XXI. — « IVe me parlez jamais avant la Messe
st-ce un Prêtre fervent tout pénétré de la grave action qu’il va accomplir au saint autel qui profère cette parole ? Plût au ciel qu’elle fût la devise, le programme et la pratique de tous les ministres du sanctuaire ! La meilleure préparation à bien célébrer le saint Sacrifice n’est-elle pas, après la pureté de conscience, le recueillement, la prière, le silence de l’âme? Les grandes choses se préparent et se font dans le silence...
C’est peut-être une âme religieuse, un moine cloîtré, une vierge contemplative, comprenant et goûtant le bien et le prix du recueillement auprès du silencieux Tabernacle, qui répète : « Ne pariez jamais avant la Messe. »
Saint Benoît s’est préparé à sa mission de Patriarche desOrdres monastiques, dans le désert de Subiaco, et saint Ignace à sa mission de conquérant des âmes dans la grotte de Manrèze.
Où donc Jeanne d’Arc, notre vaillante Bienheureuse, a-t-elle perçu le son de ses « voix »? Dans la solitude et le silence.
« Entendez-vous autour de l’autel les anges adorateurs? Le bruit que fait le Précieux Sang dans l’Hostie ou dans le calice, le Prêtre même, confident de Jésus, ne l’entend pas. » (1) Le silence est la loi de l’Eucharistie.
Mais qui donc l’a dite cette parole, si admirable qu’elle serait bien placée sur les lèvres de tous les Prêtres et de tous les religieux, si profonde qu’elle pourrait servir de thème à tout un traité de spiritualité ?
Nous la devons à une enfant de quatre ans, à notre inconparable petite Nellie, à notre très sage « petit docteur. »
Invinciblement dominée par la grâce eucharistique, qui lui fit gravir si vite tous les degrés de la perfection, Nellie semblait deviner par un instinct mystérieux, inouï chez les enfants de son âge, non seulement les lois obligatoires du culte envers Jésus Hostie mais encore toutes les loisjcle convenance, j’allais écrire :
<1) Chan. Vaudou, Travailler à son âme, p. 197.
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jusqu’aux plus délicates nuances, qui lui assurent son parfait épanouissement et son complet triomphe dans les âmes.
Le respect extérieur, la pureté parfaite, le désir ardent de la céleste rencontre : oui, en tout cela, Nellie est un rare modèle. Toutefois elle nous mène plus loin encore, quand elle entoure sa préparation à la réception du Dieu Saint, d’un profond et absolu recueillement.
Si l’on est tenté de mettre en doute cette affirmation, qu’on veuille bien l’éclairer à la lumière des faits consignés dans l’histoire authentique de l’ângélique enfant. Qu’on interroge son infirmière dévouée, Miss Hall. Elle nous dira que, dès son réveil, Nellie se mettait en oraison, qu’elle ne disait pas une parole pendant qu’on l’habillait et qu’on procédait à sa toilette. Intriguée de cette attitude étrange chez une si jeune enfant, Miss Hall essaie de la faire causer, revient à la charge, lui tend d’innocents pièges, jusqu’au moment où, après sa Communion matinale, l’enfant lui dit sur un ton qui sent autant le commandement que la prière : « Ne me parlez jamais avant la Messe. »
Si elle refusait de s’entretenir avec les créatures, c’était pour parler au Créateur ou selon, son expression typique, « pour parler au Dieu Saint ». Dans le cœur de Nellie comme dans celui de David, cette méditation , cette conversation intérieure allumait le feu de l’amour (1). Et alors, comme Jésus était bien reçu ! Et alors, que de merveilles II opérait dans cette petite âme qui n’avait d’ouverture que du côté de son béni Tabernacle !...
« Ne me parlez jamais avant la Messe. » — Quelle opportune et précieuse leçon à recueillir et à méditer ! Si nous savions la mettre à profit, nos Messes et nos Communions deviendraient plus ferventes et plus fructueuses...
