Jeam XIV, 14, — XIV, il
Oui, Dieu même, par la bouche du bien-aimé disciple, lui enjoignait de réduire le rebelle George à une absolue soumission ; et Merminod, en effet, aujourd'hui tenait George sous sa puissante main, sans force, sans volonté, sans intelligence : ingénu esprit, ouvert aux choses naturelles et simples, George s'abêtissait, s'épouvanlait de cet acharnement pour lui incompréhensible, à l'adorer si brutalement. Puis, nature organisée pour le bonheur, et paresseuse en sa forte trempe, l'injustice et la singularité de ses infortunes multipliées, précipitées, l'avaient étourdi, étonné. Et l'on eût pu croire que ce coeur léger oublierait Florence Welti, se consolerait vite ; mais le dramatique dénoûment, la perspective d'éternité qu'ouvrait à sa vue un peu courte la séparation pour jamais, l'id-ée toujours récurrente qu'il n'avait pas joui d'un adieu adouci de câlineriez et prolongé en un suprême baiser interminable, le stupéfiaient. Et de plus — mais cela, Merminod ne l'eût pu saisir — l'atmosphère morbide que transportait Jean-Baptiste tout autour de lui avait agi sur l'inconsciente victime. Si développés étaient ses poumons et sa vigoureuse poitrine qu'ils refusaient le germe de la phtisie contagieuse, mais la contagion de la névrose prenait et George parfois était tourmenté d'une inquiétude des nerfs à fleur de peau, ou con^1llsé de tremblements, ou s'appesantissait en un lourd et continuel malaise.
Donc, c'était fini, la période des louvoiements ; INferminod marcherait maintenant son chemin tout droit. Il n'adoucirait plus jusqu'à la prière ses com-
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mandements afin que George obéît à son insu presque : car il fallait qu'il cédât en connaissance de cause, et fît le sacrifice de sa volonté, volontairement. Et Merminod réclamait l'orgueil d'une victoire constatée du vaincu lui-même, pour la gloire de Dieu, dûtil se faire haïr de George comme Christ fut haï par le monde.
— Voici, ô mon Dieu, le sacrifice 'que vous fait votre serviteur : je vous sacrifie l'amour de cet enfant que j'ai tant aimé, car je ne l'aime que pour vous, mon Dieu !...
Oh ! il ment, il ment : c'est pour satisfaire à son égoïste amitié qu'il n'épargnera plus l'enfant abruti et soumis, qu'il s'attachera, sans une minute de répit, à ses pas. Il a fait ce raisonnement : puisque fatalement elle doit échouer, son entreprise de peu à peu induire George à l'amour par de la discrétion et des ménagements, pourquoi, ces inutiles ménagements, les plus longtemps continuer '* Pourquoi prolonger cette vaine diète, inaugurée en l'espoir d'un futur enivrement de tendresses ? Pourquoi ne p>oint chérir George à son appétit et à son aise ?
...Chaque jour, à des heures réglées, il le voit, et si à d'autres instants du jour il est pris d'un besoin de le revoir, il se présente à lui sans explications, sans prétexte. George s'éveille : Jean-Baptiste est au pied du lit. Il se penche, à la nuit, par la fenêtre ouverte, pour tirer les persiennes : Jean-Baptiste est devant la maison, guettant la fenêtre. George est à table déjà, le potage pris : Merminod survient, a Tu dînes à la
maison ». Et sans un mot de réplique, George le suit. Le soir, Merminod le ramène^ et quitte la pension quand M. Liardet, devant lui, a fermé sa porte à double tour.
— Tu vas me dire, sans rien oublier, tout ce que tu as fait, depuis hier matin.
Et (ju'il omette un fait, si insignifiant fût-il, qui soit venu à la connaissance de Jean-Baptiste : « Toujours tromper, toujours mentir... »
Mais combien le rigide confesseur eût désiré que George à son tour lui demandât le récit de sa journée, et à quelles choses il avait pensé le soir en s'endortr.ant ! Si George eût exprimé un dé^ir, il l'eût contenté bien vite, comme il voulait que George lui obéît. . . George restait muet, et c'était son unique révolte, cette respectueuse indifférence, cette froideur humble. Jean-Baptiste, tout de même, le prenait pour confident, non sans réserve toutefois, car il conservait toujours en son aveugle amitié un certain dédain pour la jeunesse de George Moore. Mais il se fût réjoui que ses confidences fussent arrachées d'un suppliant regard, et moins négligemment écoutées.
