FÉM'LON
doivent raimcr. il faut aimer Dieu parce (ju'il est notre créateur , et (jue nous n'avons rien qui ne vienne de sa main libérale. Tout ce qui est en nous, c'est autant de dons qu'il a faits à qui n'est rien, puisque nous ne sommes que néant par nous-mômes. INon-seulement tout ce (pii est en nous , nous le tenons de Dieu , mais tout ce qui nous environne vient de lui, et a été forme par lui. Nous devons l'aimer encore, parce qu'il nous a aimés, mais d'un amour tendre, comme un i)ère qui a pitié de ses enfants, parce qu'il connaît la boue et i'ai'gile dont il les a formés; il nous a cherchés dans nos propres voies, qui sont celles du péché ; il a couru comme un pasteur qui se fatigue i)()ur retrouver sa brebis égarée. 11 ne s'est pas contenté de nous chercher, mais après nous avoir trouvés, il s'est chargé de nous et de nos langueurs , en prenant la forme humaine. Il est dit qu'il a été obéissant jus(pj'à la mort de la croix , et que la mesure de son obéissance a été celle de son amour pour nous.
Après nous être convaincus du devoir d'aimer Dieu , il faut evamiuer comment on doit l'aimer. Est-ce comme les amis lâches qui veulent partager leur cœur; en donner une partie à Dieu, et réserver l'au-
h;m:i.«>n. loi
Uc pour le nioiule cl les ainiiscincnls ; (jui veulcnl allier la vériie et le inentjouge , Dieu et le momie; qui veulenl être à Dieu au pied dcfe autels, et le laisbci là pour (ioiiner le reste de' leur teiu[)s au monde; (jue I ieu ait la superficie, et le monde ce qu'il y a de lee! dans leurs attections? Mais Dieu rejette cette sorte d'amour; c'est un Dieu jaloux, (jui ne veut point de leserve; tout n'est pas trop pour lui. Il ordoune de l'aimer et voilà comment : tu aimeras le Sriijneur Ion Dieu . de tout Ion cœur , de toute ton âme , de toutes tesforees, et de tout ton et-prit. Nous ne pou- Nons, après cela, croire (ju'il se conlente d une religion en cérémonie : si on ne lui donne tout, il ne \eut rieu.
Kn ellet, n'est-ce pas une inj^ralilude de n'aimer qu'a denu Celui qui nous a aimes de toute éternité I que dis-je ? Celui qui nous a aimés jusque dans
I ahlme du péclie ! le monde même, tout corrompu qu'il est, se picjue d'avoir horreur de l'iiigratiludc.
II lie peut soullrii- ipi'iiu fils n'ait pas [)our son père la reconnaissance (ju'il doit a celui «pii lui a donne la \ie. Mais de (|uelle Nie est-on redevable à un |;( re ? Dune \ie r%;nq)lie de misères, d'amci lûmes, de loules SOI les de \crital»les maux ; dune vie «lui tend
loi FÉNELO.N.
à Ja luoit, et qui est ainsi une mort continuelle. Cependant c'est un précepte absolu d'avoir pour nos pères et mères tous les respects imaginables. El par le même principe, de quelle manière devons-nous être pour Dieu ? Il nous a donné une vie qui doit duier autant que lui-même; il nous a créés pour nous rendre parfaitement heureux. Il est plus Père, dit un père de l'Eglise, que tous les i)ères ensemble. Il nous a aimés d'un amour éternel ; et qu'a-t-il aimé en nous ? Car quand on aime , c'est pour quelque chose bonne que l'on suppose ou que l'on trouve dans l'objet aimé; et qu'a-t-il donc trouvé en nous de digne de son amour? I.e néant, quand nous n'étions pas ; et le péché quand nous avons été. 0 quel excès de bonté î est-il possible que nous n'aimions pas (]elui qui nous a fait tant de bien, qui nous soutient et nous conserve, en sorte que, s'il détournait un moment sa face , nous retomberions dans le néant dont sa main toute-puissante nous a tirés ? Pouvons-nous partager notre ca.'ur et mettre en comparaison Dieu qui nous promet des biens éternels , et le monde , qui nous éblouit , et ({ui au moment de la mort nous laissera entre les mains d'un Dieu vengeur, d'un Dieu à qui rien ne peut résister, enfin d'un Dieu
juste <|iii nous liaitcra comme on l'aura traité ? Si nous avons seivi le moiule . il nous renverra à ce maître misérable, pour nous récompenser. La loi j)ar la(iuelle Dieu nous ordonne de l'aimer n'a été écrite, dit saint Augustin . que pour nous faire ressouvenir qu'il est monstrueux de l'avoir oublié. Considérons la bonté de Dieu, qui, sachant nos ingratitudes, et connaissant notre faiblesse, a voulu se seivir de toutes sortes de moyens pour nous ramener à lui. Il nous promet des récompenses éternelles si nous l'aimons; il nous menace de châtiments si nous ne l'aimons pas; et c'est même dans ces menaces terribles que nous voyons mieux l'excès de sa miséricorde et de sa clémence : car pourquoi menacel-il si souvent ? C'est pour nôtre pas obligé de punir à toute extrémité. Mais prenons garde d'abuser de ses grâces, de sa miséricorde et de sa clémence; profitons de ce temps; craignons de l'irriter; ne faisons point comme ces âmes chancelantes, qui disent : à demain, à demain. Prenons de fortes résolutions d'être tout à lui ; commençons dès aujourd'hui, dès ce moment. Ouelle témérité de compter sui- ce qui n'est pas en notre pouvoir ! l'avenir est un abime que Dieu nous cache ; et (piaïul même il serait a
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nous, comploiis-nous de telle sorte sur nous-inènies, f|ue nous prétendions faire l'œuvre de Dieu sans sd gràee? Profitons de celle qu'il nous ottVe ; c'est peutêtre celle doù dépend notre conversion : avec je temps les passions se fortifient de telle sorte qu'il est presque impossible de les assujettir. Faisons notre choix présentement, et écoutons Dieu, (jui dit luimême, par Elie : Jusques à quand, mon peuple, serez-vous partagé entre liaal et moi ? Décidez quel est le Dieu véritable. Si c'est moi , suivez-moi . et ne tenez plus vos coeurs en suspens : si c'est lîaal , suivez-le; suivez le monde, abandonnez-vous à lui, et nous verrons au jour de la mort s'il vous délivrera de mes mains. Mais il est difticile, dit-on, de n'aimer que Dieu , de quitter absolument toute attache. Eh ! quelle difficulté trouvez-vous à aimer Celui ({ui vous a faits ce que vous êtes ? C'est de la corruption de notre nature (jue vient cette répugnance que vous sentez à rendre à votre Créateur ce que vous lui devez. Tiouvez-vous qu'il soit doux d'être partagé entre Dieu et le monde ; d'éire sans cesse entraîné par les passions, et en même temps déchiré par les reproches de sa conscience ; de ne pouvoir goûter de plaisir sans amertume . et d'être dans une
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continuelle vicissitude ? C'est par cet injuste partage, qui fait souffrir sans relâche, qu'on veut adoucir la rigueur que la lâcheté fait trouver dans l'amour divin; mais, encore une fois , on se trompe en cela grossièrement ; car si quelqu'un peut être heureux , même dès cette vie, c'est celui (pii aime Dieu. Si l'amour-propre pouvait être le principe de quelque chose (le hon, il devrait nous porter à renoncer à tout le reste , afin d'être à Dieu uniquement. Quand son amour est seul dans une àmc , elle goûte la paix d'une bonne conscience ; elle est constante et heureuse ; il ne lui faut ni grandeur, ni richesse, r.i r(*putation, ni enfin rien de tout ce que le temps emporte sans en laisser aucune trace. Elle ne veut que la volonté de son bien-aimé, c'est assez qu'elle sache que cette volonté s'accomplit, elle veille incessamment dans l'attente de son époux. La prospérité ne la peut entier, ni l'adversité l'abattre; c'est dans ce détachement de sa volonté propre que consiste la perfection chrétienne ; elle n'est point dans la subtilité du raisonnement. Combien de docteurs vains et lileins d'eux-mêmes se sont égarés dans les choses de Dieu, et en qui se vérifie la parole de saint Paul : la science cnfïe ; il n'y a que la charité qui édipe !
iOO FfiNELON.
La vertu n'est point non plus dans les longues prières, puisque Jdsus-Christ dit lui-même : Tous ceux qui disent : Seigneur ^ Seigneur^ n'entreront pas au royaume des cieux; et mon Père leur dira : je ne vous connais point. Enfin, la dévotion ne consiste point aussi précisément dans les œuvres sans la charité. On ne peut aimer Dieu sans les œuvres , parce que la charité n'est point oisive : quand elle est en nous, elle nous porte immanquablement à faire quelque chose pour Dieu ; et si , par infirmité, nous sommes incapables d'agir, c'est faire quelque chose très-agréable à Dieu que de souilrir. Ce n'est pas encore tout; après être parvenu à aimer Dieu sans partage , il faut s'élever à l'aimer purement pour l'amour de lui, sans vue d'aucun intérêt. Eh ! n'en vaut-il pas bien la peine? Si quelque chose mérite d'être aimé ainsi, n'est-ce pas celui qui est infiniment aimable.
Nous (lovons supporter les défauls d'aidriii.
Portez les fardeaux les uns des autres; c'est ainsi ijue vous accomplirez la loi de Je sus- Christ. La charité ne va pas jusqu'à demander de nous que nous ne voyions jamais les défauts d'autrui ; il faudrait nous crever les yeux; mais elle demande que nous évitions
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(l'y cire attentifs volontairement , sans nécessité; et (jiie nous ne soyons pas aveugles sur le bon, pendant (jno nous sommes si éclairés sur le mauvais. Il faut toujours nous souvenir de ce que Dieu peut faire , de moment à autre, de la plus vile et de la plus indigne créature; rappeler les sujets que nous avons de nous mépriser nous-mêmes; et enfin considérer que la charité embrasse même ce qu'il y a de plus bas, parce qu'elle voit précisément par la vue de nicu , que le mépris ({u'on a pour les autres a quelque iliose de dur et de hautain cpii éteint l'esprit de Jésus-Christ. La grâce ne s'aveugle pas sur ce qui est méprisable; mais elle le supporte, pour entrer dans les secrets desseins de Dieu ; elle ne se laisse aller ni aux dégoûts dédaigneux, ni aux impatiences naturelles; nulle corruption ne l'étonné; nulle impuissance ne la rebute, parce qu'elle ne compte que sur Dieu , et qu'elle ne voit partout , hors de lui , que néant et que péché.
De ce que les autres sont faibles , est-ce une bonne raison pour garder moins de mesures avec eux? Vous (pii vous plaignez (piOu vous fait souffrir, croyez-vous un faire .souiïrir personne? Vous (pji êtes choqué des défauts du prochain, vous imaginez-vous cire parfait?
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Que vous seriez étonne si tous ceux à qui vous pesez venaient tout-à-coup s'appesantir sur vous! Mais quand vous trouverifîz votre justification sur la tene, Dieu, qui sait tout et qui a tant de choses à vous reprocher, ne peut il pas d'un seul mot vous confondre et vous arrêter? Et ne vous vient-il jamais dans l'esprit de craindre qu'il ne vous demande pourquoi vous n'exercez pas envers votre frère un peu de miséricorde, que lui, qui est votre maître, exerce si abondamment envers vous ?
Vraie et solide piété.
Il faut que les pécheurs fassent une exacte recherche des péchés dont ils sont coupables, afin de s'en liumilier et de s'en punir. Il faut aussi que les personnes qui font profession de piété et qui vivent dans la retraite, exemptes des désordres grossiers du monde , examinent attentivement devant Dieu l'imperfection et le peu de solidité des vertus qu'elles ont acquises; Sans cet examen , qui sert à nous retenir dans l'humilité, dans la crainte et dans la défiance de nous-mêmes , nos vertus mêmes nous deviennent nuisibles, ou du moins dangereuses; elles nous inspirent une confiance présomptueuse; elles font que
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nous sommes contents de nous , et (pie nous passons nuire vie dans un état i^lein d'illusions.
(Combien voit-on de gens qui , sur cette vaine couiiance en leur bonne intention, s'engagent dans de fausses conduites! des gens qui sont grossièrement abusés d'eux-mêmes, et qui cboquent et scandalisent leur prochain en s'imaginant lui plaire et l'édifier ! rien n'est plus redoutable que ces exemples ; rien n'est plus propre à nous rappeler sérieusement en nous-mêmes pour nous faire étudier soigneusement ce que nous sommes. Peut-être sommes-nous semblables à ces personnes abusées d'elles-mêmes dont nous avons pitié; peut-être (jue d'autres nous regardent avec la même compassion : ces gens-là ont bonne intention et croient être dans une conduite droite aussi bien que nous. Ne sommes-nous point dans l'erreur, et ne nous llattons-nous pas comme eux? C'est l'amour-propre qui les flatte et les éblouit ; n'avons- nous point en nous ce même séducteur? (.raignons donc d'être dans cette voie, dont les commencements paraissent sûrs et droits , mais (jui aboutit enfin à la mort. Nous devons ce zèle et ce soin à la dévotion de la rendre en nous irrépréhensible ; tant de gens lui font tort par les faiblesses et
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les indiscrétions qu'ils y mOlcnt , ({iic nous devons régler la nôtre d'une manière qui répare ce scandale et ce déshonneur.
Que ne devons-nous point à la piété! C'est elle qui nous a délivrés d'une infinité d'erreurs , et (pu nous a fait vaincre nos passions et nos mauvaises habitudes; qui nous a dégoûtés des plaisirs cnjpoisonnés du monde; (jui nous a convaincus et touchés des vérités salutaires de la religion , et (|ui nous a garantis des pièges funestes dont le siècle est rempli. Serons-nous ingrats après tant de bienfaits reçus? >'aurons-nous point le courage de sacrifier à la piété toutes nos inclinations déréglées, (luoiqu'il en puisse coûter à notre air.our-propre? Au reste, gardonsnous bien de juger de notre vertu par les apparences. Les balances trompeuses du monde, que r]']crilure appelle abominables , sont bien différentes de celles dont la justice de Dieu se sert pour peser toutes nos actions. Souvent Dieu , qui [)énètre les plus secrets replis des cœurs, y voit et y condamne certaines passions déguisées, pendant que les dehors paraissent vertueux et exemplaires aux yeux du monde.
Or, il est sûr que Dieu ne s'arrête jamais à cet extérieur, et qu'une vertu superficielle ne saurait
Fl';XELOX. 1 1 1
éblouir. (JarJoiis-nous donc iuoii de nous eonlentor d'une conduite extérieurement réi^ulière; voyons si resscnliel de la piété se trouve tians nos sentiments et dans nos actions.
Piété utile à tous ; piété simple et désintéressée ; piété constante; piété (jui fait le bien et (jui le cache; piété qui ne cherche point à plaire aux hommes , ou du moins qui ne veut leur plaire (pie pour plaire à Dieu; piété enfin (pii vajustju'à s'oublier soi-même pour n'être appliquée qu'à la correction de ses défauts et à l'accomplissement de ses devoirs.
Encore une fois , examinons en présence de Dieu si la nôtre est faite de la sorte, et faisons cet examen j)ar rapport k Dieu, par rapporta nous-mêmes, par rapport au prochain.
1'^ C-hacun de nous doit s'examiner soi-même pour découvrir s'il est dans les dispositions où il doit être à l'é^^ard de Dieu, et sans lesciuelles toute sa piété, (pichiuc fervente ((u'elle paraisse au-dehors , ne s Aurait avoir de solidité. Voyons donc si nous aimons à souli'rir pour Dieu , si nous sommes disposés k mourii- pour nous unir à lui, si nous sommes bienaises de nous occuper de lui. et enfin si nous sommes déterminés à nous abandonner à lui. C'est
iI2 FfilSELON.
dans l'examen de ces quatre choses que nous reconnaîtrons le véritable état de notre cœur par rapport à Dieu.
2« Par rapport à nous-mêmes, examinons si notre zèle n'est point une imprudence autorisée du prétexte de la religion; si notre prudence n'est point une politique charnelle ; si notre dévotion n'est point un eifet de l'humeur ; si notre charité n'est point un amusement. Voilà quatre questions que nous devons nous faire à nous-mêmes.
5" Mais non-seulement il faut ainsi examiner les sentiments de notre cœur, il faut encore étudier le détail de nos actions par rapport au prochain. Pour notre conduite extérieure, nous avons trois choses à faire à l'égard du prochain : nous abaisser, agir et soulfiir.
FÉ.NELON. II.")
Sur la lecture de l'Ecriture sainte.
i^E crois qu'on s'est donné en nos jours une peine ^ inutile pour prouver ce qui est incontestable , savoir, que les laïques lisaient les saintes Ecritures dans les premiers siècles de l'Eglise.
Pour s'en convaincre, il ne faut qu'ouvrir les livres de saint Jean Chrysostôme. Il dit , par exemple , dans sa préface sur l'épître aux Romains, qu'il rcasent une vice douleur de ce (pie beaucoup de tidèles n'entendent pas saint Paul comme il le faudrait , et de ce que l'ignorance de quelques-uns va jusqu'à ne savoir pas le nombre de ses épîtrcs; il ajoute que ce désordre vient de ce qu'ils ne veulent pas avoir assidûment ses écrits dans leurs mains; il ajoute que rignorance des saintes Ecritures est la source de la contagion des hérésies et de la négligence dans les mœurs. Ceux, dit-il, qui ne tournent pas les yeux
Jli lÉ.XELOX.
vers les rayons des b^critures tonibent ncccssairenicnt dans des erreurs cl dans des fautes fréciuentes. Tout ce discours regarde les laï(jues, (|ui écoutaient les sermons de ce Pèjc. Saint Jérôme, parlant à La'ta sur l'éducation de sa petite fille , dit que, <juand cet enfant commencera à être un peu plus grande, il faut que ses i)arenls ne la trouvent que dans le sanctuaire des Ecritures, consultant les l*ropliètes et les Apôtres sur ses noces spirituelles. Il ajoute : qu'elle vous rapporte tous les jours son ouvrage réglé, qui sera un recueil de fleurs de l'Ecriture ; qu'elle apprenne le nombre des versets grecs, et (ju'ensuitc elle s'instruise sur l'édition latine. 11 veut que cette jeune fille aime les livres sacrés, au lieu des pierreries et des étoffes de soie; (ju'elle apprenne les psaumes; qu'elle s'instruise dans les Proverbes de Salomon sur la règle de la vie; (ju'elle s'accoutume dans l'Ecclésiaste à fouler aux pieds les choses mondaines; que dans les livres de .Job elle suive les evemples de courage et de patience; ([u'elle passe aux Evangiles pour ne les laisser jamais sortir de ses mains; qu'elle se i-emplisse avec une ardente soif des Actes des Apôtres et de leurs Epitres; qu'elle apprenne par cœur les Prophètes , les sept premiers
livres do rEcrilurc . ceux des llois cl des Paraliponiènes , avec ceux d'Ksdras et d'Ivstlier; qu'elle n'apprenne (ju'à la lin et sans péril le (!anli(iue des Cantiques, de ijcur que. si elle le lisait au commencement, elle ne lut blessée, ne comprenant pas sous ces paroles cliaruelles le cantique des noces spirituelles de l'époux sacré. 11 est visible (|ue saint, lérôme ne prétend j)oint violer par ce plan d'éducation la discipline de rKi;lisc de sou temps, et qu'au contraire il ne faisait (pie suivre dans ce plan l'usage universel pour l'éducation des filles chrétiennes. Que si ce Père voulait qu'une très-jeune fille apprit ainsi toutes les saintes Ecritures , et les sût presque toutes par cœur, (jue ne doit- on |)as conclure pour tous les hommes d'une piété et d'une discrétion déjà éprouvées? D'ailleurs en ces temps là les saintes Ecritures , et même toute la liturgie, étaient en lani;ue vulgaire; tout l'Occident entendait le latin dans letpiel il avait l'ancienne version de la Bible, (pie saint Augustin nomme la vieille ifalifuie; l'Occident avait aussi la liturgie dans la UKMne langue, (pii était celle de tout le peuple. Puni- l'Orient c'était la même chose, tous les jieuples y parlaient le grec ; ils entendaient la version des Septante et la liturgie
116 FÉNELOX.
grecque, comme nos peuples entendraient une version française. Ainsi, sans entrer dans aucune question de critique , il est plus clair que le jour que tout le peuple avait dans sa langue naturelle la Bible et la liturgie, qu'on faisait lire aux enfants pour les bien élever ; que les saints pasteurs leur expliquaient de suite dans leurs sermons les livres entiers de TEcriture ; que ce texte était très-familier aux peuples; qu'on les exhortait à le lire continuellement; qu'on les blâmait d'en négliger la lecture , enfin qu'on regardait celte négligence comme la source des hérésies et du relâchement des mœurs. Voilà ce qu'on n'avait aucun besoin de prouver, parce qu'il est clair dans les monuments de l'antiquité.
Pendant que l'Ecriture était lue de la sorte par une grande multitude de fidèles, plusieurs choses empêchaient que la plupart d'entre eux en abusassent : 1" les pasteurs expliquaient sans cesse le texte sacré pour inculquer le sens de la tradition, et pour empêcher qu'aucun particulier osât jamais ni interprêter ce texte selon son propre sens, ni le séparer d'avec l'interprétation sobre et tempérée à laquelle l'Eglise le fixait ; 2" l'usage était de consulter d'abord les pasteurs sur les moindres difficultés qui regar-
FÉNKLO.N. 117
daient le sens de quelque endroit obscur de ce texte; 7)" Dès que quelqu'un était suspect do nouveauté sur l'interprétation de quelcpie texte, les évt^ques qui s'assemblaient si fréquemment levaient la difficulté ; enfin on consultait, snrtout en Occident, le siège apostolique, pour n'y souffrir aucune dissension. Ainsi la simplicité de la foi , la «locijité des esprits, la grande autorité des pasteurs , et l'inslruction continuelle qu'ils donnaient an peuple sur le texte sacré , empêcliaient alors les principaux abus qu'on pourrait craindre ; encore ne laissait-on pas do voir (pielquefois des particuliers qui détournaient ce texte à des sens nouveaux, et (pii causaient de très-dangereuses contestations. Saint Pierre nous assure quil y a dans les Epitres de saint Paul des endroits obscurs et difticiles que des esprits inconstants tordent pour
If'ur perte. #
lîoaulés (ic rErrilurc saiiilc.
I/EcRiTiRE surpasse en naïveté, en vivacité, en grandeur, tous les écrivains de Uome et de la (irèce. Jamais Homère même n'a approché de la sublimité de Moïse dans ses cantiques , particulièrement le dornitM', cpie tous les cnfanis des Israélites devaient apprendre par cœur. Jamais nulle ode grecque ou
liH FÉMiLON.
lalinc n'a pu alleindrc à la hauteur des psaumes; par exemple, celui (jiii commence ainsi ; « Le Dieu lies Dieux, le Seigneur a pai'lc, et il a appelé la terre, » surpasse louté imagination humaine. Jamais Homère ni aucun autre poète n'ont égalé Isaïe peignant la majesté de Dieu, aux yeux ducpiel les royaumes ne sont qu'un grain de poussière, l'univers qu'une tente qu'on dresse aujourd'hui et qu'on enlève demain. Tantôt ce prophète a toute la douceur et toute la tendresse d'une églogue dans les riantes peintures qu'il fait de la paix ; tantôt il s'élève jusqu'à laisser tout au-dessous de lui. Mais qu'y a-t-il , dans l'antiquité profane , de comparable au tendre .lérémie déplorant les maux de son peuple , ou à Nahum voyant de loin, en esprit, tomber la superbe Ninive sous les efforts d'une armée innombrable? On croit voir celte armée, on croit entendre le bruit des armes et des chariots ; tout est dépeint d'une manière vive, qui saisit l'imagination; il laisse Homère loin derrière lui. Lisez encore Daniel annonçant à Ballhazar la vengeance de Dieu toute prête à fondre sur lui; et cherchez dans les plus sublimes originaux de l'antiquité quelque chose qu'on puisse leur comparer. Au reste, tout se soutient dans l'Ecriture;
tout y garde le caractère qu'il doit avoir, l'histoire, le détail des lois, les descriptions, les endroits véhéments, les mystères, les discours de morale; enfin il y a autant de ditlérence entre les poètes profanes et les prophètes, qu'il y en a entre le véritable enthousiasme et le faux. Les uns, véritablement inspirés, expriment sensiblement quelque chose de divin; les autres , s'elforçant de s'élever au-desstis d'etixmèmes , laissent toujours voir en eux la faiblesse humaine.
120 Ft-NELOX.
XÏV
Nécessité do la piièie.
^^E tous les devoirs de la piété chrétienne , il n'y ^S en a point de plus négligé, et néanmoins de plus essentiel , que celui d'attirer en nous la grâce par la prière. La plupart des gens ne regardent plus cet exercice de piété que comme une espèce de cérémonie ennuyeuse, qu'il est pardonnable d'abréger autant que l'on peut. Cette admirable ressource est ainsi méprisée et abandonnée par ceux-là même qui auraient le plus pressant besoin d'y avoir recours pour apaiser Dieu. Les gens même que leur profession, ou le désir de faire leur salut, engage à prier, prient avec tant de tiédeur, de dégoût et de dissipation d'esprit, que leur prière , bien loin d'être pour eux une source de bénédictions et de grâces , devient souvent le sujet le plus terrible de leur condamnation. Où est maintenant ce zèle si pur et si ardent
FÉ.NELON. 1:21
des premiers cliieliens , qui trouvaient toute leur consolation dans leur application à la prière ? Où trouverons-nous des imitateurs de l'admirable saint Basile, (pii , nonobstant ses profondes études et ses travaux continuels pour le service de l'Eglise, avait néanmoins , comme nous l'assure son saint et fidèle ami (Grégoire de Nazianze, une assiduité sans relâche ilans l'oraison , et une ferveur invincible dans les veilles des nuits où l'on chantait les louanges de hieu ? Confus à la vue d'un tel exemple, tâchons de ranimer notre foi et notre charité , qui sont presque éteintes. Considérons que notre salut dépend des grâces que nous recevons et de la fidélité avec k- (pielle nous suivrons les inqiressions de l'esprit de l>ieu. Or , les grâces ne s'obtiennent que par la prière; la ferveur ne sexcite et ne se maintient que par la prière : donc une âme qui a peu de ferveur doit regarder l'usage de la prière comme le moyen aucpiel Dieu attache les grâces nécessaires à notre salut.