Oh ! oui, gardons notre langue dès notre lever et jusqu’après notre action de grâces. Que dirions-nous aux hommes alors que nous allons parler au Verbe de Dieu ?... Trêve de paroles articulées même avec Jésus ! Le silence n’est-il pas le plus bel hommage d’adoration et l’hymne le plus harmonieux que nous puissions chanter en sa présence ?... (2) Bossuet avait une grande prédilection pour ce texte de David et il l’a admirablement commenté : « Mon âme étonnée, confuse, interdite, demeure en silence devant votre face ; son étonnement se tourne en amour » (3). Et ailleurs : « O Seigneur,
(1) Ooncaluit cor meum intra me ; et in meditatione mea exardescet ignis. (Ps XXXVHI, 4.)
(2) Te decet hymnus, Deus, in Sion (Ps. lxiv , 2). Saint Jérôme a bien traduit l'hébreu : '« Silentium tibilaus. Le silence est votre louange, ô mon Dieu. » Ce silence n’est pas une attitude négative; c’est un sentiment complexe de l’âme qui ne peut se traduire par aucune parole extérieure. C’est la vraie et parfaite adoration.
(B) Elévations , XVIIIe Sem. 11e jour.
je m'unis autant que je puis à vos lumières, à vos attraits incompréhensibles; et dans ce silence intime de mon âme, je consens à toutes les louanges que vous vous donnez. O Jésus, le silence est votre louange... Il faut se taire, il faut s’abîmer et reconnaître qu’on ne peut rien dire de vous, ni vous aimer comme il faut » (1).
Non satisfait d’une glose si sublime, l’Aigle de Meaux en a fait le thème d’une élévation poétique dont nous citons quelques vers :
Dieu puissant, je me tais en ta sainte présence ;
Je n’ose respirer, et mon âme en silence Admire la hauteur de ton nom glorieux.
Si je veux commencer tes divines louanges,
Et que déjà mêlé parmi les chœurs des anges,
Ma voix dans un cantique ose se déployer,
Dès que pour l’entonner ma langue se dénoue,
Je sens sortir un chant que mon cœur désavoue,
Et ma tremblante voix ne fait que bégayer.
C’est la même pensée qui paraît inspirer le Père de Ravignan quand il s’écrie : « La solitude est la patrie des forts, et le silence est leur prière. »
Voilà bien « la patrie » qu'habitait l’âme courageuse de l’extraordinaire petite Nellie etl'une des formes les plus touchantes de sa piété eucharistique.
A l’imiter, nous réjouirons le Cœur de Jésus, nous préparerons en nos âmes une solitude où Jésus viendra avec bonheur, et nous réaliserons cette belle parole du Vénérable Eymard : « N’oubliez jamais que la mesure de votre recueillement sera la mesure de votre vertu et la mesure de la vie de Dieu en vous » (2).
F. Bernard des Ronces.
(1) Médit, sur l’Evang. Bern. Sera. 49e jour.
(2) La Divine Eucharistie, IIe Série , p. 297.
A ceux de nos pieux lecteurs qui voudraient continuer avec la petite Nellie cette importanteméditation, nous conseillerons volontiers la lecture des pages substantielles du même Vén. Eymard sur le recueillement, à la fin de sa IIe Série, p.’271 à 298. Nous ne connaissons rien de plus beau ni de plus pratique sur ce sujet.
Maison du Bon-Pasteur . Prix franco ; 2 fr. 25 ; étranger, 2 fr. 50).
PRIONS POUR NOS MORTS
Les Evêques et les Prêtres décédés dans le courant du mois d’avril. — M. l’abbé Richard, prêtre retiré, au Mont-Cindre, abonné du « Divin Crucifié ». — Mlle Bonnet à Thieux, Mme la comtesse d’Aboville, château de la Touanne, abonnées et zélatrices de la Sainte-Face. — Mme Ribes à Narbonne, mère de deux zélatrices dévouées. — Mme Alexandre à Châtelineau, mère d’un zélateur. — Les parents défunts de nos abonnés et zélateurs.
Pie Jesu , Domine , dona eis requiem !