Les après-midi de congé sont pour lui seul, et si à l'occasion de quelque fête la pension reste en vacances deux ou trois jours, il emmène George au loin, seul avec lui dans les montagnes, a Si cela ne t'ennuie pas trop..., >» dit-il. Et une veille de vacance, George redoutant l'invitation, excédé, mais sachant bien qu'il n'aura pas la force de refuser, supplie M. Liardet. La pension part pour Genève, pour les Voirons, et c'est par toutes les chambres une gaîté
de désordre, la joie des enfants qui déménagent. George a un impérieux besoin de cette joie et de ce bruit, et il prévoit la promenade longue avec Jean- Baptiste, le sermon sur quelque montagne. Eh bien l c'est chose entendue, Gec>rge est de la bande. Mais Merminod est prévenu à temps ; devant la porte oïj les élèves sont réunis, il arrive à l'heure du départ silencieusement prendre la main de George Moore. Il le sépare des jeux et des rires : trois jours entiers il le tient isolé, sous le muet reproche de ses yeux froids et durs. Et George voudrait bien que les autres ne fussent pas là, afin que son esclavage restât sans témoins, afin surtout qu'une telle gaîté ne babillât point autour de son pesant et morose ennui.
Jean-Baptiste pourtant lui expliquait merveilleusement bien l'utilité de sa présence, voulue de Dieu, et pourquoi il exigeait de lui d'exactes et sincères confessions chaque jour. Car seul, étant l'aîné, il pouvait le mettre en garde contre ses habituels péchés, et lui indiquer des moyens pratiques d'hygiène morale ou de guérison.
({ Pratique », c'était son mot favori ; car ce calviniste continuellement hors de lui, épris de religiosité amoureuse, qui vaguement sentait l'hérésie catholique de ses mystiques enthousiasmes et de ses hystériques extases, voulait, en paroles du moins, se ravaler jusqu'au terre-à-terre de la foi protestante. Il s'imposait une discipline de refroidissants et desséchants exercices, et il ordonnait à George de l'imiter strictement.
Lui qui se fût attardé une matinée en la. fixe contemplation d'une photographie de George Moore,
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avec, sur les lèvres, le sourire absent des moines que terrasse et cloue au sol une vision^ l'œil fasciné, inspirait à son catéchumène une horreur des images saintes, des chapelets qu'égrène le pouce distraitement. Il lui inteixlisait la génuflexion, l'ivresse des encensoirs, l'éblouisseraent des hosties blanches, le toucher des nappes de communion fines, toute la matérialité des prières. Il prétendait le soustraire à la tyrannie des formules canoniques que l'on récite sans les comprendre, et substituer aux rituelles oraisons fixées depuis des siècles pour chacun des jours de l'année, des méditations faites, assis à une table, un livre ouvert devant les yeux, sur quelque substantielle parole, ou quelque dogme qu'il faut admettre, mais qu'il faut discuter.
Il l'accablait de petits cadeaux utiles, brochure? nettement éditées, mais sans luxe, sans la multicolore décoration des culs-de-lampe et des frontispices byzantins, cahiers de papier cousus d'un simple fil blanc.
Parfois il lui abandonnait pour quelques soirées un li\Te précieux, revêtu d'une terne reliure de deuil, et il lui recommandait avant tout d'en avoir grand soin, car sa prodigalité n'allait point jusqu'à remplacer volontiers un bouquin de trois francs, et il avait la manie des livres laids m.ais propres. Il indiquait un passage capital, disant : (( Tu feras cette lecture ce soir, avant de te mettre au lit. et tu m'en rendras compte demain... — Tu seras donc toujours étourdi et léger ? » ajoutait-il le jour suivant, si George acceptait tous les principes sans objection. De
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-sorte que le grand souci de George était de soulever de-s difficultés qui le lendemain fourniraient à Jean- Baptiste le sujet d'un sermon, ou le prétexte d'une diatribe contre l'éducation catholique. m
Merminod glissait aussi aux ridicules pratiques des Jésuites. Non qu'il conseillât à George de fixer à ses habits une épingle, et de s'élever vers Dieu chaque fois que cette épingle le piquerait. Mais il lui recommandait de s'examiner à heures fixes. Et comme cela l'eût emporté trop haut, l'eût obligé à un trop violent effort, de se demander : Dieu en ce moment est-il content de moi ? il lui enjoignait de se poser cette autre question : Jean-Baptiste est-il content de moi ? supposant que cette pensée susciterait en son esprit une image plus immédiate, et qu'il se corrigerait mieux ainsi de ses défauts, par la crainte d'une réelle et humaine réprimande, dont chaque sonnerie d'horloge évoquerait la menace.
