‹ Le Divin CrucifiéChapitre 29 sur 167 · MATTH., XIX · texte numérisé non relu

MATTH., XIX

que le pieux jeune homme priait et pleurait, dans l’antique et pauvre église Saint Damien, devant une image du Sauveur, tout à coup Jésus s’anima et par trois fois lui adressa ces mystérieuses paroles : « Va, François, et répare ma maison que tu vois tomber en ruines. » C’en fut assez, François a entendu cette voix venue du ciel et dès lors il entra résolument dans sa voie, il commença selon l’énergique langage de Bossuet, à faire profession de la folie de la Croix et de la Pauvreté évangélique (1).

En présence de son père qu’une telle folie indigne, il sedépouille de tout ; mais alors Bernard d’Assise, dans l’excès de sa colère, réclame jusqu’aux vêtements de son fils. François les abandonne entre les mains de l’évêque qui le revêt de la robe de bure, vêtement ordinaire des pauvres montagnards de l’Ombrie et il s’éloigne les pieds nus, les reins ceints, le plus pauvre, mais le plus heureux des hommes, parce que désormais il pourra devenir le vrai, le parfait disciple du divin Crucifié.

Tout d’abord François se consacre au service des déshérités de la terre et en particulier des lépreux, à l’exemple de Jésus qui durant sa vie mortelle, avait toujours eu pour eux la plus prévenante tendresse. Lui-même d’ailleurs ne s’était-il pas montré plus d’une fois sous la figure d’un lépreux ? Aussi François fut-il bientôt récompensé de sa charité par le don des miracles qui vont fleurir nombreux autour de lui et sous son action, comme autrefois autour de Jésus sur les routes de la Galilée. En même temps François travaillait à réparer non seulement l’église Saint- Damien, mais encore deux autres sanctuaires dédiés, l'un à saint Pierre, l’autre à Notre-Dame des Anges qui eut toujours pour lui un attrait tout particulier. C’est là qu’au retour de ses prédications, il méditait plus à son aise la Passion de Jésus et en savourait toutes les amertumes : il laissait un libre cours à sa douleur, gémissant et sanglotant à haute voix. Or, un de ses anciens amis, entendant un jour ses cris de détresse, entra dans la chapelle et surpris de le voir tout en pleurs, il lui demanda la cause de son chagrin. « Ah ! répondit François, je pleure la passion du Sauveur et je ne rougirais pas de la pleurer ouvertement par toute la terre. » Et, en effet, partout il versa tant de larmes sur le Crucifix qu’il en perdit presque la vue.

Cet amour ardent, immense de François pour le divin Crucifié, qui l’avait fait surnommer le Séraphin d’Assise fera de lui non seulement un apôtre, mais encore un fondateur d'Ordre, car il a le rare privilège de nous apparaître le front couronné de cette double'

(1) Panégyrique de saint François d’Assise.

REVUE DE LA SAINTE-FACE

auréole, aux feux étincelants. 11 ne tarda pas, en effet, à se voir entouré, comme Jésus, de douze disciples, douze pauvres qu’il avait pénétrés de sa pensée, imprégnés de ses vertus et qu’il envoya à la conquête des âmes comme Jésus avait envoyé ses disciples évangéliser les contrées de la Palestine. Lui-même, malgré ses attraits et ses préférences pour la vie contemplative, suivit l’exemple de Jésus qui avait joint la prédication à la prière. Il traversa l’Italie, l’Espagne et le midi de la France, répandant partout la paix et le bonheur, guérissant les corps et les âmes, entraînant à sa suite dés foules innombrables avides de le voir, de l’entendre, de le toucher. En vérité n’était-ce pas là encore une touchante image de l’empressement des foules autour de Jésus sur les chemins de la Palestine? Plus tard, emporté toujours par un amour passionné de la Croix, il passa en Asie, en Afrique mais désespérant de ramener l’Orient à la vérité et d’y cueillir la palme du martyre, il rentra en Italie où il put achever sa vie dans le martyre de la pénitence et savourer à longs traits l’ignominie de la Croix.

