, vers le lac ; puis, le galop s'arrête court, l'attelage épeuré pointe au bord même de l'eau, et fait volte-face, et s'élance, et remonte traînant les débris du coupé, heureusement vide ; et s'arrête encore tout en haut de la côte, blanc d'écume, frissonnant de toute la peau, la crinière longue hérissée sur l'encohire. Oh ! le jeu de Marguerite, les sentences dont
elle émaille son petit discours préparé, la palpitation voulue de sa gorge, et le battement de ses narines transparentes, et sa jolie chevelure secouée sur ses épaules comme la crinière des chevaux emportés !...
Mais voici madame Merminod qui moralise de sa VOIX traînante, mouillée de larmes ; un petit sermon préparé aussi, mais non pour la circonstance ; une de ces homélies toutes faites que les apôtres savent par cœur et qui leur viennent naturellement aux lèvres avec des citations bibliques et, à la fin, une invocation ou une prière. Dans le salon oii la nuit tombe, c'est une attention recueillie de catéchisme ; et il semble qu'aux derniers mots, toutes c^s bouches pincées vont s'ouvrir pour murmurer un amen ou psalmodier un répons. Bien vaines sont les coquetteries de Marguerite en cet apitoiement sur les misères humaines, qui entretient l'attendrissement de la petite église intime pendant toute la durée des Agapes, et prolonge l'ennui du silence depuis le potage jusqu'au rôti.
Jamais l 'oubliera -t-il, George, ce goûter copieux de gens aisés mais oîj aucun mets n'égaie la gourmandise ; ce demi-deuil des couteaux noirs sur la nappe toute blanche ; et pas un joyeux rayon sur les cristaux et les argenteries ; l'éclairage insuffisant ; la bière même pâlissant et ne moussant pas dans les verres ; un seul objet de luxe : k servante bernoise en son costume national, sa forte poitrine aplatie par le raide corset de velours noir, et toute cliquetante de chaînettes d'argent. Puis le passage de la glaciale humidité de la salle à la funèbre solennité du salon,
LE DTSCTPLE A.I^fE
et Jean-Baptiste à la porte, l'arrêtant par le bras : « Non..., viens... » Il l'entraîne dans sa chambre, s'enferme avec lui. Encore une gronderie. « Tu te tiens mal... Tu parler haut... » Et cette poignée de main à madame Merminod. » C'est un peu violent... »
Et voilà qui est fait, il e.st soulagé. Il a grondé, il aime. Il agenouillerait volontiers son orgueil aux pieds de George. Devant la cheminée est un grand fauteuil Voltaire en velours rouge, où ils tiennent à l'aise tous les deux. Jean-Baptiste s'y assoit, assoit George tout contre lui.
— Et maintenant tu es entré dans ma chambre... Regarde...
Une chambre en longueur, à une fenêtre, avec un large lit de fer sans rideaux. Deux chaises et le fameux fauteuil. Toujours la demi-nudité du parquet sans tapis avec une carpette devant le lit, une peau de mouton sous la table de travail, au milieu. Une commode couverte d'une serviette blanche, avec, dessus, tous les ustensiles de toiletta. Et sur la cheminée, sur la table, sur les murs tendus d'un papier blanchâtre à grands ramages, partout, George était présent. Ici une photographie de George bébé, en robe, les cheveux coupés court sur le front et tombant derrière en ondulations incolores. Ici George les cheveux ras, petit homme déjà, en culottes bleu-marine, avec un jersey de matelot, col et tête nue. Ici George avec le vicomte Prandoni, dans le plein air, sous une ombre d'arbre. Ici George photographié à Nice tout récemment, en grand, la tête seule, sur un fond dégradé. Puis, de George^ ces deux dessins naïfs, mais
non point inhabiles, cette vue de Lausanne bleuâtre et gouachée, pochade réussie, ce portrait esquissé de Merminod au crayon dur, un Menninod très vivant, pris en flagrant délit de sourcils froncés, avec le désespoir de ses joues creuses et la cassure de son nez. De George encore, ces bibelots rapportés de Nice, ce cadre en bois d'olivier taillé, incrusté de bois rouges et vert-s, et derrière, l'inscription, d'une longue écriture maigre penchée : « A Jean-Baptiste M., de son ami George. »
Les livres étaient rangés sur des planches, la première seule fixée par des clous, les autres attachées à celle-ci par. de fortes ficelles, de sorte que tout cela pouvait s'écarter dn mur, battre le mur. George, très amusé de ce système primitif et ingénieux, s'approchait pour mieux voir. Jean-Baptiste cria :
— Ne touche pas !... Il y a des livres de médecine, un Musset... Tu es trop jeune...
Mais tout de suite radouci, il se leva lui-même, feuilleta le Musset, choisit un passage inoffensif et le lut à voix haute le menton appuyé sur l'épaule de George qu'il avait pris sur ses genoux. Au bout de cinq minutes, il jette le livre loin de lui. C'est assez lu. Ils ont bien d'autres choses à se dire... « Car nous n'avons pas été seuls un instant de la journée, mon chéri !... Dis-moi, depuis ce matin, qu'as-tu fait ?... Dis tout, je veux... » — Lui tout entier: Je t'adore, obéis-moi, confesse-toi ! Et d'un coup il a démoli l'oeuvTe patiente et diplomatique de ces quatre mois. George n'a plus confiance. Il fixe Jean-Baptiste avec une peur vague qui abêtit son regard.
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Mais sur cette âme inconsistante, ondoyante, d'enfant cosmopolite, les impressions trop tôt multipliées passaient sans laisser plus de traces que les paysages qui courent à toute vapeur à la portière d'un express. Cette peur soudaine, ce frisson de petite mort qui lui avait rebroussé la pe^u, dans le grand fauteuil de Jean-Baptiste, c'était dJéjà bien loin, bien oublié, lorsqu'en l'église emplie d'une foule invisible et d'une nuit épaisse, tous les cierges se sont allumés comme par une magie, faisant clignoter le^ paupières surprises, et se porter les mains aux yeux demi fermés, déshabitués du jour. En cette lueur pâle, George n'a vu ni le grelottant bébé nu sur la paille, ni cet épais saint Joseph, ni cette lourde Vaudoise imitant si comiquement mal le fin et hardi profil juif de la Vierge ; mais seulement, dans l'assistance, une jeune fille, que sa robe toute blanche malgré la saison fait aussi saillante et lumineuse parmi la foule sombrement vêtue que les figures de Jésus dans le clairobscur surnaturel des tableaux de Rembrandt. Sa longue tresse de cheveux faisait valoir l'ovale allongé 3e son visage, la longueur de son cou : des cheveux i'un blond cendré, et ses yeux avec cela, d'une couleur de cendre, d'un gris bleuâtre, grands ouverts. 5a bouche, un peu grande, laissait voir ses dents, oh ! admirables sans doute : car, à cette distance, George e5 voyait briller, soulignant ses lèvres d'un mince îlet blanc d'émail. Et dans cette grande clarté elle ;tait comme une clarté plus vive, toute fraîche et rose. U\e se tenait droite pour voir, sans prier, comme une étrangère au milieu de la foule catholique agenouillée.
r>4 LE DISCIPLE A.IMÉ
Et George, aux railleries amères de Merminod que cette mise en scène de la Nativité révolte, répond d'im seul mot : « Qui est-ce ? » Jean-Baptiste, tout à ses inconvenantes plaisanteries, ne répond pas, George répète : « Qui est-ce P... La jeune fille en blanc ?... »
— Jolie, n'est-ce pas ? répond Jean-Baptiste avec une désinvolture de langage qu'il n'affecterait pas autre part que dans cette église... La fille de Welti, l'agent de change, Florence Welti....
Et il ajoute tout haut, heureux de troubler la cérémonie, d'attirer sur lui les regards courroucés de tous c€s bigots superstitieux :
— Mais elle vient souper à la maison...
L'église rentre dans la nuit, et la foule se disperse lentement. Oh ! George se moque bien maintenant du sermon que Jean-Baptiste ne manquera pas de lui faire sur sa mauvaise éducation et son effronterie : c'est lui, lorsque tout-e la société est réunie sous le portail, c'est lui qui offre son bras à Florence, avec ime liberté d'allures tout américaine. Et ils vont ensemble dans la nuit. Elle s'appuie à son bras. Ils causent familièrement tout de suite... Ils vont ensemble dans la nuit, et Georges la voit toujours qui brille comme à l'église, toute blanche dans la grande lumière des cierges.
VIIÏ
Et bien des soirs il revit la gracieuse apparitioD, i dîner, chez les Merminod ; toujours vêtue de claires îtoffes, et nimbée d'une lumière qu'elle semblait imettre de tout son corps ; toujours environnée, X)mme à l'église, la nuit de Noël, de faces dévotes et îèches. dans le salon gris où le crépuscule était mysti- |ue.
D^abord on invitait George Moore les jours de iîners d'€nfants, avec les petites amies d'Hélène : l'égoïsme autoritaire de Jean-Baptiste ne voulait pas ju'il fût grand garçon, homme déjà. Mais parmi ces bébés, lourdauds, bien vaudois, n'ayant point la beauté de cire des bébés anglais, point habillés avec le luxe extravagant des modes françaises pour enfants, fort souvent Florence Welti s'invitait, apparaissait, rieuse, élégante moins des vêtements que de sa personne.
Puis George McK)re était admis aux plus intimes réunions, faisait partie de la famille : Merminod s'in-
géniait à accaparer ses soirées. Et c'est alors à tout propos qu'il voyait Florence. Un jour, le frère aîné de Jean-Baptiste, pasteur à Lutry, marié à la fille d'un pasteur, ensommeillait tous les convives par le bercement monotone de sa voix. Et il ne manquait plus rien en cet oratoire, puisqu'il y avait maintenant une chaire, et un prédicateur : ce bourgeois à barbe de bouc si blonde, aux yeux doux et voilés d'une habituelle émotion. Mais le sermon, George l'écoutait sans distraction ; car à c^té du saint homme longuement vêtu d'une redingote noire, Florence était fort joliment habillée d'un lainage bleu. Un jour débarquaient tous les Goetschel, de Vevey^ et Jean-Baptiste poursuivait en bougonnant la solennelle Marguerite» qui le provoquait, lui échappait, l'irritait de ses rires dédaigneux et sonores : cependant que George et Florence, en toute liberté, babillaient dans un coin...