Mais lorsqu'ils se perdaient ensemble dans ime solitude, l'éloquent systématique revenait aux théories et aux déclamations. Merminod entraînait George le plus loin possible de Lausanne, et le possédait complètement, partageant sa chambre dans les auberges, partageant, lorsqu'une ascension les retenait la nuit SUT une montagne, sa botte de pmille, en les chalets, ouverts à tout venant, du Club Alpin. Singulier couple, ce débile exalté se hissant péniblement, maladroitement, ce jeune homme bien découplé, hardi, le tirant et le poussant, affirmant en ces difficiles sentiers la supériorité de sa force physique et de sa beauté native mais courbé, annihilé tout à coup
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lorsque le phtisique prédicateur retrouvait un peu de souffle, poursuivait à grands éclats le discours C[u 'avait interrompu une montée à pic, le côtoiement d'un précipice, ou l'assourdissant fracas d'une c<iscade.
Souvent, Merminod tombait dans la neige à la renverse. Il criait que le vertige le tirait en bas, qu'il se sentait crouler avec toute la montagne. Le sang lui venait aux yeux et au nez ; d'atroces nausées lui disloquaient le diaphragme. George le soignait avec un empressement silencieux et l'habileté d'un voyageur accoutumé au mal de montagne. Mais Jean- Baptiste rudoyait George, irrité de cette incurable faiblesse, de ces misérables poumons qui refusaient l'air raréfié des hauteurs, désespéré de si indignement confesser Dieu parmi la majesté des sommets.
Sa pédante oraison s'appuyait, trapue et lourde, sur de dogmatiques affirmations. Convaincu et mont^ jusqu'à une certaine poésie, il ne se souciait cependant point de la forme, s'exprimait en un style utilitaire, avec une négligence de journaliste et une pesante mathématique de savant. Mais dans l'édifice bien assis, mal orné, de ses phrases, ét-aient serties, comme des pierres d'un archaïque éclat, d'innombrables citations des livres saints. Il savait par cœur des versets et des chapitres entiers, et son érudition, ainsi que sa mémoire, était pour son âge miraculeuse. Besté toutefois enfant, il n'avait pas dégagé encore roriginalité de ses opinions, et il répétait surtout des choses déjà dites, qu'il avait lucidement comprises et s'était, par une longue digestion, assimilées. Il ne poussait point jusqu'aux arguties du dogme, ne se
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hasardait pas dans le cxjmpliqué labyrinthe du mystère. Son sermon du jour restait identique à celui de la veille, entretenu dans les généralités, pauvre d'analyse, mais somptueux et altier, approprié au grandiose banal du décor, et volant en cercle très haut dans un suJblime continu.
Lorsque Tété peupla la Suisse d'une foule de foire, et que les orchestres ambulants, les musiques de bastringue se répondirent d'un sommet à l'autre, comme jadis le cor des Alpes, Merminod poursuivit ses ambitieuses prédications, sourd au fracas mondain qui déshonorait les belles montagnes, avec cette insouciance de tout respect humain, ce mépris ou cette intelligence du ridicule qui si curieusement caractérise les protestants évangélistes, volontiers prédicateurs de rue ou de boutique. Dans la Suisse envahie, devenue pour cinq mois le casino international de l'Europe, sa voix s'éleva toujours, déclamatoire et monotone, comme dans la religieuse solitude et le silence biblique de l'hiver.
Un jour il annonça la bonne nouvelle sur le sommet du Rigi.
