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LE SYMBOLISME DE LA CROIX

l y a dans la Passion une vérité mystérieuse dont nous ne pouvons sonder loute la profondeur.

Nous devons croire, en effet, qu’un Être méprisé, flagellé, agonisant, mort, est le Fils éternel de Dieu et Dieu lui-même. Comment concilier des notions en apparence si contradictoires ?

Cependant si le sang et la mort du Calvaire prouvent indubitablement que Jésus est homme, des faits merveilleux nous aident puissamment aussi à croire qu’il est Dieu ; car à côté des larmes et du sang, il y a les miracles d’une force surhumaine, d’une puissance toute divine symbolisée par la Croix.

Au plus fort de ses abaissements et de ses défaillances, Jésus ne cesse pas de se montrer tout puissant. Il guérit miséricordieusement le serviteur du grand-prêtre, qu’un de ses disciples avait blessé ; contre toutes les lois de la nature, il éclipse le soleil, il ébranle la terre, il fend les rochers, il ouvre les tombeaux et envoie les morts épouvanter les vivants (1). 11 touche le cœur endurci du scélérat qui a blasphémé à ses côtés et lui fait demander pardon (2) ; mais surtout, il montre jusqu’à l’évidence, qu’il est le maître de sa vie et la seule cause de sa Passion et de sa mort.

Aux envoyés du Sanhédrin qui s’avancent pour le saisir : « Qui cherchez-vous? dit-il. — Jésus de Nazareth. — C’est moi. » Ces seuls mots les repoussent et les renversent. Or, à ce moment, il eut été facile à Jésus de s’en aller tranquille et superbe, comme au jour où il traversait la foule houleuse qui voulait le précipiter du haut d’une colline, mais il attend que les envoyés se relèvent, et leur montrant ses disciples : « Si c’est moi que vous cherchez, dit-il, laissez ceux-là s’en aller (3). » Ainsi, en maître souverain, Jésus livre et il délivre. Il livre sa propre vie ; il délivre celle de ses amis. Et une fois livré, Jésus marche de lui-même à la mort, non à une mort paisible et douce, facile et glorieuse, mais à la mort la plus ignominieuse et la plus infâme : au supplice de la Croix, au gibet des esclaves. Oh! assurément une telle mort bouleverse nos idées, heurte notre orgueil, mais c’est précisément parce qu’elle nous confond et nous terrasse que Jésus est plus qu’un homme. Voilà ce que Tertullien appelait dans son langage,

(1 Matth., c. XXVII, 45, 51, 52.

(2) LUO, c. XXIII, 40, 49.

<3) JOAN., c. XVIII, 4-8.

« necessarium declecus fidei — l'opprobre nécessaire de la foi. » « Le Fils de Dieu est mort sur une Croix, s’écriait-il ; il faut le croire, parce que cela révolte ma raison : Mortuus est Dei Filius , prorsus credibile est quia ineptum est (1).

Si, en effet, Jésus n'avait été qu’un homme, il eut préféré une mort conforme à nos goûts et à nos préjugés, une mort illustre, un trépas glorieux, il n’aurait pas trouvé en lui-même assez de force pour descendre des hauteurs de sa puissance au dernier degré de l’abaissement, il n’aurait pas trouvé en son cœur cette divine passion de l’humilité qui dépasse toutes les proportions d’une passion humaine. C’est pourquoi le grand Apôtre, plongeant du regard dans cet abîme de grandeur s’écriait : « Juifs et Romains, vous demandez des signes de la puissance divine : eh bien ! regardez cet homme qui commandait aux éléments, à qui le ciel et la terre étaient soumis, le voilà ce maître de la vie et de la mort, le voilà sur un gibet d’esclave ! Il a préféré à une mort éclatante une mort réputée infâme : voyez s’il n’y a pas dans cette souveraineté qui s’anéantit elle-même, dans cette puissance crucifiée, la marque, le symbole d’une vertu divine. Oui, en vous prêchant Jésus crucifié, nous vous annonçons la puissance de Dieu, « Christvm crucifixum Dei virtutem (2). »