Ils babillaient ? Non. Elle seule. Lui la regardait, de ces grands yeux qu'ouvrent les enfants gourmands pour dire : Encore..., encore... Car il ne pouvait se rassasier de cette voix, des choses que cette voix disait. Elle était incomparablement éveillée, vive. C'était une jolie créature. Si fraîche !... D'une fraîcheur un peu pâle. Bien formée, forte et grande. Mais toute légère. Ses cheveux s'envolaient sur son front — ses cheveux qui pourtant se tressaient bien sagement sur la nuque en une lourde natte. Ses gestes s'envolaient. Sa voix s'envolait comme un chant. Elle n'avait point d'ironie dans la voix, mais une malice. Et que disait-elle ? George ne savait pas. Lorsqu'il l'écoutait ainsi bouche béante, muet, il l'écoutait par-
er, mais il n'écoutait pas ses paroles. Et pourtant, il 'iait d'aise. C'est que le son de cette voix égayait. Et ji, excité par le bruit qu'elle faisait en bavardant, ;omme les oiseaux qui entendent siffler et sifflent, il >avardait, c'est aussi comme des oiseaux qu'ils caqueaient tous deux à la fois, sans souci l'un de l'autre. Chacun criait plus haut, pour dominer l'autre, et les ^oix enfantines faisaient retourner Jean-Baptiste stu- >éfait de ces éclats inconvenants. Et cela finissait par m rire perlé d'ensemble.
Puis Jean-Baptiste oubliait Marguerite et reprenait îeorge. tl s'enfermait avec lui dans sa chambre, pouvait le fauteuil Votaire devant sa cheminée où un eu mourait. Ce feu et une bougie, plac^ée loin, éclairaient seuls la pièce. Là, Jean-Baptiste se mettait à 'oeuvre. Plus de passion : seulement, à de longs inen^alles, quelques grandes caresses données par mé- »arde. Plus d'enthousiasme religieux, ni de proseytisme. Une ironie amère, refroidissante. Il s'était racé ce plan : le débarrasser de toute religion avant le l'initier au culte vrai. De sorte que c'était des plaisanteries d'impie, où parfois — car Merminod était iomme d'imagination — saillaient des phrases pitto- •esques. et souriaient des blasphèmes voltairiens. Et a foi de George se fondait comme une neige : il était ;i jeune d'esprit, si peu réfléchi, si sensible à la >lague ! Et puis l'œuvre de Jean-Baptiste s'accomïlissait à son insu, car il entendait ses paroles sans es écouter, acceptait tout sans critique, n'ayant lu'une idée en tête : « Quand reverrai-je Florence ? » Les formules de Jean -Baptiste se gravaient en sa mé-
f»8 LE DISCIPLE ATMÉ
moire passive sans qu'il y prît garde. Une cristallisation s opérait, où sa personnalité n'était pour rien. Pourquoi cessa-t-il de fréquenter l'Eglise ? Sans doute rinfluence de Jean-Baptiste avait opéré tout cela. Mais à peine George se rendit compte du soulagement qu'il éprouvait à s'être affranchi du scrupule, à s'être épargné l'ennui des pratiques. Al peine s'aperçut-il qu'il ne s'était délivré du confesseur prêtre que pour tomber sous la dépendance d'un confesseur laïque, mille fois plus curieux et sévère. Car durant ces longues conférences de la soirée, la grande affaire pour lui, c'était l'attente de l'heure où Madame Merminod frapperait à la porte :
— Jean-Baptiste !... Il est temps de reconduire Florence et George, mon enfant.
Dieu ! c'était bon, le froid blanc et mordant de la nuit d'hiver, après le froid engourdissant et fiévreux de la maison Merminod ! George et Florence l'aspiraient de leur bouche ouverte, de leurs narines dilatées, et ne se pressaient point de rentrer, feignant de s'empêtrer les pieds dans la neige. Mais Merminod, très emmitouflé, hâtait le pas, frappant de la semelle la neige durcie. Alors ils trouvaient moyen de rester un peu en arrière, et Merminod criait : « Mais venez donc î j) Et il criait aussi, agacé de leurs apartés : a Qu'est-ce que vous dites .'• » lorsqu'il les entendait rire aux éclats.
Ils allaient ainsi dans la nuit qui était toute blanche. Tout blanc, le ciel, si blanc que les étoiles y pâlissaient et s'y éteignaient. Et sur le sol, la neige était immaculée.
A la porte des Welti tout près de la pension Liardet, l'adieu se prolongeait. Et si un coup de vent soudainement les faisait frissonner, tant pis : ils piétinaient sur place dans la neige, et frappaient l'une contre l'autre leurs mains épaissement gantées. C'est qu'en vérité ils avaient beaucoup de choses à se dire encore. Et Merminod rageait ; mais il se donnait des airs de bourru bienveillant, ne voulait pas les empêcher de s'amuser, « ces enfants... » Les jours de mauvaise humeur il était moins commode. Le vent froid le faisait tousser... « Vous allez me rendre malade... C'est un peu violent. » Et il entraînait George, le ramenait au collège ; seulement là, c'est lui qui s'attardait. II ne pouvait pliL«: le quitter. Il retenait sa main longtemps. Plu.sieurs fois il le rappelait sous des prétextes, pour renouveler l'adieu, la poignée de main, cette incomplète caresse, la seule que maintenant il se permît. Et ne craignant plus d'avoir froid, il guettait la lumière à la fenêtre de George, attendait que la bougie fût soufflée. Souvent, le lendemain matin, il lui dit : — Tu lis donc le soir ?... Qu'est-ce que tu lis ? George ne lisait plus. Paul de Kock s"empoussiérait. Seorge avait des insomnies tout comme Jean-Baptiste, ?t comme lui des rêves. C'est le désir de Florence qui tenait ainsi sa bougie allumée, car il songeait à elle, ?t non point à se plonger dans l'obscurité pour dormir. C'est le désir de Florence qui plus tard l 'éteignait : car dans la nuit vraiment, il la voyait mieux. Il'est le désir de Florence qui lui fermait les yeux : :ar il la voyait plus clairement encore quand il dor-
70 LE DISCIPLE AJMÉ
mait. Alors c'était un enchantement. Il rêvait des grandes ptromenades avec Florence Welti, sur la neige. Et Florence à lui seul. Plus de Merminod, j^us de trouble- fête...
Et ce rêve est réalisé.
Sur la plaine de l'Houst, une bise âpre souffle. (Car c'est un plateau élevé, sans abri.) Alors on barre la petite rivière, et les e-aux se répandent sur le terrain plat, et tout aussitôt se gèlent.
— George Moore, dit un matin le père Liardet, allez essayer la glac*.
C'est lui le plus jeune patineur de la pension, le plus léger. Il court d'un trait jusqu'au bassin factice, fort éloigné de la ville. Et voilà qu'il est lancé, l'enfant hardi, sur la glace inconsistante, précipitani ses courses en ligne droite, resserrant ses courbes comme un oiseau qui enveloppe une proie. Alentour c'est une grande nudité neigeuse, une épaisseur veloutée jetée sur la terre, mais si ample qu'on n'aurait pu la tendre tout à fait et qu'elle ferait de grandes ondulations. Des branches droites et raides en jaillissent toutes noires, avec des flocons comme de miniscules fleurs scintillantes. Toute noire aussi, une forêt dépouillée, bien loin, qui borne la vue. Par un effet de singulière jx^rspective, les accidents du terrain cachent les plaines de niveau inférieures au plateau de l'Houst, et les hauteurs qui le dominent sont noyées en des brouillards ; de sorte qu'on est isolé dans l'espace, sur un miroir dépoli, à peine glauque, parmi un paysage pâle, sous un ciel laiteux à peine verdâtre.
LE DISCIPLE AJMÉ 71
Mais le premier jour, s'est étoiles, brisée la glace. George a enfoncé jusqu'aux épaules dans un trou. Il est revenu au pas gymnastique, les vêtements durcis et cassés comme une croûte, et s'est réchauffé devant un grand feu, riant de l'accident, prêt à renouveler l'essai demain.
Puis une semaine plus tard, à deux heures, toute la ville est réunie au plateau de l'Houst ; et sur le bassin, la veille désert, funèbre, c'est des rires, des chutes et de vertigineuses courses.
Garçons, filles, se touchent la main, s'enlacent la taille en la libre intimité du jeu. George d'abord a vu Florence, glissé vers elle, a Venez n... Les voilà seuls enfin au milieu d'une foule, mais seuls, pouvant crier haut leurs paroles, car le vent les emporte. Et point gênés ; en cet éblouissement de la course rapide, l'haleine étant courte, les embarrassants silences se justifient. Florence est toute simple, en une robe de drap bleu, avec peu de fourrure légère au collet du manteau court, et au chapeau de feutre une fort belle plume d'autruche. George en culotte bleu marine, formant bourrelet au-dessus du genou, les jambes épaissies par de forts bas de laine rouges, aux pieds de gros souliers, aux mains des gants de laine grise ctoublés de rouge, un foulard rouge au cou, le veston croisé pareil aux culottes, et un grand col rabattu pour jouir du vent froid. Il est arrivé avec ses patins pendus aux deux extrémités du foulard, qui maintenant flotte, noué lâche. Son bonnet de loutre est campé sur l'oreille.
D'abord ils glissent en ligne droite, changent en-
semble de pied, se balancent en mesure, accélèrent leur course. Puis George s'arrête court et Florence retenue par sa main fait autour de lui un rapide cercle. George lui saisit les coudes, la pousse en arrière, Tabandonne tout à coup^ fuit. Elle le poursuit, l'attrape, malgré la brusquerie de ses détours, l'imprévu de ses volte-face ; et ils repartent ensemble plus calmes, appareillent leurs allures comme un attelage ; bien conduit.
— La première fois que je vais seul avec vous, dit George.
Mais elle s'est échappée. Lui, la poursuit, la saisit par le pan du mantelet, Tentraîne dans une chute rude. Le temps qu'il se relève, elle est déjà loin... Lassée, elle se ralentit, se laisse prendre. Et elle répond à ses mots, que lui a oubliés déjà, de tout à l'heure :
— La première fois, oui... Comme égaré d'une folie subite, George a lâché
sa main, et il tourne tout autour d'elle très vite, en spirale, à mesure qu'elle avance ; elle le croit derrière, le voici devant elle. Et il prend son temps, fait mille singeries, plie les genoux, écarte les pointes, ouvre les bras tout grands. « L'aigle royale,... » criet-il en riant, et en cette posture héraldique, il tourne tout autour de Florence, l'emprisonne, la saisit à la taille, l'emporte abandonnée, les yeux fermés, les bras tombés.
Parmi la foule des patineurs ils se perdent, se retrouvent. Im^ possible de faire plus longtemps bande à part. Toute la pension est là qui réclame George,
Florence. Tous en ligne se tiennent par la main. Ils s'élancent en avant. Subitement, le premier à gauche enfonce ses talons dans la glace, s'arrête en chancelant, et les autres sont lancés en cercles concentriques autour de lui.
Puis c'est des poursuites : la couratte en ligne droite indéfiniment ; les croisés : ainsi le prince Nicolas fuit devant George Moore, Sandozet les coupe, et c'est lui que George doit attraper, et toujours ainsi jusqu'à une chute, ou jusqu'à ce qu'un des coureurs fatigué ait renoncé à la lutte. Mais Florence une dernière fois à coupé George, déjà las, découragé. Il repart d'un nouvel élan ; elle glisse moins vite. II la touche, la remmène plus loin. Et là, pour elle seule, il essaie des exercices plus difficiles : le manège à main gauche, en appuyant sur le pied gauche, à main droite en appuyant sur le pied droit. Et snsuite, la jambe du dehors soulevée et retombant, sn des balancés d'une régularité parfaite...