Le voyage de Lausanne à Luceme parut à George extraordinairement long, dans ces wagons surchauffés dont les stalles profondes, recouvertes d'un velours d'Utrecht et capitonnées, lui rappelaient le fauteuil Voltaire où Jean-Baptiste le prenait snr ses genoux. Ce fut un entretien analogue, à voix basse, à cause des voyageurs étrangers, mais un entretien historique et géographique ; car Merminod réservait la religion pour le lendemain, et ne voulait point cependant que
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ette journée fat inutile tout entière à l'instruction e George Moore. Il lui désignait les villages, les somlets, lui apprenait à les retrouver sur la carte, lui sait les notices du guide, provoquait son admiration i Bœdeker à la main. Puis, affaissés, réduits au ilence par la migraine du voyage, ils débarquèrent à i gare de Lucerne, et tout de suite se trouvèrent ahuis, dans une animation de ville d'eau, à l'heure du ain.
C'était le quai du Schweizerhof, sur le lac, un apillotage d'éclatantes couleurs oii le rouge et le leu dominaient. Sous leurs ombrelles de soie bleues u rouges, de jeunes misses tout en blanc promeaient lentement leurs disgracieux fourreaux de mousîline et leurs corsages mal ajustés, joliment rieuses uelquefois malgré leurs turbans de foulard tamponé5, ou bien cachant sous de fort grands chapeaux îurs cheveux blonds. Plus charmants étaient les ébés, en l'excentrique fantaisie de leurs costumes, )ijt blancs et presque nus, comme en chemise, hâmt au soleil leur cou, leurs épaules, leurs jambes isqu 'au-dessus du genou ; abrités du soleil par de igantesques mais légers chapeaux où leurs visages emblaient de tout petits tableaux en de grands adres ; trottant, les uns, libres et sans façon, en la implicite de leurs vêtements ; se pavanant, les autres, n de magnifiques robes voyantes, et supportant bien a royauté de la pourpre, la pâleur des jaunes crème, î sévérité des verts, la sombre rutilance dea grenats, bleues et rouges, les banderoles d'une flottille de anots tirés sur le demi-cercle du rivage ou glissant
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sur l'eau parmi les cygnes blancs et les foulques noires, frissonnaient tendues au \ent, zébrant l'atmosphère ensoleillée de multic^^loxes éclairs. Et parmi ces touches brillantes, les minuscules calottes de quelques étudiants suisses piquaient des points bleus et des points rouges, des points jaunes et des points verts. C'était une grande folie de couleurs et une réjouissance pour les yeux.
Puis, éclataient les sons comme les couleurs, et se heurtaient à contre-mesure^ en de criardes discordances, les harmonies simultanées de trois orchestres: dont l'un mettait dans le jardin du Schweizerhof un groupe d'habits noirs ; l'autre un assortissement de complets clairs, de pantalons larges, des vareuses flottantes de cabotins en tournée, à même le quai ; l'autre, une exhibition des costumes helvétiques devant la façade de l'Hôtel National, un moutonnement de grands feutres verts à ganse de soie, parmi le gloussement des pipeaux et l'enrouement des cornes rauques.
Là piétinait la foule compacte, autour de deux kiosques où l'on vendait des livres, ^e^ journaux et des fleurs, où 1 "on distinguait la ri^e solidité des roses pourpres, la chlorose des roses-thé, et l'effeuillement des roses de Bengale, à travers une grande afûche transparente où était écrit : « Serge Panine » en grosses lettres, en ces hiératiques caractères allemands.
Au même instant, du même cxDup d'archet, l'orchestre du Schweizerhof attaqua l'ouverture de Guillaume Tell, et celui du quai une fantaisie sur la Mas-
cotte, tandis que s€ mouraient les derniers accords d'une valse sentimentale de Strauss, écorchée par les musiciens costumés du National. Et la foule circulait toujours, humant çà et là, au hasard de la promenade, une bouffée de musique italienne, un flonflon d'opérette ou un soupir de valse allemande.
— Au Schweizerhof î cria Jean-Baptiste au conducteur de l'omnibus, en lui jetant les deux sacs de nuit... Une chambre pour deux, au troisième...