Il n'appartient (ju'à Dieu de nous instruire parfaitement. IMùl à Dieu, disait saint Bernard en écrivant à une personne |)ieuse , plût à Dieu (pi'il daignât par sa miséricorde faiie distiller sur moi, (pii
ne suis qu'un misérable pécheur,, quehiucs gouttes
de celle pluie volonlaire et précieuse (pi'il réiserve à son héiiiaj^e ! je tàcliei'ais de hi verser dans votre cœur. Mais si vous cliercliez moins à satisfaire une vaine curiosité qu'à vous procurer une instruction solide, vous trouverez plutôt la vraie sagesse dans les déserts que dans les livres ; le silence des rochers et des forêts les plus sauvages vous insti'uira bien mieux que l'éloquence des hommes les plus sages et les plus savants. Non-seulement les hommes qui vivent dans l'oubli de Dieu , et qui courent après les vanités trompeuses du monde , mais encore les gens qui s'appliquent aux objets de la foi , et (jui vivent selon cette règle, ne trouvent point en euxmcmes, quehiue bon esprit qu'ils puissent avoir, les véritables principes qui leur sont nécessaires, rsous n'avons , dit saint Augustin , de notre propre fonds que mensonge et que péché; tout ce que nous possédons de vérité et de* justice est un bien emprunté ; il découle de cette fontaine divine qui doit exciter en nous une soif ardente dans l'affreux désert de ce monde , atin qu'étant rafraîchis et désaltérés par ({uelques gouttes de cette rosée céleste , nous ne tombions pas en défaillance dans le chemin qui nous conduit à notre bienheureuse patrie.
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Tout autre bien, dit ailleurs ce père, dont notre cœur cliei'cheia à se renii)lir, ne fera qu'en augmenter le vide; sachez que vous sercx toujours pauvre si vous ne possédez pas le véritable trésor qui seul peut vous enrichir. Toute lumière qui ne vient point de Dieu est fausse; elle ne fera que nous éblouir, au lieu de nous éclairer dans les routes difficiles que nous avons à tenir au milieu des préceptes qui nous environnent. Notre expérience et nos réflexions ne peuvent nous donner dans toutes les occasions des règles justes et certaines; les conseils de nos amis les plus sensés et les plus sincères ne le seront jamais assez pour redresser notre conduite et nos senlinu'uts; mille choses leur échapperont, et mille autres (pii ne leur auront i)as échappé leur paraîtront trop fortes pour nous être dites. Que faut-il cpnclure parmi tant de ténèbres ? Qu'il n'appartient (ju'à Dieu de les dissiper; que lui seul est le maître non suspect et toujours infaillible, (lu'il faut consulter, et qu'il nous apprendra, si nous sommes fidèles à l'invoquer , tout ce que les hommes n'oseraient nous dirC; tout ce ([uo les livres ne peuvent nous apprendre (|ue d'une manière vague et confuse, tout ce que nous avons besoin de savoir, et que nous ne
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saurions jamais nous dire à nous-mêmes. Faut-il donc s'étonner si saint Augustin nous assure souvent que toute la vie. chrétienne n'est qu'une longue et continuelle tendance de notre cœur vers cette justice éternelle pour laquelle nous soupirons ici-bas? Tout notre bonheur est d'en être toujours altérés. Or, cette soif est une prière : désirez donc sans cesse cette justice, et vous ne cesserez point de prier.
Kh ! qu'y a-t-il de gênant et d'incommode dans cette loi de la prière ? Les gens du monde qui s'appliquent à leur fortune , s'avisent-ils jamais de se plaindre que c'est une sujétion incommode que d'avoir à penser toujours à son propre intérêt, et à chercher continuellement les moyens de plaire au prince et de i)arvenir?Ne s'en fait-on pas une habitude, et une habitude qu'on aime? Si donc on était sensible au salut éternel et au bonheur d'être agréable à Dieu , regarderait-on l'habitude d'agir pour lui et selon son esprit comme une habitude fâcheuse à acquérir? Au contraire, cette habitude n'aojrait-elle pas quelque chose qui nous consolerait, qui nous animerait, qui nous soulagerait dans les peines et dans les tentations que l'on a à surmonter , quand on est déterminé à faire le bien ?
Ainsi, dit saint Augustin, ne doutez point de la vérité de ces paroles du Uoi-propliète : Béni soit le Seigneur , qui n'a ôté du fond de mon cœur ni ma prière ni sa miséricorde! Assurez- vous, dit-il, que l'un ne peut manquer tandis que vous ne manquerez pas à l'autre. Les prières de Tobie et de Corneille le centenier sont montées comme un parfum trèsagréable jusqu'au trône de Dieu. Josuc parle avec confiance , et Dieu se rend aussitôt obéissant à la voix de cet homme pour arrêter le cours du soleil. Il ne lient qu'à nous de rendre nos prières aussi puissantes et aussi efficaces, non pas pour des prodiges qui renversent les lois de la nature, mais pour le changement de notre cœur, en le soumettant à celles de Dieu. (Iroyons comme eux, espérons comme eux, désirons comme eux, et Dieu ne sera jamais moins intéressé ni moins engagé à écouter nos vœux et nos soupirs que ceux de ces justes.
Dans toutes sortes tic conditions on est obliij^é de prier.
Il n'est point d'état où nous n'ayons beaucoup à faire pour ac(iuérir les vertus (pii nous uiaiiipicut et pour nous corriger de nos défauts. Il se ltou\e même toujours, ou dans notre tempérament; ou dans nos
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habitudes, on dans le caractère de notre esprit, certaines qualités (jui ne conviennent point à nos occupations et à nos emplois. Cette personne a une humeur chagrine et inégale qui la rend presque incompatible; cette autre a un naturel si prompt et si brusque, qu'elle fait beaucoup soutfrir son prochain par ses imprudences et par ses emportements, et qu'elle en souffre beaucoup elle-même. Cette autre a tant de paresse dans les affaires, et tant de facilité pour de certains amis, qu'elle n'a ni assez d'application pour démêler la vérité, ni assez de courage pour la soutenir inviolablement. Cette personne, ([ui est dans l'autorité, a quehiue chose de si fier et de si hautain, qu'elle ne garde aucune règle de modération et de condescendance. Cette autre, qui est exposée au commerce contagieux du monde, est si sensible à l'air de vanité qu'elle y resj)ire , qu'elle s'y empoisonne d'abord , et que ses bons désirs s'évanouissent. Cette autre avait i)romis à Dieu d'étouffer ses ressentiments, de vaincre ses aversions, de souffrir avec patience certaines croix et de réprimer son avidité [)our les biens; mais la nature a prévalu, elle e^l to'.ijuius vindicative, farouche, impatiente et intéressée.
FÉ.NELON. 1^7
D'où vient donc que ces résolulions sont si infructueuses, que cliacune de ces personnes, voulant se corriger et prendre une conduite plus régulière selon Dieu et selon le monde , espère toujours de le faire et ne le fait jamais ? C'est (juMI n'appartient ni à notre propre force ni à notre propre sagesse de nous corriger. Nous entreprenons de faire tout sans Dieu, et Dieu |)ermet (jue nous n'exécutions jamais rien de tout ce ([ue nous avons résolu avec nous-mêmes sans lui. C'est au pied des autels qu'il faudrait i)rendrc des conseils praticables ; c'est avec Dieu qu'il faudrait concerter tous nos projets de conversion et de piété, puisque c'est lui qui peut seul les rendre possibles , et fpjc sans lui tous nos desseins, quelque bons (ju'ils paraissent, ne sont (jue des illusions et des témérités.
Appli(pions-nous, dit saint (iyi)rien , de telle sorte à la prière, qu'en priant on apprenne et ce qu'on est et ce (pi'on devrait être. C'est là que nous découvriloiis non -seulement le nond)re et le mauvais etiet de nos défauts, car cette étude toute seule ne servilait (pi'à nous décourager, mais encore toutes les vertus auxquelles nous sommes ai>pclés et les moyens de les [tratiquer. C'est la (ju'éôlairés' du rayon de cette lumière si douce et si pure (jui console les
àmcs humbles, nous comprendrons que tout est possible à quiconque est bien convaincu qu'on ne peut rien sans Dieu. Ainsi, non - seulement les personnes qui s'ensevelissent dans la solitude pour ne vaquer qu'au culte de Dieu, à l'étude d'eux-mêmes et à leur propre perfection, sont obligées de s'appliquer à la prière, mais encore les gens qui vivent dans l'agitation du monde et des affaires ne peuvent se dispenser de réparer , par le recueillement et par la ferveur à prier , la dissipation que cause le commerce des créatures ; on peut môme ajouter que le recueillement étant bien plus difficile à conserver dans leurs fonctions que dans la vie simple et dégagée des solitaires , aussi ils ont besoin d'un recours à Dieu plus fervent et plus assidu.
Quand môme les occupations que l'on se donne seraient saintes et nécessaires , il ne faudrait s'y engager qu'avec beaucoup de i)récautions. Ce que vous faites est louable , je le suppose , dit saint Bernard au pape Eugène ; mais en faisant du bien aux autres, prenez garde de ne vous point faire du mal à vousmême ; ne soyez pas le seul privé des soins que votre zèle vous inspire; en pensant à autrui, gardez-vous bien de vous oublier : ne vous donnez pas tout entier
FÉMLOX. 1:21)
ni toujours à l'action, mais reservez pour la méditation des vérités éternelles une partie de votre cûMir et (le votre temps. Aussi voyons-nous que Jésus-Christ invite ses discii>les à s'aller reposer et recueillir dans le désert après leur retour des lieux où ils avaient annonce l'Evangile. A combien plus forte raison avonsnous besoin de recourir à la source de toutes les vertus dans la prière, pour y faire ressusciter, selon le terme de saint Paul , notre foi et notre ciiarité pres- (pie éteintes, lorsque nous sortons du soin des affaires où notre cupidité s'est irritée ; lorsque nous revenons de ces compagnies où l'on parle et où l'on agit comme si l'on n'avait jamais connu Dieu !
Nous devons regarder la prière comme un remède destiné à nous guérir de nos faiblesses et à réparer nos fautes. Jésus-Cluist nous enseigne, dit saint Cyprien , (pie nous péchons tous les jours de notre vie , en nous ordonnant de plier clia(jue jour pour obtenir le pardon de nos fautes. Que si celui (pii était sans péché, continue ce père, priait si assidûment, combien nous , qui sommes pécheurs , sommes- nous obligés d'être fidèles à la prière I
^^0 FÉ.NKLO.N.
rnimneiit il faiif prier.
J" // faut prier avec (iltenlion. Dieu écoute, dit saint Cypricn , la voix de noire cœui", et non pas celle que forme notre bouche. Il faut, ajoute-l-il, veiller et s'appliquer de tout son cœur à la prière ; que tout objet humain et profane disparaisse aux yeux de notre esprit ; que cet esprit s'attache uniquement à ce (fu'il demande. A qui, dit-il, devezvous parler avec attention , si ce n'est à Dieu ? Peut-il moins demander de vous, que de vouloir que vous pensiez à ce que vous lui dites ? Comment osez-vous espérer qu'il daigne vous écouter , si vous ne vous écoulez pas vous-mêmes ? Vous prétendez qu'il se souvienne de vous pendant que vous le priez, vous qui vous oubliez vous - mômes au milieu de votre prière. Bien loin de fléchir Dieu , vous offensez cette majesté présente par votre négligence dans une action qui est pourtant la seule propre à vous rendre le ciel favorable.
Cette attention à la prière , qu'il est si juste d'exiger des chrétiens , peut être pratiquée avec moins de diflîculté qu'on ne pense. Ce n'est pas qu'il n'arrive aux âmes même les plus fidèles des distractions in-
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voionlaires et inévitables ; on n'est pas toujours maître de son imagination, pour lui imposer silence , el avoir l'esprit tranquillement uni à Dieu. Ces sortes tle distractions, qui arrivent malgré nous , ne nous doivent point donner de scrupules, et elles servent mt'me plus utilement à notre perfection que les oraisons les plus sublimes et les plus affectueuses , pourvu que nous tâchions de les surmonter , et que nous supportions humblement celte expérience de noire faiblesse. Mais s'arrêter volontairement aux objets les plus vains et les plus fiivoles, dans le temps même de la prière , parce qu'on ne veut pas se donner assez de sujétion pour être attentif aux \('rités di\ines; mais se remplir la tète des images trompeuses du monde, et puis ne faire aucun etiort sur soi pour arrêter cette imagination volage et déréglée qui vient sans nul respect troubler les op('ralions do l'esprit de Dieu dans une àme , n'est-ce pas vouloir vivre toujours amusé par les sens, toujours inappli((ué à Dieu ?
// ///*// ptit'r aiec foi. Cette foi , dit saint Jacques , doit être si ferme, qu'on n'hésite jamais; car celui qui hésite est semblable aux flots de la mer toujours poussés au gré des vents. Que celui donc, conii-
mie-t-il , (jui prie sans celle confiance, n'espère pas d'être exaucé. Et, en effet, qui est-ce (jui est le plus capable de toucher le cœur de Dieu en notre faveur, (|ue notre confiance en sa miséricorde ? Peut-il rejeter ceux qui ont mis tout leur trésor en lui , et qui ne veulent rien tenir (jue de sa bonté ? Quand nous prions Dieu, dit saint Cyprien, avec confiance, et même avec une espèce de familiarité, c'est lui-même qui nous donne cet esprit de prière, il faut donc que le Père reconnaisse les paroles de son propre Fils quand nous les prononçons, que celui qui habile dans le fond de nos cœurs forme et règle lui-même toutes nos prières. C'est Jésus-Christ qui prie en nous; c'est par lui que nous prions son Père; et toutes nos prières finissent par son auguste Nom,i)arce qu'il n'y a point d'autre nom qui puisse nous sauver, et que c'est par la seule abondance infinie de ses mérites que nous pouvons espérer quelque grâce de Dieu. Ainsi, avec une prière si puissante, nous devons croire que nous pouvons tout. Nous entrons dans les droits de ce divin Médiateur ; nous sommes les cohéritiers de son royaume ; nous parlons à Dieu en qua- | lité de ses enfants.
Si nous sondons notre cœur , nous trouverons que
FtNKLON. 155
nous (.lemandons à Dieu les secours dont nous avons l)esoin , comme si nous n'en avions jamais reçu aucun do lui , et cju'un certain fond d'infidélité secrète et injurieuse à la bonté de Dieu nous rend indignes d'en recevoir des marques. Craignons que Jésus-Christ ne nous fasse, dans son jugement, le môme reproche qu'il lit à saint Piei-re : Homme de peu de foi , nous dira-t-il, pourquoi acez-vous douté ? Pouviez-vous demander des marques plus fortes de ma bonté, pour vous en convaincre, que celles que vous avez tant de fois jessenties ? Pourquoi donc arrêter le cours des grâces que je vous préparais , en refusant de les espérer ? Il ne fallait que les attendre pour les recevoir. Pourquoi vous déiiez-vous de moi, après que je me suis moi-même fié sans réserve à vous dans mes sacre menis ? Ame déliante et ingrate, pour(pu)i avez vous douté ?
// faut plier avec huinililé. Il faut joindre l'humilile H la confiance, (irand Dieu . dit Daniel , lors({ue vous nous firostertious à ros pieds , nous fondons /(O.v e}>pérontet; j pour le succrs de nos prières^ non i:ur voirr jusliif , mais stir cotre uiisérirorde. Sans cetle disposition de notre cœur, toutes les autres, (juehpie pieuses qu'elles soient , ne peuvent plaire à Dieu.
Le mallicur de saint Pierre, comme saint Augustin la ieman|ué, ne vient pas de ce que son zèle pour Jésus-Christ n'était pas sincère. Saint Piene aimait son maître de bonne foi , de bonne foi il voulait mourir plutôt (jue de l'abandonner; mais son erreur consistait en ce qu'il comptait sur ses propres forces pour faire ce qu'il sentait qu'il désirait : c'est pour- ({uoi , dit saint Augustin , il ne suffit pas d'avoir reru de Dieu un esprit droit, une connaissance exacte de la foi , un désir sincère de l'accomplir ; il faut encore, à tout moment , renouveler ses connaissances et ses désirs , il faut puiser sans cesse dans la fontaine de la lumière pure et éternelle.
La prière du premier homme . selon ce père , était una action de louange à Dieu. Pendant qu'il demeurait dans cet heureux st^jour que la main de Dieu même avait préparé, il n'avait pas besoin de gémir, j)arce qu'il était dans un état d'union et de jouissance; mais maintenant ses enfants chassés de celte terre délicieuse doivent [)ousser des cris vers le ciel , afin que Dieu daigne se ra[»procher d'eux à cause de leur humilité , comme il avait abandonné leur père à cause de son orgueil. C'est la pré{)aration de notre cœur , selon le terme de l'Ecriture , qui engage Dieu à nous
FÉXELOX. 135
écouter, dette préparation doit être sans doute un al)aissenient intérieur, un aveu sincère de notre néant à la vue des grandeurs de Dieu. C'est ce cœur contrit et humilié que Dieu ne méprise jamais; mais ()uel(|ue eftort que le superbe fasse pour fléchir Dieu; Dieu, selon sa parole , résiste toujours au superbe. Prenez donc garde, dit saint Augustin, que si vous n'êtes pas dans un état de pauvreté , c'est-à-dire si vous ne sentez pas votre faiblesse et votre indigence, si vous n'êtes pas vil et méj)risable à vos propre^ yeux, vous ne serez point exaucé ; car celte pauvreté intérieure est votre seul titre pour obtenir.
Prièro <lii IMiaiisioii et du Piililicaiii.
Soi :vE>EZ-voi s de la ditterence que l'Kvangile nous fait remar(|uer entre la prière du Pharisien su[)erbc et présomptueux, et celle du Publicain humble et pt'nitent : l'un raponte ses vertus . lautj-e déplore ses faiblesses : l'un remercie Dieu des bonnes œuvres qu'il a faites, l'autre s'accuse des fautes (ju'il a commises : la justice de l'un se trouve confondue, tandis que l'autre est justifié. Il en sera de même d'une infinité de chrétiens. Les pécheurs humiliés à la vue de leurs propres dérèglements seront des objets
\7){) Il'iNEI.O.N.
(lignes de la miséricorde de Dieu , tandis que certaines personnes, qui amont fait profession de piété, sciont condamnées rigoureusement pour l'orgueil et la présomption (jui auront infecté toutes leurs œuvres. Parce que ces personnes s'adonnent à de bonnes œuvres, elles disent dans leurs cœurs à Dieu : Seigneur, je ne suis pas comme le reste des lidèles. Elles s'imaginent être des âmes privilégées ; elles se complaisent vainement dans la haute idée qu'elles se forment d'elles-mêmes ; elles prétendent que c'est à elles seules de pénétrer les mystères du royaume de Dieu ; elles s'en font une science et une langue chiméri(iues ; elles croient (pie tout est permis à leur zèle, et ne craignent rien de ce qu'il faut craindre. Leur genre de vie régulier en apparence ne sert alors qu'à favoriser leur vanité; hors de là elles sont indociles, inquiètes, indiscrètes , délicates, sensibles, incapables de se mortifier pour remplir leurs devoirs. En un mot . en allant à la prière avec ce fonds d'orgueil et de présomption, elles n'en rfc.pportent qu'un esprit gâté, plein d'illusions sur elles-mêmes, et piesque incurable. Malheur à ceux qui prient de la sorte ! Malheur à nous , si nos prières ne nous rendent plus humbles, plus soumis, plus vigilants sur
lÉ.Nhl.ON. 137
nos défauts, plus disposés à vivre dans Tobscuiilé et dans la déj)endauce.
Il faut pvivr arec amour. C'est par amour , dit saint Augustin , (|u'on demande , qu'on cherche , ({u'on happe, ({non trouve, et qu'on demeure ferme dans ce qu'on a trouvé. Cest pourquoi, dit-il, dans un autre endroit , vous cesserez de prier Dieu, dès que NOUS cesserez de l'aimer et d'avoir soif de la justice. Le refroidissement de la charité est le silence de notre cœur à l'égard de Dieu.
Sans cela vous pourrez prononcer des prières, mais vous ne prierez point véritahlement. Car d'où nous pourrait venir, dit encore saint Augustin , la véritable application a méditer la loi de Dieu, si elle ne nous est donnée par l'amour de celui-là mtMîiequi nous a impose cette loi? Aimons donc, et nous prierons. Heureux, a la vérité, dit ce l'ère, de [)enser sérieusement au\ \erites de la religion ! mais mille fois plus heureux encore de les goûter et de les aimei'. Au reste , dit-il , il faut (jue ce soit une douleur sincère de n'être pas assez fidèles à Dieu, et non pas le dégoût naturel que les créatures vous donnent d'elles, (pii tourne \otre cœur du c('tle de Dieu, cpii vous fasse prier et gémir. Il faut désirer ardemment que Dieu vous
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accorde les biens spirituels, et que l'ardeui' de votre désir vous rende dignes d'être exaucés : car si vous ne pliez (jue par coutunic on par faiblesse, dans le temps de la tribulalion; si vous n'honorez Dieu que des lèvres, pendant que votre cœur est éloigné de lui; si vous ne sentez point en vous d'atfectalion et d'empressement pour le succès de vos prières; si vous demeurez toujours dans une indifteiehce et dans une froideur mortelle en approchant de ce Dieu qui est un feu consumant; si vous n'excitez point en vous le zèle de sa gloire, la haine du péché, l'amour de votre propre perfection , n'attendez pas que des prières si languissantes puissent être efficaces. Le cœur de Dieu ne se laissera jamais toucher (pie par l'amour cjui s'allumera dans le vôtre : rufiit il faut prier avec pcrsécénnuc. Saint Bei'uard dit qu'il est indigne de cette haute majesté de se laisser trouver, à moins qu'on ne le cherche avec \\n cœur parfait. Le cœur parfait est celui qui ne se lasse jamais de chercher Dieu. Aussi saint Augustin nous assure-t-il (ju'on ne peut obtenir dans la juière ce (lue l'on demande , si on ne le cherche avec l'assiduité et la patience (ju'un si grand bien mérite. Applicpions-nous celle règle, et faisons-nous, malgré notre amour-
.piv^, y^^. .«..JV...J t.yj^,., . lA.Li.j,.
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propre, une justice exacte. Kaut-il s'etoiiner si Dieu uous laisse si souvent dans des clats d'obscurité , de degoùt et de tentation ? I.es épreuves puritient les âmes liinnbics: elles servent aux âmes fidèles à expier les fautes, elles confondent celles qui veulent flatter dans l'oraison même leur làclielé et leur orgueil.
Si une àme innocente, détachée des créatures, et ap|»Iiquée avec assiduité à Dieu , souttVait les délaissements intérieurs, elle devrait s'iiumiliei", adorer les desseins de Dieu sur elle, redoubler ses prières et sa ferveur. Comment des personnes, (jui ont à se reprocher tous les jours des infidélités continuelles oseront-elles se plaindre (jue Dieu leur refuse ses communications? Ne doivent-elles pas avouer que ce sont leurs péchés, selon le terme de l'Kcriture, (|ui ont formé un épais nuage entre le ciel et elles, et que Dieu s'est justement caché à leurs yeux ?
Cent fois Dieu ne nous a-t-il pas rechercliés dans nos égarements ? Cent fois , ingrats (jue nous sommes î n'avons-nous pas été sourds à sa voix et insensibles à ses bontés? Il veut nous faiie sentii' à son tour combien nous étions aveugles et misérables en le fuyant ; après s'être lassé à nous piévenir. il veut enfin (pio
1 iO
l KNELO.N.
nous le prévenions ; il nous réduit à acheter par notre patience les faveurs qu'il nous prodiguait autrefois , et dont nous ignorions le prix. N'est-ce pas une vanité et une délicatesse lionteuse que de supporter impatiemment un tel procédé que nous avons eu nous-mêmes à son égard ? Combien nous a-t-il attendus! N'est- il pas juste qu'il se fasse attendre?
Fft.NELON. 141
Réflexions (run lioniine qui clierclie k s'éclairor sur la religion.
^E suis en ce monde, sans savoir ni d'où je viens, m ni comment je me trouve ici , ni où est-ee (|ue je vais. Certains hommes me parlent de plusieurs elioses, et me les proposent comme indubitables; je suis résolu d'en douter, et même de les rejeter, à moins que je ne voie qu'elles méritent ma croyance. Le véritable usage de la raison qui est en moi , est de ne rien croire sans savoir pourcpioi je le crois , et sans être déterminé à m'y rendre sur un signe certain de vérité. D'autres hommes voudraient que je commcnrasse par le mépris de toutes ces choses (pi'on appelle mystères de la religion; mais je n'ai garde lie les rejeter sans les avoir auparavant bien examinés. 11 y a autant de légèreté et de faiblesse d'espiit à être incrédule et opiniâtre , qu'à être crédule et superstitieux. Je cherche le milieu : je sens que ma
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raison est bien faii)le , et ma volonté l»icn e;;posée aux pièges de l'orgueil et des passions , pour pouvoir Uouver ce milieu précis, et pour y demeurer toujours terme quand je l'aurai trouvé. Mais enfin je ne saurais , pai' mes seules forces naturelles, me faire moi-même ni plus pénétrant , ni plus patient dans mes recherches , ni plus exact dans mes raisonnements, ni plus égal dans mes bonnes dispositions, ni plus piécautionné contre l'oigucil , ni plus incorruptible en faveur de la vérité que je le suis. Je n'ai <|ue moi-même pour cet examen ; et c'est de moimême que je me défie sincèrement , sur une infinité d'expériences malheureuses que j'ai de la précipitation de mes jugements et de la corruption de mon cœur. Que me reste-t-il à faire dans cette impuissance ?
Oh! s'il est vrai qu'il y ait au-dessus de l'homme (juelque être plus puissant et meilleur que lui, duquel il dépende, je conjure cet être, par sa bonté, d'em- [doyer sa puissance à me secourir ; il voit mon désir sincère, ma défiance de moi-même, mon recours à lui. 0 Être infiniment parfait! s'il est vrai que vous soyez, et que vous entendiez les désirs de mon cœur, montrez-vous à moi , levez le voile qui couvre votre
K^'.NKI.O.N. 14")
face , préservez - moi du danger de vous ignorer, d'errer loin de vous, et de ni'égarer dans mes vaines pensées, en vous cherciiant ! 0 vérité ! ù sagesse I ô bonté suprême ! s'il est vrai que vous soyez tout ee (jue l'on dit , et que vous m'ayez fait pour vous , ne souffrez pas que je sois à moi , et que vous ne possédiez pas votre ouvrage; ouvrez-moi les yeux, montrez-vous à votre créature !
Me suis-je fait moi-même? Non. Cependant il est certain que je n'ai pas toujours été; qui est-ce donc qui ma fait? Ce n'est pas mes parents : ils n'ont point eu la puissance de former un corps tel que le mien ; ils n'ont été que les instruments aveugles d'uiic puissance supérieure, pleine d'industrie pour arranger tant de merveilleux ressorts. Mais ces ressorts si merveilleux peuvent-ils avoir été formés par le hasard? Il y aurait de la folie à le croire. Je ne puis voir un tableau sans juger que la main d'un peintre en a mélangé les ligures et les couleurs; une montre ou une horloge, qui sont des machines infiniment moins dignes d'admiration cpie la moindre partie du corps humain , me découvrent l'art de l'ouvrier qui en est l'an leur. I)outerais-je donc qu'un ouvrier très-pui.ssant et très-habile n'ait fait ce corps si proportionné dans
ses membres, ces pieds, ces mains, cette t^te , ces yeii\ , celte bouche, ces oreilles, etc.; chacun de ces organes est un chef-d'œuvre. Non-seulement une main sage les a formés, mais nous ne saurions découvrir, par nos plus curieuses recherches , toute la profondeur de l'art et de la sagesse qui y sont cachés.