Que se dirent-ils en cette première journée ? Oh ! rien, presque. Et pourtant, lorsqu'ils se quittèrent, î la tombée de la nuit grise, dont toute cette neige, :ette glace dissipait les ombres, ils étaient tout à fait camarades, intimes, familiers. Ils avaient pris :ette habitude (sans se rien demander, par une enente muette) de s'appeler de leurs prénoms, tout 'ourt, sans monsieur ni mademoiselle. Car il fallait 3ien, n'est-ce pas ? se reconnaître et se héler d'un ^eul mot, en cette confusion, cette étourdissante rapiiité des courses. Ainsi, a Adieu, Florence. — Adieu,
George, » se dirent-ils^ et elle tenait longtemps ea la main de George sa main grossièrement gantée. C'était son unique défaut, cette main un peu forte et ses pieds trop longs. Mais George aimait surtout ses grands yeux de cendre grise, que l'animation du jeu faisait briller et qui s'harmonisaient bien, métalliques et voilés, avec l 'hiver environnant :
— A demain...
Oui, le lendemain encore et tous les jours, tant que la plaine de l'Houst conserva son manteau de glace et de neige, ils se donnèrent librement des rendezvous. George accourait au sortir de la classe, à cinq heures, et ils se perdaient ensemble dans le crépuscule où il y avait des lumières de lanternes. Et c'était des causeries plus intimes chaque jour ; mais entrecoupées. Si parfois un peu d'émotion, à leur insu, faisait leur voix plus profonde, si un mot d'amitié tendre leur échappait, l'instant d'après, c'était oublié. Car un obstacle les séparait, et il fallait ensuite se chercher, s'apfœler dans la brume.
Souvent Florence feignait d'être fatiguée. Elle avait beaucoup patiné avant que George ^int... — oh I toute seule... Elle n'en pouvait plus. Elle aimait mieux qu'il louât pour elle un petit traîneau, la poussât sur la glace. Comme les traîneaux étaient très bas, George était forcé de se pencher beaucoup. D se pliait prévue en deux. Et pour parler à Florence, retournée à demi, il s'approchait de son épaule, sentait sa joue tout près, et le chatouillement de ses cheveux.
Mais lorsqu'on organisait un steeple-chase, Flo-
LE DISCIPLE AIME iO
rence était soudain reposée, voulait courir avec George. On élevait des petits tas de neige. On plantait dans la glac-e des pieux, entre lesquels des cordes étaient îendue-s : et en courant, on sautait par-dessus les obstacles. Ils allaient tous deux étroitement réunis, s'enlevaient ensemble, retombaient, repartaient ensemble après l'obstacle.
Puis elle feignait d'avoir peur.
— Non, c'est trop dangereux ainsi... Sautez seul.
Et elle le quittait, sautait légèrement par-dessus la corde, et lui tendait la main, ensuite.
George, il n'y a qu'un mois, ne savait pas sauter. Mais une fois que lancé à toute vitesse il était arrivé au bord d'un trou, il l'avait franchi d'un bond. Dès lors il fut maître. Il fut le plus adroit patineur du collège, comme le plus jeune. Il rechercha les difficultés, les complications. Infatigable d'ailleurs, heureux surtout les jours de demi-congé, quand il pouvait chausser ses patins à deux heures et rester à l'Houst jusqu'à la nuit.
Ces jours-là, c'était fête complète, et George revenait dîner chez les Merminod presque malade d'avoir trop ri. Il y avait toujours des accidents comiques. Un après-midi Gutenheim, le fort., le premier, éle\'é par sa mère dans du coton, malhabile aux exercices physiques, était amené de force par le père, revenu la veille d'un voyage. Et il fallait voir tous ces cachenez, ces doubles paires de gants, ces doubles gilets, afin qu'il n'eût pas froid. Il venait tout gêné, tout dépaysé, de ne pas être là comme à la pension le premier, le respecté, l'incontesté. Il s'avançait timi-
dément, souriant, un peu courbé, à cause de sa myopie fureteuse. Et dès le premier pas, la glace s'effondrait sous lui. On le retirait à grand 'peine, lamentablement mouillé.
Mais la grande surprise, ce fut, un beau matin, de voir apparaître Merminod. Lui aussi était grand ennemi de la gymnastique, la déclarait inutile ou nuisible. Il avait interdit à George les leçons d'escrime, n'admettant point que l'on perdît ainsi un temps précieux et qu'on se préparât de sang-froid au mortel péché de duel. Dépour\'u d'arguments identiques contre le patinage, il avait dû autoriser George à passer des journées entières à la plaine de l'Houst. Mais il ne pouvait se résigner à perdre des aprèsmJdi que jusqu'alors il s'était jalousement réservées, et il revenait exercer sa suneillance, renouveler et affirmer sa possession.
Ce fut pour George une contrariété aussi vive que les jours où il le poursuivait aux bains, il y a cinq mois. Mais déjà il n'osait plus se défaire de lui si brutalement. Il dissimula son ennui. Et puis Merminod était si drôle avec son haut chapeau rond, sa grande écharpe à carreaux noirs et blancs, trois fois tortillée autour du cou sous le grand collet relevé de l'ulster, fait dun épais molleton. C'était si ridicule, si lourd, tout cet attirail, pour courir et glisser sur la glace. Et parmi l'épanouissement de toutes ces joies, l'ennui grave de cette face mystique au nez cassé î Fallait-il qu'il aimât George et qu'il eût soif de le voir, pour exposer ainsi son susceptible orgueil aux charges et aux quolibets ! Il se sentait bien dé-
placé, même grotesque... Mais quoi ?... il avait seulement pensé : d'autres ont George, je ne l'ai pas. Et il était venu.
D'ailleurs, cette équipée lui fut fatale. Le soir il se mit au lit, grelottant de ûèvre, la poitrine déchirée par une toux sèche ; éprouvante : car toujours son imagination était poursuivie par le vivant fantôme d'Alfred Liardet, cette phtis'e ambulante. Les craintes mal dissimulées de madame Merminod qu'il surprenait essuyant des larmes, croisant ses mains décharnées, levant les yeux au ciel pieusement, le frappaient. Mais à toutes ses attentions de garde-malade, à ses délicates câlineries maternelles, il répondait d'un seul mot :
— George... Voir George... C'est le remède.
Elle obtint de M. Liardet que George Moore passât tous les soirs au chevet de son ami. De ce jour Florence Welti vint fidèlement prendre des nouvelles de Jean-Baptiste tous les soirs. Madame Merminod la retint souvent à dîner, et comme George dînait aussi, ils se voyaient durant des heures. Et puis le soir il la reconduisait.
Ils allaient seuls dans la nuit.
Et le premier soir, ce fut un retour très gai, la conversation enfantine commencée chez les Merminod qui continuait, plus libre dans cette solitude et dans cette ombre.
\ la porte des Welti, George noua ses mains derrière le cou de Florence et l'embrassa. Ils s'embrassèrent comme des enfants qui jouent. Mais ce baiser
leur causa an tel trouble inattendu qu'ils demeurèrent interdits l'un devant l'autre, George encore dressé sur la pointe du pied, car Florence était plus grande qae lui. SU n'avait pas été nuit, elle l'aurait vu qui rougissait. Il s'était rappelé tout à coup la femme du chemin de fer, et il se reprochait ce vil souvenir. Mais en vérité nulle caresse de cette effrontée ne l'avait remué plus profondément, délicieusement. Florence, égarée, flatta encore la chevelure de George, puis rentra chez elle en courant.
Et le second soir ils ne se baisaient point. Ils n'osaient se toucher, s'approcher.
Oh ! ce fut un triste retour dans la nuit sans lune, sans étoiles, oii parfois ils s'appelaient: George... Florence..., pour se retrouver, car ils marchaient si loin l'un de l'autre qu'ils se perdaient de vue. Ils se dirent très vite : adieu, adieu..., et se séparèrent loin encore de la maison oij Florence demeurait.
Mais sans doute, ils comparèrent tous deux, durant la nuit, la tristesse de ce jour et la gaîté du jour précèdent. Car le lendemain, ils marchaient de nouveau serrés l'un contre l'autre, et la main dans la main : George aimait mieux tenir Florenc-e par la main que lui offrir son bras. Cependant ils ne purent encore parler. Depuis le baiser de l'avant-veille, ils n'étaient plus enfants du tout, ils ne f)ouvaient plus se dire les puérilités qu'ils se disaient autrefois, cela ne leur venait plus aux lèvres ; et ils ignoraient encore les choses qu'ils devaient se dire maintenant :. c'est tout un nouveau langage qu'il kur fallait apprendre. George l'apprit le premier. Après plusieurs soirées
de silence, il se mit à discourir tout seul et très longtemps. Il expliquait à Florence comme elle lui était gracieusement apparue à la messe de Noël. Au sortir de la messe, il ét^it venu vers elle, elle était venue vers lui, naturellement. Et ils étaient allés ensemble dans la nuit.
Comme ce soir... Oh ! comme ce soir...
— Mais sais-tu (car il la tutoya subitement sans qu'elle y prît garde...,) sais-tu pourquoi nous étions si libres cette première fois ?... Et nous n'osons plus nous parler maintenant. Sais-tu... pourquoi j'avais l'air de te connaître très bien, quand je ne te connaissais pas du tout ? Et maintenant que nous nous voyons tous les jours, on dirait que je te vois pour la première fois.
Elle ne répondit point. Et ils allaient en silence dans la nuit. Mais ils se serraient très fort l'un contre l'autre. Tout près de la maison des Welti, ils entrevirent par ime éohappée un peu du l^iC tout brillant d'une blanche lumière, venue on ne savait d'où, car il n'y avait point de lune ni d'étoiles au ciel. Cela faisait une tache de clarté dans le terne de la nuit. Ils s'arrêtèrent d'un accord tacite, pour regarder cette belle chose. Et Florence s'alourdissait de plus en plus au bras de George, étroitement enlacé autour de sa taille. Si bien que lorsque George la tira doucement pour repartir, elle se trouva presque renversée sur sa poitrine. Et assurément, rien de tout cela n'était prémédité ; assurément George comprenait à peine le sens de ses paroles, quand il murmura :
— M'aimes-lu ?.. M'aimes-tu ?...
Et tout de suite, redevenu enfant, avec cette impatience et cette fougue naïve des enfants qui demandent, qui veulent qu'on leur accorde sans les faire attendre :
— Réponds... Oui, n'est-ce pas ? dis ?...
Elle ne répondit point, mais elle pleurait si fort... Et George fondit en larmes. Car il était ainsi : il ne pouvait voir pleurer personne sans pleurer. Ils osèrent de nouveau le baiser qu'ils avaient osé une fois, et cette fois encore ils se sauvèrent l'un de l'autre, très effrayés et la tête perdue.
