LE DISPENSAIRE E MONTMARTRE
Au point centraf du XVIII arrondissement, rue Marcadet, un vaste magasin peint en blanc, entièrement vitré, mais dont les verres, dépolis jusqu’à mi-hauteur, sont piqués çà et là de petites affiches, attire invariablement l'attention du passant le plus hâtif, par son aspect inaccoutumé et par sa couleur voyantetranchant sur les boutiques sombres et l'usure des murs voisins. Au fronton du vitrage se lit tout le long le titre de:
Œuvre générale des dispensaires antituberculeux Dispensarre anlitubercuieux de Montmartre Pour la préservation et la quérison de la tuberculose
pulmonaire.
La porte à double battant, renforcée l’hiver d’un tambour intérieur, donne accès dans une vaste salle aux murs silicatés, de couleur claire et dont le vernis reluit, propre et presque gai, sous le reflet des ampoules de l'éclairage électrique. À droite et à gauche plusieurs rangées de banquettes d'une propreté minutieuse, des crachoirs collectifs en tèle émaillée et,au fond, le comptoir de la surveillante, sur lequel. s'alignent des bouteilles étiquetées, forment le seul mobilier de cette première salle. Le vitrage de la devanture, coupé en deux endroits, permet de faire une grande aération. Deux ventilateurs électriques fonctionnent en permanence.
ES NME
Traversant cette première pièce, nous trouvons, à droite, une chambre affectée aux inhalations d'air ozonisé par une machine à électricité statique. À gauche, un espace est réservé au bureau de la surveillante et, immédiatement à côté, nous ouvrons la porte du cabinet de consultation. Les murs en sont également silicatés ; le mobilier est réduit au strict nécessaire. L'air et la lumière lui viennent d'un petitjardin dont le cabinet des médecins est séparé par un vitrage. En l'absence du public, portes et fenêtres étant ouvertes, la ventilation de tout l’établissement se fait large et intense entre le jardin et la rue. Au cabinet de consultation estannexée une chambrenoire pour l'usage des rayons X.
Le dispensaire est ouvert tous les soirs de 8 heures à 11 heures. Deux médecins, avec un chef de clinique et deux aides, suffisent à assurer le service médical et administratif.
Bien avant l'ouverture des portes, dont l'accès est entièrement libre, les visiteurs stalionnent, se pressant pour entrer des premiers. Hommes, femmes, enfants devisent pêle-mèêle, se confient leurs peines, racontent de quelle façon ils ont connu l'existence du dispensaire : les uns par les journaux, les autres en passant rue Marcadet, la plupart grâce à la réclame faite, sans qu'on ait besoin de les en prier, par les anciens clients. Ils se montrent leur crachoir, décrivent les soins qu'on leur à recommandé, disent leurs progrès, instruisent les nouveaux venus, les encouragent, et de ces conversations se dégage une atmosphère de bonne volonté et de confiance qui relève le moral des plus désespérés.
La portes'ouvre, les visiteurs vont se ranger en ordre et sans tapage sur les banquettes : les hommes d'un côté les femmeset les enfants en face d’eux. Les conversations continuent discrètes, cependant que quelques-uns trouvant économique le séjour de cette salle propre et bien éclairée, ont désertéle cabaret fumeux et déplient un journal, savourant sens doute avec philosophie l'agrément de ne pas avoir de tabac dans un lieu où ilest interdit de fumer.
A intervalles réguliers, la voix de la surveillante domine facilement le murmure des commérages, pour appeler à tour de rôle chacun parle numéro qu'il a reçu et qu'il est tenu de conserver pour ses nouvelles visites. On distribue aux anciens des antisepliques ; on renouvelle leur provision d'huile de foie de morue ; on use également les diverses spécialités alimentaires fournies par les industriels ; surtout, on redit les recommandations prophylactiques quant aux crachats, à l'aération, au linge, à l'hygiène personnelle et du logement... Ceux qu'on a notés pour la gymnastique respiratoire passent à la salle aux inhalations.