Et il fendait la foule, entraînant George, disant : « Viens vite, je vais te montrer le monument du Lion. ))
Avec une piété patriotique, d'un grand geste, il lui montre le lion blessé de Thorwaldsen, taillé dans une roche blanche d'oii l'humidité suinte, la patte de pierre tendue hors de la niche^ comme par un fiévreux désir de se tremper dans le bassin qui reflète son image. Merminod et George jouissent de la fraîcheur de l'eau, leurs chapeaux à la main, s'épongeant le front : car ils ont fait, dès en débarquant du wagon, une longue route sous le soleil. En face du lion mourant que coupe en deux un mince jet d'eau, à l'omlbre des grands arbres, à côté du chalet oii se vendent des bois sculptés, ils s'assoient sur un banc rustique. Tandis que plusieurs Anglaises, tirant leurs albums à couverture de toile blanche, dessinent le monument. « Explique-moi l'inscription en latin », dit Jean-Baptiste^ et tout aussitôt il célèbre ce grand amour de la liberté qui de tout temps a honoré les peuples suisses,
— C'e^t bien au milieu de cette belle nature que la
Liberté devait naître. C'est bien sur les bords de ce lac que tu traverseras demain... »
Et c'est un discours de pompeux chauvinisme, qu'interrompt à peine la courte nuit passée ensemble dans une chambrette du Schweizerhof, et qui se répète et se développe le lendemain sur le bateau, à la vue des paysages historiques.
Malheureusement, ils ne pousseront pas jusqu'à la Chapelle de Guillaume Tell, jusqu'aux immortelles sources du Grûtli. Voici Wœggis, et tout de suite Vitznau, et la course précipitée vers la gare où ime locomotive asthmatique, un wagon à l'aspect de charà-bancs, attendent l'innombrable foule de voyageurs. C'est la cohue des dimanches à Paris, dans les salles d'attente des trains de banlieue ; un départ à l'heure du déjeuner pour Bougival ou pour Asnières, avec, en plus, d'extravagants costumes anglais, un bruyant caquetage de misses qui s'useat la poitrine à ponctuer leurs phrases de pénibles et gémissantes aspirations affectées ; trois wagons qui successivement s'ébranlent, complets, débordant ; la peur de rester au pied de la montagne promise, le désespoir des familles tronquées qui s'appellent, se donnent rendez-vous au sommet ; et enfin l'ascension lente.
D'abord, on monte parmi de-s arbres qui masquent la vue ; puis la >'oie fait une courbe, et d'une hauteur de vol, s'aperçoit le lac des Quatre-Cantons, qui se renfonce, se rétrécit, se masse. Et peu à peu, les montagnes s'abaissent, l'horizon s'élargit. Alors c'est un va-et-vient régulier des cinquante-quatre voyageurs entassés, vers la droite, puis vers la gauche, suivant
les indications du guide. C'est un même cri d'admiration arraché en même temps de toutes les bouches par la toute -puissante autorité du petit livre rouge. Et au moment où l'exaltation s'exagère, tout à coup la nuit, un tunnel traversé lentement ; à l'entrée de la voûte, des lettres gigantesques d'un or brillant, une affiche surhumaine plantée là par une impudente et intrépide réclame : chocolat suchard. Et de nouveau, des deux côtés de la voie, les perpétuels pâturages gras et verts, les bestiaux tranquilles qui broutent, les chalets et les sapins disséminés, et au fond, dans le gouffre, la Suisse qui s'abîme, entrant peu à peu tout entière dans le cercle de la vue.
Merminod, posément, explique à George les machines, la crémaillère, lui nomme les inventeurs, lui fait lire les pancartes accollées aux murailles de roche, et indiquant à chaque pas la pente de la voie. Et lorsqu'ils ont enfin posé le pied sur le Kulm, déjà las des panoramas indistincts et des raccourcis de montagnes, « Regarde, » s'écrie-t-il, embrassant d'un geste circulaire toute la Suisse ramassée et recroquevillée à ses pieds. Et le sermon commence : « Dieu est grand... Voici les témoins qui attestent la grandeur de Dieu... Voici où tu dois adorer le Seigneur, que les papistes voilent d'un nuage d'encens^ et éclairent mesquinement d'une lumière de cierges. »
Pourtant, sur le sommet de la montagne, c'est comme en bas, à Luceme, un étalage de toilettes claires, une cacophonie de violons et de flûtes. A chaque arrivée de train, une foule nouvelle court à la crête, où se carrent trois grandes casernes d'hôtels,
OÙ une file de boutiques déploient leurs étalages sous les tentes de coutil blanc et sous les ombrelles jaunes. Et comme pour saluer les arrivants, un orchestre attaque une polka de Fahrbach accompagnée par intervalles d'un cri éclatant de tous les musiciens, à l'unisson. Et d'autres orchestres sont disséminés sur la montagne : car le vent qui souffle apporte des tourbillons de musiques diverses ; tout un chahut de guinguette monte à la fois du Kaltbad et de la Rigi-Scheideck.