— George, regarde-moi... Il y a quelque chose que tu ne me dis pas.
Merminod Ta deviné tout de suite à la rougeur de George qui entre dans sa chambre les yeux baissés. Il rougit comme personne : les oreilles, le cou, deviennent écarlates, et même le cuir chevelu qu'on aperçoit sous les fins cheveux blonds plutôt argentés que dorés. Jean-Baptiste, sans répondre à son bonjour, sans prendre la main qu'il lui tend :
— Qu'est-ce que c'est ?... Voyons...
Et, pour la première fois, cette crainte vague que George a toujours de Merminod, se précise. Il tremble devant lui comme devant un père dur et impitoyable. Mais malin et câlin comme un enfant qui se sent fautif, il s'assoit sur le bord du lit, Jean-Baptiste s'est mis sur son séant, George pose la tête contre sa poitrine, tout confus.
— Ne gronde pas...
— Mais non...
Jean-Baptiste a fermé ses bras, et tient ainsi la tel
chérie contre lui. Il dorlote George.
— Dis-moi cette vilaine chose.
Sa voix est adoucie. Il a des larmes dans la voix. Et George^ bien bas : (( J'aime Florence. »
— Et puis ?
Ce n'est pas tout, Merminod le sent bien. Tout doucement il l'encourage. Et George ne lui cache plus rien. C'est d'abord une confession timide ; et puis c'est un récit enthousiaste et naïf, une vivante et troublante peinture ; toute cette soirée énamourée, les aveux et les étreintes, le ciel nocturne et le lac qui est témoin. La jalousie qui un instant a brûlé au coeur Jean-Baptiste, se perd en la sensation douce et tiède de la tête de George qui est tout contre lui, de George qui est entre ses bras. Il pense : Après tout, c'est bien à moi qu'il appartient. Il sourit avec bienveillance, il a, cet austère calviniste, l'indulgent sourire d'un directeur jésuite qui excuse le péché sauvé par la restriction mentale ou par la direction d'intention. Et il dit seulement : a Bébé !... »
Puis il s'attendrit.
— Tu voiSj c'est bon d'avoir un confident. Tu me diras bien tout, n'est-ce pas ? Tu comprends, pourvu que vous ne fassiez pas mal, je ne gronderai jamais.
Et George, trè^ ému par les choses qui s'étaient passées la veille, s'attendrit aussi. Vraiment, pendant quelques minutes il aima beaucoup Jean-Baptiste. Toutes ses fibres amoureuses, la veille mises en branle
LE DISCIPLE AJMÉ 83
comme par un puissant coup d'archet, vibraient encore, et tant mieux pour Jean-Baptiste qui arrivait à temps pour recueillir de ses oreilles avides les suprêmes vibrations et les échos affaiblis. George, oui, se trouvait bien dans ks bras de Merminod. Il ne songeait pas à se relever. Et la surprise de cette caresse prolongée, la première qu'il n'eût pas sollicitée à genoux, emplissait Jean-Baptiste d'une joie de rêve. Il sentait sa pauvre poitrine malade se fortifier et se guérir à la chaleur de ce contact. Il respirait l'haleine de George comme un souffle de vie et de bonne santé.
Mais cet abandon, cette confiance ne dura guère. Le soir, Florence ouvrit de grands yeux, quand George lui dit : « Si tu savais comme Jean-Baptiste est bon et affectueux pour moi !... Il m'a parlé de toi toute une heure, pour me faire plaisir. Et quand je lui répétais les choses que nous nous étions dites hier soir, il était touché, il pleurait presque... »
— Tu lui as dit ?...
Elle s'exagéra le danger... « Nous sommes perdus... » Ce Je<in-Baptiste. . . Oh ! elle avait bien prévu. Son George ne pouvait faire un pas sans que Jean- Baptiste en fût informé. Et c'est elle maintenant qui était jalouse : « Tu ne m'aimes donc pas, que tu lui as dit ?... )) Elle devint toute rose de colère. Elle bouda. Certes, à elle Florence, George ne devait rien cacher. Mais à Jean-Baptiste... un ami, im camarade !... Voilà qu'elle pleurait, détournant la tête.
84 LE DISCIPLE KiyCÉ
Mais elle était trop inquiète, et renonça vite à la coquette bouderie.
« Ecoute, tu es si jeune... Tu es aveugle, il faut que je t'avertisse... »
Elle lui ût la leçon bien doucement, le gourmanda de son étourderie, mais bien affectueusement, afin qu'il ne pleurât pas. Elle avait tout deviné, avec son instinct, son flair de femme : la tactique de Merminod, ses indulgences calculées, la faiblesse et Finsouciance de George qui se laissait museler comme il disait. Mais elle se révoltait vraiment, la petite indépendante, qui jamais n'en avait fait qu'à sa tête, et elle lui disait, si comiquement indignée : « Si tu n'es pas ton maître, tu n'es pas un homme ; et si tu n'es pas un homme, je ne t'aimerai plus. » Elle essayait de comprendre comment Jean-Baptiste arrachait ainsi à George ses secrets, sans violence, par la seule autorité d'un regard ou d'une parole plus sévère, et elle ne comprenait pas. Alors George voulut lui expliquer ; mais voilà qu'il ne savait pas non plus. II ne se rendait pas compte. Il arrivait, bien décidé à dissimuler ou à mentir. Et Merminod lui disait : a II y a quelque chose..., » comme hier soir justement. Tout de suite il avouait. Comme il mesurait pour la première fois l'étrange puissance de cette domination, et comme il en cherchait les sources sans les trouver, il eut peur de ce mystère, se sentit plus faible que jamais devant son ami. Il dit naïvement à Florence : « Mais comment faire ? Je ne peux pas... » Elle était une fille trop décidée pour admettre ces mauvaises raisons. Elle frappa du pied la neige et dit : « C'est
des paroles, tout ça... Tu peux, si tu \eux .. Juremoi, tiens, jure-moi que tu ne lui diras pas les choses de ce soir. »
Ensuite, elle devint très triste. Oh ! maintenant peu importait que Jean-Baptiste fût au courant de leurs histoires, puisque la maladie le clouait dans son lit... Mais quand il se lèvera, quand il sortira... D'abord il les reconduira le soir tous deux, et il faudra perdre l'habitude du tête-à-tête, il faudra causer tout haut des choses indifférentes, murmurer furtivement les paroles tendres et renoncer à l'âpre plaisir des baisers... Et .Tean-Baptiste va se lever dans cinq ou six jours !... Et sortir dans une quinzaine !... Alors tout sera fini, autant dire. C'est quinze jours qu'il leur reste pour s'aimer, et c'est de la veille qu'ils se sont avou(^ qu'ils s'aimaient.
Ils pleurèrent bien amèrement.
Mais ces misérables quinze jours, ils les vécurent en la fiévreuse ardeur de ceux qui ne sont pas assurés du lendemain. Ils n'en perdirent pas une minute. Ils ne dormaient plus la nuit, pour imaginer des rencontres qui sembleraient fortuites, et ils se communiquaient leurs idées en des lettres qu'ils se remettaieJit chaque matin. A l'heure oii Florence descendait vers l'école des filles, George se trouvait à la porte de la piension. Pt tous deux ensemble, : a C'est vous, tiens... )) car quelqu'un pouvait les voir. Ils se disaient bonjour seulement, et se séparaient après une poignée de main. Mais ils s'étaient glissé leur lettre de la nuit.
86 LE DISCIPLE AIBré
Il y avait aussi une heure dans la journée où Florence se mettait à la fenêtre. George se trouvait dans la rue, assez loin, et il la contemplait. Ils ne pouvaient se parler ; se saluer à peine. Florence ne pouvait avoir l'air de l'apercevoir ni George surtout de la regarder. Mais cela leur faisait plaisir. George serait resté ainsi des heures.
Pourtant, lorsqu'elle di;>paraissait, il i<etoumait, très calme, très insouciant, à ses études ; car il était extraordinairement mohile. Depuis qu'il avait de longues causeries le soir avec Florence, il vivait une double vie, tout à fait homme avec elle, et loin d'elle très enfant.
Oh ! oui, combien enfant ! Savez-vous ? même le premier soir, le soir où Florence se renversa sur sa poitrine et où il lui dit à l'oreille : « M'aimes-tu ? M'aimes-tu ?... » en rentrant à la pension, il trouva dans sa chambre le prince Nicolas de Giurgevo qui l'attendait très animé. Et tout aussitôt :
— Mais rentre donc... Si tu savais...
Car tous deux étaient les mêmes : ils ne pouvaient garder un secret. Ils avaient ce soir-là deux histoires pareilles à se conter. La même idylle presque : en cette ville où les jeunes gens sortent seuls et ensemble très librement, ces aventures ne sont point romanesques ou rares. Et tous deux parlèrent à la fois, n'ayant souci que de parler, nullement d'écouter. Ils se gri.sèrent de leurs paroles et des souvenirs évoqués, et aussi d'une bouteille de liqueur que le Prince avait rapportée. Ils ne se cachèrent point le nom des jeunes ûlles qu'ils aimaient. Et dans son ivresse, le Prince
eut une idée bizarre. Il tourna de l'encre de chine dans un godet, puis à l'aide d'une aiguille, tatoua d'une F le bras de George Moore. George, à son tour, dessina un B sur le bras du prince Nicolas, car sa bien-aimée se nommait Berthe. Trois heures de la nuit sonnaient quand ils se séparèrent. Et George tomba sur son lit tout habillé, plus ivre que les nuits où il sortait de la Bodega, avec, devant les yeux, l'image dansante et chantante de Maria-Concepcion.
Mais homme tout à fait, lorsqu'il se trouvait avec Florence. Ou plutôt non : c'était l'adolescent grave et inquiet. On eût dit que cela le grandissait et l'allongeait d'être avec elle. Son corps n'avait plus les gentillesses puériles, mais une certaine souplesse. S«8 gestes n'étaient plus gamins, mais enlaçants. Et cda faisait paraître ses bras plus forts. Il ne faisait plus de petites mines. Il était mélancolique souvent. Souvent il avait dans les yeux des larmes qui ne venaient pas d'avoir ri.
Elle toutefois le traitait en petite maman. Elle aimait beaucoup le gronder et prendre une grosse voix, pour après lui pardonner et dire : « Vilain enfant ! » Mais elle disait cela d'une voix de larmes, comme une amoureuse, non point comme une mère. Ses caresses, c'était de petites tapes sur les joues, les doigts passés dans ses cheveux : en vérité George avait des cheveux très soyeux et très fins, et s'il les eût laissés croître comme une femme, la chevelure se fût ondulée merveilleusement. Ou bien elle posait sa main protectrice sur l'épaule de George. Ou bien elle prenait sa main, disait en riant : « Il faut que je te con-
duise, petit. » Mais sa coquetterie à refuser, puis à accorder ces caresses prouvait bien que c'était les enfantillages d'une femme et non les maternelles sollicitudes. Et puis George, plus hardi, la baisait aux lèvres. Oh ! il n'implorait point ce baiser timidement. Il n'attirait pas longuement Florence vers lui. Il ne descendait pas insensiblement depuis son front chastement baisé jusqu'à ses brûlantes lèvres... Non : il lui sautait aux lèvres, et la baisait. Il la prenait à i improviste, au milieu d'une bouderie ou d'une chère gronderie. Et alors Florence n'était plus, certes, la petite mère qui veut bien jouer, qui rit avec ^ l'enfant chéri, qui le flatte de la main. Elle était la ^ chose de George. George la soutenait pour qu'elle ne tombât point, car elle fermait les yeux.