Outre les merveilles qui sont en moi, combien d'autres merveilles dans tout l'univers 1 Quel est donc le puissant architecte qui a suspendu sur nos têtes la voiite immense des cieux , qui fait marcher avec ordre les astres, qui fait lever et coucher le soleil sur nous ; qui donne la lumière du jour au travail , le silence et l'obscurité de la nuit au repos; qui règle les saisons ; qui fait couler les fleuves des montagnes pour se précipiter dans la mer, comme dans le centre du commerce de tant de nations; qui tire du sein de la terre de quoi nourrir, couvrir l'homme , et fournir des remèdes à ses maux? Il est donc manifeste que toute la nature marque la puissance qui l'a formée; il est donc vrai qu'il y a un être qui a produit et arrangé tout ce que nous voyons. Cet être est ce qu'on nomme Dieu.
0 Dieu , je ne vous avais point connu! tout ce qui
est liors di; moi et tout ce qui est en moi-même est \olre ouvrage. Tout devait m'inslruii'e, et tout m'amusait; vous étiez près de moi, et j'étais loin de vous; c'est vous qui m'avez fait, je suis donc à vous; vous m'avez tout donné : je vous dois tout; je suis bien plus à vous qu'à moi. Mais est-il vrai, comme on le dit , que vous vous mêlez de (ont ce que font les hommes? Votre grandeur s'abaisse-t-elle jusque-là? Je veux de bonne loi l'examiner.
Ce Dieu, que Je viens de reconnaître, est intiniment puissant, car il m'a fait de rien. Une puissance bornée suffirait [)our faire quelque chose de queUpie chose ; niais de rien faire quelque chose, tirer du néant même des merveilles , c'est un changement infini , (jui demande une infinie puissance; de plus, ce Dieu floit être infiniment sage, car il m'a donné la raison : celui qui la donne la doit avoii- ; toute sagesse qui leluit dans ses créatures est un écoulement de la sienne. C'est donc en lui ((u'cst la vraie source de la souveraine raison et de la parfaite sagesse. Le voilà donc infiniment puissant, sage et parfait. S'il est infiniment sage et parfait, il est infiniment bon et juste: car ce serait un hoirible défaut (jue de man(|uer de bont(' et de justice. Quand il m'a fait, m'a-t-il
lire du néant sans aueun nioiif laisonnaltle ? .Non, sans doute; car moi, <|ni suis moins raisonnable et moins partait , je ne fais jamais rien sans avoir en vue quelque raison , à laquelle se ra|)portc ce (pie je fais. Dieu a donc rapporté à (pielquc dessein ma création : ce dessein ne peut (Hic (pic celui d'en tirer son [)laisir et sa gloire, en un mot, de faire sa créature pour lui-même. C'est donc pour lui que je suis fait; il faut donc que je fasse ce qu'il veut, et (jue je sois dans ses mains tel (pj'il l'a prétendu ; autrement, je résisterai à l'intention de mon créateur. Mais pourquoi m'a-t-il donné la raison , les sentiments d'honneur, de bienséance, de justice, de pudeur, de reconnaissance , de fidélité, etc.? C'est que cette raison , avec toutes ces appartenances , est un écoulement, comme je l'ai d(^jà remarqué, de sa justice, de sa sagesse et de sa raison souveraine. Il veut donc que je lui ressemble, et que je sois juste, sage et raisonnable en tout comme lui ; si je fais autrement, je défigure son ouvrage et je renverse son dessein. Cet Être si puissant soutfrira-t-il (|ue je lui fasse cette injure? Me laissera-t-il impuni? Si je m'abandonne, malgré la raison qu'il m'a donnée , à l'injustice, à l'impudence, à l'ingratitude, à la cruauté, me traitera- t-il
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comme les liommes les plus sages et les plus vertueux , qui ont eu plus de modération et de courage pour suivre la lumière qu'il leur a donnée? Mourrons-nous les uns et les autres d'une même mort? F. e juste qui a suivi (Ml fout la raison , qui est le plus grand don de Dieu, périra-t-il sans récompense, après avoir passé sa vie dans un combat continuel contre ses passions déréglées? Et moi, qui ai passé ma vie en m'y abandonnant contre la raison, aurai-je joui impunément de tous les i)laisirs d'une vie honteuse et juste , mourrai-je sans châtiment? Le Dieu infiniment juste le souffrira-t-il? Il faut donc que le mal soit puni, et le bien récompensé après cette vie. N'est-il pas étonnant que ces peines et ces récompenses de l'autre vie soient si nécessaires pour justifier Dieu dans le gouvernement du monde ; par conséquent qu'elles soient si certaines , et que cependant je les aie comptées pour rien jusqu'à présent? Combien étais-je aveugle î J'ai tout hasardé ; j'ai vécu content au milieu flu fjlus terrible des périls; je n'ai songé qu'à vivre, pendant (pic j'allais tomber entre les mains fie ce Dieu tout-puissant, qui aurait dû employer toute sa puissance à punir mon ingratitude et ma tcmérité .1 ai même t'ait gloire de mépriser rdernité,
et je me suis vanté de méconnaître ce Dieu qui m'a fait ; j'a[)pclais force d'esprit celte vanité brutale. 0 Dieu , je n'ai connu ni votre grandeur ni ma misère! j'ai aimé mon aveuglement, je me suis glorilié de mes ténèbres ; mais vous avez été bon et patient jusqu'à soutfrir mes outrages !
On ne l'fjelte les vérités fondamentales de la l'eiij^ion que p^r
orgueil.
().\ n'a rien de solide à opposer aux vérités de la jcligion. Il y en a un grand nombre des plus fondamentales qui sont conformes à la raison : on ne les rejette que par orgueil , que par un libertinage d'esprit , que par le goût des passions et par la crainte de subii" un joug trop gênant. Par exemple , il est facile de voir que nous ne nous sommes pas faits nous-mêmes, que nous avons commencé à être ce que nous n'étions pas; que notre corps, dont la machine est pleine de ressorts si bien concertés , ne peut être que l'ouvrage d'une puissance et d'une industrie merveilleuses ; que l'univers découvre dans toutes ses parties l'art de l'ouvrier suprême qui l'a formé ; que notre faible raison est à tout moment redressée au-dedans de nous par une autre raison
KÉNELON. liO
supérieure, (jue nous consultons et qui nous corrige, que nous ne pouvons changer , parce qu'elle est immuable, cl qui nous change, parce que nous en avons besoin. Tous la consultent en tous lieux : elle répond à la Chine, comme en France et dans l'Amérique; elle ne se divise point en se communiquant, ce quelle me donne de sa lumière n'ôte rien à ceux qui en étaient déjà remplis; elle se prête à tout moment, sans mesure, et ne s'épuise jamais; c'est un soleil dont la lumière éclaire les esprits, comme le soleil éclaire le corps. Cette lumière est éternelle et immense ; elle comprend tous les temps comme tous les lieux ; elle n'est point moi, puisqu'elle me reprend et me corrige malgré moi ; elle est donc au-dessus de moi et au-dessus de tous les autres hommes faibles et imparlails, comme je suis. Cette raison suprême, qui est la règle de la mienne; cette sagesse, de laquelle tout sage reroit ce (ju'il a ; cette source supérieure de lumières, où nous puisons tous, est le l>ieu que nous cherchons. Il est par lui-même, et nous ne sommes que par lui ; il nous a faits semblables à lui, c'est-à-dire raisonnables, afin (jue nous puissions le connaître comme la vérité inlinie, et i';iiniL'r comme rimmense bonté. Voilà la religion; car la religion est
loO FÉNEI.ON.
l'amoui' : aimer Dieu et en comniuni(iuer ranioiir aii\ autres hommes, c'est exercer le culte paifait. Dieu est notre Père , nous sommes ses enfants , c'est exercer le culte parfait, l.es pères de la terre ne sont point pères comme lui, ils n'en sont que l'ombre. Nous lui devons la connaissance, la vie, l'ètie et tout ce que nous sommes. Fant-il (pic nous , qui avons tant d'horreur de l'ingratitude d'homme à homme sur les moindres bienfaits, nous nous fassions gloire d'une ingratitude monstrueuse à l'égard du Père de qui nous avons reçu le fond de notre être ? Faut-il que nous usions sans cesse des dons de son amour pour violer la loi et pour l'outrager ? Voilà les vérités fondamentales de la religion, que la raison même renferme. La religion n'ajoute à la probité mondaine, que la consolation de faire par amour et par reconnaissance pour notre Père céleste, ce que la raison nous demande elle-même en faveur des vertus.
Les ressources de notre esprit nous contluis"nt à la vérité.
Ox est trop frappé de la disproportion qui paraît entre la grossièreté de l'esprit de la plupart des hommes et de la hauteur des vérités (ju'il faut entendre pour être parfaitement chrétien. Qu'est-ce que les
FÉNELON. jril
passions grossières , comme l'amour sensuel . la jalousie, la haine, la vengeance, l'ambition et la curiosité , ne font point deviner aux hommes les moins cultivés et les moins subtils ? Qu'est-ce (|ue les sauvaires mêmes ne pénètrent pas pour leurs intérêts ? Qu'est-ce (lue les hommes les plus vils n'ont point inventé pour la perfection des arts , quand l'avarice les a excités ? Qu'est - ce (ju'un enfant n'apprend point, depuis l'âge de deux ans jusqu'à celui de sept, soit pour discerner tous les objets qui l'environnent, pour observer leurs propriétés, leurs rapports et leurs oppositions, soit pour apprendre tous les termes innombrables d'une langue, qui expriment avec [)récision et délicatesse tous les objets avec toutes leurs dépendances ? Qu'est-ce (ju'un prisonnier n'invente point dans une prison pendant vingt ans , pour lâcher d'en sortir, pour savoir des nouvelles de ses amis, pour leur donner des siennes , pour tromper la vigilance et la défiance de ceux qui le tiennent en captivité ? Qu'est-ce (ju'un homme ne cliercherait point j)our découvrir les causes de son état , s'il se trouvait tout-à-coup à son réveil transporté dans une Ile déserte et inconnue ! Que ne ferait-il point pour savoir comment il y aurait été transporté pendant un
long sommeil ; pour chercher dans cette île quelque marque d'habitation , quelque vestige d'homme; pour inventer quelque moyen de se nourrir, de se vêtir, de se loger, de naviguer et de retourner en son pays? Voilà les ressources naturelles de l'esprit humain , dans les hommes même les moins cultivés. 11 n'y a qu'à bien vouloir, pour parvenir à touXes les choses qui ne sont pas absolument impossibles. Aimez autant la vérité que votre santé, votre vanité, votre liberté , votre plaisir , votre fantaisie , vous la trouverez. Soyez aussi curieux pour trouver celui qui vous a fait , et à rpii vous devez tout, que les hommes les plus grossiers sont curieux pour suivre un soupçon malin, pour contenter leur passion brutale, pour déguiser leurs desseins injustes et honteux : en voilà assez pour trouver Dieu et la vie éternelle. Faites que l'homme soit en ce monde comme celui qui se trouverait à son réveil dans une île déserte et inconnue. Faites que l'homme , au lieu de s'amuser aux sottises qu'on nomme fortune, divertissement, spectacles, réputation, politique, éloquence, poésie, ne soit occupé que de se dire à lui-même : Qui suis-je? où suis-je? d'où viens-je ? par où suis-je venu ici ? où vais-je ? pourquoi et par qui suis-je fait ? quels
sont CCS autres êtres qui me ressemblent et qui m'environnent ? d'où viennent-ils ? je leur demande ce (ju'ils me demandent, et nous ne saurions nous dire les uns aux autres ce que nous sommes , ni par où nous nous trouvons assemblés , je n'ai nulle autre affaire dans ce coin de l'univers, où je suis comme tombe des nues , que celle d'être étonné de moi et de mon état, de découvrir mon origine et ma fin. Je n'ai que quatre jours à passer dans cet état ; je ne dois les employer qu'à découvrir ce qui peut décider de moi. Je dois me défier de mon esprit . que je sens vain, léger, inconstant, présomptueux. Je dois aussi craindre mes passions folles et brutales; je n'ai qu'une seule affaire, qui est de m'étudier, de m'approfondir, et surtout de me vaincre , pour me rendre digne de |)arvenir à la vérité, supposé (pie je puisse parvenir jusqu'à elle. Il est vrai (ju'en la cherchant avec gène et travail, je passerai peut-ctre toute ma vie dans une peine stérile, sans pouvoir sortir de ces profondes tc'nèbres où je me vois comme abandonne' : mais (ju'importe ? cette courte vie n'est (jue le songe d'une nuit ; si peu que je suive ma raison avec courage , je dois Otre plus content de la passer dans une raisonnable et si importante occupation, avec la consolation
d'agir sëiieusement en liomme, que de ni'abandonner à la folie de mes passions, qui se tourneraient en malheur pour moi. Il n'y a que la légèreté d'un esprit mou et sans ressource contre sa passion, qui ne pfit taire prendre le change si lionteusement. Dès qu'un homme sera homme do la sorte il aura bientôt les yeux ouverts.
Pourquoi les hommes ne feraient-ils pas , pour faire la découverte d'eux - mêmes, ce (jue fit ce Scythe Anacharsis, qui vint dans la Grèce chercher la vérité; et ce que faisaient les Grecs, qui allaient en Egypte, en Asie, et jusque dans les Indes, chercher la sagesse? il ne faut point beaucoup de lumière pour apercevoir qu'on est dans les ténèbres ; il ne faut pas être bien fort pour sentir son impuissance; il ne faut pas être bien riche pour être las de sa pauvreté. Pour être un viai philosophe , il ne faut que connaître qu'on ne l'est pas; il ne faut que vouloir savoir ce qu'on est, et qu'être étonné de ne le savoir pas. Un voyageur va au Monomotapa et au Japon , pour apprendre ce qui ne mérite nullement sa curiosité, et dont la découverte ne le guérira d'aucun de ses maux. Quand irouvera-t-on des hommes qui fassent, non pas le tour du monde , mais le moindre effort de curiosité
lÉ.NtLO.N. KSr>
pour développer le grand mystère de leur propre état ? On parcourt les mers les plus orageuses pour aller ehercher à quatre mille lieues d'ici le poivre et la oanelle ; on surmonte les vents, les flots, les abîmes et les écueils pour avoir ce (jui n'est presque bon à rien : on ne traverserait pas la Manche pour apprendre à ôtre sage , bon et digne d'un bonheur éternel.
On dit hardiment (ju'un villageois n'a pas assez d'esprit pour apprendre son catéchisme , pendant qu'il apprend sans peine toutes les chansons malignes et imprudentes de son village, pendant qu'il use de ses déguisements les plus subtils pour cacher ses débauches et ses larcins. L'esprit de chaque homme s'étend ou se raccourcit suivant l'application où il vit. L'esprit est comme un cuir souple qui prête : il s'allonge , il s'élargit à proportion de la bonne volonté et de l'exercice. Tournez autant l'esprit au bien qu'il est d'ordinaire tourné au mal, vous trouverez, par le seul amour du bien, de^j ressources incroyables d'esprit pour arriver à la vérité, dans les hommes nu-me (jui montrent le moins d'ouverture.
Il faut avancer chaque jour dans la connaissance de ses devoir^ et de la loi divine.
Voyons de bonne foi ce que nous devons à Dieu.
456 lÉ.NELO-N.
Peut-ôtre n'y avons-nous jamais pensé sérieusement; ne lui devons-nous pas autant (pi'un ami doit à son ami et qu'un domestique doit à son maître. Si vous aviez un ami à qui vous eussiez confié vos intérOts , qui vous eût les plus grandes obligations , et que vous aimassiez tendrement , voudriez-vous qu'il se contentât d'entendre une partie de vos intentions sur les choses qu'il se serait engagé à faire pour vous? Que ponseriez-vous de lui et do son amitié, s'il se contentait de savoir en gros ce que vous voudriez , et s'il craignait de l'apprendre plus en détail? Quelqu'un qui souhaiterait votre avantage viendrait lui dire : ne voulez-vous pas envoyer vers votre ami pour éclaircir plus exactement ce dont il vous a chargé? N'est-il pas juste que vous le consultiez lui-même , de peur de vous tromper et de n'avoir pas bien compris tout ce qu'il attend de vous? En vérité, cet homme mériterait-il le nom d'ami , et pourriez-vous le croire de bonne foi , s'il répondait : Je f?is ce que j'ai compris que mon ami voulait , que m'importe d'en savoir davantage? Je ne veux point m'embarrasser; il me suffit de suivre la connaissance imparfaite que j'ai de ses intérêts, sans en chercher nne plus parfaite : cette recherche ne servirait qu'à m'en-
FÉNELU.N. 157
gager peut-être à l'aire pour lui des choses qui in'incomuioderaient ; je n'eu veux pas prendre la peine : je serais bien taché de l'oftenser dans ses inlércHs essentiels; mais je ne m'embarrasse guère de connaitre les moyens de ne pas le choquer dans les petites choses; et, même pour les plus grandes, je ne veux point savoir ses intentions mieux que je ne le sais, et je suis résolu, pour éviter cet embarrassant éclaircissement, de hasarder de lui nuire môme dans les choses de conséquence. Je crois qu'un tel ami vous paraîtrait bien indigne d'en porter le nom , «pie vous seriez mortellement blessé de son ingratitude, et (pic vous auriez honte de vous être confié à lui; je suis même très-assuré cpie vous trouveriez son j)rocedé d'autant plus chofpiant. (pi'il aurait joint la mauvaise foi à la mauvaise volonté. J'aurais mieux aimé, diriez-vous. (pj'il eût ouvertement refusé de me servir; mais m'offrir ses services , et puis chercher (les prétextes pour ne sinstruire pas à fond de mes intérêts, et craindre d'y voir trop clair, de peur d'être obligé de me rendre de trop grands services , voilà ce qui me par;iil le plus corrompu et le plus inexcusable. C'est ce que vous diriez d'un ami qui ne vous devrait presque rien. (Juc croyez-vous donc que Dieu
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dira de vous dans son jugement; de vous, dis-je , (jui lui devez tout, si vous êtes comme cet ami infidèle qui affecte de fermer les yeux de peur de voir trop clair dans les affaires de son ami , et ((ui se vante encore d'être un ami de bonne foi ?
Mais venons à la seconde comparaison, pour achever de rendre cette vcrité manifeste et sensible. Si le roi avait confié une place , ou une armée , ou une négociation à un de ses sujets , trouverait-il bon que ce sujet négligeât de s'instruire exactement des fortifications et de l'état de sa place; que ce général d'armée se contentât d'avoir une médiocre science de la guerre, que cet ambassadeur refusât d'approfondir les aff'aires étrangères , et les moyens de faire roussir sa négociation? Si le roi, dans la suite, reprochait à ces trois hommes le mauvais succès des choses qui leur étaient confiées, le gouverneur oserait-il lui dire : j'ai cru que j'en savais assez, quoicpie j'entendisse mal les sièges, et je n'ai point voulu m'embanasser à en apprendre davantage pour défendre plus longtemps ma place? Le général mal instruit pourrait-il lui dire : je n'ai point voulu m'embrouiller dans les différents avis des ingénieurs sur l'attaque d'une telle ville, ni raisonner avec les officiers expé-
FÉNELO-X. 1')'^
rinieiUés pour suppléer à mon ignorance , (jui m'a fait perdre la bataille; je me suis contenlc de mon hon sens; j'ai cru que ma bonne intention et ma |)etite capacité m'excuseraient , et ([ue vous seriez content pourvu que je ne vous trahisse pas? Cet ambassadeur aurait-il le front d'alléguer qu'il n'était pas oblige de savoir à fond les desseins des ennemis, les intéi'èts de la cour étrangère où il négociait , et les moyens d'y persuader les esprits pour servir son maître? Il fallait, répondrait le roi, veiller nuit et jour pour apprendre toutes ces choses : les négliger, c'était trahir mes intérêts et me saciifier à votre paresse. Voilà ce (pie le roi dirait avec raison. Mais que dira le Roi des rois, si vous faites comme les lâches serviteurs. Vous voyez bien que vous ne pardoimeriez jamais cette ignorance [)leine de négligence et d'affectation , et ((ue Dieu doit cncoi-e moins vous la pardonner. Aussi voyons-nous que les dimanches ii'ufit été institués (pie pour réserver un jour en chaque semaine à l'étude de la loi de Dieu , et à la méditation de ses mystères. C'est pourquoi on tenait anciennement, pendant un temps assez long, ceu\ qui voulaient être chrétiens, dans l'étude de la religion, même avant rpie de leur donner le baptême.
Le besoin de connaître Dieu et Jcsus-Christ son Fils, notre Sauveur, est toujours le même et ne saurait jamais diminuer. L'Evangile, qui est le livre où Dieu instruit les hommes , ne nous est point donné pour ne savoir jamais ce qu'il contient. Je sais qu'il y a beaucoup d'hommes grossiers et mal préparés qui })Ourraient abuser de cette sainte lecture; mais ceux qui y sont préparés par une intention pure et par une entière docilité d'esprit ne doivent pas s'en priver : c'est sur ce livre et non sur le conseil des hommes que nous serons jugés. C'est donc sur ce livre qu'il faut préparer nos comptes et prévenir, par notre lidélilé à suivre les règles, le redoutable jugement de Dieu. Saint Paul disait aux premiers chrétiens : Vous êtes riches en toute sorte de science et de connaissance des vérités de Dieu. Cependant il répète sans cesse aux fidèles, c'est-à-dire à tout le peuple sans exception, quil faut croître tous les jours dans la science de Dieu ; qu'// faut être éclairé, pour savoir non-seulement la loi en général, mais encore quelle est la volonté de Dieu en chaque chose , avec ce qui lui plaît davantage et ce qui est le plus parfait. Quiconque aime véritablement son ami ne se contente pas de ne le point offenser, il cherche encore tout ce
FÉ.NELOX. l^»l
qui peut l'obliger et lui j)laire. f.a sincère amitié est inventrice et ingénieuse; il n'y a <iue la crainte d'esclave (jui se borne à éviter la punition des grandes désobéissances ; il n'y a point d'honnête homme (jui voulût se faire servir j)ar un domesticjue qui ne voudrait jamais faire (pie les clioses dont il ne pourrait se dispenser, et cpii craindrait de connaître trop ce qui pourrait lui gagner le cœur de son maître. Malheur, dit rtcrilurc , (luj- caurs partagés! En effet , ils sont sans cesse déchirés, d'un côté par le monde et par leurs pasï.ions encore vivantes, de l'autre par des remords de leur conscience et par la crainte de la mort suivie de l'éternité. Heureux ceux (pii se jettent tète baissée et les yeux fermés entre les bras du Perc des iiiiséricorjrs et du Dieu de toute cun.sttlation ! pour parler comme saint Paid. Ceux-là, bien loin de craindre de voir trop clair, ne craignent rien tant cjue de ne Nor pas assez ce que Dieu demande. Sil'»t qu'ils flécouNrent une nouvelle lumièie dans la loi de Dieu , //> sont traiispurles dr joie, dit TKcriture , 'uinine un (inire (jui truuce un trésor.
')5 FKMI.O^.
Conseils sur lu vie iiilt-rieuro.
:£i^,lKimhn à Dieu dans le cours delà vie inférieure. W^ Laissez votre cœur aller comme Dieu le mène , tantôt haut, tantôt bas ; cette viclNsitude est une rude épreuve. Si on était toujours <Jans la peine , on s'y endurcirait, ou bien on n'y durerait guère ; mais les intervalles de calme et de resjjiration renouvellent les forces et préparent une plus douloureuse sui"i)rise dans le retorr des an:crtumes. Il faut donc se laisser soulager quand Dieu nous soulage, se laisser surprendre quand il nous sur[>rend, et se laisser désoler quand il nous désole.
E)} ijuoi consiste la véritfdAe fei ceur. vSoycz en paix. La ferveur sensible ne dépend nullement de vous ; l'unique chose cpii en dépend est votre volonté : donnez-la à Dieu sans réserve. Il ne s'agit point de sentir un goût de piété, il s'agit de vouloir tout ce
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que Dieu veut. Reconnaissez liuniblement vos fautes ; détachez-vous, al)andonnez-vous : aimez Dieu plus que vous-même, et sa gloire plus que votre vie ; du moins désirez d'aimer ainsi, et demandez ce véritable amour. Dieu vous aimera et mettra sa i)aix au tond de votre cœur.
Etre fidèle aux exercices de piété. J'espère de plus en plus que Dieu vous soutiendra. Quoique vous ne sentiez pas un grand goût pour les exercices de piété, il ne faut pas laisser d'y être aussi fidèle que votre santé le permettra, l'n malade convalescent est encore dégoûté; mais, malgré son dégoût, il faut qu'il mange pour se nourrir. In peu de lecture et de recueillement cha(pie jour vous donnera insensiblement la lumière et la force de tous les sacrifices que vous devez à Dieu. Aimez-le; tout le reste viendra par l'amour : encore même ne veux-je point vous demander un amour tendre et empressé; il sufïit que la volonté tende à l'amour, et (pie , malgré les goûts corrompus ((ui restent dans le cœur, elle préfère Dieu au monde entier et à soi-même. Vous serez le plus ingrat de tous les hommes si vous n'aimez pas Dieu qui vous aime tant, et (pii ne se rebute point de frapper à la porte de votie cœur pour y répandre son amour.
lOi FÉNELON.
Distractions involoutairefi ; les sécheresses, il ne s'agit point de ce que vous sentez malgré vous, ni des pensées qui se présentent à votre esprit , ni des distractions involontaires qui vous fatiguent dans votre oi'aison ; il suffît que votre volonté ne veuille jamais être distraite, c'est-à-dire que vous ayez toujours l'intention dioite et sincère de faire oraison et de laisser tomber les distractions dès que vous les apercevez. En cet état, les distractions ne vous feront que du bien; elles vous fatigueront, vous humilieront, vous accoutumeront à vivre de pain sec et noir dans la maison de Dieu.
Il ne dépend pas même de notre travail de nous procurer toujours une faveur sensible- Quoiqu'il ne faille jamais s'attirer celte privation par la moindre dissipation ou négligence volontaire, il faut néanmoins se passer de ces soutiens si consolants, et ôonlinuer avec une humble patience , au milieu des ténèbres et des sécheresses, quand Dieu nous y met. C'est même un grand profit pour une àme constante dans le bien , que de voir toute sa pauvreté et toute son impuissance. Il importe bien plus de sentir sa misère pour recourir à Dieu, que de goûter une consolation qui tente de vaine complaisance.
ff'nklo.v. 165
// v a une crainte injurieuse à Dieu. Ne craignez rien : vous foriez une i^rande injure à Dieu si vous vous défiiez de sa bonté; il sait mieux ce qu'il vous faut , ce que vous êtes capable de porter, que vousmême. Il ne vous tentera jamais au-dessus de vos forces. Encore un coup , ne craignez rien , ùme de peu de foi. Vous voyez par l'expérience de votre faiblesse combien vous devez être désabusé de vous-même et de vos meilleures résolutions. A voir les sentiments de zèle où l'on est quelquefois , on croirait que rien ne serait capable de nous arrêter. Cependant , après avoir dit <'omme saint Pierre : (juand même il faudrait mourir arec rous cette nuit , je ne vous abandonnerai point , on finit «omme lui par avoir peur d'une servante et par renier làcbement le Sauveur. Oh qu'on est faible ! mais autant notre faiblesse est déplorable, autant l'expérience nous en est utile pour nous ôter tout appui et toute ressource au-dedans de nous.
it)() KÉ.NEF.O.N,
■ ofya-
XVI ï
IiK^irables moyens de la Providence.
tà^ES moyens de la Providence tant intérieurs qu'exil® tërieurs, sont inefi'ablcs et d'une vaiiétc infinie. Il est aussi impossible d'expliquer comment un homme est parvenu de proche en proche à un certain degré de sagesse et de vertu , à certains préjugés. On y airive par des combinaisons innombrables de l'éducation , des exemples , des lectures , des conversations , des amis, des expériences, des réflexions et des inspirations intérieures, par lesquelles Dieu opère insensiblement dans le fond des cœurs. Non -seulement les autres hommes ne sauraient dire en détail tout ce qui a préparé , persuadé , déterminé un certain liomme à un certain genre de vie , mais encore cet homme même ne saurait après coup retourner , pour ainsi dire, siy ses pas, et retrouver, tant au -dehors, quau-dedans, icftxl ce qui a servi de ressort pour remuer son cœur.