Les distributions de viande, lait, suc musculaire, ont lieu dans la matinée.
Pendant ce temps, le médecin de service pour la soirée
examine, classe et instruit les nouveaux venus.
«Chaque nouveau malade, venant au dispensaire, dont l'entrée est absolument libre, donne son nom etson adresse qui sontconsignés sur un registre spécial À, restant, pour éviter la divulgation du secret professionnel, entre les mains du médecin directeur.
Une carte portant au recto un numéro d'ordres et au verso des conseils antituberculeux est remise au malade.
lie
Les diagnostic, pronostic, traitement, ainsi que les antécé dents héréditaires ou personnels, les renseignements sur le lo gement, le métier, les ressources, sont insérés en regard du numéro, sur nouvel examen du malade qui a eu lieu régulèrement tous les dix jours. On y consizne en outre les observations et résultats de l'enquête sur les logements qui est confiée à des employés spéciaux.
Un troisième registre C, est destiné aux malades complètement assistés, c'est à-dire recevant des médicaments, des aliments, des secours pour leur famille. » (1).
On ne complique pas inutilement à Montmartre le dossier clinique du tuberculeux ; on n'examine pas les malades d'une manière didactique, comme par exemple cela se fait dans les hôpitaux où on profite du malade pour étudier la maladie et accroître ainsi le bagage scientifique des traités savants. On veut surtout être pratique, faire bien mais faire vite et à bon compte. Le microscope n’est guère utilisé. La mesure du périmètre thoracique, le graphique des poumons elc..…., sont rarement notés. D'une manière générale, le médecin agit, comme il a coutume de faire le plus souvent, à l'égard des consultants de sa clientèle payante. Il s'occupe de préciser, par l'interrogatoire et l’aascultation, le diagnostic de tuberculose et il donne ensuite les conseils prophylactiques nécessaires.
Comme traitement,les médecins du dispensaire ne font évidemment jamais d'ordonnances pharmaceutiques. La plupart des malades sont priés de venir tous les deux soirs au dispenseire, pour une séance de gymnastique respiratoire. Par séries de douze, les tubereuleux, surtout
(1) Docteur Bonnet. Les Découvertes modernes, septembre 1901.
du premier degré, sont installés autour d'une machine à électricité statique, dont l'action ozonisante sur l’atmosphère de la chambre où elle fonctionne est bien connue. Toutefois le D' Bonnet ne croit pas à une action efficace de l'ozone répandu. Son but est d'obtenir des malades en traitement qu'ils vident par des expirations et des inspirations forcées, méthodiques et régulières, leurs poumons de l'air résidual vicié et pour ainsi dire stagnant au fond des alvéoles. C'est donc bien une gymnastique respiratoire. Le résultat est double. Premièrement, le tuberculeux débarrassant ses poumons de l'air infecté qui s'y accumule, effectue mieux l'hémostase, et modifie avantaseusement de ce fait la nutrition générale de l'organisme où va circuler un sang de meilleure qualité. En second lieu, grâce aux séances répétées de gymnastique àül apprend à respirer et peu à peu rend àson poumon le jeu de son élasticité normale.
Ceci est nettement démontré par l'examen des malades aux rayons X. Au début du traitement on voit, par la radioscopie, non seulement au sein du parenchyme pulmonaire, les taches sombres dues aux lésions congestives et d'induration, ou encore les taches claires indices de cavernes ; mais, de plus, on constate admirablementle jeu du diaphragme. Ses oscillations, pendant les deux temps de l'acte respiratoire, sont beaucoup diminuées d’amplitude ; en outre, les deux moitiés du diaphragme s’abaissent et serelèvent respectivement d'une manière inégale : le côté le moins mobile correspondant à un état plus
grave du poumon qu'il dessert.