Mais tous deux étaient bien jeunes pour supporter la violence de cette jouissanc-e. Le vrai baiser, celui des lèvres contre les lèvTeS; l'humide baiser par qui les fièvres sont mutuellement inoculées, qui fait se heurter les dents aux dents avec désir de morsure, confond en une personne deux êtres nerveux par le contact des papilles très sensibles et des délicates muqueuses, c'était trop, c'était trop... Ils en jouissaient, mais ils en souffraient. Ces tètes faibles s'enivraient facilement : il leur restait ensuite une lassitude et une lourdeur. Aussi préféraient-ils causer en camarades. D'autant que leur intimité était maintenant parfaite, puisqu'il n'y avait plus entre eux de secret. Auparavant, cet amour qu'ils ne s'étaient point dévoilé, les gênait. L'aveu les avait soulagés d'un poids. Aujourd'hui c'était chose convenue : ils s'ai-
maient. Ils n'avaient plus à revenir là-dessus. C'est pourquoi leur gaîté était plus franche et leur aisanc-e absolue.
Ainsi vivaient-ils tous deux, en la chasteté voluptueuse des héros de romans gre<:s ; et de plus, l'amitié de Merminod pour George Moore, n'était-ce point l'amour platonique en sa passion farouche comme en sa mièvTerie efféminée ? amour toutefois si évidem-^ ment pur qu'il ne suscita, parmi ces garçons vicieux, jjas une plaisanterie : car Jean-Baptiste, au milieu des hontes du collège, demeurait intact, et même ignorant.
Mais en ce temps-là. il advint à Lausanne un événement qui doua cette idylle antique d'un fort bizarre caractère de modernité. George faisait des expériences de physique avec l'un des fils de M. Liardet et le frère de Florence Welti. Ils essayèrent, lorsque fut connue l'invention du téléphone, d'établir un de ces appareils chez les Welti et à la pension, et ils eurent le plaisir d'obtenir un plein succès. Surtout la joie de Georges fut épanouie et rieuse : c'est qu'elle n'avait rien de scientifique. L'un des récepteurs étant placé dans le cabinet de travail de M. Welti père, George Moore sut persuader à M. Liardet. que la meilleure pièce du collège où placer l'autre, était justement la chambre qu'il occ^upait.
Toute la ville défila dans la chambre de George et parla devant la plaque métallique. Mais lorsque la première curiosité fut tombée, il resta seul maître de l'appareil, qui n'intéressait plus même les élèves
de la pension. De cette manière, lorsqu'il accompagnait Florence le soir, au sortir de la maison Merminod, leur entretien était à peine interrompu. Dès que M. Welti montait à sa chambre, Florence descendait à pas assourdis, pieds nus, appelait d'une sonnerie discrète George déjà couché ; et longtemps se continuait dans la nuit la transmission électrique de leurs naïves paroles d'amour.
Mais cette étratnge correspondance les ennuya bientôt. Il y avait danger pour Florence d'être surprise. George d'autre part était forcé de pwirler haut, dans îe silence du collège où jamais tout le monde n'était endormi, et Stamati qui occupait la chambre voisine devenait le confident obligé de toute cette intrigue. D'ailleurs, ils n'avaient point tant de choses à se dire, puisqu'ils se rencontraient et s'écrivaient très souvent. Leur grand besoin était de se voir, et de se sentir tout près l'un de l'autre sans se parler.
Plussï préféraient-ils se dotouaer des rendez-vous la nuit, dans un hangar assez voisin du collège et de la maison des Welti, situé cej>endant tout à fait en dehors de la ville. Florence pouvait s'échapper sans peine, et George s'était de nouveau procuré une clef.
C'était un hangar ouvert à tous les vents, très haut monté sur des poutres symétriques et bien équarries, dont la charpente découpait un grand triangle sur la pâleur éclairée de lune du ciel nocturne. Une silhouette solide et carrée, d'où saillaient les moignons des poutres horizontales grossièrement taillés à leur extrémité comme par un désir avorté d 'ornementa-
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tion. Toujours un rayon de lun^ frap{Kiit droit à l'intérieur, enveloppait d'une poussière vibrante un chevron ou un fer à T ; et autour de ce trou blanc de lumière, s'enchevêtrait la complication des fers et des bois. C'ét-ait, dans ces ténèbres, la saisissante impression d'une construction fantasmagorique et géométrique tout ensemble, où l'esprit, un instant troublé par l'aspect de gargouilles que prenaient parfois les bois saillants, était calmé par le parallélisme des poutres et la perfection des angles droits. Par un trou en forme de lucarne coupé dans le toit, on apercevait des étoiles comme dans im télescope pointant au zénith. \ terre étaient couchées de longues planches étroites et minces de bois blanc non raboté, les quatre montants et les traverses d'une sapine, une chèATe blanche de plâtre, et des cordes. Puis dans un coin, une diligence hors de service, d'un jaune clair souillé de boue, sous la draperie à grandes ca^urcES d'une bâche de cuir roussie, déchirée. Des volailles perchaient sur les roues, s'éveillaient au moindre bruit, et l'on entendait de grands froissements d'ailes et des gloussements ensommeillés. Des pots de fleurs s'entassaient dans un coin au milieu d'une humidité noire de terre végétale. Des ficelles étaient tendues pour le linge. Des habits de rebut gisaient ou s'aecrochâient, avec la tristesse lamentable des pourritures lent-es, perdant peu à peu la forme des coips qui les avaient portés, mais s 'affaissant avec un reste d'apparence humaine, comme s'ils se resserraient sur un malade qui s'amaigrit et fond tous les jours. Etrange surtout était la diversité des odeurs qui
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s'élevaient de tous les coins. Sur la route, où le hangar s 'ouvrait comme un gigantesque portail, l'odeur de la ville arrivait par la gauche ; en face, un jardin de maraîcher restait l'hiver sans parfum, et quand le vent soufflait du côté droit, c'était une bonne brise de montagne sèche et légère. La moiti^^ du hangar était occupée par cette odeur de bois taillés mais encore frais, qui pique les narines et fait pleuier les veux comme si on aspirait la sciure : et de l'autre côté, c'était le bouquet du vieux : au milieu des saines émanations de fermes et de fumiers, la moiteur des draps et des laines mouillées, un soupçon d'eau de javelle ; un écœurement de lessive. Et quand on tournait le dos à la route, du même coup on voyait et on sentait le lac : odeur fade des eaux douces très poissonneuses, qui ont l'âcreté des relents de marée sans le piment du sel et la rafraîchissante amertume. Puis c'était, sentant plus fort, détonnant au milieu de l'égalité des odeurs diverses, la bâche de cuir mouillée, ce plâtre resté après les barreaux de la chèvre et la grande sapine couchée là, qui sentait une odeur pâle, une odeur toute blanche. Mais le srand vent circulait et traversait librement, souvent toutes ces odeurs étaient balayée? d'un souffle et s'envolaient en un tourbillon.
Florence, arrivée la première toujours, attendait George derrière la voiture, se réchauffait dans l'odeur camps gnarde du coin des poules. Mais lorsque George arrivait, tout rouge d'avoir couru depuis la pension, elle l'emmenait au fond du hangar, et ils se tournaient vers le lac. Car elle n'aimait pas la solitude de la
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route et la nudité du jardin maraîcher où toutes les plantes étaient mortes de froid, où seulement les vitrines des serres basses et les cloches enduites de chaux étaient éclatantes et blafardes. Elle préférait la moire du lac étoffé, les miroitements crêpelés de l'eau calme. A leur droite s'étageait la ville de Lausanne, et l'on eût dit, dans la nuit douteuse, que k procession des maisons blanches descendait lentement vers le port d'Ouchy.
Ils n'avaient pas froid ; ils étaient très enveloppés : Florence apportait un grand manteau et ils s'y enroulaient tous deux côte à c^te comme dans une a^uverture. Alors ils ne disaient plus rien^ engourdis aux bras l'un de l'autre. Et les heures de la nuit se passaient. Durant ces veillées, ils avaient l'illusion d'être les seuls vivants du monde. Car il n'y avait pas autour d'eux de mouvement, pas de bruit. Elle était morte, la campagne, sous le grand linceul étendu des neiges, soulevé par places comme par une ébauche de cadavre humain. Ils étaient morts, les arbres dépouillés et noirs qui se tordaient en des poses spectrales dans la magique lumière livide. Mort, le lac qui réfléchissait toutes ces morts, emprisonné pour jamais en ses hautes montagnes, et renonçant depuis des mois à les battre de ses vagues. Morte, la ville Wanchâtre et bleuâtre comme une chair en décomposition. Et au-dessus d'eux, le hangar avec ses charpentes apparentes, c'était un gigantesque squelette montrant le ciel au travers de son thorax découpé à jour. Eux seuls vivaient, et encore, dans l'alanguissement qui peu à peu les envahissait, ils éprouvaient souvent ïc
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besoin de parler haut pour se pcrs^iader qu'ils respiraient toujoiirs et qu'ils ne s'étaient pas endormis de l'étemel sommeil des neiges.
Une nuit seulement, ils eurent un réveil en sursaut. Le hangar était voisin d'une tour servant d'abattoir. Ils entendirent des cris d'animaux qu'on égorge.
Et puis ils recommencèrent à s'aimer dans une paix chaste.
Ils savouraient le plaisir raffiné des vrais frileux, qui veulent sentir du froid tout autour d'eux quand ils ont chaud. Sur ce matelas moelleux de la neige, dans le glacial plein-air, parmi le frissonnement de tous les êtres et de toutes les choses, la phtisie de l'hiver, la toux rauque du vent, ils jouissaient plus violemment par le contraste des cuissons de leur fièvre. Ils n'avaient froid qu'à l'heure tardive où ils se renfermaient dans leurs chambres chauffées, fatigués par l'insomnie ardente et par l'énervement de cet amour éj>eTdu qu'ils étourdissaient de paroles vaines et qu'ils irritaient de baisers innocents.
La convalescence de Jean-Baptiste traîna^ dans le demi-sommeil des leotures édifiantes et des pieuses méditations, jusqu'aux premiers jours du printemps qui vint trop tôt, subitement, noyant les neiges amoncelées sous un déluge de pluie tiède. Il se leva, avec une lassitude dégoûtée, découragé, dès les premiers pas, de la mollesse de ses jambes, regrettant la paresse du lit. Il était complètement brisé, très sombre, indifférent même à George, oublieux de sa mission, doutant du succès.