Tous les regards sont braqués vers le même point. Toutes les têtes se tournent à la fois. D'un côté c'est une carte en relief^ d'im vert brun très foncé, où les forêts et les pics, projetés suivant un point, font des taches plus sombres ; où les villages sont tout blancs ; où les lacs sont d'un bleu plus pâle, traversés de bateaux à vapeur grands comme des mouches ; où les rivières se tordent comme des serpents métalliques. De l'autre, c'est la chaîne des glaciers, livides, blancs avec des trous gris, assis côte à côte en leur tristesse de mort, en leur majesté spectrale. Et ils semblent jeter un regard de mépris sur le misérable paysage écrasé au-dessous d'eux.
C'est eux que Jean-Baptiste prend à témoin de la toute-puissance divine, et le bras tendu vers les neiges éternelles, lorsque tous les étrangers sont rentrés à l'hôtel, et qu'il est resté seul, assis avec George sur l'herbe piétinée, il le courbe sous le vent de montagne de sa parole, il le fait petit, tout petit à ses pieds, comme la Suisse là-bas, qui rampe avec une humilité, un grouillement noir de fourmilière.
LB DISCIPLE AIMÉ iSl
(( J'ai VQ ceux qui t'ont appris le nom de Dieu s'agenouiller à Saint -Pierre le Vendredi-Saint, crier à un prêtre : u Je me repens », et recevoir d'un coup de bâton sur la tête l'absolution de leurs péchés... J'ai vu à Einsiedeln douze prêtres à la fois consacrer l'hostie aux douze autels de l'Eglise, et transformer en Jésus leur pain et leur vin, tandis qu'au milieu une foule de mendiants et d'infirmes s'agenouillaient sur des marches de marbre noir, devant une image miraculeuse de la Vierge, vêtue d'or et de pierreries, scintillant sous une lampe qui ne s'éteint jamais... Moi, je ne t'ai pas montré Dieu dans une châsse ; je ne t'ai pas montré Dieu sur un piédestal. Je te l'ai révélé dans la gloire des solitudes et sur la nudité des sommets... »
Tout le jour il le harangua ainsi, s 'accordant à peine une heure de silence pour le repas et pour la sieste, reprenant son homélie avec sa promenade, se récriant à satiété sur la majesté des solitudes.
Pourtant, sur cette étrange montagne que foulent aux pieds chaque jour des milliers de touristes, toute leur journée fut employée à des visites, comme dans les campagnes banales qui ne s'élèvent point de 1.800 mètres au-dessus du niveau de la mer.
Ils durent courir à la Scheideck, revenir en grande hâte au Kaltbad.
Là sur une terrasse était assise une société nombreuse comme sur le balcon d'un théâtre, tournée vers une ligne de glaciers disposés comme un décor de fond où ne manquaient que les personnages. Et, ce qui paracheva l'illusion , le* brouillards montèrent
subitement comme un rideau tiré^ voilèrent tout l'horizon, pendant que l'orchestre de l'hôtel jouait un finale et que tous les assistants se levaient n'ayant plus de spectacle à voir.
Et lorsque Jean-Baptiste revint avec George à pied, le soir, au Rigi-Kulm, ce fut encore une prédication, hachée par le halètement de la montée, coupée, à chaque station, par ce refrain : « Dieu est grand. »
Quand ils arrivèrent à la crête, les hôtels se vidaient, toute la foule courait sur la plate-forme comme pour un feu d'artifice. Un appel de oor les fit tourner vers l'Occident. Une cohue nouvelle de voyageurs se déversait au dernier instant du dernier train, se ruait vers la cime. Puis, comme le cor enroué grinçait le ranz des vaches, comme l'orchestre du Rigi-Kulm achevait par une fusée d'accords un quadrille de Gung'l, comme on devinait l'orchestre du Kaltbad à de vagues sonorités étouffées qui montaient, une dernière fois Merminod murmura : « Dieu est grand », et le soleil se coucha dans une jx>urpre cardinalice.