LHASU ES
Après quelques de jours de gymnastique, un nouvel examen démontre les bons effets du traitement. Le diaphragme a repris sa souplesse, son jeu est normai, à grandes amptitudes, à oscillations égales entre elles et des deux côtés. Si le malade, soit par imprudence, soit parce qu'il a cessé de se soigner convenablement, devient dans la suite plus souffrant,on constate que de nouveau le poumon perd son élasticité et le diaphragme son énergie. Une étroite solidarité unit ces deux organes qui régissent l’un sur l’autre en bien ou en mal (1).
Mais le traitement physique n’est qu’un complément précieux du véritable remède antituberculeux : /e suc musculaire et laviande crue. |
À Montmartre il est fait une grande consommation de viande crue. On reccommande cet aliment avec la plus grande force de persuasion. Les indigents en reçoivent chaque jour une quantité plus oumoinsgrande. Il en est de mème du suc musculaire qui doit être préparé temporairement. Mais la distribution de suc tout préparé peut avoir des inconvénients nombreux. On peut laisser aux malades le soin de faire eux-mêmes leur suc musculaire après leur avoir donné copie et dument expliqué le mode de préparation, d'ailleurs très simple. Voici la méthode de Richet, en usage au dispensaire du docteur Bonnet.
Méthode du Professeur Richet. — Faire macérer pendant trois heures dans son quart de poids d’eau froide filtrée de la viande hachée de bœuf ou de cheval. (Cette dernière est préférable).
Placer ensuite la viande et l’eau dans une presse à jus ordi:
(1) On lira plus loin sur cette question les principaux passages de la communication du docteur Bonnet au Congrès de Londres.
naire et presser par petites quantités en ayant préalablement pris soin d'envelopper la viande dans un morceau de toile pro-
pre.
Boire de suite après la pressée le liquide obtenu.
Nota. — Un kilog. de viande après macération donne environ 200 à 220 grammes de suc musculaire.
Les résultats obtenus par le suc musculaire sont souvent très beaux, si l’on tient compte de la manière dont onen fait usage ; c'est-à-dire chez des malades pauvres, mal logés, mal rourris, accablés de soucis matériels et moraux, se soignant à domicile sans aucune des commodités que procurent l'hôpital et surtout le sanatorium.
Nous reproduirons en appendice quelques observations qui prouvent combien peuvent rendre de services à la guérison de la tuberculose — bien entendu comme traitement d'urgence — les dispensaires antitaberculeux.
Par ce que nous venons de dire au sujet du dispensaire de Montmartre, on voitque l'éducation du public et le traitement d'urgence, préoccupent davantage Îles organisateurs que l'assistance des indigents.
Quelques chiffres préciseront la question.
Le but essentiel, qui consiste à obtenir la visite du plus grand nombre de personnes surtout au début de leur mal, est atteint.
« Dès le premier mois de son ouverture, le dispensaire de Montmartre a reçu 100 nouveaux malades et en a soigné 50 environ par jour.
» Dès le deuxième mois le nombre des nouveaux atteignait 400, et celui des traités dépassait 100 par jour.
» Le maximum était dès lors atteint et depuis il s’est maintenu régulièrement, même pendant les mois d'été.
(A) — Sur 100 malades qui se sont présentés le premier mois, 50 étaient arrivés à la 3° période du mal, 40 environ à la 2, 10 seulement à la 1°. Mais, dès le deuxième mois, cette proportion était inversée ; 50 p. 100 à la 1" période, 40 p. 100 à la 2, 40 p. 100 à la 3. |
Ainsi se trouve remplie une partie très importante du programme: la recherche des tuberculeux au début. Ce résultat est dù au titre du dispensaire, à sa situation au centre d'un quartier, à l'éducation de l'opinion publique, à la haute autorité du comité général de patronage et à l'emploi des rayons de Rœntgen, qui assurent le diagnostic très précoce de la maladie (1).
(B) — La dénomination de « dispensaire antituberculeux » pour la préservation et la guérison de la tuberculose pulmonaire, loin d’effrayer le public, comme on l'avait prétendu, a, tout au contraire, déterminé à elle seule un grand nombre de pérsonnes à venir consulter ou demander des renseignements.