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Ce (|uc chacun ne peut faire pour ictiouvei' ses piopies traces , Dieu le fera dans son jugement. Il y sera viclorieu\, parce (lu'il développera à cliaque homme tous les replis de son cœur, dans une chaîne de moyens par les(|ueis il n'a tenu qu'à lui de chercher, de connaître la vérité, de l'aimer, de la suivre, et d'y trouver son salut. Ces moyens, (iuoi(iue inexplicables en détail , sont très-certaine' en gros. Leur variété , leur combinaison secrète, leur facilité à nous échapper, nous en dérobent souvent la connais>ance distincte : mais Dieu , inlinimcnt ju.ste et bon , ne mclite-t-il pas bien d'èlre ciu sur l'enchaînement et sur la proportion de ces moyens qu'il a préparés? N'eu est-il pas meilleui' juge que nous, puisque nous négligeons ces moyens juscju'à n'y faire pres(|ue jamais aucune -attention ? Si un homme se trouvait toul-àcoup , en s'évcillant, dans une Ile déserte, quelle prodigieuse recherche ne ferait-il [)oini pour découvrir par qu(dlc aventure il y aurait été transporté? Nous nous trouvons toul-à-coup en ce monde, comme tombés des nues ; nous ne savons ni ce cpic nous sommes, ni d'où nous venons, ni où nous sommes venus , ni avec (]ui nous vivons, ni où nous irons au sortii- d'ici. Oui est-ce (jui a la moindre curiosité sur ce profond
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mystère? Personne ne veut le développer. On s'amuse de tout, on veut tout savoir , excepté l'unique chose qu'il serait ca[»ilal d'apprendre. Cette indolence monstrueuse est le grand péché d'infidélité. De quoi les hommes ne seraient-ils pas capables s'ils étaient sincères , humhles , dociles, et aussi appliqués qu'un si urand bien le mérite? Les petits enfants n'apprennentils pas en peu de temps les choses et les termes de tout le détail de la vie humaine, et toute une langue? Le peuple le plus grossier n"apprend-il pas toute la linesse des arts? Ce n'est pas tout. Que n'apprcnd-on pas , avec subtilité et profondeur, pour le mal ? L'esprit ne manque que pour le bien : on n'est bouché que pour les choses qu'on n'aime pas. Aimez la vérité comme l'argent , vous devinerez ce qui est le plus obscur. Quand Dieu rassemblera contre un homme tous les dons naturels de la rai.son , et tous les secours surnaturels donnés pour le préparer à la foi; quand il lui montrera que ces grâces en auraient attiré de plus grandes pour son salut , s'il n'eût pas négligé les premières , cet homme verra toul-à-conp ce qu'il ne veut point voir ici-bas. Quand même cette justice de Dieu serait incompréhensible , il faudrait la croire sans la comprendre. Mais l'homme aime mieux se
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flatter, séculier le joug, supporter que Dieu lui manf|ue , disputer sur sa propre liberté , quoiqu'il ne puisse en clouter sérieusement , et vivre sans règle , en se justitianl aux dépens de Dieu.
Ma'suii siipériomo. iiiiivci selle et iiimiual)le.
Chacln sent en soi une raison bornée et subalterne, qui s'égare dès (ju'elle éeliappe à une entière subordination . et (jui ne se corrige qu'en rentrant sous le joug d'une autre raison supérieure, universelle, immuable. .Vinsi tout porte en nous la marque d'une raison subalterne, bornée, participée, empruntée, et qui a besoin qu'une autre la redresse à ehaciue moment. Tous les bommes sont raisonnables de la même raison , qui se conimiinicpie à eux selon divers degrés : il y a un certain nombre de sages; mais la sagesse . où ils puisent comme dans la source et qui les fait ce qu'ils sont , est unique.
Où est cette sagesse ? Où est-elle cette raison commune et supérieure tout ensemble à toutes les raisons bornées et imparfaites du genre humain? Où est-il donc cet oracle qui ne se tait jamais, et contre lequel ne peuvent jamais lien tous les vains préjugés des peu[)Ies? Où est-elle cette raison (ju'on a sans
cesse besoin de consulter, et qui nous prévient pour nous inspirer le désir d'entendre sa voix? Où est-elle cette vive lumière qui illumine tout hoimne venant en ce monde? Où est-elle cette pure et douce lumière, qui non-seulement éclaire les yeux ouverts, mais qui ouvre les yeux fermés, qui guérit les yeux malades, qui donne des yeux à ceux qui n'en ont pas , pour la voir ; enfin qui inspire le désir d'être éclairé par elle, et qui se fait aimer par ceux même qui craignent de la voir? Tout œil la voit; et il ne verrait rien, s'il ne la voyait pas, puisque c'est par elle et à la faveur de ses purs rayons qu'il voit toutes choses. Gomme le soleil sensible éclaire tous les corps , de même ce soleil d'intelligence éclaire tous les esprits. La substance de l'œil de l'homme n'est point la lumière ; au contraire, l'œil emprunte à chaque moment la lumière des rayons du soleil. Tout de même mon esprit n'est point la raison primitive, la vérité universelle et immuable ; il est seulement l'organe par où passe celle lumière originale , et qui en est éclairé. Il y a un soleil des esprits, qui les éclaire tous, beaucoup mieux que le soleil visible n'éclaire les corfis ; ce soleil des esprits nous donne tout ensemble et sa lumière, et l'amour de sa lumière pour la cher-
cher. (]c soleil île vérité ne laisse aucune ombre, et il luit en nn^nie temps dans les deux hcmisplières; il brille autant sur nous la nuit que le jour : ce n'est point an-dehors qu'il répand ses rayons; il habite en chacun de nous. Vn homme ne peut jamais dérober ses rayons à un autre homme : on le voit cçalemcnî en quelque coin de l'univers qu'on soit caché. Vn homme n'a jamais besoin de dire à un autre : retirezvous, pour me laisser voir le soleil ; vous me dérobez ses rayons, vous enlevez la portion qui m'est due. Ce soleil ne se couche jamais, et ne souffre aucun nuage que ceux qui sont formés par nos passions : c'est un jour sans ombre; il éclaire les sauvages mêmes dans les antres les plus profonds et les plus obscurs. Il n'y a que les yeux malades qui se ferment à sa lumière ; et encore même n'y a-t-il point d'homme si malade et si aveugle qui ne marche encore à la lueur de (juelque lumière sombre qui lui reste de ce soleil int«'rieur des consciences, ('ette lumière universelle découvre et représente à nos esprits tous les objets; et nous ne pouvons rien juger (pie par elle , comme nous ne pouvons discerner aucun corps qu'aux rayons du soleil.
Les hommes peuvent nous innlcr , j>oui' nous iiis-
i72 FÉiNELON.
li'uire; mais nous ne pouvons les croire qu'autant que nous trouvons une certaine conformité entre ce qu'ils nous disent et ce que nous dit le maître intérieur. Après qu'ils ont épuisé tous leurs raisonnements , il faut toujours revenir à lui et l'écouter, pour la décision. Si un homme nous disait qu'une partie égale le tout dont elle est partie , nous ne pourrions nous empêcher de rire , et il se rendrait méprisable , au lieu de nous persuader : c'est au fond de nous-mêmes, par la consultation du maître intérieur, que nous avons besoin de trouver les vérités qu'on nous enseigne , c'est-à-dire qu'on nous propose extérieurement. Ainsi, à proprement parler, il n'y a qu'un seul véritable maître qui enseigne tout, et sans lequel on n'apprend rien. Les autres maîtres nous ramènent toujours dans celte école intime , où il parle seul. C'est là que nous recevons ce que nous n'avions pas ; c'est là que nous apprenons ce que nous avions ignoré ; c'est là que nous retrouvons ce que nous avions perdu par l'oubli ; c'est dans le fond intime de nous-mêmes qu'il nous garde certaines connaissances comme ensevelies , qui se réveillent au besoin ; c'est là que nous rejetons le mensonge que nous avions cru. Loin de juger ce maître , c'est par lui seul que nous sommes
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jugés souveiaiiiement en toutes choses. C'est un juge désintéressé et supérieur à nous. Nous pouvons refuser de l'écouter et nous étourdir; mais, en l'écoulant, nous contredire. Uien ne ressemble moins à l'iiomme que ce maître invisible cpù l'instruit et qui le juge avec avec tant de rigueur et de perfection. Ainsi notre raison bornée, incertaine, fautive, n'est qu'une inspiration faible et momentanée d'une raison primitive , suprême et immuable, (pii se coamiunique avec mesure à tous les êtres intelligents.
On ne peut point d're que l'homme se donne luimême les pensées qu'il n'avait pas; on peut encore moins dire (|u'il les reçoive des auties hommes, puisqu'il est certain qu'il n'admet et ne peut rien admettre du dehors sans le trouver aussi dans son propre fonds , en consultant au-dedans de soi , les principes de la raison . pour voir si ce qu'on lui dit y répugne. [I y a donc une école inli'rieure où l'homme reçoit ce (pi'il ne peut ni se donne»' . ni attendre des autres hommes, ♦pji vivent d'emprunt comme lui.
Voilà donc deuv raisons que je trouve en moi : lune est moi-même, l'autre est au-dessus de moi. (ielle (pii est moi est très-imparfaite, fautive, incertaine, prévenue; piécipitée, sujette à s'égarer , clian-
il A FÉNELON.
géante, opiniâtre, ignorante et bornde ; enfin elle ne possède jamais rien que d'emprunt. I/autre est eommune à tous les liommes , et supérieure à eux; elle est parfaite, éternelle, immuable, toujours prête à se communiquer en tous lieux, et à redresser tous les esprits qui se trompent; enfin incapable d'être jamais ni épuisée ni partagée, quoiqu'elle se donne à tous ceux qui la veulent. Où est cette raison parfaite, qui est si près de moi , et si différente de moi ? où est-elle ? Il faut que ce soit quelque chose de réel ; car le néant ne peut être parfait , ni perfectionner les natures imparfaites. Où est-elle cette raison suprême? ^"est-ellc pas le Dieu que je cherclie ?
C'est à la lumière de Dieu que je vois tout ce qui peut être vu ; mais quelle différence entre cette lumière et celle qui me parait éclairer les corps ! C'est un jour sans nuage et sans ombre , sans nuit , et dont les rayons ne s'affaiblissent par aucune distance. C'est une lumière qui n'éclaire pas seulement les yeux ouverts et sains ; elle ouvre , elle purifie , elle forme les yeux qui doivent être dignes de la voir. Elle ne se répand pas seulement sur les objets, pour les rendre visibles, elle fait qu'ils sont vrais, et hors d clic rien n'est véritable ; car c'est elle qui lait tout
FÉNELON. I7o
ce qu elle montre. Elle est tout eiiseml)le lumière et vérité ; car la vérité universelle n'a pas besoin de rayons empruntés pour luire, il ne faut point la clierclier cette lumière au dehors de soi : cliacun la trouve en soi-môme; elle est la même pour tous. Elle découvre également toute chose ; elle se montre à la fois à tous les hommes dans tous les coins de l'univers. Elle met au-dedans de nous ce qui est dans !a distance la plus éloignée ; elle nous fait juger ce qui est au-delà des mers, dans les extrémités de la terrc^ par ce (jui est au-dedans de nous. Elle n'est point nous-mêmes, elle n'est point à nous, elle est intiniment au-dessus de nous ; cependant elle nous est si familière et si intime, que nous la trouvons toujours aussi près de nous cpie nous-mêmes ; nous nous accoutumons même à supposer, faute de réflexion, qu'elle n'est rien de distingué de nous. Elle nous réconcilie souvent avec nous-mêmes : jamais elle ne tarit , jamais elle ne nous trompe; et nous ne nous trompons que faute de la consulter assez attentivenjent , ou en décidant avec impatience, (juand elle ne décide pas.
O vérité! ô lumière 1 tous ne voient (pie par vous; mais peu vous voient et vous reconnaissent. On ne
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voit tous les objets de la nature que par vous; et on doute si vous êtes ! C'est à vos rayons (|u'on discerne toutes les créatures; et on doute si vous luisez I Vous brillez en effet dans les ténèbres; mais les ténèbres ne vous comprennent pas , et ne veulent pas vous comprendre. 0 douce lumière ! heureux qui vous voit! heureux, dis-je, par vous, car vous êtes la vérité et la vie ! quiconque ne vous voit pas est aveugle : c'est trop peu , il est mort. Donnez-moi donc des yeux pour vous voir^ un cœur pour vous aimer. Que je vous voie , et que je ne voie plus rien ! que je vous voie , et tout est fait pour moi ! Je suis rassasié, dès que vous paraissez.
FÉ.NELON.
Emploi du l<^inps ; ivianière <le le bien om|.loy.'r,
y^A maxime qui doit se répandre universellemem S^ sur tous les lomns, c'est qu'il ne doit point y en avoir d'inutiles : qu'ils entrent tous dans l'ordre et dans l'enchaînement de notre salut; (|u'ils sont tous chargés de plusieuis devoii's que Dieu y a attr.cliés de sa propre main, et dont il doit nous demander compte : car depuis les premiers instants de notre être jusqu'au dernier moment de notre vie, Dieu n'a pas prétendu nous laisser de temps vide, et (pi'on puisse dire (ju'il ait abandonné à notre diseré'tion, ni pour nous perdre, l/importanee est de eonnaître ce «pj'il désire que nous Cassions. On y pnrvicuf . non par une ardeur empres.sée et inquiète, (pii .serait plutôt capable de tout brouiller (pie de nous éclairer sur nos devoirs, mais par une soumission sincère à ceux qui nous tiennent la place de
478 FÉNELOX.
Dieu ; cii second lieu , par un cœur pur et droit qui cfierche Dieu dans la simplicité, et qui combat sincèrement toutes les duplicités et les fausses adresses de l'amour-proprc à mesure (pi'il les découvre : car on ne perd pas seulement le temps en ne faisant lien ou en faisant mal; mais on le perd aussi en faisant autre chose que ce que Ton devrait, quoique ce (pje l'on fait soit bien. Nous sommes étrangement injçénieux à nous clierclier nous-mêmes perpétuellement; et ce que les âmes mondaines font grossièrement et sans se caclier, les personnes (jui ont le désir d'être à Dieu le font souvent plus finement à la faveur de quelque prétexte qui, leur servant do voile, les empêche de voir la difibrmité de leur conduite.
Un moyen général pour bien employer le temps, c'est de s'accoutumer à vivre dans une dépendance continuelle de l'esprit de Dieu, recevant de moment en moment ce qu'il lui plaît de nous donner; le consultant dans les doutes où il faut prendre notre parti sur-le-champ , recourant à lui dans les alfaiblissements où la vbrtu tombe comme en défaillance; l'invoquant et s'élevant vers lui, lorsque le cœur, entraîne par les objets sensibles, se voit conduit im- l
F^NELON. 17*>
percepliblemeiU hors de la roule, so surprend dans l'oubli et dans réloigncment de Dieu.
Heureuse l'Ame qui, par un renoncement sincère à elle-même, se lient sans cesse entre les mains du Cn'ateur, prêle à faire tout ce qu'il voudra, et qui ne se lasse point de lui dire cent fois par jour : Sei~ (jneur , (jur voidez-voiis (juc je fasse? Enseignez-moi à faire votre volonté, parce (jue vous êtes mon Dieu. Vous montrerez que vous êtes mon Dieu en me l'enseignant, et moi que je suis votre créature en vous obéissant. En quelles mains, grand Dieu ,' serais-je mieux que dans les vôtres !
Le temps des affaires et des occupations extérieures n'a besoin, pour êlre bien employé, que d'une simple attention aux ordres de la divine Providence. Comme c'est elle q«ii nous les prépare et (pii nous les présente, nous n'avons qu'à la suivre avec docilit«', et soumettre entièrement à Dieu notre humcui", notre volonté propre, notre délicatesse^ notre int|uiétude, les retours siu- nous-mêmes, ou bien Vvpanchement, la précipitation, la vaine joie et les autres passions (|ui viennent à la traverse, selon que les choses que nous avons à traiter nous sont agréables ou incommodes. U faul bien prendre garde à
îHO F F m; LOS.
ne se pas laisser acral)ler par ce qui vient du dehors; et à ne se pas noyer dans la multitude des occupations extérieures, quelles qu'elles puissent (^tre. Nous devons tâcher de commencer toutes nos entreprises dans la vue de la pure gloire de Dieu, les continuer sans dissipation . et les finir sans empressement et sans impatience.
I.e temps des entreliens et des divertissements est le plus dangereux pour nous, et peut-être le plus utile pour les autres : on y doit être sur ses gardes, o'est-à-dii'e plus iidèle en la présence de Dieu. I.a pratique de la vigilance chrétienne tant recommandée par notre Seigneur, les aspirations et les élévations d'esprit et de cœur vers Dieu ; la dépendance douce et paisible que l'ànie garde envers la grâce qu'elle reconnaît pour le seul principe de sa sûreté et de sa force : tout cela doit être mis alors en usage pour se préserver du poison subtil qui est souvent caché sous les entretiens et les plaisirs.
Faisons le bien pendant que nous en avons le temps. Une nuit viendra pendant laquelle personne ne peut j agir. I.e temps est précieux, mais on n'en connaît ! pas le prix. On le connaîtra quand il n'y aura plus lieu d'en protiter. Nos amis nous le demandent
comnit' si ce ii'clait rien , cl nous le domions de lucmc. Souvent il nous esta charge; nous ne savons qu en faire , et nous eu soninies embarrassés. In jour viendra (ju un (luart-dheure nous paraîtra plus «'bliinable et plus désirable (juc toutes les fortunes (le l'univers. Dieu, libéral et inagiiirKiue dans tout le reste, nous apprend, par la sage écononiie de sa Providence, combien nous devrions être circonspects sur le bon usage du temps . puisqu'il ne nous en donne jamais deux inslanis ensemble; et qu'il ne nous accorde le second qu'en retirant le preuiier, et (ju'en retenant le troisième dans sa main avec une entière incerlilude si nous l'aurons. Le temps nous est donné pour ménager r('ternité. et réternilé ne sera pas trop longue pour regretter la perle du teni[)s.si nous en avons alnisé. Toute notre vie evt a Dieu aussi bien (|ue lîolre cd'iir. f/un et l'autre ne sont pas trop pour lui ; il ne nous les a donnés que pour l'aimer et pour le servir. Ne lui en dérobons riitn. .Nous ne pouvons pas h tous moments faire de grandes choses; mais nous eu |)ouvons toujours faire de convenables à notre l'iat. Se taire, souttrir, prier, quand nous ne sonnnes pas obligés d'agir extérieurement. c'est beaucoup offrira Dieu, lii contre-temps.
182 Fr-NtLON.
une coMtradiclion , un nuirmure, une im|joitunilé, une injustice re^ue et soutt'erte dans la vue de Dieu , valent bien une demi-lieure d'oraison ; et on ne perd [)as le temps, (juand , en le perdant, on pratique la douceur et la patience. Mais pour cela il faut que cette perte soit inévitable et que nous ne nous la procurions pas par notre faute. Ainsi réglez vos jours, et rachetez le temps, comme dit saint Paul , en fuyant le monde et en abandonnant au monde des biens qui ne valent pas le temps qu'ils nous ôtent. Quittez les amusements, les correspondances inutiles , les épanchements de cœur qui flattent l'amour-propre , les conversations qui dissipent l'esprit et qui ne conduisent à rien. Vous trouverez du temps pour Dieu, et il n'y a de bien employé que celui qui est bien pour lui.
Vous devez piendre soin de dérober au monde du temps pour vos lectures et pour vos prières. Il me semble que je vois t«)us vos embarras; mais, après tout , il faut (jue les aH'aires viennent chacune à leur idii'^ , et (jue celle du salut soit comptée pour la première. Que diriez -vous d'une personne (jui ne trouverait point de temps j>our manger et pour dormir ? I.e temps employé aux nécessités de la vie, lui
lÉ.M-LON. 187)
tlii'iez-voiis, eî>l le lenips le mieu'v ciu[»loyé poiu* vos affaires mêmes : si volic sauté succombe , comment agirez-vous ? à (iiioi servira voire travail, si la vie vous manque pour en cueillir le fruit ? Je vous le dis (le même, si vous laissez votre àme s'épuiser et tomber en défaillance, faute de nourriture , à quoi abou- (iiont, non-seulement les convcr-alions , mais encore les affaires (\m paraissent les plus solides, les [)lus indispensables et les (»lu.s pressées ? -T/^n/Ar». .l/r/?7//r^ in)ur(juui l'ous hoithlcz-i'otis r/ aoiis rinprcsscz-rous ? Marie , cpie vous voyez recueillie et immobile, a choisi lu meilleure part , qui ne lui sera jamais ôtéc.
Je ne vous dis pas tout ceci pour vous jeter dans les scrupules sur les occupations nécessaires; mais soyez persuadé (lu'ellcs n'iront jamais jusqu'à ne point vous laisser le temps de manger le pain (piotidien {)our votre nouniture ; car Dieu est tiop bon et il vous a fait trop sentir sa mischicorde pour vous ôtcr les moyens de le prier et de vous soutenir dans les senliuienls (ju'il vous inspire. vSongez donc à sauver, les malins et les soirs, quebpies lieures : en faisant semblant de s'éveiller plus tard , et le soii- d'avoir (|uelques lettres à éci-ire, on se débarrasse, et les affaires! véritables n'en vonl pas plus mal.
184 lÉNELOX.
II faut aussi meltre à proiit tous les moments : quand on attend (luelqu'un, quand on va d'un lieu à un autre, ([uand oii est avee des gens qui parlent volontiers , et qu'on n'a qu'à les laisser parler , on élève un instant son co^ur à Dieu , on se renouvelle pour la suite de ses occupations. Moins on a de temps, i)lus il inq)orle de le ménager. Si l'on attend d'avoir à soi des heures régiées et commodes pour les rcnqjlir des choses solides, on court risque d'attendre longtemps, surtout dans le genre de vie où vous êtes; mais il faut prendre tous les moments interrompus. Il n'en est pas de la piété comme des atlaires temporelles; les allaires demandent des tcnqis libres et l'églés pour une application suivie et longue ; mais» la piété n'a pas besoin de ces applications si longues, si fortes et si suivies ; en un moment on peut rappelei" la présence de Dieu , l'aimer, l'adorer, lui offrir ce que l'on fait ou ce que l'on soutfre, et calmer devant lui tontes les agitations de son co?ur. Prenez donc le matin une demi-heure, et autant l'aprèsmidi pour réparer les brèches que le monde fait; et, dans le cours de la journée , servez-vous de certaines [iensées (jui vous touchent le plus [)our vous renouveler en la })réscnce de Dieu.
Ff.Nhl.ON. I8o
Aimer, se taire, souinii'. aj^ir contre son {^'oùt, pour accomplir la volonté de Dieu en ^'accommodant a celle du prochain, voilà voire partage. Trop heureux de [)Orter la croix ({uc Dieu vous donne de ses propres mains dans le cours de sa Providence I Les pénitences que nous choisissons ou que nous acceptons, quand on nous les impose, ne font point mourir notre amour-propre, comme celles ({ue Dieu nou> distribue lui-même chacpie jour. Celles-ci n'ont rien où notre volonté puisse s'appuyer ; et , comme elles viennent immêdiatemenl d'une Providence miséricordieuse, elles portent avec elles une grâce proportionnée à tous nos besoins. Il n'y a donc (ju'à se livrer à Dieu chacpie jour, sans regarder plus loin. Croyons, espérons, aimons avec toute la simplicité des enfants. Dans tous nos besoins . toui'nons nos regards tendres et pleins de confiance vers le Père céleste. Voici ce qu'il dit dans ses Kcri turcs : (juand même une incrc ouUicrail .son [noinc fils . le fruil de acs entrailles: , moi je tw cuuf: oublierai jamais.
Le bon enqjloi du temps ne con.siî»te point en petits détails et en exactitudes superflues. La vraie exactitude consiste a ne négliger jamais les choses grandes et piincipales. (^est i)rcndre le change (pie de se
180 rft.M'Lox.
iTieltrc en anièic pour les grandes clioses par entraînement de goût pour les petites. Si vous vous livrez aux petites choses par choix et par goût, vous vous trompez étrangement contre la sagesse humaine ; si vous le laites par lidélitc pour Dieu , et pour remplir tous vos devoirs, vous manfjuez à Dieu, à force de vouloir n'y manquer en rien. Dieu ne veut point cette fausse exactitude par laquelle on se rend superstitieux sur les vétilles, jusqu'à ne pouvoir plus atteindre à l'essentiel. Faites les choses importantes dont vous ne pouvez vous décharger sur aucun subalterne, et ne faites aucune des choses moins hautes que vous pouvez faire exécuter par quelqu'un qui vous en rendra compte. Quiconcpie ne sait point se soulager en faisant travailler sons lui . ne sait pas travailler lui-même. Le grand travail d'un homme supérieur est de donner à chacun sa tâche, de mettre tout en mouveinent et de diriger tranciuillement le travail de plusieurs personnes. Si vous demandez à Dieu la sagesse, comme Salomon , il vous la donnera pour conduire tout ce (ju'il vous a confié. Livrez-vous à l'esprit de grâce pour mourir à vos goûts et à vos habitudes. Mourez à la fausse exactitude sur les détails. Dieu vous mettra au larocet vous irez droit au vrai but.
Dangers de la iiiuUesse cl des plaisirs.
Vois avez h craindre la mollesse et ramusenient ; ces deux défauts sont capables de jeter dans les j)lus afiVeux désordres les personnes niOme les plus résolues à pratiquer la vertu et les plus remplies d'horreur pour la vie. La mollesse est une langueur de l'àme qui l'engourdit et qui lui ôte toute vie pour le bien; mais c'est une langueur traîtresse qui la passionne secrètement pour le mal, et (jui cache sous la cendre un feu toujours prcH à tout embraser. Il faut donc une foi mâle et vigoureuse qui gourmande cette mollesse sans I écouter jamais; sitôt ({u'ou l'écoute et qu'on marchande avec elle, tout est perdu ; elle fait même autant de mal selon le monde que selon Dieu. In homme mou et amusé ne peut jamaii être qu'un pauvre homme ; et s'il se trouve dans de grandes places, il n'y sera que poui- se déshonorer. La molless(; ôte à l'homme tout ce (jui peut faire les (jualiles éclatantes. Lu homme mou n'est pas un homme ; c'est une demi-fcnimc. L'amour de ses commodités lenlraine toujours malgré ses plus grands intérêts; il ne saurait cultiver ses talents , ni ac(|uérir les connaissances nécessaires dans sa profession , ni
188 l-l-NKLOX.
s'assujettir de suilc au travail dans les fonctions pénibles, ni se contraindre longtemps pour s'accommoder au goût et à l'humeur d'autrui . ni s'appliquer courageusement à se corriger.