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LE JVIIRACüE DES CDOIX
Au temps de saint Vincent Ferrier
ieu lui-même avait ordonné à Vincent Ferrier de prêcher le jugement dernier comme la vérité la plus capable de troubler les pécheurs et de les convertir. Vincent était gravement malade, lorsqu’une nuit sa cellule se remplit d’une soudaine 'lumière et de célestes splendeurs ; il vit apparaître devant son lit le -Sauveur du monde, accompagné d’une multitude d’anges et des glorieux patriarches saint Dominique et saint François d’Assise. Jésus-Christ s’approcha et lui dit : « O mon Vincent , lève-toi! Avertis les pécheurs cle se convertir, parce que mon jugement estlproche. » Il obéit ; il mérita d’être appelé Y Apôtre du jugement. La bulle de sa canonisation, écrite par Pie II, contient ces remarquables paroles : « Dans les contrées occidentales de l’Europe s’était accru le nombre des juifs et des infidèles, qui, par leurs richesses et leur culture des lettres, exerçaient une funeste influence. Le dernier jour, le jour terrible du jugement, était presque entièrement oublié. Mais la divine Providence avait résolu de restaurer et de rehausser son Eglise par des hommes illustres ; elle -envoya dans le monde, au moment favorable pour le salut des fidèles, Vincent de Valence, de l’Ordre des Frères prêcheurs, professeur excellent de théologie sacrée. 11 avait en lui tous les enseignements de l’Evangile éternel. Pareil à un athlète vigoureux, il s’élança pour combattre les erreurs des Juifs, des Sarrasins et des autres infidèles ; il fut comme un ange de Y Apocalypse, volant au milieu du ciel pour annoncer le jour redoutable du jugement dernier, pour évangéliser tous les habitants de la terre, pour répandre les paroles du salut dans toutes les nations, toutes les tribus, toutes les langues et tous les peuples, pour montrer que le jour du jugement approchait, pour indiquer le chemin de la vie éternelle. »
Ses longues mortifications donnèrent à sa figure une austère pâleur qui prêchait la pénitence mieux encore que ses discours. Tel fut le succès de son zèle en Espagne, que, non seulement une foule de juifs demandèrent le baptême, mais que plusieurs synagogues furent changées en églises.
Un jour que les israélites de Salamanque étaient rassemblés dans la synagogue, Vincent Ferrier apparut subitement au milieu d’eux, le crucifix à la main. Un grand tumulte s’élève. Il l'apaise du geste, et leur dit avec beaucoup de douceur « qu’il venait traiter avec eux d’une « affaire de la plus haute importance, qui devait leur rapporter beau- « coup de profit et beaucoup d’honneur. » Dès que le silence est rétabli, il leur parle du salut de leurs âmes, et leur prouve qu’ils ne pouvaient se sauver sans embrasser la foi de Jésus-Christ et sans recevoir le baptême. Sa parole n’ébranlait personne ; on écoutait avec indifférence.
Mais voici qu’un prodige inusité vient donner à sa prédication une
puissance irrésistible. Tandis qu’il explique avec toute la ferveur de son zèle les gloires du Crucifix, sur les vêtements de chacun des assistants, hommes et femmes, une croix apparaît...
Tous sont épouvantés : c’est à qui s’efforcera de secouer le signe détesté : sur tous, il demeure lumineux.
Mais bientôt, la vision miraculeuse triomphe. Les plus endurcis tombent à genoux. Tous demandent le baptême en donnant les signes, les plus expressifs d’une sincère conversion.
Le jour où tous ces fils d’Israël furent baptisés, fut un beau jour de fête. Ils voulurent tous recevoir le nom de Vincent, pour se rappeler toujours celui qui les avait amenés des ténèbres de l’erreur à la lumière de la vraie foi ; leur synagogue fut transformée en église et reçut le nom d’église de la Vraie Croix . Une inscription, gravée sur les murs, rappela brièvement le miracle de miséricorde ; cette inscription disait : « La synagogue célébra jadis son culte dans ce temple, mais maintenant il est consacré par la vraie religion. Vincent, le premier, après avoir fait sortir les juifs, purifia cette maison par un culte pieux. Une brillante lumière descendit tout à coup du ciel et imprima sur toutes les poitrines le signe de la croix. De là vient que beaucoup de citoyens portent le nom de Vincent, et que ce temple est appelé de la Vraie Croix. »
Et maintenant une réflexion : Que les temps, hélas! sont changés! La croix n’apparaît plus sur le front, la poitrine et les vêtements d’un trop grand nombre de chrétiens : un respect humain, presque universel, ne fait-il pas omettre le signe de la croix ? Elle n’apparaît plus également dans les écoles, dans les hôpitaux, dans les prétoires de la justice, ces lieux sacrés et graves où elle semblait à jamais ineffaçable : l’apostasie l’en a effacée. Et enfin, ce sont les églises qui sont menacées d’une transformation...