Mais il suffît pour le tirer de sa torpeur qu'il crût surprendre dans le regard des deux enfants une inquiétude de sa guérison. « Ils craignent que je ne les dérange », pensa-t-il. — Bien à tort ; car ils ne tenaient plus guère au tête-à-tête de l 'après-dîner, puisqu'ils avaient sous le hangar toute la nuit. Ce fut
une jalousie sourde, une colère sourde, qui éclata enfin par ces mots : — Sois donc tranquille.. Ne te désole pas de me voir guéri. Je ne vous gênerai pas...
Mais George, plus politique déjà, et bien conseillé 4 ailleurs par Florence Welti, reprit cette comédie, qui toujours réussissait, des caresses et des protestations hypocrites. (Oui, c'était le seul résultat jusqu'alors de la diplomatie de Merminod : il avait dépravé vers l'hypocrisie cette nature droite). Et George, d'un zézayant langage de bébé qui ravissait Jean -Baptiste, comme si cette affectation eût allongé la distance de leurs âges et autorisé de sa part une paternité plus hautaine :
— Mais je t'assure, mon chéri, que ton petit George est tiès heureux de te voir bien portant... ton George bien-aimé qui t'aime beaucoup...
Et il poussa en riant Jean-Baptiste vers le fauteuil Voltaire où lui-même s'installa, tout entier blotti dans la mollesse capitonnée du velours d'Utrecht, comme en les anciens soirs de confidences et d'épanchements.
Merminod, qui si facilement avait les yeux humides, pour la première fois demeura sec et sombre, le caressant d'une main bien distraite, ne désirant même point de le baiser au front.
Et le soir, fidèle à la promesse faite le matin avec tant d'amertume, il laissait George et Florence partir seuls.
Mais à peine avaient-ils tourné au premier coin de la rue, qu'il s'enveloppait de son lourd et long ulster et courait sur leurs traces, dans l'ombre propice
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de la nuit sans lune, violacée, ballonnée de nuages.
Florence reposait sa tête sur l'épaule droite de George, dont les bras étaient ballants, le bras droit toutefois posé sur la taille de Florence, mais ne la serrant point. Sous l'orageuse pesanteur de l'atmosphère saturée de vapeurs et du ciel bas à caissons et à bosselures de nuages, ils semblaient tous les deux accablés. Ils allaient très lentement, s'arrêtaient souvent, et Jean-Baptiste tout à coup se trouvait sur leurs talons. En ces arrêts, ils se baisaient très légèrement les lèvres, sans nulle passion, et ne paraissaient point soucieux de profiter des courts instants que la bonté de Merminod leur accordait. Il fut plus surpris encore qu'ils ne s'attardassent pas à l'adieu, et soupçonnant quelque mystère, s'approcha.
— Dans une demi-heure, murmura Florence. Jean- Baptiste vit George Moore qui rentrait à la pension, et l'attendit dissimulé dans l'encoignure de l'un des pavillons avancés. Il serrait les dents, contractait ses muscles qu'échauffait une vibration moléculaire, appuyait l'un contre l'autre ses genoux qui fléchissaient. Puis il subit lâchement l'accès pré\Ti. et fut secoué du tremblement des alcooliques, la chair frémissante, les cheveux hérissés par des frissons saccadés comme des éclairs, tout glacé, brûlé ensuite par une montée soudaine du sang vers le cerveau, les extrémités insensibles et froides. Sa gorge râlait, desséchée. Une plainte continue s'échappait profondément de sa poitrine, et lorsqu'il put articuler un mot, ce fut : (( George... George », indéfiniment. Durant les courtes intermittences, il se calmait lui-même
par de bonnes paroles, comme s'il eût été penché vers la couche d'un délirant. Puis il se rudoyait : « C'est fini, n'est-ce pas ?... Dieu ! je suis fou. » Et la danse effrénée de tous ses membres, sourds aux ordres de l'impuissante volonté, dessinait de nouveau sur l€ mur une ombre que l'insuffisante lumière diffuse dans les ténèbres faisait plus effrayante en sa monstrueuse indécision de contours.
Et encore : « Je veux que ce soit fini..., » criait-il à voix basse, étranglée. C'était fini, subitement comme toujours ; et il s'accroupissait, les genoux aux mains, sur une marche du perron de pierre, égarant son attention vers les plus indifférents objets, vers l'orfèvrerie d'un nuage que la lune entrevue sertissait d'un anneau de cuivre argenté, aux teintes métalliquement fondues, dentelées de rose, s'évanouissant en une pâleur verte. Calme, lorsque la porte se rouvrit sans bruit, il s'effaça, laissa passer George, que d'abord il avait résolu de surprendre, et le suivit.
Le hangar où Florence, debout, attendait George Moore, lui ménageait de faciles cachettes...
Dieu ! celui qu'une femme trompe, et qui est là, qui voit, qui entend, ne souffre pas à ce point. Il peut crier sa jalousie, l'enivrer et l'étourdir d'un meurtre, briser les choses autour de lui, s'acharner de préférence après ce qui est sensible et innocent. Lui, comment déchaîner la jalousie furieuse, tempête à l'étroit dans son étroite poitrine P Non^ il fallait contenir en soi cet ouragan. Et les lèvres pincées pour étouffer ses cris, ridicules forcément, ou incompris, ou honteusement interprétés. Jean -Baptiste Merminod
écoutait, le cou tendu, comme avide de savourer la douleur, et induit par un certain appétit de martyre.
Il se fût trouvé si délicieusement bien, assis à cette heure de la nuit auprès de George, comme Florence était assise ; parlant de choses sérieuses avec une srravité tendre, sous l'abri de ce hane^ar, tourné vers le beau lac !... Et ce n'était pas lui qui disait à George : »< Tu n'as pas froid ?... » Cela le torturait férocement de voir, malgré lui — car il voulait fuir, et il ne le pouvait pas ; car il fermait les yeux et ses yeux se rouvraient ; car ses doigts refusaient de boucher ses oreilles... voir le maternel empressement de Florence autour de George, les petits soins, qui irritaient sa jalousie plus encore que les baisers... Oh ! leurs baisers cependant. Si longs étaient-ils que parfois Jean-Baptiste palpitait saisi d'inquiétude, et rampait vers eux pour voir s'ils restaient toujours les enfants chastes.
Cette nuit, Florence était folle. Elle ne s'amusait plus des incomplètes caresses qui la pâmaient pourtant, raidie comme une morte. Elle voulait savoir. Elle disait à George : « Fais de moi ce que tu voudras. ))
Et George, avec une sévérité comique : « Non, Florence, ce serait mal, vois-tu. »
Et cette réponse de George arrêtait Merminod : il allait sortir de sa cachette et, violemment, détacher leurs bras unis ; le convertisseur habile et retors, combinant, des mois d'avance, la stratégie de ses plans, allait compromettre l'ouvrage lentement
iOO LE DLSCIPLE AIME
accompli d'une demi-année. En sa gêne présente, il n'y songeait guère, à la tâche que Dieu lui avait désignée, à sa mission évangélique. En cette cachette il n'y avait qu'une créature d'amour et de souffrance, un pauvre être tout hystérie, tout jalousie, tendu tout entier vers l'exaspérant et poignant spectacle.
Et Jean-Baptiste eût désiré qu'on lui imposât des épreuves surhumaines, avec, pour récompense, une heure de causerie douce, aux côtés de George, à cette place où Florence était couchée... Et comment P ne souhaitait -il pas en son désespoir de s'asseoir auprès de George sans même que Florence fût supprimée ?... N'importe : ils se seraient assis dans la nuit tous les trois... Oh 1 Jean-Baptiste aimait encore mieux aimer George que le gouverner î Oh ! il était bien brisé, .son orgueil...
Non... Comme il se redressa, l'orgueil ployé, humilié, lorsque Merminod entendit prononcer son nom, dédaigneusement. Ils parlaient donc de lui maintenant '?... Tiens, ils pensaient à lui... Et il écouta plus attentivement, comprimant d'une main son coeur dont les battements trop sonores paraissaient troubler le silence, de l'autre s'écrasant le nez — son ge.ste habituel.
...Ce qu'il entendit ? Des paroles qui. chacune, lui faisaient dans la poitrine la sensation absolument matérielle d'une déchirure et d'une brûlure. George exprimant son irrémédiable indifférence, sa répugnance peureuse, avouant le mensonge des caresses qu'il prodiguait à Merminod. Et Florence qui répondait : u Pourquoi lui es-tu donc soumis et obéiseant? »
EE WSCIPLE ALMÉ ^01
Mais George avec cette harcTtesse en paroles des indécis facilement domines, niait l 'ascendant de Jean- Baptiste :
— Maintenant que tn m "as fait comprendre, c'est fini, }^ ne lui obéis plus. Je mens plutôt. J'invente des histoires. J'avais commencé de lui raconter que nous nous aimions : j'ai bien dû lui dire tous les matins quelque chose, mais jamais la vérité.
Et il se révolta violemment.
— Jamais, Jamais... C'est inutile, n'est-ce pas ? de lui dire dps fauf^setés, pui>que nous ne faisons rien de mal. Tant pis pour lui. 11 n'a pas besoin de demander, de savoir. \ioi, vois-tu, ajouta l'enfant, je me connais : il ne faut pas qu'on me tienne, je ferais des bêtises.
Florence, d'une voix plu»:: basse, un peu honteuse :
— Tu n'as pas raconté le hangar, alors ?...
— Pour qu'il nous épie ?... Pour qu'il nous suive .^... AA^ec sa colère, il expliqua l'obsédant Jean-Baptiste,
renchérissant sur k? méfiances de Florence Welti. Car depuis qu'elle l'avait mis en garde contre l'ennemi, George avait découvert, deviné les plus secrètes intentions de Merminod, très fin et pénétrant, n'ayant d'abord cédé quf^ par une indolence de sa nature et une paresse de sa volonté, exagérant maintenant les soupçonneuses et ombrageuses craintes, se raidissant avec le désespéré courage des très peureux.
Puis ik s'égayèrent au sujet de Merminod, qui en sa cachette, remâchant sa rage, perçut le bruissement des rires étouffés de baisers. A peine pouvaient-ils, parmi les hoquets de leur sraîté, articuler ces mots :
i02 LE DISCIPLE AIMÉ
« Il dort, )) qui leur suscitaient chaque fois une gaîté plus vive, interminable.
Mais c'était une consolation pour Jean-Baptiste de songer que s'ils l'avaient su tout près d'eux, en dépit des récentes bravades et des inutiles révoltes, ils se fussent enfuis dans un désarroi d'épouvante.