(l'est le paresseux de TEcriturc , cpii ceut cl ne veut pas ; qui veut de loin ce qu'il faut vouloir, mais à qui les mains tombent de langueur dès qu'il regarde le travail de près. Que faire d'un tel liomme? Il n'est bon à rien ; les affaires l'ennuient , la lecture sérieuse le fatigue ; il faudrait lui faire passer sa vie sur un lit de repos : travaille-t-il , les moments lui paraissent des heures ; s'amuse-t-il , les heures ne lui paraissent plus (jue des moments. Tout son temps lui échappe, il ne sait ce. qu'il en fait ; il le laisse couler comme l'eau sous les ponts. Demandez-lui ce qu'il a fait de sa matinée : il n'en sait rien, car il a vécu sans songer s'il vivait ; il a dormi le plus tard qu'il a pu , s'est habillé fort lentement, a parlé au premier venu, a fait plusieurs tours dans sa chambre. Le dîner est venu ; l'aprcs-dînée se passera comme le matin , et toute la vie comme cette journée. Kncore une fois , un tel homme n'est bon à rien. Il ne faudrait que de l'orgueil pour ne pouvoir supporter soi-même un état si indigne d'un homme. Le seul honneur du
FÉNKLON. \H\)
monde suffit pour faire crever l'orgueil de dépit et de rage quand on se voit si imbécile. In tel homme non-seulement sera incapable de tout bien , mais il tombera peu à peu dans les plus grands maux; le plaisir le trahira. Ce n'est pas pour rien que la chair veut être flattée ; après avoir paru indolenle et insensible , elle passera tout d'un coup à être furieuse et brutale; on n'apercevra ce feu que quand il ne sera plus temps de l'éloulfei'.
II faut même craindre que vos sentiments de religion, se mêlant avec votre mollesse, ne vous engagent peu à peu dans une vie sérieuse et particulière qui aura quelques dehors réguliers, et ipii , dans le fond, n'aura rien de solide. Vn séiieux mou. où les passions régnent tristement, fait une vie obscuie. lâche, corrompue, dont le monde même, tout monde qu'il est. ne peut s'empêcher d'avoir horreur. Ainsi, peu à peu vous (piitteriez le monde , non poui- Dieu . mais pour vos passions, ou du moins pour une >ie indolente (jui ne serait guère moins contraire à Dieu . et (pii serait plus méprisable , .^^elon le monde, que les passions même les plus dépravées. Vous ne quitteriez les grandes prétentions que pour vous entêter de colilichets et de petits amusements
lî>0 FÉNELOX.
«lonL on doit rougir dès qu'on esl sorti de l'cntnnce.
Venons aux moyens de vous prëcautionner contre vous-mé^me là-dessus. I.c premier est de vous faire un projet pour remplir votre temps, et de le suivre, quoiqu'il vous en coûte. Le second, c'est démettre dans ce projet, comme l'article le plus essentiel, celui de faire tous les jours une demi-heure de lecture méditée, où vous ne manquerez jamais de renouveler votre résolution contre votre mollesse. I-e troisième , c'est que vous ferez tous les soirs un examen de votre journée , pour voir si la mollesse vous a entraîné et si vous avez perdu du temps. Le tjuatrième est de vous confesser régulièrement de quinze en quinze jours à un confesseur qui connaisse votre penchant, et que vous engagiez à vous soutenir vigoureusement contre vous-même. Le cinquième moyen est d'avoir un bon ami assez discret et assez zélé pour pouvoir vous avertir secrètement quand il verra que votre mollesse commercera à vous engourdir. Pour se mettre en état de recevoir de tels avis, il faut les demander cordialement, montrer aux gens (ju'on leur sait bon gré de ce qu'ils les donnent, et leur faire voir qu'on tâche d'en profiter. Jamais
FftXKLO-N. nu
no leur montrez ni chagrin , ni indocilité , ni liautenr, ni jalousie.
I.'ltoimiu' (loU :Ji' lïaiuMitii'r dan? l'élat où la Providcncf l'a mi^.
Notre salut est l'ouvrage de tous les jours et de tous les moments de notre vie. Il n'y a point de temps plus propre pour le l'aire cpie celui (juc Dieu nous donne maintenant par sa miséricorde, parce que nous l'avons aujoui'd'liiii , et peut-êii-e nous ne l'aurons pas demain. Le salut ne se fait point en désirant de le faire , mais en s'y appli(|uant de tout son mieux. L'incertitude dans laquelle nous vivons doit nous faii'c comprendi'O que notre volonté doit être aD'étée par cette seule alfaire. et rpie toute autre occupation est indigne de nous, puisqu'elle ne nous conduit point à Dieu , (pii doit être la fin de toutes nos actions, et qui est le Dira do notre salut ^ qui est le nom que David lui donne souvent dans les Psaumes.
Pour([uoi faisons- nous des projets de perfection? ('/est que nous les croyons nécessaires pour nous sauver. Pourquoi différons-nous donc de les exécuter, puisqu'il est aussi nécessaire cpie nous travaillions aujourd'hui à notre salut, que d'ici à dix ans; à la
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cour comme dans une vie plus retirée? Il faut toujours prendre le plus sur dans l'aflaire de son salut : ou on perd tout, ou on gagne tout. 1/état de la vie aiupiel Dieu nous a appelés est sûr pour nous, quand nous y remplissons tous nos devoirs. Si Dieu eût prévu que dans les cours des princes on n'eût pas pu se sauver, il nous aurait commandé de n'y jamais demeurer. Bien loin de nous avoir fait ce commandement , c'est lui qui fait les rois et qui règle leurs cours , et qui permet que la naissance ou les emplois qu'on y a y donnent entrée; il veut donc quon s'y sauve.
Accoutumez-vous à adorer souvent sa sainte volonté par une humble soumission de la vôtre à ses ordres et à sa Providence. Priez-le (pi'il vous soutienne , de peur que vous ne tondûez ; suppliez-le qu'il achève en vous son ouvrage , et que vous ayant inspiré le désir de vous sauver dans l'état où vous êtes , vous vous sauviez en effet dans l'état où il vous a mis. Il ne demande pas de vous de grandes choses pour y réussir. Le royaume de Dieu est au-dedcms de vous-même ; c'est ce que Jésus-Christ nous dit dans l'Evangile : nous l'y rencontrons quand nous le voulons. Faisons ce que nous savons qu'il demande
FÉ.NELON. 10r>
de nous; mais dès (jue nous coiinyissons sa volonté, ne nous épargnons point, et soyons-lui Irès-lidèles. Cette Hdélilé ne doit pas seulement nous engager à faire de grandes choses pour son service et pour notre salut, mais toutes celles inditt'ércmment qui se présentent, et (|ui sorit de lelat où nous sommes. Si on ne se sauvait que par de grandes actions, il y aurait peu de personnes qui pussent espérer de se sauver. Le salut est altaclié à la volonté de Dieu que nous accomplissons, l-cs plus petites choses deviennent grandes quand Dieu les demande de nous : elles ne sont petites qu'en elles-mêmes; elles sont grandes dès qu'elles sont faites pour Dieu , (|u'elles nous conduisent à Dieu . et (|u"elles nous servent de moyens pour le posséder éternellement.
Vous ne devez point vous euîbarrasser sur les di- \ertissements où vous ne pouvez éviter de prendre part. Il y a bien des gens (pii veulent cpi on gémisse de tout, et (lu'on se gêne en excitant en soi le dégoût des amusements auxfjuels on e.>t assujetti; pour moi, j'avoue (juc je ne saurais m'accommoder de cette rigidité ; j'aime mieux (|uel(pie chose de plus simple, et je crois (pie Dieu même l'aime beaucoup mieux. <^>udnd les diverlissemeuls sont innocents en eux-
nièiiiLS , t'i (|u'on y entre par les lègles de l'elat où la Providence nous met , alors je crois qu'il suffit d'y prendre part avec modération et dans la vue de Dieu; des manières plus sèches, plus sévères , moins compatissantes et moins ouvertes , ne serviraient qu'à donner une fausse idée de la piété aux gens du monde, qui ne sont déjà que trop préoccupés contre elle , et qui croiraient qu'on ne peut servir Dieu que par une vie sombre et chagrine. Je conclus donc (|ue quand Dieu met dans de certaines places qui engagent à èlre de tout, il ny a qu'à demeurer en paix sans se chicaner continuellement soi-même sur les motifs secrets qui peuvent insensiblement se glisser dans le cœur. On ne finirait jamais si on voulait continuellement, sonder le fond de son cœur; et en vouloir sortir de soi pour chercher Dieu ; on s'occu[)erait trop de soi dans ces examens si fréquents. Marchons dans la simplicité du cœur avec la paix et la joie qui sont les fruits du Saint-Esprit.
FÉ.NELU-X. IDo
Nécessité de se soumettre à rautuiité do l'Église.
(^^E n'est point être préoccupe que de se soumettre ^fâs humblement aux décisious de l'Eglise , et ce n'est point être partial que de vouloir que chacun s'y soumette. Il ne s'agit ni d'Apollon ni de Céphas, mais de Jésus-Christ, qu'on écoute en écoutant le corps des pasteurs. Malheur à nous si nous clierchons a plaiie aux hommes lorsque nous ne devons avoir en vue que la vérité éternelle! la charité ne i)ense point le mal et croit facilement le bien. Loin d'éclater contre (pielque particulier qui aurait, avec de la boinie toi et de la docilité pour l'Eglise, quehiue prévention pour la doctrine de Jansénius, nous ne songerions qu'à soulager son cuaiv et qu'à l'attendie |)0ur le délron}pcr peu à peu. Nous nous oublierons nous-mêmes, plutôt (pie d'oublier jamais cette aimable leron de l'Apôtre ; recevez avec ménagement celui
11)') FÉiNELO.V.
f|ui est faible dans la foi. Sans entrer dans des disputes de pensées, nous nioui rions contents, si nous avions vu les défenseurs de Jansénius, doux et humbles de cœur, tourner leurs talents et leurs travaux en faveur de l'autorité (pi'ils consbattent.
Ils sont sages , il est vrai , mais ils n'ont point assez connu. les bornes de cette sagesse sobre et tempérée , que l'Apôtre nous recommande. Ils n'ont jamais assez compris la profondeur de cette parole : a Que personne ne se séduise soi-même. Si quelqu'un d'entre vous paraît sage selon le monde , qu'il devienne fou jtour devenir sage. »> Ils doivent nous permettre de leur dire ce que saint Augustin disait à Vincent Victor : Avec le génie que Dieu vous a donné , il parait que vous serez véritablement sage, si vous ne croyez pas l'être. » >'ous ajouterons avec ce Père ; « .Si c'est de l'erreur que vous voulez être victorieux , ne cherchez point à vous conq)laire dans la victoire. >e croyez point savoir ce que vous ne savez pas , et apprenez à ne savoir point, atin que vous parveniez à savoir. «
Nous leur donnons avec plaisir la louange que ce saint docteur donnait à ses adversaires , qu'il nomme des esprits forts et pénétrants : mais ils n'ont jamais
FK>ELO>. 197
assez considéré, ni jusqu'où va le don de Dieu pour le besoin des liommes, ni quel est le comble d'aulorilé que Jésus-('brist a mis dans IKglise pour liumilier, pour fixer et pour reunir les esprits. Cliacun tient son esprit en captivité sous le joug de la foi, quand il s'agit, par exemple, de croire que le corps glorieux de Jésus-Cihrist est cacbé dans l'Eucharistie , sous l'apparence d'une vile [)arcelle de [)ain. Mais on n'accoutume point assez son esprit à croire de même que le Saiut-Ksprit parle dans cette assemblée d'hommes pécheurs et imparfaits (ju'on appelle le corps dCvS pasteurs. La vue des hommes faibles qui font les décisions de l'Eglise, forme en nous une tentation plus subtile et une révolte plus violente de notre proj)re sens que la vue des espèces dans l'Eucharistie En gros on n'oae douter que l'Eglise ne soit, suivant les promesses , toujours assistée par le Saint-Esprit ; mais en détail , on cherche des distinctions subtiles pour éluder celle autorité ([u'on aurait horreur de combattre directement. Il est dur d'être réduit à croire l'Eglise dans le point précis où l'on est attaché a se croire soi-même ; il est douloureux de se laisser déposséder de toutes les opinions les plus anciennes et les plus chères. C'est notre propre sens qui est
11)8 KÉ>KLO>.
l'idole (Je notre cœur; c'est la liberté de i)enser dont notre cœur est le plus jaloux. Notre jugement est le fond le plus intime de nous-mêmes; c'est ce qu'il nous coûte le plus à nous airaclier ; mais bienheureux les pauvres d'esprit qui se détachent de leurs sentiments les plus intérieurs, comme les solitaires dans les cloîtres se dépouillent de leurs possessions extérieures.
Les Manichéens, comme saint Augustin nous l'apprend , ne pouvaient se résoudre à entier dans l'Eglise catholique parce qu'elle s'attribue une terrible autorité, et qu'elle veut que l'Esprit humain cesse d'abord de s'écouter pour n'écouter plus qu'elle. Mais ce père leur déclare « qu'on ne peut en aucune sorte, entrer dans la vraie religion , sans se soumettre au joug pesant de cette autorité impérieuse. » Il leur dit encore : « Jésus-Christ menait des hommes insensés par la foi : vous les menez par la raison.... C'est la seule autorité qui attire les insensés pour les conduire à la sagesse.
Dès que l'Eglise romaine, qui est le centre de la catholicité, décide, et que toutes les autres, qui ne peuvent pas ignorer cette décision du centre , demeurent unies à ce centre commun ()ar le commerce continuel qui les y attache , elles sont toutes censées
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accepter ce que Home décide. Il se fait sans cesse dans 1 tgliso, pour ainsi dire, une espèce de circulation de la tradition dans toutes les parties les plus éloignées , par le centre , qui est l'Kglise racine et motrice ; comme le sang circule sans cesse dans le corps humain par le cœur dans tous les membres qui y sont unis. C'est ce que saint Irénée , apôtre des Gaules , immédiatement après les temps apostoliques , exprimait en disant : « C'est dans cette église qu'il est nécessaire , » à cause de sa principauté plus puissante, que viennent sunir toutes les églises, c'est-à-dire les fidèles de tous les pays, et dans laquelle les fidèles de tous les pays ont conservé la tradition des apôtres. » C'est dans ce centre commun (pie toutes les églises |)articulières vérifient et renouvellent sans cesse leur tradition , pour s'assurer chaque jour (jne la leur en particulier n'est point altérée et qu'elle demeure conforme à celle de tous les pays, Comme toutes les lignes aboutissent au centre , le centre qui donne tout aux extrémités, reçoit aussi tout d'elles dans cette espèce de continuelle circulation : ainsi lors même que les troubles qui agitent les divers royaumes ne [)ermeltenl pas d'assembler les conseils œcuméniciues , on trouve dans le centre , où toutes les églises viennent
aboutir, la tradition de toutes les églises. Pierre parle dans sa chaire , et toutes les églises de sa communion , par leur simple silence dans cette communion continuelle, tout assez entendre qu'elles ont reconnu sa voix. (Vest sans doute sur ce fondement que le pape Zozime écrivait ainsi aux évéques d'Afrique : « la tradition des Pères a donné au siège apostoliciue une si grande autorité , que personne n'ose contester son jugement. Pierre est le chef d'une si grande autorité , vous ne l'ignorez pas , mais vous le savez , comme les évêques le doivent savoir, quoique nous ayons une si grande autorité que personne ne puisse revenir contre notre jugement , nous avons fait néanmoins ^ etc. »
0 Eglise romaine! ù cité sainte! ô chère et commune patrie de tous les vrais chrétiens! il n'y a en Jésus-Christ ni Grec , ni Scythe , ni Barbare, ni Gentil. Tout est fait un seul peuple dans votre sein. Tous sont concitoyens de Rome, et tout catholi(|ue est romain. La voilà celte grande tige qui a été plantée de la main de Jésus-Christ. Tout rameau qui ea est détaché se flétrit, se dessèche et tombe. 0 Mère! quiconque est enfant de Dieu est aussi le vôtre. Après tant de siècles, vous êtes encore féconde. 0 épouse I vous enfantez sans cesse à votre époux dans toutes les extré-
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mités de l'univers. Mais d'où vient que tant d'enfants dénatures méronnaisseni aujourd'hui leur mère, s'élèvent contre elle , et la regardent comme une marâtre ? D'où vient (jue son autorité leur donne tant de vains ombrages? Quoi! le sacré lien de l'unité, qui doit faire de tous les peuples un seul troupeau, et de tous les ministres un seul pasteur , serait-il le prétexte d'une funeste division? Serions-nous arrivés à ces derniers temps où le Fils de l'Homme trouvera a peine de la foi sur la terre? Tremblons, de peur que le règne de Dieu , dont nous abusons, ne nous soit enlevé, et ne passe h d'autres nations, qui en porteront les fruits. Tremblons, humilions-nous, de peur que Jésus-Christ ne transporte ailleurs le flambeau de la pure foi, et (iii'il ne nous laisse dans les ténèbres dues à notre orgueil ! 0 Eglise ! d'où Pierre confirmera à jamais ses frères, {jue ma main droite s'oublie elle-même,, si je vous oublie jamais. Que ma langue se sèche en mon puhiis , et qu'elle devienne immobile , si vous n'êtes pas jnscpi'au dernier soupir de ma vie, le principal objet dp ma jitie et de ines cantiques.
202 FÉNELOX.
En quoi consiste l'humilité. Être liumble à l'oxemple de Jésus
ot de Marie.
Jésus-Christ dit qu'il faut être doux et Inimblc de cœur; la douceur est fille de l'huinanité, comme la colère est fille de l'orgueil- II n'y a que Jésus-Christ qui nous puisse donner cette véritable humilité du cœur qui vient de lui : elle naît de Tonction de sa grâce; elle ne consiste point, comme on s'imagine, à faire des actes extérieurs d'humilité, quoique cela soit bon, mais à demeurer à sa place. Celui qui s'estime quelque chose pour soi-même ne l'est pas non plus : mais celui qui s'oublie si fort soi-même, qu'il ne pense jamais à soi , qui n'a pas un retour sur luimême ; qui au-dedans n'est que bassesse , et n'est blessé de rien , sans alfecter la patience au-dehors ; qui parle de soi-même comme il parlerait d'un autre; qui n'affecte point de s'oublier soi-même lorsqu'il en est tout plein ; qui se livre pour la charité sans faire attention si c'est humilité ou orgueil d'en user de la sorte ; qui est très-content de passer pour être sans humilité ; enfin , celui c^ui est plein de charité est véritablement humble. Celui qui ne cherche point son intérêt , mais le seul intérêt de Dieu, pour le temps et
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l'éternité , est humble. Plus on aime purement, pins riiumiliti; est parfaite. Xe mesurons donc point l'humilité sur l'extérieur composé ; ne la faisons point dépendre d'une action ou d'une autre , mais de la pure charité. La pure charité dépouille l'homme de lui-même ; elle le revêt de Jésus-Christ; c'est en quoi consiste la vraie humilité , qui fait que nous ne vivons l>lus en nous-mêmes, mais que Jésus-Christ vit en nous. Nous tendons toujours à être quelque chose ; nous faisons souvent du bruit dans la dévotion , apW s en avoir fait dans les choses que nous avons quittées; et pourquoi ? C'est que l'on veut être distingué en toutes sortes d'états. Mais celui qui est humble ne clierche rien, il lui est égal d'être loué ou mepri.se, l>arce qu'il ne prend rien pour soi-même , et qu'il laisse faire de lui tout ce qu'on veut. En quelque lieu (ju'on le mette, il s'y tient; il ne comprend pas même tpi'il lui en faille un autre. Il y a bien des personnes ([ui pratiquent l'humilité extérieure, et qui cependant sont bien éloignées de cette humilité dont Je viens de parler; car riuimililé extérieure, et (|ui n'a pas sa source dans la pure charité, est une fausse humilité. TMus on croit s'abaisser, plus on est persuadé de son •Mt-valion. Celui qui .s'aperçoit qu'il s'abai.sse n'est
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point encore à sa place , qui est au-dessous de tout al)aissemcnt. Ces personnes qui croient s'abaisser ont beaucoup d'élévation ; aussi , d?.ns le fond , cette manière d'iiumilité est souvent une rocliercbe subtile d'élévation. Ces sortes d'bumilités n'entreront pas dans le ciel , qu'elles ne soient réduites à la pure charité, source de la véiitable humilité, seule digne de Dieu , et qu'il prend plaisir de remplir de luimême.
Il faut imiter Jésus : c'est vivre comme il a vécu , penser comme il a pensé , et se conformer à son image, qui est le sceau de notre sanctification. Quelle différence de conduite ! Le néant se croit quelque chose, et le Tout-^iuissant s'anéantit. Je m'anéantirai avec vous, Seigneur, je vous ferai un sacrifice entier de mon orgueil et de la vanité qui m'a possédé jusqu'à présent ; aidez ma bonne volonté ; éloignez de moi les occasions où je tomberais ; détournez mes youx j, afin que je ne regarde point ma vanité : que je ne voie que vous, et que je me voie devant vous : a) sera alors que je connaîtrai ce que je suis et ce que vous êtes. Jésus-Christ naît dans une étable j il est contraint de fuir en Egypte; il passe trente ans de sa vie dans la boutiaue d'un artisan ; il souffre la
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laim, la soif, la lassitude; il est pauvre, méprisé et abject; il enseigne la doctrine du ciel, et personne ne l'écoute : tous les grands et les sages le poursuivent, le prennent, lui font souffrir des tourments effroyables, le traitent comme un esclave , le font mourir entre deux voleurs, après avoir préféré à lui m\ voleur. Voilà la vie que Jésus-Christ a choisie ; et nous, nous avons en horreur toutes sortes d'iiumilialions ; les moindres mépris nous sont insupportables. Comparons notre vie à celle de Jésus-Christ; souvenons - nous qu'il est le maître , et ([ue nous sommes les esclaves; qu'il est tout-puissant, et que nous ne sommes que faiblesse; il s'abaisse, et nous nous élevons. Accoutumons-nous à penser si souvent a notre misère, (juc nous n'ayons de mépris (jne pour nous. Pouvons-nous avec justice mépriser les autres, et considérer leurs défauts quand nous en sommes nous-mêmes rem[)lis ? Commençons à maicîier par le chemin que Jésus-Christ nous a tracé , puis(jue c'est le seul (jui nous puisse conduire à lui. [A connnent pouvons-nous trouver Jésus-Christ, si nous ne le cherchons dans les états de sa vie mortelle, c'est-à-dire dans la solitude, dans le silence, dans la pauvreté et la souffrance , dans les pcrsécu-
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lions et les mépris, dans les croix et les anéanlisîiemenls ? Les saints le trouvent dans le ciel , dans les splendeurs de la gloire et dans les plaisirs ineffables, mais c'est après être demeurés avec lui en terre , dans les opprobres , les douleurs et les humiliations. Etre chrétiens, c'est être imitateurs de Jésus-Christ. En quoi pouvons-nous l'imiter que dans ses Immiliations ? Rien autre chose ne nous peut approcher de lui. Comme tout-puissant, nous devons l'adorer ; comme juste, nous devons le craindre; comme bon, miséricordieux, nous devons l'aimer de toutes nos forces; comme humble, soumis, abject et mortitié , nous devons l'imiter.
Ne prétendons pas de pouvoir arriver par nos propres forces à cet état, tout ce qui est en nous y résiste; mais consolons- nous dans la présence de Dieu. Jésus- Christ a voulu sentir toutes nos faiblesses ; il est un pontife compatissant , qui a voulu être tenté comme nous : prenons donc toute notre force en lui , devenu volontairement faible pour nous fortifier ; enrichissons-nous par sa pauvreté, et disons avec confiance : Je puis tout en celui qui me fortifie. Je veux suivre, ô Jésus, le chemin que vous avez pris ; je vous veux imiter, je ne le puisque par votre grâce. 0 Sau-
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veur abject et humble î donnez-moi la science des véritables chrétiens et le goût du mépris de moimême , et «lue j'apprenne la leçon incompréhensii)le à l'esprit humain, qui est de mourir à soi-même par la mortification et la véritable liumilité !
La sainte Vierge fut pauvre selon sa condition , obéissante, toujours humblement renfermée dans l'obscuriié, accablée enfin de douleur par les tourments de son Fils : sa vie n'a été qu'un long et douloureux sacrifice , qui n'a fini que par sa mort. C'est ainsi (jue Dieu détache du monde les âmes dont le monde n'est pas digne , et (ju'ii les réserve toutes pour lui. C'est ainsi (pic la Providence conduit par un chemin de douleurs la .Mère même du Fils de Dieu. Apprenez, apprenez, par l'autorilé de cet exemple , ce <pi'il faut (p.i'i! vous en coûte pour être arrachés à la jnds.same <h's tênchrcs , comme parle saint Paul ; poar rire Iraiisférés dans In roijaauic du Fils hien-aimr do Dira ^ c'est-à-dire pour n'être point aveuglés par l'amour des biens périssables, et pour vous rendre digues des l)icns éternels.
Marie, fille de tant ile rois, de tant de souverains pontifes, de tant d'illustres patriarches, comme le r.jmarquc saint Grégoire de .Nazianze dans le poème
qu'il a fait sur celte matière; Marie, destinée à être la Mère du Uoi des rois, naquit dans un état de pauvreté et de bassesse. Elle était fille de David, comme saint Paul l'assure aux Hébreux; par conséquent elle aurait dû profiter de cette illustre naissance; elle aurait dû avoir part à la succession de la maison royale. Mais, depuis le retour de la captivité de liabylone , les terres de toutes les tribus étaient confondues ; les partages faits par Josué ne subsistaient plus; toutes les fortunes étaient changées dans cette révolution. Joachim et Anne, princes par leur naissance , étaient par leur fortune de pauvres gens. Au lieu de demeurer du côté de Bethléem, où la sainte Vierge alla avec saint Joseph se faire enregistrer, parce que, dit l'Evangile, c'était leur pays , et qu'ils étaient de la famille de David; au lieu, dis-je, de demeurer dans ces riches héritages de la tribu de Juda , ils demeuraient à Nazareth, petite ville de Galilée, dans le territoire de la tribu de Zabulon. Là ils vivaient comme étrangers, sans biens, excepté, dit saint Jean de Damas, (luelques troupeaux et le profit de leur travail. Ainsi [)rofondément humiliée dès sa naissance, Marie fut donnée pour épouse à un charpentier.
iNc cloutons point qu'en cet elat elle n'ait été occupée au\ travaux qui nous paraissent les plus rudes et les plus bas. Hepréscntons-nous donc cette auguste Ueltie du ciel toute courbée sous la pesanteur des fardeaux ((u'elle portait ; tantôt employant ses mains pures à cultiver la terre à la sueur de son visage; tantôt faisant elle-même les habits de toute la famille, selon la coutume des femmes juives; tantôt allant puiser de l'eau pour tous les besoins domestiques, selon l'exemple des plus illustres femmes des patriarches; tantôt apprêtant les doux repas que devaient faire avec elle son père, sa mère et son chaste époux. Qu'il est beau de la voir ainsi , daus ces humbles fatigues, morlilior son cor[)s innocent, pour nous faire rougir par un exemple qui confond si bien notre vanité et notre délicatesse ! Mais cet éj)0ux, à qui clic obéit si humblement , n'est son époux que pour protéger et cacher tout ensemble sa virginité , que pour en lendie le sacrifice plus héroïque par une victoire continuelle au njilieu de l'occasion même. Ici le mariage a des lois nouvelles : ailleurs les époux, dit riùriture, ne font plus (ju'une seule chair : ici ils ne font plus (ju'uu seul esprit; leur société, leij^r union n'a rien (pii ne soit élevé au-dessus des sens.