O Apôtre du jugement, comme vous auriez besoin de reparaître!
Joseph Lémann.
L’Image du dii/in Crueiîié
Une religieuse s’extasiait devant un Crucifix, œuvre d’art admirable, qui traduisait très vivement le sentiment de la souffrance et de l’amour. « C’est la plus parfaite image, disait la sœur, que l’on puisse voir de Jésus Crucifié. Tel, me semble-t-il, devait être réellement Notre-Seigneur sur la Croix ».
Un prêtre qui avait entendu cette parole, répondit : « Oui, ma sœur, ce Crucifix est très beau, mais c’est un chef-d'œuvre qui peut facilement être dépassé par vous-même. Une religieuse qui s’appliqueàreproduire en elle les adorables dispositions du Rédempteur s’immolant pour nous sur la croix, devient un Christ vivant, une image du Crucifié mille fois plus parfaite et surtout plus chère à son cœur que les représentations les plus idéales de la peinture et de la sculpture. »
Ayons à cœur de faire revivre en nous la divine physionomie de Celui qui « étant le plus beau des enfants des hommes » a voulu devenir l’homme de douleur, chargé de toutes nos infirmités. »
NOTES BIOGRAPHIQUES
sur la Sœur Maria Benedetta, moniale Cistercienne de Viterbe.
1836-1913 {suite).
æE 10 juin 1856, Pénélope était avec sa tante aux pieds de- Pie IX pour recevoir sa dernière bénédiction avant de quitter le monde. L’auguste Pontife fut d’une parternelle bonté et promit à « l’enfant des limbes », comme il se plaisait à l’appeler, qu’il irait la visiter un jour dans son cloître. Puis ce furent les adieux à saint Pierre et à la Ville Eternelle.
Quant on a eu le bonheur et la grâce de vivre à Rome, on ne la quitte pas sans y laisser quelque chose de son cœur. Celui de Pénélope était gros de soupirs et de larmes en s’éloignant de ces bénis sanctuaires, de ces basiliques aimées, de tant d’êtres chéris qui lui avaient fait envie du bien et lui prodiguaient à l’envi de si pures tendresses.
C’est en diligence qu’on parcourut les 80 kilomètres qui séparent la ville des Papes de la capitale du Patrimoine de Saint Pierre. C’est leglorieux titre de Viterbe, célèbre par ses saints et ses saintes, ses forts murs d’enceinte, ses hautes tours, — si hautes, disait-on au moyen âge, qu’on en pouvait à peine apercevoir les sommets, — ses cloîtres artistiques et ses nombreuses communautés, ses fraîches fontaines et ses riants horizons, et surtout son palais des Papes d’une architecture si remarquable et où fut tenu le plus long des conclaves (1).
Avant d’y arriver, les voyageurs font halte à Bracciano dont le lourd chateau-fort domine le beau lac endormi dans un cratère. Trois heuresencore et ils franchissent la porte principale de Viterbe sur laquellesainte Rose, gloire et gardienne de la cité, accueille les pèlerins.
Tout auprès, dans une ruelle étroite, médiévale, s’élève le vieux et grave rhonastère dit de la Duchessa, en souvenir sans doute d’une Duchesse de la Maison de Savoie qui en fut la fondatrice, il y a dessiècles.
Tout en larmes, le tuteur de Pénélope et sa tante confient leur cher trésor à la Mère Abbesse qui ouvre les sombres grilles pour le recevoir. C’est un moment solennel que celui où s’accomplit cette séparation, ce sacrifice et cet adieu. Un poète contemporain l’a chanté en des strophes d’une beauté austère, convenant admirablement à cette viergede vingt ans qui s’arrache à l’amitié des siens pour se donner toute au Christ en cette soirée du 11 juin 1856 :
Le seuil mélancolique enfin s’est refermé,
Et tu peux contempler d’un long regard d’épouse,
(1) A la mort de Clément IV, à Viterbe, le 29 novembre 1268, le Conclave qui élut son successeur, Grégoire X, dura deux ans, neuf mois et deux jours.
Pâle sur une croix, l’Epoux, le Bien-Aimé,
Qui, de ton âme forte et si douce charmé,
Fera peser sur toi sa tendresse jalouse...