— Ne boug€ pas, surtout... Je reviens... Je vais retenir la table pour dîner...
Et Merminod qui s'éloigne, plusieurs fois se retourne, guette si George reste bien contre le bastingage, à deux ï)as de la bouée blanche où se lit le nom du vapeur en majuscules noires, à l'angle de la cahute où se distribuent les billets.
C'est un retour de Genève, sur le Mont-Blanc, dans un crépuscule de lumière atténuée, qui fait l'eau moins transparente, mais moins crayeuse et plus bleue. . .
George aussi suit des yeux Jean-Baptiste, et dès qu'il a disparu, tire de sa poche la lettre reçue le matin de Florence Welti, décachetée, parcourue à la hâte, pendant une première absence momentanée de Merminod.
« Je n'ai pas pleuré, mon chéri, je suis restée telle-
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ment surprise et étourdie du coup que je suis partie sans pleurer une larme. J'étais comme une machine Cfu'on aurait poussée.
)) J'y ai pourtant bien réfléchi. C'est fini, saîs-tu ? mon Géorgie adoré, je ne te verrai plus jamais. Je suis pour très longtemps en Allemagne, et toi tu iras en Amérique avec tous les tiens, avec ta famille complète, n'ayant besoin de personne autre, pas même de ta petite Florence. Et comme tu m'oublieras vite ! Tu es si insouciant... Je veux te dire comme je pense à toi : j'ai ton portrait sur ma cheminée et j'attache au cadre du lierre frais, chaque matin. On m'a tourmentée pour que je l'enlève. On me l'a volé, je l'ai retrouvé toujours...
» Il faut que tu saches encore où je suis, pour me rêver parmi les objets qui sont autour de moi... »
Et elle l'emporte avec elle jusqu'à Tûbingen, au travers de la Suisse ; à Lucerne d'abord, sur le lac des Quatre-Cantons. animant, éclairant d'un mot les paysages qui parurent à George si ternes dans le brouillard d'ennui dont Merminod les enveloppait ; restituant aux légendes leurs grâces vieilles dont les dépouilla le chauvinisme moderne et le prosaïque calvinisme de ^ferminod. Puis à Zurich, sur le lac immense et riant, pur et pâle ; à Schaffouse ; à Tûbingen, aux bords du Neckar qu'animent les ondulations vertes des branches réfléchies, que descendent lentement des radeaux formés de troncs d'arbres bruts. Et elle peuple les rives d'une foule oisive, fumeurs de longues pipes, buveurs de bière blonde, qui regardent ces trains de bois descendre, indéfiniment : rêveurs
comme s'ils goûtaient un lied de Schumann ; répétant parfois, paisiblement. « Jôckele, Jôckele, spcrr^..., )) une scie du pays, quelque chose comme un (( Ohé Lambert ! » allemand. Par les rues, c'est le pas militaire des bandes de soldats aux uniformes sombres et des étudiants duellistes balafrés...
« Tu me vois, mon chéri, dans cette ville d'université et de caserne, où tout le monde s'enrégimente, car les étudiants eux-mêmes font partie de cercles et de sociétés comme celle de V Etude, à Lausanne... — Tu portes encore ton béret où j'ai brodé la devise : « Amitié. Progrès, » n'est-ce pas ? Tu es le premier étranger qu'ils aient élu président. C'est un grand honneur, sais-tu ? enfant. Faut-il que tu les aies séduits !...
)) Dis-moi... Est-ce que Lui aussi t'aime toujours P Oh ! c'est qu'il ne faudrait pas te laisser reprendre et manier par lui. C'est qu'il faut être fort contre lui. Je le veux, mon Géorgie adoré, je le veux. Puisqu'il faut absolument que tu obéisses à quel(ju'un, obéii à ta petite Florence... »
— J'essaierai, murmure George tout grave, car cette voix qui lui parle de si loin l'émeut : s'il désobéissait à Florence, comme ceux qui sont morts elle ne serait plus là pour lui pardonner... J'essaierai... Et il relève la tête résolument... Merminod est devant lui. Il n'a pas même besoin de réclamer la lettre, George la lui donne. Jean-Baptiste la lit, sans un froncement des sourcils, sans une moue des lèvres, la replie...
— Rends-la-moi...
— Non, je la garde.