(C) — Dans un dispensaire de quartier, où les malades se rendent facilement et d'une manière régulière, le médecin agit très efficacement sur l'opinion publique. Ses conseils, en attendant qu'ils amènent des lois, font contracter des habitudes de prophylaxie. Aucun autre moyen, ni la presse, ni les conférences ne valent cette « leçon de choses » pour éclairer le public et le mettre en garde contre la tuberculose. Ainsi, à Montmartre, l’expérience le prouve, riches et pauvres ont appris la nécessité de se faire examirer de bonne heure et soigner convenablement. Le fait suivant le montre suflisamment : les médecins du quartier redoutaient à l’origine la création d’un dispensaire au point de vue
Voici des chiffres précis:
En 5 mois et demi, du 4% Mai au 45 oclobre 4901 le dispensaire de Montmartre a reçu 1007 consultants, dont 900 étaient tuberculeux.
Ceux-ci se différencient en: — 200 prétuberculeux
500 malades au premier degré.
150 au deuxième degré.
50 au troisième degré.
Donc, tandis qu'aux consullations des hôpitaux ou dans les cliniques publiques ou privées, la majorité des tuberculeux consultants est atteinte au 2° et 3 degré ; au dispensaire la proportion des (uberculeux terliaires est de 5 à 6 0/0 contre une proportion de 80 0/0 de tuberculeux au 4e degré ct de prétuberculeux.
de leurs intérêts professionnels ; ils ont vite reconnu leur erreur en voyant leurs malades tuberculeux devenir plus nombreux et plus assidus, à mesure que le dispensaire progressait et répan. dait l'instruction dans son entourage. »
Quant à la situation financière, elle est la suivante : — Les frais d'installation d'un dispensaire de quartier, tel que celui de Montmartre égalent environ 5.000 francs, dont la majeure partie sert à l'achat des appareils médi- Caux.
M. Léon Bonnet conclut de son expérience qu'un tel établissement peut:
.. « {> examiner 4000 à 5000 personnes etleur donner l'éducation antituberculeuse.
2 Fournir des médicaments, soins et traitements à 400 ou 500 malades, par séries de 100 ou 125 venant au dispensaire chaque jour pendant trois mois.
3° Assister complètement 120 indigents ou travailleurs, à qui du repos, des aliments, des secours, sont procurés par séries de 30 pendant deux ou trois mois. Les frais de cette dernière assistance sont évalués à 2 fr. par jour et par malade. Ils attei-
gnent de ce chefla somme de 22.000 francs environ par an. »
Par son organisation matérielle, administrative et médicale, le dispensaire de Montmartre différe donc sur beaucoup de points du dispensaire Emile-Roux. Nous allons préciser ces différences, pour arriver à conclure de ces premières expériences ce que doit étre etsutout ce que
peut étre en pratique le dispensaire antituberculeux.
En terminant la lecture de l'exposé du projet de M. Calmette à la commission de la tuberculose, et surtout de la publication dont nous avons cité divers passages, on constate, non sans étonnement, qu'un dispensaire ainsi constitué est un organisme très complexe et très coûteux.
D'autre part, on n'oublie pas que les dispensaires antituberculeux, créés surtout en vue de la prophylaxie par l'éducation populaire, tirent leur plus grande valeur de leur multiplicité et de la facilité avec laquelle un médecin doit pouvoir en fonder dans son quartier, en surcroît de ses occupations habituelles. Enfin, il faut quêter avec réserve l’aumône des gens généreux, qui sont très vite las de leur effort, dès qu'on essaye de lever sur euxcomme un impôt annuel ou mensuel.
Un dispensaire pour la prophylaxie de la tuberculose doit se faire remarquer surtout par son économie, et distribuer sans compter le dévouement, la bonne parole les leçons de choses pratiques.
Le dispensaire ne doit pas plus tenir du bureau de bienfaisance que du sanaltorium, sous peine, après de