Lutte, lutte avec Dieu mystérieusement,
Pour que ton siècle soit lavé de ses folies Pour changer en pardon l’horreur du châtiment.
Deviens un autre Christ et, sans tressaillement,
Bois, le regard au ciel, d’épouvantables lies .
Puis, un jour, t’élançant hors des stalles du chœur Palpite à l’avant-goût de l’éternelle vie :
Que l’immortel Amour fonde sur toi, vainqueur;
Que ton visage soit de flamme, que ton cœur,
Comme une cire, au feu d’en-haut, se liquéfie . (1)
Peut-on traduire, en termes plus exacts et plus harmonieux à la fois, la poésie transcendante de la mystique? Voilà bien le rôle, la mission, la vie de la moniale contemplative. Proie de l’Aigle divin, elle est victime avec Jésus pour les péchés du monde. Avec Lui, elle le rachète encore, le préserve, et le purifie. Ses perpétuels sacrifices ont leurs heures d'agonie et leurs minutes d’extase. Le Thabor touche à Gethsémani comme le Golgotha avoisine le Paradis. Telle sera désormais le partage de la douce colombe qui vient de quitter les libres plaines de l’azur pour se renfermer à jamais dans le trou de la pierre (2).
Le postulat se prolongea pendant toute une année. Ainsi l’avaient demandé et obtenu les parents de la jeune fille qui désiraient une longue épreuve avec l’espoir secret que la chère enfant leur reviendrait peut-être. Ils ne savaient pas encore quelle énergique résolution et quel tenace amour se cachaient dans une enveloppe délicate et frêle.
Dès le premier jour, la postulante est tout à la règle austère de Citeaux.
Fille de saint Benoît, elle assiste aux longs offices de jour et de nuit : les heures canoniales et celles de la Sainte Vierge. C’est YOpus Dei , la la louange divine, Y Œuvre par excellence qui sept fois dans la journée ramène les saintes harmonies sous les voûtes du sanctuaire.
Fille de saint Bernard, elle pratique les austérités des grands âges : les saintes veilles, le travail des mains, les longs silences, la clôture absolue, les carêmes prolongés avec leurs jeûnes rigoureux et leurs sévères abstinences, la vie commune, le chapitre des coulpes, etc.
— Que c’est dur, que c’est triste ! s’écriera l’un ou l’autre de mes lecteurs frappé et attendri.
— Non, non, répondrai-je en connaissance de cause. Il y a chez les gens du monde, même chez les bons, un préjugé trop répandu. Ils s’imaginent que la vie du cloître s’écoule sous un ciel sans rayon et dans une atmosphère pesante et morne; que les moines ët les moniales portent toujours un visage sévère et sombre, empreint d’une tristesse qu’engendrent leurs macérations, la séparation de tous les plaisirs de
(1) L’abbé L. Le Cardonnel, Carmina Sacra.
(2) Veux Columba mea in foramxnxbus petræ (Oant., ii. 14).
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la vie et la. méditation des vérités éternelles. C’est tout le contraire qui est vrai. Ce que saint Bernard écrivait au douzième siècle est encore plein d’actualité : « Allez dans nos couvents ; vous n’y trouverez que des cœurs remplis de consolation, surabondants de joie, heureux et souriants » (1). Ah! c’est que le sacrifice a aussi ses voluptés; c'est que le Christ y a versé le baume de son sang et, par là même, en a adouci et transformé l’amertume. La béatitude promise par Jésus aux pauvres, aux détachés, aux doux, à ceux qui pleurent, n’est pas un vain mot (2). Pour avoir tout quitté par le motif de son amour et pour L’avoir suivi, c’est véritablement un centuple (3) de paix, de bonheur, de sainte joie qu’on recueille à l’ombre de sa croix et de son tabernacle. Bienheureux Seigneur, chante le Psalmiste, ceux qui s'abritent sous le toit de votre maison (4).