Tellement anéanti était son cœur, abruti de coups successifs et rudes, que toute son affection s'était subitement tue, comme ivre-morte. Il était très froid et très calme, nullement jaloux, mais plus acharné que jamais à servilement soumettre et à manier George. Heureux presque d'une velléité de résistance qui l'aiguillonnait, fier d'avance d'une victoire moins facile, ouvertement disputée. Souriant avec une ironique confiance en soi-même. Parlant bas : « Tu es à moi plus que jamais. Tu te crois libre, petit : je te tiens. )) Et solennel toujours : a Je ne retirerai pas ma main de toi. »
Alors il n'était plus curieux d'entendre, et cherchait à s'esquiver sans bruit, son égoïsme s 'étant réveillé dans le soudain sommeil de sa passion, sa main serrant à sa gorge les foulards i ou consultant d'une auscultation sourde sa poitrine à travers les draps entassés Sa flè^Te était tombée, et la fraîcheur de la nuit glaçait ses doigts et ses joues. D'un coup de vent, tous les nuages avaient disparu, balayés, et le ciel s'était reculé, approfondi, et au lieu des lourdes décorations de vapeurs lourdement sombres, enrichies de fauves cemures, s'étaient allumées paiement de fort nombreuses étoiles dans la simplicité
d'un ton de fond unique : ainsi que se déchire un décor nocturne pour le changement à vue, et s'omxe jusqu'au fond la scène illuminée. Merminod dut se cacher plus soigneusement, dans l'aveuglement d'électricité qui poudroya tout à coup sous le hangar, du toit jusqu'au sol, éclairant les plus petits détails de la compliquée charpente, la compliquant encore par la multiplication des ferrures et des bois que répétaient, à côté, des ombres très nettes, indiscernables des objets réels.
Le joli groupe fut enveloppé d'une éblouissante clarté théâtrale ; et le charmant de cet effet de lumière, c'est que les cheveux cendrés de Florence parurent poudrés à blanc, donnant ainsi à son teint une miraculeuse animation et une diaphanéité perlée. George de même, si blond, sembla d'une extraordinaire blancheur. C'était deux têtes blanches, excitées d'un éclat, l'une vers l'autre penchées, se touchant ; et les corps se perdaient sous le fouillis des étoffes.
A cet instant, un pas s'entendit sur la route, et tous deux se levèrent, coururent, cherchant, affolés, un coin d'ombre dans cette lumière.
Mais le passant les vit, et reconnaissant leur jeunesse malgré les visages dissimulés, d'une voix gaillarde :
— Eh ! jeune homme ! cria-t-il à George, à ton âge, tu fréquentes ?...
Il passa. Florence et George s'enfuirent, et Merminod rentra d'un pas méditatif, ralenti par la conception de plans nouveaux, par la prévision d'une crise imminente, décisive.
C'est le lendemain la journée des scènes, clicbée à jamais en la mémoire de George Mocxe, comme un vilain rêve inaugurant la série des cauchemars qui hantèrent son esprit, durant plusieurs mois de continus et abrutis sommeils ; lui ressuscitant mamies fois devant les yeux en ses infinis détails : ainsi évoquant le geste favori de M. Liardet, son poing droit fermé frappant deux fois sa main gauche ouverte sa main droite se rouvrant, frappant deux fois l'épaule de George consterné.
— Dites donc, George... Vous n'y allez pas par quatre chemins, mon ami.
George lui jette un regard sournois, sans répondre.
— Vous êtes sorti, hier soir... Oii étes-vous allé ?
— Au hangar de bois...
C'est vrai, il y est allé jeter quelque vieille défroque. Il a imaginé cette petite jésuitique malhonnêteté.
L£ &I8CXPLB AIME
pour k paix de sa coascknct. Mais le droit M. Liardet De se paie pas de mots.
— George, savez-vous ce que c'est, mentir en action ?...
— Non, monsieur Liardet...
— Savez-vous ce qu'on appelle mentir en paroies ?
— Oui, monsieur I^rdet...
— Alors vous savez ce que j'appelle mentir en action.
Un instant de silence. Et George, les yeux baissés, tout décontenancé, balbutie encore : « Oui, monsieur Liardet... » Alors, deux fois le bonhomme frappe sa main gauche de son poing fermé, et frappe l'épauîe dft George du bout des doigts. Puis, onctueusement, d'une voix qui traîne et chante la fin des phrases, d'une monotone voix de prédicateur, d'une tremblante voix de vieillard, il énumère ses reproches, en un discours qui parfois est un acte d'accusation méthodique, parfois un sermon ému. Et George mille fois préférerait le heurt de sa colère provoquant résistance et réaction, à l'entraînante et inéluctable fluidité de cette douceur prédicante, à l'émotion béte que sollicite cette voix plaintive, énenante comme la vibrante mélopée des orgues.
— Monsieur. . .
Et le \ieux fut si désorienté lui-même par l'inhabituelle solennité de ce mot que son visage se contracta, sa paternité débonnaire et molle s'aggrava, se raidit. et George, pour la première fois, remarqua l'austérité pastorale de sa cravate de satin noir tendue autour du faux-col non empesé, de la redingote à grands.
revers, longue, déboutonnée, la propreté protestante des cheveux et des favoris blancs, bien peignés, réverbérant une lumière sur le jaune et sec parchemin de sa peau. Il examina aussi machinalement la virgule de ses cheveux, épaissement ramenés en avant sur l'oreille droite ; puis ses lè^Tes obstinément pincées pour disimuler l'émotion du tremblement qui les agitait. Seule, en cette dureté cherchée de tout le visage et justement sous le froncement voulu des sourcils, subsistait, inaltérable, la grande bonté vague des yeux clairs. Ils étaient, ces yeux, profondément encaissés ; mais non point ardents en cette ombre ; fort pâles tout au contraire, et d'une laiteuse transparence ; et les paupières n'étaient point sèches, ridées, vieilles : mais brunes, soulignées de cernures d'une troublante jeunesse. m
Donc : "
— Monsieur, j'ai souvent lieu de réprimander mes élèves. Mais leurs fautes sont en général légères... Vous êtes le premier qui m'embarrasse, George... Vous m'embarrassez : je cherche en vain des paroles pour exprimer... je suis près de rougir.
Et il rougissait vraiment, comme George, qui à ce mot fatal sentit monter à son visage un flot de sang. Il était muselé, comme George, pris d'une pudeur de vieux, étranglé d'un attendrissement qui faisait affectueuses ses plus dures paroles.
Mais l'enfant, tout à coup, murmura : u Je vous assure que nous n'avons rien fait de mal. »
— Je le sais, répondit M. Liardet, sans s'expliquer \ davantage.
Puis il s€ leva vivement, par leffet d'une réflexion subite :
— Il ne manquerait plus que cela, en vérité !... Et les mains croisées, jetant à George un regard
de curiosité effarée, de pitié tendre :
— A f)eine devriez-vous savoir, à votre âge, que l'on peut faire mal.
Cette Tiaï-veté de vieiHard sans ifeproche égaya George. Mais le père Liardet ânonnait, avec une vraie douleur :
— Je vous aime beaucoup, George... Je suis très sérieusement peiné... Allons... Je ne veux pas vous faire trop de reproches.. . Je ne vous dirai même pas que j'ai songé à vous renvoyer de cette maison... Je ne vous le dirai pas, non... Ce ne serait pas la vérité... Je n'y ai pas songé... Mais vous comprenez que... le père de cette jeune fille a dû prendre des précautions... et moi-même...
Il s'excusait presque. Mais George, les deux mains jointes, eut un déchirant et suppliant cri : Florence!... Florence !.. Et lui^ dans l'ignorance de ces choses, avec pitié toutefois, mais très froidement, lui annonça la nouvelle : Florence envoyée en Allemagne, à Tûbingen, chez quelque cousine... Partie ?... Oui, dès le matin. Et sans adieu ! Et p>our toujours ! Et cette pas^onnette d'enfant, cette gracieuse idylle dont la naïveté la veille eût invité à sourire de plus graves amoureux, s'agrandissait brusquement et s'assombrissait jusqu'au drame, s'abîmait dans un désespoir d'irréparable, dans l'anéantissement du jamais j^us !
— George, mon enfant..., implora le vieillard,
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inexpérimenté maladroit devant k sanglotant dé^>poir, faisant par toute la pièce de petits pas inutiles et pressés. Et d'abord il essaya de consoler George par d'émollientes et balsamiques paroks. Puis il s'efforça de k rudoyer, et ne s'y entendit point. Puis il reprit, ayec sa permanente gravité douce, le sermon interrompu, prodiguant les sages conseils, exhortant George à fuir les sociétés mauvaises, remerciant le Dieu qui avait permis que le plus raisonnable et le plus pieux de ses élèves s'éprît pour George d'une véritablement extraordinaire amitié. Le nom de Jean- Baptiste en ses discours remplaça le nom de Florence Welti, et George Moore sentit qu'il en allait être ainsi dans sa quotidienne existence, d'où Florence Welti était bannie à jamais, dont Mermijiod s'emparait seul, triomphant. Et il s'avoua vaincu, renonç.a d'avance à toute révolte : son âme révoltée él.ait exilée là-bas, en Allemagne avec Florence. Il eut le sentiment net qu'une malice féminine était nécessaire pour lutter contre cet énervé Merminod. si femme. Il constata l'invincible supériorité de l'ennemi, et il l'attendit, résigné...
Il le trouve dans sa chambre, la chambre où désormais il sera gardé à vue. Merminod est là. batt-ant les Wtres d'impatience, prêt à parler pour son compte dès que le vieux aura fini.
Depuis; la veille, il vit dans une fièvre de bataille. Sans hésitation, sans scrupule, la fin justifiant les moyens, il a couru chez l'agent de change : il lui a révélé l 'inconduite de sa fille, brutalement, n'employant de précautions oratoire,s que pour s'excuser
LE DISCIPLE A.rME lU»
dft trahir un ami. Oh ! bien vite il le tranquillise : rien d'irréparable. Il jouit d'affirmer cela, tout à coup égratigné de jalousie ; il insiste là-dessus, malgré la délicatesse de la chose et l'embarras de ses périphrases pudiques. Mais quand il voit le père riant de l'enfantillage, haussant les épaules, il décrit la scène de la veille, en témoin rancuneux, s'irritant à la décrire, surexcitant jusqu'à l'hallucination son imagination folle. Et par l'occulte puissance de sa parole, sa volonté s'impose : c'est lui qui chasse Florence au fond de l'Allemagne.