Si, maintenant, nous observons attentivement les conditions dans lesquelles Jésus a été crucifié, nous avons le droit de nous étonner qu’il pût l’être vivant, à cause des formidables assauts que lui livre la douleur au cours de sa Passion. Évidemment, son corps sacré ne se soutient que par un miracle à chaque instant renouvelé. A la grotte de Gethsémani, il agonise et va mourir noyé dans la sueur de sang qu’il a répandue ; mais il se relève avec tant d’énergie que les privations et les mauvais traitements qu’il doit subir ne le pourront abattre. Déchiré par les verges, épuisé par le fleuve de sang qui ruisselle de toutes parts, il est encore debout, là où les autres tombent et expirent. Il porte lui-même l’instrument de son supplice. Les douleurs et l’épuisement de la flagellation, renouvelés quand on lui arrache violemment ses vêtements collés à sa chair ensanglantée, [ne lui font rien perdre des forces qu’il veut garder pour mourir. On attend de sa poitrine haletante un dernier souffle et c’est par un cri immense, semblable au cri d’une foule, qu’il annonce son trépas.

En vérité, comment ne pas reconnaître que Jésus est maître de la vie. Il en modère les flots, il les renouvelle à mesure qu’ils

(1) De carne Christi, v.

(2) 7re aux Corinth., i, 23-24.

s’épuisent, jusqu’à ce qu’il lui plaise de les laisser échapper d’un seul coup. Enfin Jésus est entouré de tant de miracles dans cette sanglante tragédie où il trouve la mort, que nous ne [pouvons nous empêcher de constater sa volonté de mourir et de nous souvenir de sa parole prononcée devant son Juge : « Tu l’as dit, je suis le Fils de Dieu. »

En pouvons-nous douter, lorsque ses ennemis eux-mêmes, au milieu des injures et des blasphèmes qu’ils vomissent, reconnaissent sa miraculeuse puissance. « Il a sauvé les autres, disent-ils et il ne peut se sauver lui-même (l). » Insensés! Puisqu’il s’est montré maître de la santé et de la vie des autres, pourquoi ne pourrait-il pas commander à sa propre vie et pourquoi n’en serait-il pas obéi? Ne voyons-nous pas qu’en mourant il fait sa volonté et accomplit cette parole tombée de ses lèvres : « Personne ne peut m’enlever la vie, c’est moi qui la dépose à mon gré (2). »

Indépendamment de ces miracles, dont le témoignage est déjà si imposant, l’attitude de Jésus témoignera en faveur de son affirmation. Se résigner sans bassesse, être fort sans ostentation, voilà ce qu’on attendrait en vain d’un homme dans un état aussi extrême, s’il n’était soutenu que par ses forces naturelles; car la nature humaine, abandonnée à elle-même, ne sait guère se contenir en face d’une mort violente. Régulus maudissait Carthage et la menaçait des vengeances romaines. Socrate, debout devant les Héliastes, s’efforcait de démontrer son innocence, irritait ses juges par la vivacité de son plaidoyer et accélérait la vengeance de leur âme envieuse. Les héros de la foi eux-mêmes ont exprimé leur indignation et leur sainte colère par de dures paroles : « O scélérat et le plus cruel des hommes ! disait l’un des sept Macchabées au roi Antiochus, tu ne fuiras pas le terrible jugement du Dieu qui peut tout et qui voit tout. » En Jésus mourant, rien de semblable. Victime de la plus exécrable injustice, il ne s’en émeut pas ; il ne cherche pas à s’en faire gloire ; il est prêt, voilà tout ! La malice des hommes peut s’abattre sur lui, elle ne lui fera pas courber la tête ; mais aussi nous ne le verrons pas relever orgueilleusement son front pour braver ses bourreaux. La sérénité, le calme, la patience, la douceur, la véritable dignité d’un malheur immérité : tels sont les principaux traits de sa physionomie.

(1) Matte., C. XVII, 42.

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