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Si bientôt un ange descend du ciel |)oui- lui annoncer les desseins du Très-îlaut. la piésence de cet esprit sous une ligure liuniaiiic étonne celle vierge craintive. Cette heureuse nouvelle . qu'elle va devenir mivQ d'un Dieu , alarni:^ sa pudeur. Mais ne croyez pas que cet lionneur , (jui mit à ses pieds toutes les grandeurs de l'univers , puisse changer ni la sinq)licité de sa vie , ni la pauvreté de son état, ni l'obscurité dont elle goûte les douceurs. Elle accouche à Hethléem dans une élable, n'ayant pas de quoi se loger. Mère pauvre d'un Fils qui devait enrichir le monde entier de sa pauvreté , selon l'expression de l'apôtre, elle fuit avec lui en Egypte, pour dérober ce précieux F.nfant à la persécution de rin)pie Hérode: et dans sa fuite il ne lui reste pour tout bien que son cher Jésus. Dieu la console et la rappelle. Voilà enfin son Fils arrivé à cet âge oîi sa souveraine sagesse devait éclater darîs la région de l'ombre de la mort. Dès l'âge de douze ans il quitte sa mère })our les intérêts de son l*ère. Bientôt il ne reconnaît plus pour parents que ceux qui font la volonté de Dieu. Il déclare qu'heureuses sont les entrailles'qui l'ont porlé . non les manjelles (jui l'ont nourri, mais les âmes qui lecoutent et qui gardent
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iidèlemeiu la i)arole de Dieu. Il ne souffre plus (ju'on admire les plus excellentes créatures (jue par rapport à lui. Par cette conduite si austère à la nature, il ne permet plus à sa mère de s'attacher à lui (jue par les liens de la plus pure religion. Attentive à l'ordre des conseils de Dieu, comme l'Evangile dit qu'elle fut dès la naissance de ce Fils, elle l'écoute, elle l'observe, elle l'admire , elle ne songe qu'à s'instruire dans un humble silence. Nous ne voyons point ((U'elle ait fait de miracles ; et <iu'il est beau à elle de s'en être abstenue I nous ne voyons point qu'elle ait entrepris de conimuni(|uer aux autres la sagesse dont elle était remplie : que ce silence est grand et (jue Marie est admirable dans les endroits même de sa \ie les plus obscuis et les plus inconnus! Qui aurait pu mieux (jucllc se signaler par l'instruction et par les miracles , elle (pii avait été la fidèle dépositaire de tous les trésors de la sagesse souveraine et de la \erité éternelle ? Klle ne pense néanmoins qu'à obéir, a se taire et à se cacher. Après l'enfance de son Fils, il n'est plus parlé d'elle cjuautant que la vie de Jésus- Christ y engage comme par hasard les évangél'stes. Kn cela nous reconnaissons avec plaisir combien la conduite de .Marie el le shie de l'Fvangile viennent
d'un même esprit de simplicité. Tout ce (\m n'a pas un rapport nécessaire à Jésus-Christ est supprimé. Que de vertus aimables et d'exemples toucliants sont dérobés à la vue des hommes par cette conduite ! Marie mène une vie commune et cachée ; les évangélistes nous le laissent entendre , sans nous l'expliquer en détail : et en eliet ce détail n'est pas nécessaire ; nous comprenons assez par son état , par ses sentiments, quelle devait être sa vie, duie, laborieuse, soumise. Son obscurité nous instruit intininient mieux (juc n'auraient pu faire les actions les plus éclatantes. >'ous avons déjà assez d'exemples devant les yeux pour savoir agir et parler; mais il nous en fallait pour apprendre à nous taire et à n'agir jamais sans nécessité. Trop attentifs aux choses extérieures, toujours poussés au-delà des bornes de notre ctat par notre vanité et par notre inquiétude , accoutumés aux occupations (jui flattent les sens et qui dissipent l'espiit , parlant magniliquement de la vertu et pratifjuant mal ce que nouj disons, n'avionsnous pas besoin d'être convaincus par cet exemple , (lue la vertu la plus pure est celle d'une âme qui se retianche modestement dans ses devoirs, qui fuit l'éclat , et qui aime la simplicité ? Dans cette vie
humble et retirée , Marie s'unit à Dieu de plus en plus par la ferveur fie sa prière ; elle préparc déjà son cœur au sacrifice qu'elle doit faire de son Fils, pour le bien de ce monde. Ce Fils qui entraîne les peuples dans les déserts par les cliarmes de sa doctrine, qui répand ses bienfaits partout où il passe, (pii guérit toutes les langueurs, s'est fait lui-même notre remède pour nous guérir du péché qui est le plus grand des maux; il faut qu'il meure ce Fils, ce cher Fils; il est notre Victime; et à la vue des tourments cruels (ju'il va souffrir, un glaive de douleur déchirera le cœur de sa mère. Marie, immobile au pied de la croix, y contemple déjà ce mystère d'ignominie. Hélas! l'efit-elle cru ? Marie , l'eussiezvous pensé , qu'en donnant au monde Celui qui en devait être la joie et le bonheur, qui était l'attente de tenues les nations et de tous les siècles, il dût vous en couler, sitôt après, tant de larmes et tant de douleurs ? Telle fut la vie de la Vierge sainte, telle fui sa pré'paration à la mort.
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Combien il importe de méditer les véiités éternelles.
|^|0us ne sommes véritabiemonf raisonnables qu'aii- A^ tant que nous consultons la voionlé de Dieu, pour y conformer la nôtre : c'est la véritable lumière que nous devons suivre , toute autre lumière est fausse; c'est une lueur trompeuse, et non une lumière véritable. Aveugles donc tous ceux qui se croient sages, et qui ne le sont pas de la sagesse de Jésus-Christ, seule digne du nom de sagesse ! ils courent dans une profonde nuit après des fantômes; ils sont comme ceux qui dans un songe pensent être éveillés, et qui s'imaginent que tous les objets du songe sont réels. Ainsi sont abuses tous les grands de la terre, les sages du siècle, tous les hommes enchantés par les faux plaisirs. Il n'y a que les enfants de Dieu qui marchent aux rayons de la pure vérité. Qu'est-ce que les hommes pleins de leurs pen-
Ff„\HL().\. 2ir»
socs vaines et anibiiicuses ont devant en\ ? Sonvent la (lisfi^ràco, toujours la nioit , le jugement de Dieu et r»^toi'nit('. Voilà les grands objets qui s'avancent et fjui viennent au-devant de ces hommes profanes : cependant ils ne les voient pas: leur politique prévoit tout, excepté la chute et l'anéantissement inévitable de tout ce quils clicrchenf. 0 aveugles ! quand ouvrirez-vous les yeux à la lumière de Jésus-Christ , c|ui vous découvrirait le néant do toulos les grandeurs d'ici-bas.
Les mondains sentent (ju'ils ne sont pas heureux . et ils espèrent trouver de (juoi le devenir par les choses mêmes qui les rendent misérables; ce qu'ils n'ont pas les atïlige; ce qu'ils ont ne les peut remjilir. Leurs douleurs soiu véritables; leurs joies sont courtes, vaines et empoisonnées : elles leur coûtent plus (ju'elles ne leur valent. Toute leur vie est une expérience sensible et continuelle de leur égarement : le jugement éternel pend déjà sur leur tète; les fausses joies vont se changer en des pleurs cpii ne Uniront jamais. Leur vie est comme une ombre qui va disparaître: ou tout au plus comme une tteur qui s'épanouit le malin, mais (pii est le soir tlétrie , desséchée et foulée aux jneds. Que sont-ils devenus, ces
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insensés mondains? On les a vns au moment de la mort, abattus, tremblants découragés : ils avouent l'illusion dans laquelle ils ont vécu, et déj>lorent leur erreur. Ils passent même souvent d'une extrémité à l'autre, et, après avoir été sans respect pour la religion , ils deviennent lâches et superstitieux !
N'est-il pas horrible que des hommes veulent hasarder l'éternité, plutôt que de se gêner dans leurs mauvaises inclinations? Cependant rien de plus ordinaire. Montrez-leur tout ce qu'il vous plaira , la vanité et le néant de la créature; faites-leur remarquer la brièveté et l'incertitude de la vie, l'inconstance de la fortune, l'infidélité des amis, l'illusion des grandes places, les amertumes qui y sont inévitables, le mécontentement des grands, le mécompte de toutes les plus grandes espérances, le vide de tous les biens qu'on possède, la réalité de tous les maux (ju'on souffre : toutes ces morales, quelque vraies qu'elles soient , ne fout qu'eftleurer leur cœur, elles passent par la superficie , le fond de l'homme n'en est point changé : il soupire de se voir esclave de la vanité, et ne sort point de son esclavage.
Que faut-il donc qu'il fasse pour soitir de cet état pitoyable? Il faut qu'il prie, afin que Dieu l'éclairé
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entièrement; cl d'abord il connaitra l'abime du bien, qui est Dieu , et ral)inic du mal et du néant , qui est la créature corrompue : alors il se méprisera et se haïra, il se quittera, il se craindra, il se renoncera soi-même , il s'abandonnera à Dieu , il se perdra en lui. Heureuse perte! puiscpi'il se retrouvera par là sans se chercher; tout lui profitera, car tout tourne à bien pour ceux (jui aiment Dieu, et qui sont animés de son esprit ; ceux qui n'ont pas ce bon esprit sont malheureux de ne le point avoir : celui qui en est privé, ou ne le demande plus, ou ne le demande point par les lèvres ni par les actions extérieures , c'est par le désir du cœur et par un profond abaiî^sèment de soi-même devant Dieu, qu'on attire audedans de soi cet esjtrit de vie sans lequel les meilleures actions sont mortes. Dieu est si bon, qu'il n'attend que notre désir pour nous combler de ce don (|ui est lui-même. Le cri, dit-il dans l'Ecriture, ne îiera pas encore l'orme dans votre bouche, que moi. (jiii le verrai avant (jue de naitre dans votre cœui', je l'exaucerai avant (pi'il suit fait. C'est donc la [uière du cœur que Dieu exauce ordinairement.
218 FÉNtLON.
Admirable fécondité de l'Églis»'. Vertus d»'s prcniicrs f^hrétiens.
i^jEL était le caractère du Messie, qu'il devait, non l^pas subjuguer par les armes , comme les Juifs charnels le pi étendaient grossièrement; mais, ce qui est infiniment plus noble et plus digne de la magnificence des promesses, attirer, par sa puissance sur les cœurs, sous son règne d'amour et de vérité, toutes les nations idolâtres. Jésus-Clirist nait, et la face du monde se renouvelle. La loi de Moïse, ses miracles, ceux de ses prophètes , n'avaient pu servir de digue contre le torrent de l'idolâtrie , et conserver le culte du vrai Dieu chez un seul peuple resserré dans un coin du monde : mais celui qui vient d'en haut est au-dessus de tout; à Jésus est réservé de posséder toutes les nations en héritage. 1! les possède , vous le voyez. Depuis qu'il a été élevé sur la croix, il a attiré tout à lui. Dès l'origine du christianisme, saint Irénée
et Tertiillien ont montré que l'Eglise était déjà plus étendue que cet empire même qui se vantait d'être lui seul tout l'univers. Les régions sauvages et inaccessibles du nord , cpie le soleil éclaire à peine , ont vu la lumière céleste. Les plages brûlantes d'Afrique ont été inondées des torrents de la grâce. Les empereurs même sont devenus les adorateurs du nom qu'ils blasphémaient, et les nourriciers de l'Eglise dont ils versaient le sang. Mais la vertu de l'Evangile ne doit pas s'éteindre après ces premiers efforts; le temps ne peut rien contre elle : Jésus-Christ , qui en est la source, est de tous les temps; il était hier, il est aujourd'hui, et il sera aux siècles des siècles. Aussi vois-je cette fécondité qui se renouvelle toujours ; la vertu de la croix ne cesse d'attirer tout à elle.
Regardez ces peuples barbares qui firent tomber l'empire romain. Dieu les a multipliés et tenus en réserve sous un ciel glacé , pour punir Rome |)aïennc et enivrée du sang des martyrs : il leur lâche la bride, et le monde en est inondé. Mais , en renversant cet empire , ils se soumettent à celui du Sauveur : tout ensemble ministres des vengeances et objets des miséricordes, sans le savoir, ils sont menés, comme par la main , au-devant de l'Evangile, et c'est d'eux qu'on
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peut dire à la lettre qu'ils ont trouvé le Dieu qu'ils ne cliereliaient pas.
Combien voyons-nous encore de peujjles que l'Eglise a enfantés à Jésus-Christ depuis le huitième siècle. Dans ces temps même les plus malheureux , où ses enfants révoltes contre elle n'ont point de honte de lui reprocher qu'elle a été stérile , et répudiée par son époux I Vers le dixième siècle, dans ce siècle dont on exagère trop les malheurs, accourent en foule à l'église, les uns sur les autres, l'Allemand, de loup ravissant devenu agneau , le Polonais , le Poméranien , le Bohémien, le Hongrois conduit aux pieds des apôtres par son premier roi saint Etienne. Non, non, vous le voyez , la source des célestes bénédictions ne tarit point. Alors l'époux donna de nouveaux enfants à l'épouse , pour la justifier , et pour montrer qu'elle ne cesse point d'être son unique et sa bien-aimée.
Mais que vois-je depuis deux siècles? Des régions immenses qui s'ouvrent tout-à-coup; un nouveau monde inconnu à l'ancien et plus grand que lui. Gardez-vous bien de croire qu'une si prodigieuse découverte ne soit due à l'audace des hommes. Dieu ne donne aux passions humaines , lors même qu'elles semblent décider de tout, que ce qu'il leur faut pour
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élie les instruments de ses desseins : ainsi l'homme s'agite , mais Dieu le mène. La foi plantée dans l'Amcliiiue , pajini tant d'orages, ne eesse d'y porter des fruits. »
Que rcste-t-il? Peuples des extrémités de l'Orient , votre heure est venue. Alexandre, ce eonquérant rapide, (jue Daniel dépeint comme ne touchant pas la tene de ses pieds, lui cpii fut si jaloux de subjuguer le monde entier , s'arrêta bien loin au-dcçà de vous ; mais la charité va plus loin que l'orgueil. M les sables brûlants, ni les déserts , ni les montagnes, ni la distance des lieux, ni les tempêtes , ni les écueils de tant de mers , ni l'intempérie de l'air, ni le milieu fatal de la ligne, où l'on découvre un ciel nouveau, ni les Hottes ennemies, ni les côtes barbares , ne peuvent arrêter ceux rpie Dieu envoie. Qui sont ceux (|ui volent comme les nuées? Vents, portez-les sur vos ailes. Que le Midi , que l'Orient, que lus îles inconnues les allondent et les regardent en silence venir de loin. Qu'ils sont beaux les pieds de ces hommes (ju'on voit venir, du haut des montagnes, apporter la [)aix, annoncer les biens éternels, prêcher le salut, et dire : 0 Sion , ton Dieu régnera sur toi! Les voici ces nouveaux con(piérants, ({ui viennent sans armes, excepté
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la Croix du Sauveur. Ils viennent, non jiour enlever les richesses et répandre le sang des vaincus, mais [)Our offrir leur propre sang et communiquer le trésor céleste. Peuples qui les' vîtes venir, (juelle fut d'abord votre suiprise , et qui peut la représenter? Des hommes qui viennent à vous, sans être attirés par aucun motif, ni de commerce, ni d'ambition, ni de curiosité: des hommes qui, sans vous avoir jamais vus, sans savoir même où vous êtes, vous aiment tendrement, quittent tout pour vous, et vous cherchent au travers de toutes les mers avec tant de fatigues et de périls , pour vous faire part de la vie éternelle qu'ils ont découverte !
Hélas ! quand vous reverroiis-nous , ô beaux jours , ô jours bienheureux, où toutes les familles chrétiennes, sans quitter leurs maisons et leurs travaux, vivaient comme nos communautés les plus régulières? C'est sur ce modèle que nos communautés se sont formées. On se taisait, on priait, on travaillait sans cesse des mains , on se cachait , en sor*e que les chrétiens étaient appelés un genre d'hommes qui fuyaient la lumière. On obéissait au pasteur, au père de famille. Point d'autre joie que celle de notre bienheureuse espérance pour l'avènement du grand Dieu de
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gloire ; point d'autres assemblées que celles où l'on écoutait les paroles de la toi ; point d'autre festin que celui de l'agneau, suivi d un repas de charité ; point d'autre pompe que celle des fêtes et des cérémonies , point d'autre plaisii' que celui de chanter des psaumes et les sacrés cantiques; point d'autres veilles que celles où l'on ne cessait de prier. 0 beaux jours, quand vous reverrons-nous ?
La véritable flévotion , le hon esprit.
(Si^'ELLl nui séduit lui-même son cœur n'a qu'une vaine çMI religion. Que d'abus dans la dévotion ! les uns la font consister uniquement dans la multiplicité des prières; les autres dans le grand nombre des œuvres extérieures (lui vont à la gloire de Dieu et au soulagement du prochain. Quelques-uns la mettent dans les désirs continuels de faire son salut ; quelques autres , dans les grandes austérités. Toutes ces choses sont bonnes; elles sont môme nécessaires jusqu'à un certain degré. Mais on se trompe si on y place le fond et l'essentiel de la véritable piété. Cette piété qui nous sanctitie et qui nous dévoue tout entiers à Dieu, consiste à faire tout ce qu'il veut, et à accomplir, précisément dans les temps , dans les lieux et dans les circonstances où il nous met , tout ce qu'il désire de nous. Tant de mouvements que vous voudrez, tant
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d'œnvies relatantes qu'il vous plaira, vous ne serez payé (jue pour avoir fait la volonté du souverain iMaître. Le domestique qui vous seit ferait des merveilles dans voire maison, ([uo , s'il ne faisait pas ee que vous souhaitez, vous ne lui tiendriez aucun compte de ses actions , et vous vous j)laindriez avec raison de ce qu'il vous servirait mal.
Le dévouement j)arfait , d'où le leime de dévotion a été formé, n'exige pas seulement que nous fassions la volonté de Dieu, mais que noiis la fassions avec amour. Dieu aime qu'on lui donne avec joie; et, dans tout ce qu'il nous prescrit, c'est toujours le cœur qu'il demande. Lu tel maître mérite bien qu'on s'estime heureux d'être à lui. Il faut (jue ce dévouement se soutienne également partout, dans ce qui nous déplaît, dans ce qui nous choque, dans ce qui contrarie nos vues , nos inclinations, nos projets; et qu'il nous lionne prêts à donner tout notre bien, notre fortune, notre temps, notre liberté, notie vie et notre réputation. i'Are dans ces dispositions, et en venir aux cft'ets, c'est avoir une véritable dc'votion. Mais comme la volonté de Dieu nous est souvent cachée, il y a erjcore un pas de renoncement et de mort à faire :
c'est de Taccomplir par obéissance, et par une obéis-
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sance aveugle, mais sage en son aveuglemenl; condition imposée à tous les hommes. I.e plus éclairé d'entr'eux, le plus propre à atiiier les âmes à Dieu et le plus capable de les y conduire, doit lui-même ôlrc conduit.
y'otre Père céleste donnera son bon esprit à ceux qui le lui demanderont. Il n'y a de bon esprit que celui de Dieu. L'esprit qui nous éloigne du vrai bien , quelque pénétrant, quelque agréable, quelque habile qu'il soit pour nous procurer des biens corruptibles, n'est qu'un esprit d'illusion et d'égarement. Voudrait-on être porté sur un char brillant et magnifique qui mènerait dans un abîme? L'esprit n'est fait que pour conduire à la vérité et au souverain bien. Il n'y a de bon esprit que celui de Dieu , parce qu'il n'y a que son esprit qui nous mène à lui. Renonçons au nôtre , si nous voulons avoir le sien. Heureux l'homme qui se dépouille pour ôtre revêtu , qui foule aux pieds sa vaine sagesse pour posséder celle de Dieu I
Il y a bien de la différence entre mu bel esprit, un grand esprit et un bon esprit. Le bel esprit plaît par son agrément, le grand esprit excite l'admiration par sa profondeur; mais il n'y a que le bon esprit qui sauve et qui rend heureux par sa solidité et par sa
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droiture. Ne conformez pas vos idées à celles du monde. Méprisez l'esprit autant que le monde l'estime. Ce qu'on appelle l'esprit est une certaine facilité de produire des pensées brillantes. Rien n'est plus vain. On se fait une idole de son esprit, comme une femme qui croit avoir de la beauté, s'en fait une de son visage. On se mire dans ses pensées. Il faut rejeter nonseulomont ce faux éclat de l'esprit, mais encore la prudence humaine qui paraît la plus sérieuse et la plus utile, pour entrer, comme de petits enfants, dans la simplicité de la foi , dans la candeur et dans l'innocence des mœurs, dans l'horreur du péché, dans l'humiliation, et dans la sainte folie de la croix.
L;i fausse (lévotion.
NoTRK dévotion n'cst-elle point l'eifet de notre humeur ? I/apôtre , prédisant les malheurs dont la religion était menacée , dit qu'il s'élèvera des hommes vains (jui s'aimeront eux-mêmes. C'est ce que nous voyons tous les jours : des gens qui ne quittent le monde et ses vanités que pour se retrancher dans des amusements encore plus vains ; des gens qui ne cherchent la retraite et le silence (|ue par tempérament, ei pour favoriser leur naturel sauvage et bizarre; des
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gens qui sont modestes et tranquilles , plutôt par faiblesse que par vertu. On voit des dévotions de toutes les humeurs. Quoiqu'il n'y ait qu'un seul évangile , ehacun l'ajuste à ses inclinations particulières; et au lieu que tous les chrétiens devraient continuellement faire violence à leur naturel , pour le conformer à cette règle sainte, on ne s'applique qu'à faire plier cette règle , et souvent quh la rompre pour la conformer à nos inclinations et à nos intérêts.
Je sais que la grâce de Jésu.s-Christ prend plusieurs formes, comme dit l'apôtre saint Pierre, et qu'elle s'accommode aux tempéraments sous lesquels elle veut se cacher pour exercer la foi des hommes ; mais , après tout , l'essentiel de la religion doit être partout le môme; et quoique les manières d'aller à Dieu et de lui obéir soient différentes, selon les différents caractères de l'esprit, il faut néanmoins toujours que les diverses pratiques de la religion se réunissent en un point fixe , (ju'elles nous fassent observer la même loi et nous tiennent dans une eniiè'^e conformité de .sentiments. Cependant où pouvons-nous trouver cette admirable conformité?
On voit partout des gens qui défigurent la religion en voulant la régler suivant leurs fantaisies et leurs ca-
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IMJces. L'un est fervent à la prière, mais il est dur et insensible aux misères et aux faiblesses de son prochain ; l'autre ne parle que d'amour de Dieu et de sacriliee , pendant qu'il ne saurait soutfrir le moindre contre-temps, ni la moindre contradiction. Cet autie ne veut prier qu'en cherchant des consolations dangereuses, et qu'en se remplissant l'imagination d'objets stériles et chimériques. Cet autre, comme remar- (jue saint Jérôme, se privera sévèrement des choses mêmes qui sont permises, pour s'autoriser dans la jouissance de celles qui ne le sont pas, ne comprenant pas, dit ce père, que ce qu'on otfre à Dieu audelà de la justice ne doit jamais se faire au préjudice de la justice même.
Cette personne sera fervente vi scrupuleuse pour les œuvres de surérogalion , [jcndant (lu'elle sera relâchée et infidèle |iour les obligations même les plus jirécises et les plus ligoureuses. Ainsi une personne qui mortifiera son cori>s par toutes sortes d'austérités, et qui jeûnera hors des temps où elle doit le faire, n'aura aucun soin de mortifier et d'adoucir son humeur brus(jue et incompatible. Ainsi, une personne qui sera inquiète sur les règles générales d'une maison, sera souvent négligente et inappliquée pour ses
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propres fondions. Ainsi une personne qui ne se lassera jamais de prier et de méditer en son particulier, sera distraite , dissipée et ennuyée dans les offices communs de l'Eglise, où son devoir l'appelle.
Très-souvent le dérèglement de notre esprit fait que nos œuvres de surérogation nous inspirent une confiance téméraire. Quand on a fait plus qu'on est oblige de faire , aisément on passe jusqu'à se croire dispensé des règles communes pour les choses d'obligation. Celte personne, qui afflige son corps par des pénitences extraordinaires, s'imagine qu'elle est en droit de mortifier les autres , comme si , en retranchant les plaisirs et les commodités de son corps, il lui était permis de donner à son esprit cette liberté de censurer et de contredire.
N'est-ce pas une chose déplorable que de voir des gens qui veulent s'en faire accroire, parce qu'ils pratiquent certaines vertus, et qu'ils regardent la violence qu'ils se sont faite comme un titre de gêner les autres ? Il vaudrait certes mieux se borner à ses obligations et les remplir simplement et fidèlement, que de prendre ainsi un essor mal réglé. Il vaut mieux que vous vous fassiez grâce à vous-même, et que vous la fassiez ausd aux autres , que d'être si zélé et si
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iticommode tout ensemble. Mettez chaque vertu dans le rang qui lui est destine ; pratiquez selon la mesure de votre grâce les vertus les plus difficiles; mais ne prétendez pas les pratiquer aux dépens d'autrui. La charité et la justice sont les premières de toutes les vertus humaines; pourquoi vous attacher aux autres au préjudice de celles-là ? Soyez austère , mais soyez liumble; soyez plein de zèle pour la réformation des abus, mais soyez doux, charitable et compatissant. Faites pour la gloire de Dieu tout ce que son amour [)our lui vous inspiicra , mais commencez par les devoirs de l'état où il vous a mis ; sans cela vos vertus ne seront (juc des fantaisies , et en voulant glorifier Dieu, vous scandaliserez tout le monde.