L’âme de Pénélope qui s’était livrée sans réserve aux devoirs de sa vocation en goûtait et les amertumes et les suavités. Elle grandissait et s’épanouissait dans l’épreuve. Simple, confiante, ouverte, elle allait à sa Supérieure comme à Dieu Lui-même et s’abandonnait, semblable à une cire malléable, à toutes ses directions. Par bonheur, l’Abbesse qui gouvernait alors le monastère était une de ces « femmes fortes » chez qui l’intelligence et le jugement dirigent le cœur et l’imagination. On sait que, dans la règle de saint Benoît, l’Abbesse a un pouvoir absolu* C’est elle qui façonne sa communauté. Celle de Viterbe était en pleine floraison de ferveur et de sainteté. Au chœur, vingt-trois moniales chantaient régulièrement les saints Offices et la Messe quotidienne ; onze sœurs converses partageaient avec les premières et dans une plus large mesure les travaux manuels. C’est donc à tort que le correspondant romain, — ordinairement mieux renseigné — d’un journal catholique de Paris y écrivait le 24 mai dernier : « La Sœur Maria Benedetta ne trouva pas alors au monastère délia Duchessa le bienfait qu’assure à la vie religieuse une communauté nombreuse. » Trentequatre religieuses , c’est assez pour constituer une communauté nombreuse et pour suffire à toutes les exigences de la vie commune et monastique, Ce n’est pas sans raison que j’insiste sur ce fait. C’est pour établir que notre héroïne reçut vraiment une formation religieuse sérieuse et put se fortifier régulièrement dans toutes les vertus de son saint état.
(A suivre.)
(1) Serra. 6, de Ascensione.
(2) Matth., V, 4-10.
(3) là., XIX, 29.
<4) P s., LXXXV, 5.
Mon Dieu, est-il possible que l’homme sache que vous êtes mort pour lui, et qu’il ne vive pas pour vous ! (S. Augustin.)
O Dieu souffrant, vous m’enlevez au monde trompeur ; vous m’arrachez à moi-même et à mes vains désirs, pour me faire souffrir avec vous sur la croix. C’est là qu’on vous appartient, qu’on vous connaît, qu’on vous aime, qu’on se nourrit de votre vérité. Tout le reste sans croix n’est qu’une piétéen idée. (Fénelon.)
KIJLT!
(poème)
Démonté par la violence Des coups qui m’ont tant fait souffrir , J’ai pleuré longtemps en silence , Croyant bien que j’allais mourir.
Touché par votre grâce insigne , Aujourd’hui , Maître, je crois,
Je comprends et je me résigne,
A genoux aux pieds de la Croix.
Seigneur qui réglez toutes choses Dans un admirable concert,
Vous donnez le parfum aux roses Et les oasis au désert;
Vous donnez au chêne superbe La racine qui le nourrit ;
Vous distillez, pour le brin d’herbe La goutte d’eau qui lui sourit.
A l’arbre Vous donnez la sève ;
Au fleuve, l’aimable roseau;
A la jeune fille, le rêve;
Et des ailes d’ange à l’oiseau.
Maître des jours et de l’espace, Arrêtant l’ordre des saisons,
Vous conduisez le Temps qui passe, Fixant le terme aux horizons ;
Et jamais la vague n’arrive Sans que, de toute éternité,
Vous n’ayez désigné la rive Où son flux doit être arrêté.
Avec la même indépendance Et la même perfection,
Avec la même providence Et la même protection,
Vous rendez les terres fécondes.
Vous mûrissez les fruits vermeils Vous réglez ta course des mondes Et des millions de soleils.
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Seigneur des choses et des êtres Qui régnez sur tout et partout Roi des rois et Maître des maîtres Qui voyez tout , qui savez tout ,
Vous voyez donc ce que je souffre ;
Et maintenant , je comprends , moi ,
Que Vous me tenez sur le gouffre ,
Pour mettre à l’épreuve ma foi.
Maître, je frappe à votre porte ,
Je suis tout à vous, désormais :
Hors de Vous, plus rien ne m’importe ;
A votre loi je me soumets.
A mon corps donnez, sur la terre,
Rire ou pleurs, laideur ou beauté ,
Un souffle pur ou délétère,
La maladie ou la santé ;
A mon esprit, repos ou veille ;
A mon cœur, le jour ou la nuit ;
Vous qui seul savez à merveille Ce qui me convient ou me nuit.
De mes pas jalonnez la trace ,
Dans les sables ou dans les blés ;
Mais , Seigneur, faites-moi la grâce De vouloir ce que Vous voulez,
Et d’accepter tout, peine et joie En pensant que l’essentiel Est d’être, ici-bas, sur la voie Qui conduit de la terre au ciel.
Comte du Fresnel.