Puis, au sortir de la maison Welti, c'est chez le père Liardet, pris au saut du lit, une indignation sacerdotale et une éplorce jérémiade, dans le tête-àtête. Et vraiment, le vieillard est presque confus devant Jean-Baptiste qui, sans respect, durement, lui reproche de ne pas surveiller George. Il lui a dévoilé cependant ses desseins profonds. Il a résolu de l'associer à son œuvre, convaincu que l'autorité sévère du maître devait s'unir à la persuasive autorité de l'ami, pour le salut de cette âme égarée. Il a veillé sur les journées de George Moore, espérant que M. Liardet veillerait sur ses nuits. Il l'a cloîtré du matin au soir dans la prison de ses bras, sous le jaloux regard de ses yeux, mais il s'est arrogé le droit de librement respirer, du soir au matin, George une fois emprisonné dans sa chambre et sous les verrous de la pension. Et des deux évangélistes. celui qui pèche par négligence, c'est le \ieux, l'expérimenté ! Lui, affirme orgueilleusement qu'il n'a pas commis une faute, et revendique la gloire de l'œuvre accompiic plus d'à
moitié. Alors c'est un historique enthousiaste de ses efforts, de ses déceptions, de ses espérances ; c'est un aperçu de la victoire prochaine, assurée : car si le vieux maître lui prête son aide, George est conquis à Dieu, George est soumis à Jean -Baptiste. Merminod essaie d'allumer le docteur, guette une étincelle dans ces grands yeux d'une douceur mourante ; mais il ne trouve qu'une muette et impuissante admiration, une mollesse passive, une obéissance de vieillard affaibli et subjugué. Il dicte au bonhomme ses paroles et ses actes. Il le prépare. Il le met en scène. Et au son de la cloche : a Voici l'heure... George va descendre... Parlez-lui, et renvoyez-le-moi dans sa chambre oii je l'attends. »
Et pour la troisième fois, il compose différemment son visage : les joues creuses, tirées, le nez pincé par un reniflement larmoyant, la nuque ployée sous un accablement de douleur, et une contraction grimaçante des lèvres indique un vain effort pour sembler jMtemel et indulgent, une volonté combattue par la rancune, d'accorder le pénible pardon. Il s'est ordonné une affectueuse triste-sse, ime affligée douceur. Mais à la vue de George, sa raison se brouille, l'hallucination renaît. Le voici, celui qui était couché, roulé dans un long manteau. Il porte les mêmes vêtements que cette nuit, et la fatigue bleuie de ses paupières accuse l'insomnie coupable. Jean-Baptiste, au travers d'un éblouissement, le voit, en sa pose étendue, les jambes frileusement cachées sous les plis de l'étoffe, sa tête blonde éclairée vivement. Et autour de lui, au-dessus de lui, ressuscitent les objets. La charpente
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régulière et compliquée du hangar se dresse, coupe le ciel de sa silhouettée géométrique. Les minces planches de bois blanc s'<illongent et s'étagent. La sapine prodigieusement haute s'étire renversée sur le sol, et les grosses cordes s'enroulent autour de^ traverses de la chèvre éclaboussée de plâtre. Des traînées de boue grise sèchent sur les panneaux jaunes de la diligence abandonnée. Merminod touche les écorchures roussies de la bâche de cuir qui la recouvre, pendant qu'une brise de poisson fade montée du lac balance au bout des ficelles tendues les vieux habits amaigris et allongés. Il voit le brusque déchirement des nuages, l'illumination soudaine des secrets recoins, la projection des rayons pâles sur les deux enfants amoureusement couchés. Oui, George couché, il le voit. Oui, Florence elle-même, en la blancheur poudrée de sa chevelure, en l'auréole surnaturelle de la clarté lunaire, est ici, pendue au cou de George, murmurant d'une voix de spasme : u Prends-moi... Fais de înoi ce que tu voudras... » Qui donc les a prononcés, ces mots, dans le silence de la chambre, pour que Jean-Baptiste les ait si distinctement entendus P Emporté par l'efïroi, suffoqué par l'horreur de l'exécrable péché, il s'est précipité sur George, la tête et les épaule-s en avant, la poitrine rentrée. Il l'a saisi par les poignets. Et l'enfant pousse un cri de rage peureuse : « Ne me bats pas!... Ne me bats pas!... Laissemoi !... »
Le brûlant et bien réel contact des deux poignets de George Moore arrêta l'hallucination subitement. Merminod se refroidit, l'éblouissement des yeux dis-
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sipé, la vision nette. Son masque de bonté souffrante était tombé. Il dit, d'une voix haletante, mais lente :■
— M. Liardet t'a parlé .^ "
— Ça te regarde ? répliqua crânement George que la violence du premier choc avait secoué, et que n'effrayait plus le visage de Jean-Baptiste devenu hideux, les yeux rougis au bord des paupières, et injectés de bile. Mexminod, surpris de cette audacieuse insolence, se tut, et George cria plus hardiment : ..
— C'est donc toi qui m'as mouchardé ?... M Il répondit cyniquement : « Oui ! » Et George
recula, réduit au silence par cet impudent aveu.
Alors ce fut une incroyable furie d'injures. La crainte du ridicule qui cette nuit l'avait empêché de sortir de l'ombre, de pyrendre en flagrant délit Florence Welti et George Moore, ne l'arrêta point. Il trahit sa jalousie étrange et malsaine, accusa son ami de l'avoir trompé. Et devant l'étonnement de George, troublé tout à coup, regrettant d'en avoir trop dit, il joua sur les mots.
— Tu m'as trompé, dis-je, tu as menti...
Menti par omission. Ne lui avait-il pas juré vingt fois qu'il n'aurait pour lui aucun secret ? Donc, son mensonge se doublait d'un parjure.
— Mais il faut que tu me connaisses bien mal : on ne me ment pas ainsi facilement ni longtemps.
Certainement, il avait voulu s'assurer de sa véracité. Certainement, il les avait suivis le soir. Et il se vantait hardiment de sa lâcheté, oubliait qu'il avait promis de laisser George seul avec Florence, et qu'il ï^'était parjuré aussi.
LE DISCIPLE AJMÉ 113
— J'étais derrière vous dans la rue. Je marchais le long des maisons. J'avais des chaussons pour ne pas faire de bruît en marchant. Et vous ne m'avez pas entendu. Vous alliez très lentement. La tête de Florence était appuyée sur ton épaule. Vous vous êtes arrêtés au milieu de l'avenue du théâtre, après le Casino, pour vous embrasser. Tu vois bien que j'étais là et que j'observais tout. Vous vous êtes dit adieu très vite, et j'ai entendu Florence qui disait : « Dans une demi-heure. » Alors cela m'a donné des soupçons. Je t'ai suiAÎ jusqu'au collège. Je t'ai attendu, la demiheure, caché dans l'encoignure du pavillon de gauche. J'ai marché derrière toi juscfu'au hangar. Je me suis glissé dans un trou sous des planches, et j'ai écouté là. jusqu'à l'heure où la voix d'un homme qui passait vous a fait fuir. J'ai entendu, j'ai vu...
Et dans son insatiable besoin de se rappeler et de dépeindre sans cesse le spectacle qui le hantait, il raconta la nuit tout entière en ses plus menus détails. Il coucha George sous le hangar à côté de Florence Welti. Il les enveloppa tous deux du même manteau ample. Il les abrita sous les gigantesques et symétriques charpentes, les entoura des bois, des écliafaudages, des loques suspendues, les éclaira d'une grande clarté de lune. Et de nouveau exaspérée par ces visions, sa jalousie gémit et cria. « Toi que j'aimais tant..., n di^it-il, et il lui crachait au visage le mépris de sa trahison, de son adultère platonique.
Mais comme George se débattait au milieu de cette jalousie bizarre où son esprit droit et simple ne coi»-
prenait rien, Merminod, sans répondre à ses récriminations loyales, à sa curiosité intriguée, détourna la conversation subitement.
— Si tu pensais au Dieu que tu ne pries même pas, si tu lisais de bons livres au lieu de romans inavouables... Oui, ton Paul de Kock, et d'autres sans doute que je n'ai pas vus... Si tu fréquentais les églises le dimanche, si tu examinais ta conscience, le soir, à l'heure du coucher^ tu re courrais pas les hangars avec des Florence Welti.
Des Florence Welti î Ce ton dédaigneux blessa George, qui eut une dernière velléité de révolte :
— C'est trop fort... Tu sais bien que je priais, matin et soir. J'allais dans les églises, et pas le dimanche seulement, mais parfois dans la semaine... J'étais même trè-s pieux... Et beaucoup d'élèves se moquaient de moi... Puisqu'on m'appelait catholique, apostolique, à cheval sur une bourrique... Mais j'allais à l'église tout de même, et je ne faisais pas attention aux bêtises qu'on disait... Je ne sais pas pourquoi j'ai changé si vite. Je ne sais plus quel dimanche, pour la première fois, je ne suis pas allé à la messe. Mais je me rappelle très bien, c'est toi, c'est tes moqueries qui m'ont empêché d'y retourner... Tu as tant ri de mon chapelet... Et mes images, tu m "as presque forcé de les brûler, même celle que m'a donnée mon frère Charles le jour de ma première communion à Xice, et celle que j'avais de maman. Je ne suis plus allé à confesse, parce que tu me demandais le soir en riant, si je me sentais allégé du poids de mes fautes et si j'étais maintenant un petit gar-
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çon blanc comme neige. Et tu m'accuses d'impiété, d'indifférence ?...
— Comme tu es bien catholique ! Pratiquant ou non, catholique toujours de caractère et de cœur I Ce n'est pas ton Dieu oublié que tu regrettes, c'est tes images brûlées, c'est ton chapelet brisé et défilé ! Tu ne comprendras donc jamais que ces indignes puérilités ne sont pas la religion, que ce n'est pas Dieu, ces images et ces statues ? Et pourtant, il y a des gens qui s'obstinent à te montrer la route, qui ont voué leur vie à te sauver. Mais tu es sourd à leurs conseils et sans reconnaissance pour leurs efforts. N'importe, ils te sauveront malgré toi, et Dieu est si fort que tu ne les lasseras pas de tes résistances et de tes perpétuelles rechutes dans le péché.
(( Oui, tu es perdu de péchés, » lui criait-il. Et avec une perspicacité admirable il fouillait la conscience de George, devinait les plus vénielles mauvaises intentions, les plus légères fautes, les amplifiait, et les lui jetait à la figure avec dégoût ; finissait par l'effrayer lui-même, par l'induire à d'illusoires remords, et tout de suite lui indiquait le remède : Pas de piété, pas de moeurs... Souviens-toi de m 'obéir... »
Et Merminod sentit que George sûrement lui obéirait, car il endurait tout sans révolte, la tête humblement baissée, le corps reculé en arrière, craintivement, souriant d'un vague sourire niais et résigné.
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(( Aous serez mes amis, si vous faites tout ce que je vous commande... Si le monde vous hait, sachez qu'il ma haï avant vous... » ^
Merminod s'arrêtait à ces deux versets réunis par un hasard suggestif en un même chapitre de l'évangile de Jean.
— Voici, disait-il, la colonne de feu qui marche devant moi sur ma route.
Et, méticuleux, il soulignait d'abord les deux formules dans sa petite bible de poche, un in-32 revêtu de toile cirée noire contrecollée de papier gris, arrondi aux angles, le dos plat, les tranches jaspées décolorées, les feuillets bouclés par l'usage quotidien. Puis il éteignait sa bougie pour méditer mieux les divines paroles dans l'obscurité, et s'allongeait sur îe dos, dans son Ut de fer.