Mais non-seulement on remarque dans la dévotion de notre siècle cette présomption et cette bizarrerie , on y trouve encore un fond pitoyable de mollesse et d'amusement. Qu'est-ce qui décrie la piété parmi les gens du monde ? ('/est que beaucoup d'esprits malfaits la réduisent à des pratiques basses et superflues, et abandonnent l'essentiel. En cet état indigne d'elle, le reproche qu'on faisait autrefois avec tant de mali- ^;nité et d'injustice aux premiers chrétiens, en les appelant des hommes fainéants et fuyant la lumière.
se pourrait faire maintenant à propos aux chrétiens de notre siècle. La dévotion est pour eux un prétexte de vie douce, oisive et obscure ; c'est un retranchement commode, où leur vanité et leur paresse sont à l'abri de l'agitation et des tyrannies du monde. Eh î quelle peut être cette piété sans pénitence et sans humiliation ? Ils ne veulent être dévots que pour se consoler , et que pour trouver dans la dévotion un adoucissement aux peines et aux tribulations de la vie ; mais ils ne cherclient point de bonne foi dans la dévotion cet esprit courageux qui anime et qui soutient constamment un chrétien au milieu des plus rudes croix. >"on , non, dit saint Jérôme, nous ne consentirons jamais que le monde ait de la piété une idée SI basse et si indigne d'elle. De quelque manière que certaines gens veulent la pratiquer , nous soutiendrons toujours , à leur honte , qu'elle n'est ni molle, ni paresseuse. Le Fils de Dieu l'a dit , que le royaume qu'il nous promet ne peut être obtenu que par la violence.
De la méditation: moyens d'en profiter.
PoLR/ prier avec fruit et avec l'application que vous désirez , il serait bon , dès le commencement , de
vou^ icprôscnlcr un pauvre nu , misérable , accablé, el (jui bC meurt de faim ; qui n'a qu'un liomme à (|ui il [misse (.lemander l'aumùne, el de (jui il la puisse espérer ; ou bien un malade tout couveit de |)laies, (jui se voit mourir si un médecin ne veut entreprendre de le traiter de ses plaies et de le guérir. >oila une image de ce que nous sommes devant Dieu. Votre àme est plus dénuée des biens du ciel que ce pauvre ne l'est des biens de la terre. Elle en est dans un grand besoin , et il n'y a (jne Dieu seul a (jui \ous les puissiez demander, et de ({ui vous les deviez attendre. Votre àme est sans comparaison plus malade que cet liomme tout couvert de plaies, et il n'y a que Dieu seul (jui vous {)uisse guérir. Tout consiste à flécbir Dieu par vos prières : il peut l'un et l'aulre , mais souvenez- vous qu'il ne le veut faire (juaprèsen être ardemment prié et presque importuné. Si vous êtes bien pénétré de cette vérité, comme vous devez l'être, i)our vous bien disposer à la prière toutes les fois ([ue vous voudrez vous y appliquer, lisez ensuite ce que vous aurez à lire de l'Ecriture sainte ou du livre dont vous tirerez le sujet de votre oraison. Arrêtez -vous ai)rès un verset ou deux , pour y faire les réflexions (jue Dieu vous mettra dans l'es-
i2oi FÉ.VELO.X.
j)rit, cl afin que vous voyiez celles que (|uclqucs persoiines font et auxfjueUes vous pourriez vous conformer dans les commencements. Afin de retirer votre esprit de son application ordinaire . et l'accoutumer à s'arrêter sur ce que vous vous proposez de méditer, il me semble (ju'il ne serait pas mauvais (Vadorcr d'abord ces paroles sacrées comme les oracles de Dieu, par lesquelles il nous fait connaître ses ordres et ses volontés; le l'cmercier de ce qu'il nous en a bien voulu instruire lui -môme; s'humilier et lui demander pardon de s'en être si peu instruit jusqu'à présent, de les avoir si peu écoutées; voir en quoi vous ne les avez pas suivies par le passé, et si vous ne les méprisez point encore ; considérer et rechercher dans votre vie ce que vous avez fait et ce que vous faites encore. On peiit aussi considérer la manière dont Jésus-Christ a pratiqué la vérité et la maxime qu'il vous a enseignée, et, afin de vous rendre les choses plus palpables, prenons un exemple , et appliquons-y ce que nous venons de dire.
Modèle de méditation. .Si vous aviez pour sujet d'oraison ces paroles qui sont au commencement du dix-septième chapitre de saint Jean , sur lesquelles je
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me suis trouvé en vous écrivant; c'est Jésus-Clirist qui s'adresse à sou Père cl qui lui dit : Je cous ai ijlorifip ,si(r la tmc, j'ai achcvi' l'œuvrequo cous ni,'((ciez (luniiéc à faire; il est fen*/M à présent , mon Père ^ que rous me (jlori fiiez en rou.s tnènie. Vous pourriez remercier Jésus-Clirist de l'instruction qu'il vous donne, et de ce qu'il a bien voulu vous apprendre lui-même que vous ne pouvez prétendre à la gloire que Dieu vous a préparée qu'après l'avoir glorilié sur la terre. C'est une loi inviolable , et que Jésus-Clirist marque expressément à tous les fidèles , par l'ordre qu'il garde dans ces paroles. I.a gloire que vous aurez rendue à Dieu sur la tcri e est ce qtii vous nietlra en droit de demander la gloire qu'il vous a promise dans le ciel ; sans cela, il n'y faut pas prétendre.
Considérez en «pioi consiste et ce que c'est que gloritier Dieu sur la terre. .Jésus-Christ l'explique nettement par ces paroles : J'ai achcré l'œuvre que cous nt'ariez donnée à faire. Il faut donc pour glorifier Dieu, connaître et exécuter ce (pi'il nous a chargés de faire ; chacun a son ouvrage , et tout le monde y travaille; mais ce n'est pas toujours à celui que Dieu )ious a donné. Nous n'avons que celui de Jésus-Christ, qui est d'opérer notre sahit . auquel il a travaillé
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toute sa vie. Tout ce cjue la vanité, le désir de m'établir puissamment dans le monde; tout ce que mon humeur, mon capiice, ma colère, mon amourpiopre et la seule considération des hommes me fait cntieprendie, n'est pjs l'ouvrage dont Dieu m'a chargé, et par conséquent rien de tout cela ne peut honorer Dieu : c'est là l'ouvrage de ma passion , louvrage du péché et du démon.
L'œuvre que Dieu m'a mise entre les mains, c'est de réformer ce qu'il peut y avoir de mauvais dans mon naturel ; c'est là ce quil veut que je fasse : cest de corriger mes défauts, de sanctifier mes pensées et mes désirs, de devenir plus patient , plus doux et plus humble de cœur; c'est la votre ouvrage. Et alin de ne pas se tîatter, voyez comme Jésus-Christ a tra-* vaille toute sa vie à l'œuvre dont son père l'avait chargé, sans relâche, sans y perdre un moment; et jugez sur ce modèle de ce que vous êtes obligé de faire. Si un Dieu emj)loie incessamment toute sa vie pour vous , qu'est-ce que vous ne devez pas faire pour lui ? Quelle confusion d'avoir encore si peu fait, ou plutôt de n'avoir presque encore rien fait! Humiliez-vous-en profondément.
Voyez comme les saints s'y sont comportés et ce
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qu'ils font encore tous les jours devant vous. I/œuvre dont Dieu les avait chargés était souvent beaucoup plus difficile que celle que vous aviez à faire; ils avaient moins de moyens et de secours pour l'avancer et pour l'achever (jue vous n'en avez ; ils étaient aussi faibles, et sujets à des liumeurs plus diftîciles à surmonter, et cependant ils en sont venus à bout. Reconnaissez en cela votie lâcheté : condamnez votre négligence; remerciez Dieu des secours qu'il vous a donnés ; demandez-lui pai'don d'en avoir si peu et si mal usé jusqu'à présent, et donnez-vous à Jésus- Christ pour en faire, par sa grâce, un meilleur usage.
Regardons ce que nous avons fait pendant notre vie, et nous verrons qu'elle aura peut-élie été loute employée à ruiner, et dans nous cl dans les autres , l'ouvrage de Dieu, et à y avancer celui du démon et du péché. Quand est-ce (pie nous avons fait ce (pie Dieu voulait de nous, et comment l'avons-nous fait? quand est-ce (jue nous avons refusé de faire ce que noire Inimeur et notre amour-i)ropre désirait, et que n'avons-nous pas fait pour le contenter? Quel regret, (pielle peine de se voir assez malheureux pour n'avoir presque rien fail de ce (pii pouvait
glorifier Dieu, et n'avoir travaillé qu'à ce qui le (ié.slionorait sur la terre! Quel crève-cœur d'avoir travaillé presque toute sa vie, et même avec plaisir, à déshonorer Dieu et honorer le démon par notre conduite I Se peut-on voir dans cet état? Peut-on penser à une vie si malheureusement employée sans t^ti e percé de douleur, sans gémir devant Dieu , sans s'indigner contre soi-même?
Quoi! mon Dieu, ça donc été là mon occupation que de détruire votre ouvrage ! C'est à cela que j'ai employé mes biens, ma santé, mon autorité, mon esprit, mon adresse, mes amis, mes connaissances! à vous déshonorer, à renverser ce que vous aviez cimenté de votre propre sang ! Et j"ai pu prendre mon plaisir à défaire ce qui vous a coûté la vie! Contre toutes vos menaces , je me suis vendu à votre ennemi pour établir sa gloire sur les ruines de la vôtre, sans récompense, sans espérance d'en avoir, sans m'attendre qu'à toutes sortes de tourments! Le moyen de porter celte vue sans avoir le cœur fendu de douleur! On n'a besoin ni de lire ni de raisonner lorsqu'on peut sentir cet état comme on doit. Il faut laisser agir celle vue sur votre cœur, et l'abandonner à une douleur si juste.
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Pour l(\s pi ivres vocales^ faites-les fort lentement , tâchant d'entrer dans les sentiments que les paroles tjue vous récitez vous inspirent. Pour cela ocoupezvous du sens qu'elles ont . et prenez tout le temps qu'il vous faut pour cela. Ne vous pressez jamais pour finir bientôt : il vaut mieux dire comme il faut la moitié d'un seul psaume . qu'en dire mal et avec précipitation plusieurs. Si vous êtes oblige de l'interrompre par (jueUiue nécessité, finissez où vous êtes, sans vous troubler, et reprenez ensuite tlans le même endroit, si vous avez le loisir.
Les jours que vous devez vous confesser, prenez le temps de l'oraison du matin pour en employer une partie à vous examinci', et l'autre qui doit toujours être la plus grande, à demander la douleur nécessaire de vos fautes et la grâce de vous en corriger. Celte préparation est bonne ; mais il y en a encore une meilleure, (|ui serait de veiller plus sur vous-même deux ou trois jours devant , et faire (|uelque pénitence et (|uel(|ues bonnes oeuvres de vous-même pour oblenii' de Dieu la douleur que vous lui (bmandez. Ft quand vous n'aurez que des péchés de fragilité sur la semaine, je ne sais s'il serait si nécessaire de vous confesser, et s'il ne vaudrait pas
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mieux faire ce que nous venons de dire, de crainte de se faire une coutume de se confesser, et de le faiie quelquefois sans toute la préparation qui serait à souhaiter. Cela dépend du profil (jiie vous retirerez de la confession plus ou moins fréquente , car c'est ce qui doit régler la fréquentation des sacrements. Souvenez-vous que vous ne recevez Jésus immolé dans le sacrifice que pour vous immoler et sacrifier avec lui, que pour vivre ensuite de sa vie. II e.>l plein de vie dans le sacrement, et il nous y donne la vie , mais une vie d'hostie; il y sent les injures qu'on lui fait , et il les souffre sans y faire paraître ni sa peine ni sa puissance. Voilà l'esprit de patience et d'hostie que vous y devez recevoir, si vous communiez comme il faut. C'est à cet éiat où vous devez tendre et vous avancer par les communions que vous faites. Que cela demande de choses de vous ! Ne vous fiez pas aux bons désiis que vous pouvez avoir, s'ils sont stériles et sans effet. Travaillez avec courage à devenir doux et humble de cœur. Si vous tombez en quelque faute, et que vous puissiez d'abord vous retirer dans votre cabinet , allez vous prosterner devant Dieu contre terre, et demandez-en pardon. L'humiliation et la douleur de votre cœur vous atti-
rera la grâce ci'Oire plus lidèle dans une autre occasion.
Quand vous faites vos lectures, souvenez-vous que c'est Jesus-Clnist qui va vous parler, et qui va vous parler de l'affaire la plus importante que vous ayez. Ecoutez-le dans cette disposition; lisez peu et méditez beaucoup les vérités que vous trouvez dans le livre. Voyez si vous les pratiquez et comment vous les praliquez; demandez à Jésus -Christ qu'il vous parle au fond du cœur, et qu'il vous enseigne ce que ce livre vous présente au dehors; lisez l'Ecriture sainte autant que vous pourrez et les livres qui vous touciieront le plus.
II hiii ;t(To[)tor avL'C rési|;iiation les croix que Dieu nous envoie.
0> a bien de la peine à se convaincre de la bonté avec laquelle Dieu accable de croix ceux qu'il aime. Pourquoi, dit-on, prendre plaisir à nous faire souffrir? >e saurait-il nous rendre bons sans nous rendre misérables? Oui. sans doute. Dieu le pouvait, car rien ne lui est impossible : il tient dans ses mains toute-puissantes les cœurs des hommes , et les tourne comme il lui plaît, ainsi (pie la main d'un fontainier
donne aux eaux, sur le sommet d'une montagne, la
pente qu'il veut. Mais Dieu qui a pu nous sauver sans croix, n'a pas voulu le faire; de même qu'il a mieux aimé laisser les hommes croître peu à peu , avec tous les embarras et toutes les faiblesses de l'enfance , que de les faire naître avec toute la force d'un âge mûr. Sur cela il est le maître ; nous n'avons qu'à nous taire et à adorer sa profonde sagesse sans le comprendre. Ce que nous voyons clairement, c'est que nous ne pouvons devenir entièrement bons qu'autant que nous deviendrons humbles , desintéressés , détachés de nous-mêmes , pour rapporter tout à Dieu sans retour sur nous.
Dieu cache son opération , dans l'ordre de la grâce comme dans celui de la nature, sous une suite insensible d'événements. Non-seulement il fait son ouvrage peu à peu , mais il le fait par des voies qui paraissent les plus simples et les plus convenables pour y réussir, afin que les moyens paraissant propres au succès, la sagesse humaine attribue le succès aux moyens qui sont comme naturels, et qu'ainsi le doigt de Dieu y soit moins marqué : autrement tout ce que Dieu fait serait un perpétuel miracle , qui renverserait l'état de foi où Dieu veut que nous vivions. Cet état de foi est nécessaire , non-seulement pour
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exercer les bons en leur faisant sacrifier leur raison dans une vie pleine de ténèbres , mais encore pour aveugler ceux qui méritent, par leur présomption, de s'aveugler eux-mêmes. Ceux-ci voyant les ouvrages de Dieu, ne les comprennent point; ils n'y trouvent lien que de naturel. Ils sont privés de la vraie intelligence, parce (ju'on ne la mérite qu'autant qu'on se défie de son propre esprit, et que la sagesse superbe est indigne de découvrir les conseils de Dieu. C'est donc pour tenir dans l'obscurité de la foi l'opération de la glace , que Dieu rend cette opération lente et douloureuse. Il se sert de l'inconstance , de l'ingratitude des créatures, des mécomptes et des dégoûts qu'on trouve dans les prospérités, pour nous détacher des créatures et des prospérités trompeuses. Il nous désabuse de nous-mêmes par l'expérience de notre faiblesse et de notre corruption dans une infinité de rechutes.
De quoi pouvons-nous donc nous plaindre? Notre mal est d'être attaché aux créatures, et encore plus à nous-mêmes. Dieu prépare une suite d'événements qui nous détache peu à peu dos créatures, et qui nous arrache enlin à nous-mêmes. Cette opération est douloureuse ; mais c'est noire corruption qui la
rend nécessaire , et qui est cause de la douleur (jue nous souffrons. Si notre chair était saine, le cliirurgien n'y ferait aucune incision; il ne coupe qu'à proportion que la plaie est profonde, et que la chair est plus corrompue : si l'opération nous cause tant de douleur, c'est que le mal est grand. Est-ce cruauté au chirurgien de couper jusqu'au vif? Non, tout au contraire, c'est affection , c'est habileté: il traiterait ainsi son fils unique.
Dieu nous traite de même; il ne nous fait jamais aucun mal que malgré lui , pour ainsi dire. Son cœur de père ne cherche point à nous désoler ; mais il coupe jusqu'au vif pour guérir l'ulcère de notre cœur. Il faut qu'il nous arrache ce que nous aimons trop , ce que nous aimons mal et sans règle , ce que nous aimons au préjudice de son amour. En cela que fait-îl ? Il nous fait pleurer comme des enfants à qui on ôte le couteau dont ils se jouent, et dont ils pourraient se tuer. INous pleurons, nous nous décourageons , nous crions les hauts cris ; nous sommes prêts à murmurer contre Dieu , comme les enfants se dépitent contre leurs mères; mais Dieu nous laisse pleurer et nous sauve : il ne nous afiflige que pour nous corriger.
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Il n'arrive rien sur la terre que Dieu n'ait voulu. C'est lui qui fait tout, ((ui règle tout, qui donne à chaque chose tout ce qu'elle a. li a compté les cheveux de notre tète . les feuilles de chaque arbre , les grains de sable du rivage, et les gouttes d'eau qui composent les abîmes de l'océan. En faisant l'univers, sa sagesse a mesuré et pesé jusqu'au dernier atome. C'est lui qui, eu chaque moment, produit et renouvelle le souffllc de vie qui nous anime ; c'est lui qui a compté nos jours , qui tient dans ses puissantes mains les clefs du tombeau pour le fermer ou pour l'ouvrir. Ce qui nous frappe le plus n'est lien aux yeux de Dieu ; un peu plus ou moins de vie sont des différeuces qui disparaissent en présence de son éternité. Qu'importe que ce vase fragile, ce corp;5 de boue soit brisé et réduit en cendre un peu plus tôt ou an peu plus lard? 0 que nos vues sont courtes et trompeuses I On est consterné de voir une personne mourir en la fleur de son âge : quelle horrible perte! dit-on. Mais pour qui est la perte? Que perd celui qui meurt? Quelques années de vanité, d'illusions et de danger pour la mort éternelle. Dieu l'enlève du milieu des ini(iuités et se hâte de l'arracher au monde corrompu et i\ sa propre fragilité.
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Que perdent les personnes dont il était aimé? Elles perdent le poison d'une félicité mondaine ; elles perdent un enivrement perpétuel; elles perdent l'oubli de Dieu et (relles-mèmes où elles étaient plongées , ou plutôt elles gagnent, par la vertu de la croix , le bonheur du détachement. Le même coup, qui sauve la personne qui meurt, prépare les autres à se détacher par la souffrance pour travailler courageusement à leur salut. 0 qu'il est donc vrai que Dieu est bon , qu'il est tendre, qu'il est compatissant à nos vrais maux , lors même qu'il parait nous foudroyer, et que nous sommes tentés de nous plaindre de sa rigueur! Quelle différence trouvons-nous maintenant entre deux personnes qui ont vécu il y a cent ans? l'une est morte vingt ans avant l'autre ; mais enfin elles sont mortes toutes deux; leur séparation, qui a paru dans le temps si longue et si rude, ne nous paraît plus maintenant et n'était dans la vérité qu'une courte séparation. îîientôt ce qui est séparé sera réuni , et il ne paraîtra aucune trace de cette séparation si courte. On se regarde comme immortel , ou du moins comme devant vivre des siècles. Folie de l'esprit humain ! Ceux qui meurent tous les jours suivent de près ceux qui sont déjà morts. Celui qui
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va partir pour im voyage ne doit pas se croire éloigné de celui qui prit les devants il n'y a ((ue deux jours. La vie s'écoule comme un torrent; le passé n'est plus qu'un songe; le présent, dans le moment que nous croyons le tenir, nous échappe et se précipite dans cet abîme du passé. L'avenir ne sera point d'une autre nature, il passera aussi rapidement. Les jours y les mois , les années se pressent, comme les flots d'un torrent se poussent l'un l'autre. Encore quelques moments, encore un peu, dis-je, et tout sera fini. Hélas î que ce qui nous parait long par l'ennui et par la tristesse nous paraîtra court quand il fuira !
C'est par amour-propre que nous sommes si sensibles à notre état. Le malade qui dort mal la nuit trouve la nuit d'une longueur sans fin , mais celte nuit est aussi courte que les autres. On exagère par lâcheté toutes les souffrances : elles sont grandes, mais la délicatesse les augmente encore. Le vrai moyen de les raccourcir, c'est de s'abandonner à Dieu courageusement. Il est vrai qu'on souffre, mais Dieu veut cette souffrance pour nous purifier et pour nous rendre dignes de lui. I,e monde nous riait, et cette prospérité empoisonnait notre cœur. Voudraiton passer toute sa vie jus([u'au moujent terrible de
^iH KÉNELON.
la mort dans cette mollesse, clans ces délices, dans cet éclat, dans cette vaine joie, dans ce triomphe de l'orgueil, dans ce goût du monde ennemi de Jésus-Christ , dans cet éloignement de la croix qui seule nous doit sanctifier ? Le monde nous tournera le dos, nous oubliera avec ingratitude , nous méconnaîtra, nous mettra au rang des choses qui ne sont plus. Hé bien ! faut-il s'étonner que le monde soit toujours monde, injuste, trompeur, perfide? C'est pourtant là ce monde que nous n'avions pas honte d'aimer, et que peut-être nous voudrions pouvoir aimer encore. C'est à ce monde abominable que Dieu nous arrache pour nous délivrer de sa servitude maudite, et pour nous faire entrer dans la liberté des âmes détachées; et c'est là ce qui nous désole! si nous sommes si sensibles à l'indifférence de ce monde, qui est si méprisable et si digne d'horreur, il faut que nous soyons bien ennemis de nous-mêmes. Quoi ! nous ne pouvons soufïVir ce qui nous est si bon , et nous regrettons tout ce q'ii nous est si funeste ! voilà donc la source de nos larmes et de nos douleurs.
0 mon Dieu ! vous qui voyez le fond de notre misère, vous seul pouvez nous en guérir. Hàtez-vous
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de nous donner la foi, respéranoe , l'amour, le coura^rc chroiien qui nous manquent. Faites que nous jetions sans cesse les yeux sur vous, ô Père toutpuissant ! (pii ne donnez rien à vos chers enfants que pour leur salut, et sur Jésus votre Fils qui est notre modèle dans les souffrances. Vous l'avez attaché sur la croix pour nous; vous l'avez fait homme de douleurs, pour nous apprendre combien les douleurs sont utiles. Que la natJire molle et lâche se taise donc à la vue de Jésus rassasié d'oj>probres et écrasé par les souffrances.
La croix conduil au honliour étoniol.
Tandis que le monde nous rit. et que notre voie nous semble douce .. malheur à nous ! Jamais nous ne sommes mieux pour l'autre vie que quand nous sommes mal pour celle-ci. Gardons-nous donc bien de suivre la multitude (jui marche par une voie large et commode. 11 faut chercher les traces du petit nombre. les pas des saints, le sentier escarpe de la pénitence . grimper sur les rochers , gagner les lieux sûrs a la sueur de son visage, et s'attendre que le dernier pas de la vie sera encore un violent effort pour entrer dans la porte étroite de l'éternité. Nous ne som-
SriU II'M'LO.N.
mes prétlcslinés de Dieu que pour ôtre conformes à l'image de son Fils, allachés comme lui sur une croix, renonc^anl comme lui aux plaisirs sensibles, contents comme lui dans les douleurs. Mais quel est notre aveuglement î nous voudiions nous détacher de cette croix qui nous unil à notre Maître. Nous ne pouvons quitter la croix sans quitter Jésus-Christ crucifié. La croix et lui sont inséparables : vivons donc et mourons avec Celui qui est venu nous montrer le véi'iiable chemin du ciel ; et ne craignons rien, sinon de ne pas finir notre sacrifice sur le même autel où il a consommé le sien. Hélas ! tous les efforts que nous tachons de faire en cette vie ne sont que pour nous mettre plus au large et pour nous éloigner de l'unique chemin du ciel. Nous ne savons ce que nous faisons; nous ne comprenons pas que le mystère de la grâce joint la béatitude avec les larmes. Tout chemin qui mène à un trône est délicieux, fùt-il hérissé d'épines. Tout chemin qui conduit à un précipice est efiVoyable, fùt-il couvert de roses. On souffre dans la voie étroite, mais on espère ; on souffre , mais on veut souffrir ; on aime Dieu, et on en est aimé.
L'œil n'a point vu,, ni l'oreille entendu^ ni le cœur
Je l'Iionuiiù conçu ce que Dieu <i préparé ù ceux qui l'aiment. Quelle proportion entre ce que nous faisons sur la terre et ce (jue nous espérons dans le ciel ? Les premiers chrétiens se réjouissaient sans cesse à la vue (le leur espérance; à tout moment ils croyaient voir le ciel ouvert. Les croix, les infamies, les supplices, les cruelles morts, rien n'était capable de les rebuter. Ils connaissaient la libéralité infinie qui doit payer de telles douleurs; ils ne croyaient jamais assez souffrir ; ils étaient transportés de joie lorsqu'ils étaient jugés dignes de quelque profonde humiliation. Et nous, Ames lâches, nous ne savons point souffrir, parce que nous ne savons pas espérer : nous sommes accablés par les moindres croix, et souvent même par celles qui nous viennent de notre orgueil , de notre imprudence et de notre délicatesse ! Ceux qui sèment dans les larmes vecuiilleront dans la joie. Il fa\U semer pour recueillir. Celte vie est destinée pour semer; nous jouirons dans l'autre du fruit de nos travaux.
^^2 FÉNELf»
I^ rnort ; fdlie de m- pas s'y prépaier.
^775<'n6'é^ ^ ccHc mal on ra te (leniander ton ômo ! pour m qui siéra ce que tu as amassé'^ Rion n'esl si tovrible que la mort pour ceux qui sonl altarlips à la vie. Il est étrange que tant de siècles passés ne nous fassent pas juger solidement du présent et de l'avenir, et ne nous désabusent pas. Nous sommes infatués du monde, comme sil ne devait jamais finir. La mc'moire de ceux qui jouent aujourd'hui les plus grands rôles sur la seène périra avec eux. Dieu permet que tout se perde dans l'abîme d'un (irofond oubli , et les hommes plus (|ue tout le reste. Les pyramides d'Egypte se voient encore, sans (ju'on sache le nom de celui qui les a faites. Que faisons-nous donc sur la terre? A quoi servira la plus douce vie, si, par des mesures sages et chrétiennes, elle ne nous conduit pas à une plus douce et plus lieureuse mort ?
FÉNELOX. 253
S(>i/rz /*/r7.y, paitr qu'à l'heure que rous n'if pensez pas le Fils de t'honiuu' riendra. délit; parole nous est adressée personiiellenjent . en quelque âge et en quel(|ue rang que nous soyons. (Cependant , jusqu'aux gens de bien, tous t'ont des projets qui supposent une longue vie. lors même qu'elle va finir. Si dans l'extrémité d'une maladie incurable on espère encore la guérison . (luclles espérances n'a-t-on pas en pleine santé! Mais d'où vient (|u'on espère si opiniâtrement la vie? (i'esl (pTon l'aime avec |)assion. Kl d'où vient (pi'on ncuI tant éioigner la mort? C'est qu'on n'aime point le royaume de Dieu, ni les grandeurs (lu siècle futur. O hommes pesants de c(j'ur. rjui ne peuvent s'élever au-dessus de la lei're . où de leur propre aveu ils sont misérables. I,a vérilable manieie de se tenir prèi pour le dernier moment, c est de bien employer Ions les aulres, et d'attendre toujours celui-là.
A quelque âge, e») (pjcbpic état (pie la mort nous pienne.ellc nous surprend, elle nous trouve toujours (lan"> des desseins (pii supposent une longue \ie. La Nie. dunnée unicpiement pour s'y préparer, se passe entière dans un profond oubli d'un terme auquel elle doit aboutir. On \[i comme si Ton devait
254 FÉNtLON.
toujours vivre. I.'ou ne soni^c (ju'à se tlattcr soi-niémc par toutes sortes do [ilaisirs, lorsque la mort arrête soudainement le cours de ces toiles joies. L'homme, sage à ses projtres yeux , mais insensé à ceux de Dieu, se donne mille inquiétudes pour amasser des biens dont la mort le va dépouiller. Cet autre , emporté par l'anibition, perd tellement de vue sa mort, qu'il court au travers des dangers au-devant de la mort même. Tout devrait nous avertir, et tout nous amuse. Nous voyons, comme dit saint (lyprien , tomber tout le genre humain en ruine à nos propres yeux. Depuis que nous sommes nés , il s'est fait comme cent mondes nouveaux sur les ruines de celui qui nous a vus naitre. Nos plus proches parents , nos amis les |)lus chers, tout se précipite dans le tombeau, tout s'abime dans l'éternité. Nous sommes continuellement nous-mêmes entraînés par le torrent dans cet abîme, et nous n'y pensons pas î
La plus vive jeunesse , le plus robuste tempérament ne sont que des ressources trompeuses. Elles servent moins à éloigner de nous la mort, q<»'à rendre sa surprise plus imprévue et plus funeste. Elle flétrit le soir, dit l'Écriture, et foule aux pieds les plantes que nous avions vues fleurir le matin. Mais non-
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seulement (iiiaml on est sain , quand on est jeune, on se promet tout ; cliose bien plus déplorable 1 ni la vieillesse , ni rinfirmitc ne nous disposent presque point H la mort. Ce malade la porte presque déjà dans son sein , et cependant , dès ((u'il a le moindre intervalle, il espère (lu'il échappera à la mort, ou du moins qu'elle le laissera encore languir longtemps. Ce vieillard tremblant , accablé sous le poids des années , cliagrinde.se voir inutile à tout, ramasse des exemples d'heureuse vieillesse pour se flatter ; il regarde un âge plus avancé (jue le sien , espère d'y parvenir, y ])arvient effectivement, regarde encore au-delà , jusqu'à ce ({u'enfin ses incommodités le lassent de vivre, sans qu'il puisse jamais se résoudie à mourir de bon cœur.
Ainsi l'on s'avance toujours vers la lin de sa vie sans pouvoir l'envisager de près ; et l'unique prétexte de celte conduite si bizarre et si imprudente est que la pensée de la mort aftiige , consterne, et qu'il faut bien chercher ailleurs de ((uoi se consoler. Quelle apparence, dit-on, de goûter aucun plaisir dans une \ie d'ailleurs si traversée, (juc cette pensée affreuse ne vienne troubler par son amertume? Quoi ! dit-on, si Ion y pensait, aurait-on le courage de pourvoir à
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son élablisscinenl, à ses affaires ^ Je goûter les douceurs de la société ? Celte réflexion seule ne renverserait-elle pas bientôt tout l'ordre du monde ? Si donc on y pense, ce n'est que par hasard , superficiellement, et l'on se liàte de clierclier quelque amusement qui nous dégage de cette réflexion importune. 0 folie 1 nous savons que la mort s'avance , et nous nous contions à cette misérable ressource de fermer les yeux pour ne voir pas le coup qu'elle nous va donner. Nous ne pouvons pas ignorer que plus nous nous attachons à la vie . plus la fin en sera amère. Nous savons qu'il est de foi que tous ceux qui ne vivront pas dans la vigilance chrétienne seront surpris par une ruine prompte et inévitable. Le Fils de Dieu se sert dans l'Kvangile des plus sensibles comparaisons pour nous eftVayer. En ce point l'expérience et la foi sont d'accord ; nous le savons , et rien ne peut guérir notre stupidité. On réserve tout à faire pour sa conversion au moment de la mort : restitution du bien d'autrui , paiement des dettes . détachement d'un intérêt sordide , réparation de scandales, pardon d'injures, rupture de mauvais commerce, éloignement des occasions, renoncement aux habitudes, précaution contre les rechutes, confession
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qui repare tant d'autres cojifc^.sions mal faites ; tout cela est remis jusqu'à la dernière lieure , jusqu'au dernier moment. (Considérez, je vous en conjure, par les entrailles de la miséricorde de Jésus-dhrist , par fout ce (ju'il y a de plus pressant dans l'intérêt de votre salut, d'y penser devant Dieu. ï'eut-étre sera-ce h dernière fois !
Qu'une crainte lâche ne vous empêche pas de penser souvent à la mort. Oui , pensez-y souvent. Cette pensée salutaire, bien loin de vous troubler, modérera toutes vos passions, et vous servira de conseil fidèle dans tout le détail de votre conduite. Réglez vos affaires . appliquez-vous à vos besoins, conduisez vos familles, remplissez vos devoirs publics et domestiques avec l'équité , la modération et la bonne foi (jne doivent avoir des chrétiens qui n'ont pas oublié la nécessité de mourii': et cette pensée sera pour vous une source de lumière, de consolation et de conliance. Prenez j^ardti que ce n'est pas la tnort , mais la surprise (ju'il faut craindre. Ne craignez pas, dit saint Augustin, la mort dont votre crainte ne peut vous garantir : mais craignez ce qui ne peut jamais vous arriver, si vous le craignez toujours. Quelle est donc votre erreur . si, renversant le véri-
table ordre des choses, vous craij^nez lâchement la mort jusqu'à n'oser penser à elle ; si vous craignez si peu la surprise, (jue vous vivez dans l'oubli téméraire d'un si grand danger !
Si vous négligez une instruction si im()ortante, si vous ne prévenez ce malheur, ce sera (oui . le Fils de Dieu nous l'assure, ce sera pendant la nuit la plus obscure, c'est-à-dire lorsque votre esprit sera le plus obscurci, pendant votre sommeil le plus profond, lorsque vous vous croirez le plus en sûreté, lorsque vous serez content, tranquille, assoupi dans votre péché et dans l'oubli de Dieu, que sa justice viendra à la hâte sans vous dcrnner le temps de re- ■courir à sa miséricorde. VM ! n'est - il pas honteux que nous ne puissions penser à la mort, nous qui non-seulement avons tant d'intérêt de la prévoir et de nous y préparer de loin , mais qui devons la regarder comme notre bienheureuse réunion avec Jésus- Christ ?
Le JDgcMnent dernier. -
Je ne veux tenir à aucune des choses qui m'environnent ici -bas : elles menacent toute ruine prochaine. Ces voûtes immenses des cieux s'écrouleront dans les abîmes; cette terre couverte de péchés sera
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consumée et i-enouvelée par le t'en vengeiii*. Les astres tomberont , leur luujièrc s'éteiniira , les cléments embrasés se confondront, la nature entière sera bouleversée. A ce spectacle, (pie l'impie frémisse ! Pour moi , je m'écrie .. ù Seigneur 1 avec amour et con- Jiance : frappez, gloriiiez-vous aux dépens de tout ce qui blesse votre sainteté. Frappez sur moi , ne m'épargnez point, pour me purifier ou pour ne rendre digne de vous. Hélas ! ce monde insensé n'est occupé que du moment présent qui échappe. Tout ceci va iiérir, et l'on veut en jouir comme s'il devait être éternel ! Le ciel et la terre passeront comme la fumée, votre parole seule demeure éternellement. 0 vérité, on ne vous connaît point ! Le mensonge est adoré ; il remplit tout le cœur de l'homme. Tout est faux, tout est trompeur. Tout ce qui se voit, tout ce qui se touche, tout ce qui est sensible, tout ce qui est mesuré par le temps, n'est rien. Faut-il que ce vain fantôme soit cru si solide , et que l'inmiuable vérité passe pour un songe ! Eh ! Seigneur, pourquoi souffrez - vous cet enchantement ? La terre entière est plongée dans le sommeil de la mort : réveillez-la par votre lumière. Pour moi, je neveux (|ue vous, je n'attends que vous : je regarde la foudre prèle a
partir de votre main pour écraser les lioninies buperbes, et pour venger votre patience méprisée.
Loin de craindre la mort, je la regarde comme la délivrance de vos enfants. Oui, Seigneur, nous mourrons ; le charme funeste se rompra tout-à-coup. Vous ne serez plus offensé; je vous aimerai , je n'aimerai que vous ; je ne m'aimerai plus moi-même. 0 «jue j'aime votre avènement! déjà, selon votre précepte, je lève ma tète pour aller au-devant de vous. Par le transport de mon amour je m'élance au-devant du Seigneur, comme votre apôtre Pierre me l'a en.seigné. Je suis faible, misérable, fragile, il est vrai ; j'ai tout à craindre si vous me jugez dans la rigueur de voire justice : j'en conviens; mais plus je suis fragile, plus je conclus que la vie est un danger et (|ue la mort est une grâce.
0 Seigneur, ôtez le péché; venez régner en moi ; arrachez-moi à moi-même , et je serai pleinement à vous. Eh ! qu'ai-je à faire sur la terre ? Que puis-je désirer dans cette vallée de larmes^ où le mal est au comble, et où le bien est si imparfait? Rien que votre volonté ne peut m'y retenir. Je n'aime rien de ce que je vois ; je ne veux point m'aimer moi-même. Venez, Seigneur, le néant du monde s'évanouira dans peu
comme la fiiméo. Toutes les grandeurs et leur attirail s'enfuiront comme un songe; toute hauteur sera aplanie, toute |tuissance sera écrasée, toute t<^te superbe sera courbée sous le poids de l'éternelle majesté de Dieu. Dans ce jour où il jugera les hommes, d'un seul regard il effacera tout ce qui brille dans la nuit présente ; comme le soleil en se levant efface toutes les étoiles, on ne verra que Dieu partout, tant il sera grand ! On clurchora en vain, on ne trouvera plus que lui , tant il remplira tonll Que sont-ils devenus , dira-t-on , ces objets qui avaient enchanté notre cœur? Qu*en reste-t-il? où étaient leurs places? Hélas ! il ne reste |)as même les marques du lieu où ils ont été; ils ont |)assé comme une ombre que le soleil dissipe : à peine est-il vrai de dire qu'ils ont été ; tant il est vrai do dire qu'ils n'ont fait que paraître, et qu'ils ne sont [dus !
Mais quand le monde ne devrait point finir, il vous laissera , quoi que vous fassiez : un peu pins tôt ou un peu plus lard, (piimporte? Fncoie un petit nombre d'années qui s'écouleront rapidement comme l'eau , qui disparaîtront comme un songe , la jeunesse sera passée , le monde se tournera d'un autre côté , il méprisera avec dégoût ceux qui n'auront pas su dans
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le temps le mépriser lui-même. Ce temps s'approclie , il vient, le voilà, hàtons-nous de le prévenir. Aimons l'éiernelle beauté, qni ne vieiliit point et qui empêche (le vieillir ceux qui n'aiment qu'elle: méprisons ce monde qui tombe déjà en ruine de toutes i»arts.
Ne voyons-nous pas que depuis tant d'années les personnes qui étaient dans les mêmes i)laccs . .surprises par la mort , sont tombées dans labime dévorant de l'éternité? Il s'est élevé comme un monde nouveau sur celui qui nous a vus naître. Si peu qu'on vive, il faut clicrcher d autres amis. Après avoir perdu les anciens; ce n'est plus la même famille où Ton a été (•levé , d'autres parents inconnus viennent prendre place : on voit même disparaître une cour entière ; d'autres sont à la place de ce que 1 on admirait; ils viennent éblouir à leur tour. Que sont devenus tous ces grands acteurs qui remplissaient la .scène il y a trente ans ? Mais sans remonter si haut, combien y en a-t-il de morts depuis sept ou huit ans! Bient(jt nous les suivrons. Est-ce donc ce monde auquel on est si attaché? On n'y fait que passer, on en va sortir : il est lui-même la misère, la vanité, la folie; il n'est qu'un fant(jrae, une figure qui passe, comme dit saint Paul.
0 luoitili! >ii fragile cl iriHciiKt' I oni-vc a loi a Tni r.iiro îKM'roin; ? Avcr «lucllr iimhirr cspcirs lu iioiih irnpOHcr , loi vainc et crciihc (ij^uic «jiii paH-sc , cl (|iii va (liHparailrc ' j II n'rs (lu'iiii sorip** . cl hi \cii\ (in'oii le ( roic ! (III hciil iiiriMC cil le |i()SM-(l:iiil <jiic In n Cs rien (le vrai (jui ieni|>lihh('. le cd'ur. N'as-tii point de liniile (le (Ir)niH 1 des noms nia^^^nifiqucs aux ntihéres éelatanles par l( sipiclles In ('iilonih ceux (pii s'altaelicnl a loi ? haiis le nioiwle oii In I olIVes à nons avec nn \'\y,i\n' riant. In nons cun^cs mille (lonleiii,s. haiiH le nHjnieiii tu \;is disparaître ci tn oses nous promctirt; tUt lions rendre iicnrcMN I ilenrenx .seulement celui (pii yoil non ii< ant ;i la himierc d(; .\vh\ih-i\Urïul !
Miiis « (• (|iii esl lenilde e'rsl (jne mille ^en» H'aveil- (.'lenl eux in/^rnes , fnvafit la lumière (|iii leur d<'( ouvre te, iiéatil, et (|iii eoridainm; leurs (euvres de leiiélircK. Tomme ils veulent vivre en ImHch , ilh itr. \cnlent point eorinailrc d'autre vie <|ne «elle dch Ï^ÙIkh ^ et ils ne dt'gradent eux-im'fiicH |ioiir eionllt r lonlt.* pndenr cl tfMil remords. lU se moquent de (v.u\ «pii pensent M'rieuhemenl a r('i(iriite ; ils liailent de iailileNKC le» sentiments de irii^ion par le^rpicU on vent «'viter d'i'lrc ingrat envcrn I>ieu de (joi nons tenons lont. je commerce de telles geni* doit ^Ire évité, et on doit
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le suivre avec soin. Il est important de rompre sans retardement avec les personnes que l'on sait Otre dangereuses; plus on est exposé, et plus on doit veiller sur soi-même, redoubler ses efforts, être fidèle à la lecture des livres de piété , à la prière et à la fréquentation des sacrements, sans lesquels on languit exposé à toutes les tentations.
Nous ne sommes véritablement raisonnables qu'autant que nous consultons la volonté de Dieu , pour y conformer la nôtre ; c'est la véritable lumière que nous devons suivre, toute autre lumière est fausse; c'est une lueur trompeuse, et non une lumière véritable. Aveugles donc tous ceux qui se croient sages , et qui ne le sont pas de la sagesse de Jésus-Christ, seule digne du nom de sagesse î Ils courent dans une profonde nuit après des fantômes; ils sont comme ceux qui dans un songe pensent être éveillés, et qui s'imaginent que tous les objets du songe sont réels.
Ainsi .sont abusés tous les grands de la terre, les sages du siècle , tous les hommes enchantés par les faux plaisirs. Il n'y a que les enfants de Dieu qui marchent aux rayons de la pure vérité. Qu'est-ce que les hommes pleins de leurs pensées vaines et ambitieuses ont devant eux? Souvent la disgrâce, toujours la
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mort , le jujjement de Dieu et l'eternite. Voilà les grands objets qui s'avaneent et qui viennent au-devant de ces hommes profanes : cej)endant ils ne les voient pas; leur politicfue prévoit tout, excepte la chute et l'anéantissement inévitable de tout, ce qu'ils cherchent. 0 aveuj^les I quand ouvrirez-vous les yeu\ à la lumière de Jésus-Christ , qui vous découvrirait le néant de toutes les grandeurs d'ici-bas?
Les mondains sentent qu'ils ne sont pas heureux, et ils espèrent trouver de quoi le devenir dans les choses mêmes (jui les rendent misérables : ce qu'ils n ont pas les afflige ; ce (ju'ils ont ne les peut remplir. Leurs douleurs sont véritables; leurs joies sont courtes, vaines et empoisonnées : elles leur coiitent plus qu'elles ne leur valent. Toute leur vie est une expérience sensible et continuelle de leur égarement : le jugement éternel pend déjà sur leur tète ; leurs fausses joies vont se changer en des pleurs qui ne finiront jamais. Leui- \ie est comme une ombie qui \a disparaître; ou tout au plus comme une fleur qui s épanouit le matin, mais qui est le soir flétrie, desséchée et foulée aux pieds. Que sont-ils devenus, ces insensés mondains ? On les a vus , au moment de la mort , abattus, tremblants et découragés; ils avouent
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l'illusion dans laquelle ils ont vécu , et déplorent leur erreur. Ils passent même souvent d'une extrémité à l'autre, et, après avoir été sans respect [)our la religion, ils deviennent lâches et superstitieux!
N'est-il pas horrible que des hommes veuillent hasarder l'éternité, plutôt que de se gêner dans leurs mauvaises inclinations? Cependant rien de plus ordinaire. Montrez-leur tout ce qui vous plaira, la vanité et le néant de la créature ; faites-leur remarquer la brièveté et l'incertitude de la vie, l'inconstance de la fortune, l'infidélité des amis, l'illusion des grandes places, les amertumes qui y sont inévitables, le mécontentement des grands , le mécompte de toutes les plus grandes espérances, le vide de tous les biens (ju'on possède , la réalité de tous les maux qu'on soutfre; toutes ces morales , quelque vraies qu'elles soient, ne font qu'effleurer leur cœur, elles passent par la superficie; le fond de l'homme n'en est point changé : il soupire de se voir esclave de la vanité , et ne sort point de son esclavage !
Que faut-il donc qu'il fasse pour sortir de cet état pitoyable? Il faut qu'il prie, afin que Dieu l'éclairé entièrement ; et d'abord il connaîtra l'abîme du bien, qui est Dieu, et l'abime du mal et du néant, qui est
la créature corrom[)UC. Alors il se méprisera cl se haïra , il se quittera . il se craindra , il se renoncera soi-même, il s'abandonnera à Dieu, il se perdra en lui. Heureuse perte ! puisqu'il se trouvera par là sans se chercher; tout lui profitera : car tout tourne à bien pour ceu\ (pii aiment Dieu , et qui sont animés de sou esprit; ceux (jui n'ont pas ce bon esprit sont fort malheureux de ne le point avoir : celui qui en est privé, ou ne le demande plus, ou le demande mal. Ce n'est point par les lèvres, ni par les actions extérieures , c'est par le désir du cœur, et par un profond abaissement de soi-même devant Dieu, qu'on attire audedans de soi cet esprit de vie sans lequel les meilleures actions sont mortes. Dieu est si bon . qu'il n'atteiid que notre désir, pour nous combler de ce don qui est lui-même. Le cri , dit-il dans l'Ecriture, ne sera pas encore formé dans votre bouche , que moi , qui le verrai avant que de naître dans votre cœur, je l'exaucerai avant (pi'il soit fait. C'est donc la prière du coîur que Dieu exauce ordinairement.
Pièges et tyiaiiiiif <lii monde.
Malheur ait niiimlc à cause de ses scandftles 1 Que volontiers, Seigneur, je répèle cette terrible parole de
2n8 FÉNKLO>.
Jt'sus-(^lirist votre Fils et mon Sauveur! Elle est terrible pour le monde à jamais réprouvé ; mais elle est douce et consolante pour ceux qui vous aiment et qui le méprisent. Elle serait pour moi un coup de foudre , si jamais je me rangeais contre vous dans la servitude du siècle. Ali I monde aveugle et injuste tyran î tu flattes pour trahir ; tu amuses pour donner le coup de la mort. Tu ris, tu fais rire , tu méprises ceux qui pleurent; tu ne cherches qu'à enchanter les sens par une vaine joie qui se tourne en poison : mais lu pleureras éternellement, pendant que les enfants de Dieu seront consolés. 0 que je méprise tes mépris, et que je crains tes complaisances !
\'aiinez point le inonde , ni les choses qui sont dans le monde! Que ces paroles ont d'étendue! le monde est cette multitude aveugle et corrompue ([ue Jésus- Christ maudit dans l'Evangile , et pour laquelle il ne veut pas même prier en mourant. (Chacun i)arle contre le monde , et chacun a pourtant le monde dans son cœur. Le monde nest que l'assemblage des gens qui s'aiment eux-mêmes, et qui aiment les créatures sans rapport à Dieu. Nous sommes donc le monde nousmêmes , puisqu'il ne faut pour cela que s'aimer, ef que chercher dans les créatures ce qui n'est qu'en
Dieu. Avouons que nous appartenons au monde, et (|ue nous n'avons point l'esprit de Jésus-Clirist. Quelle pitic de renoneer en apparence au monde, et den conserver les sentiments ! Jalousie pour l'autorité , amour pour la réputation qu'on ne mérite pas , dissipation dans les compagnies, recherche des commodités qui flattent la chair , lâcheté dans les exercices chrétiens , inapplication à étudier les vérités de l'Evanj^ile ; voilà le monde. Il vit en nous et nous voulons vivre en lui, puisque nous dédirons tant qu'on nous aime, et que nous craignons (ju'on nous oublie. Heureux le saint Apôtre pour qui le momie était crucifié j et qui Vêlait austii pour le inotuie !
l'tililô dos tentations.
ï.ts tentations nous sont nécessaires; il né s'agit que de n'y succomber pas. Celles du dedans sont comme celles du dehors; elles tendent toutes à nous mener à la victoire par le combat. Les tentations du dedans sont encore plus utiles, en ce qu'elles servent plus directement à nous humilier par l'expérience de notre corruption intéiieure ; celles du dehors ne vont (ju'à nous montrer la malignité du monde (|iii nous environne; celles du dedans nous font sentir <{ue nous
270 FÉNEI.ON.
sommes aussi dépravés dans nos inclinations que le monde même. Supportons donc avec une humble confiance et une paix inaltérable nos soulèvements intérieurs, et toutes les tentations qui naissent de notre propre fond , aussi bien que tous les orages qui viennent des autres créatures. Tout vient également de la main de Dieu qui sait autant se servir de nous que des autres , pour nous taire mourir à nousmêmes. C'est souvent l'orgueil qui s'inquiète et qui se décourage de voir tant de révoltes opiniâtres audedans, pendant qu'il voudrait se complaire en sa propre perfection. Tâchons d'être fidèles par le fond de la volonté , malgré les répugnances et les ébranlements de la nature ; et laissons faire Dieu , quand il veut nous montrer par ces tempêtes à quels naufrages nous serions exposés si sa puissante main ne nous en préservait; que s'il nous arrive même de tomber volontairement par fragilité, alors humilionsnous , anéantissons-nous , corrigeons-nous sans pitié pour nous-mêmes. Ne perdons pas un moment pour nous retourner vers Dieu ; mais faisons-le simplement et sans trouble. Helevons-nous et reprenons fortement notre course, sans nous chagriner et nous décourager de notre chute.
Sur la violeiKH- (|u"il faut se faire pour se renoncer.
Ce n'est point en paroles que consiste la pratique de la vertu ; elles ne suftisent pas pour arriver au royaume de Dieu ; c'est dans la force et le courage et dans la violence qu'on se fait ; violence en toutes rencontres lorsqu'il faut rési.ster au torrent du monde qui nous empêche de faire le bien , après nous avoir tant de temps fait connaître le mal ; violence quand il faut renoncer à une partie du nécessaire pour ne pas se tromper en croyant avoir renoncé au superflu ; violence quand il faut se mortifier dans l'esprit après s'être mortifié dans le corps , sans croire que Dieu nous en doit de reste; violence pour augmenter les heures de prières , de lectures , de retraite ; violence pour se trouver parfaitement bien dans l'état où Ton est, sans souhaiter ni plus de commodité, ni plus d'honneur, ni plus de santé , ni d'autre compagnie, pas même de gens de bien ; enfin violence pour arriver à ce degré d'indifférence absolument nécessaire au clirétien , qui n'a de volonté ([ue celle de Dieu, son Créateur : qui lui lemet le succès de toutes ses affaires, (luoicpi'il ne laisse pas d'y travailler: qui agit selon sa condition . mais (jui agit sans se trou-
272 FÉNELO>.
bler; qui prend plaisir à regarder Dieu, cl qui ne craint point d'en être regardé; qui espère que ce regard sera pour corriger ses défauts , et (jui demeure paisible en se voyant à sa merci pour la punition de ses péchés; voilà où je vous laisse et où je vous prie de vous tenir, afin que nous puissions , et vous et moi, dans le trouble et le tracas de la vie du monde, nous conserver en paix. Grand Dieu ! pouvons-nous penser que l'on connaisse en nous quelque chose de la vie de Jésus-Christ? Plus nous craignons de souffrir, plus nous en avons besoin.
Ceux qui ne sont attachés à Dieu qu'autant qu'ils y goûtent de plaisir et de consolation, ressemblent aux peuples qui suivaient Jésus-Christ non pour sa doctrine, mais pour les pains qu'il multipliait miraculeusement. Ils disent comme saint Pierre : Seigneur, nvus soitunes bien ici , dressons - ij trois tabernacles; mais ils ne savent ce qu'Us disent. Après s'être enivrés des douceurs du Tliabor, ils méconnaissent le Fils de Dieu , et refusent de le suivre sur le calvaire. Non-seulement ils cherchent des goûts, mais ils veulent encore des lumières , c'est-à-dire que l'esprit est curieux de voir pendant que le cœur veut être remué par les sentiments doux et flalteuis. Kst-ce
FÉNELOX. ^75
mourir à soi? Est-ce là le juste de saint Paul, dont la foi est la vive nourriture?
Cette vie de lumières et de goùls sensibles, quand on s'y altaclie jusqu'à s'y borner, est un piège trèsdangereux. Quiconque n'a d'autre appui quittera l'oraison, et avec l'oraison Dieu même, dès que cette source de })laisir tarira. Vous savez que sainte Thérèse disait qu'un grand nombre d'àmes quittait l'oraison, quand l'oraison commençait à être véritable. Combien d'àmes qui, pour avoir eu en Jésus-Christ une enfance trop tendre , trop dépendante d'un lait si doux , reculent en arrière , et abandonnent la vie intérieure dès que Dieu commence à les sevrer ! Faut-il s'en étonner? F.lles font le sanctuaire de ce (jui n'est que le parvis du temple; elles ne veulent (pi'une mort extérieure, des sens grossiers, pour vivre à elles-mêmes délicieusement dans leur intérieur. De là viennent tant d'infidélités et de mécomptes parmi les âmes mêmes (|ui ont paru les plus ferventes et les plus détachées. Celles mômes qui ont le plus parlé de détachement , de mort à soi , de ténèbres de la foi et de dépouillement, sont souvent les plus surprises et les plus découragées dès que l'épreuve vient
et (jue la consolation se retire. O (pi'il est bon do