A partir de cette époque sa vie fut surtout comme un prélude de cette vie du ciel où toute l’occupation est d’aimer. Il immolait son corps par la pénitence et son âme par l’ardeur de ses désirs, si bien que dans l’une de ses extases, il entendit Jésus lui dire : « François, ton amout* va jusqu’à l'excès, jusqu’à la folie ! Tu attends de moi l’impossible, et jamais personne ne m’a demandé les mêmes faveurs que toi. — O Seigneur, répliqua François, estce à vous de me reprocher cet excès, à vous qui, pour l’amour de moi, vous êtes anéanti, avez pris une chair semblable à la nôtre et nous avez aimés jusqu’à la folie de la Croix ! »

Pendant le carême il se transportait par la pensée sur les hauteurs du Calvaire et laissait souvent échapper ce cri de l’Apôtre : « Jésus m’a aimé et il s’est livré à la mort pour moi ! » Pendant la Semaine sainte sa ferveur redoublait encore. Ne pensant plus qu’à Jésus crucifié, il ne parlait que de ses plaies, de ses humiliations et de sa mort. Son âme en était si pénétrée qu’elle débordait et se répandait en plaintes et en cris lamentables. Un chevalier, qui avait entendu ces gémissements, s’approcha un jour de lui et lui dit : « Pourquoi donc, François, vous lamenter ainsi? Que puis-je faire pour vous consoler? — Mon amour est crucifié, répondit François, en sanglotant, et si vous désirez me consoler, pleurons ensemble sur sa douloureuse Passion. » Il n’était pas de livre qui le réjouissait plus que la Passion de Jésus; quand même il aurait vécu jusqu’à la fin des temps, il n’aurait pas voulu une autre lec—

ture. « A Dieu ne plaise, disait-il souvent, que je me glorifie en «autre chose qu'en ta Croix de Jésus ! (t). »

Un si grand amour de Jésus crucilié semblait avoir mérité pour François une de ces faveurs insignes que le ciel réserve aux âmes d’élite. Et en effet, un jour qu’il était en prière sur le penchant de FÀlverne, qui fut à la fois son Calvaire et son Thabor, il vit descendre du ciel un séraphin aux ailes de feu, éblouissantes de clarté. L’ange vola d’un vol rapide tout près de lui, puis, demeurant suspendu dans les airs, il laissa voir entre ses ailes l'image de Jésus crucilié. A cette vue François fut saisi d’abord d’une stupeur indicible ; puis tour autour la joie et la douleur remplirent son âme, tandis que soudain la vision disparut laissant imprimés dans sa chair, les stigmates du divin Crucifié, si bien que, dès ce moment, il apparut à tous comme une image vivante, réelle de Jésus crucifié, un crucifix vivant ; miracle inouï dans les âges précédents, prodige ineffable d’amour par lequel Jésus voulait à la fois honorer son humble serviteur, raviver le souvenir de la grande scène du Calvaire, dans l'esprit et le cœur des peuples et démontrer à tous sa présence continue au milieu des hommes.

François quitta bientôt la montagne miraculeuse et s'achemina lentement vers Assise, monté sur un âne, en souvenir de l’entrée triomphale du Sauveur à Jérusalem; mais il n’y séjournapas longtemps car, comme la Victime du Calvaire, il avait une soif immense du salut des âmes. 11 se fit donc conduire, en effet, malgré son extrême faiblesse, à travers les bourgades, passant au milieu des populations, image saisissante du Dieu crucifié qu’il prêchait, apôtre jusqu’à la dernière heure. Enfin, succombant sous le poids des labeurs apostoliques, auxquels s’ajoutaient de cruelles infirmités, il fût ramené à Assise, où il rendit bientôt son âme à Dieu après une vie humble et néanmoins féconde qui fit de lui un serviteur puissant en œuvres et en paroles. « Polens in opéré et sermone (1). »

A cause de cela, un écrivain (2) qui se plaisait aux paradoxes de la pensée et à la jonglerie des mots, a osé faire un jour un parallèle sacrilège entre saint François et Jésus. Il a cru diminuer le Sauveur des hommes en disant que le pauvre d'Assise avait ■exercé sur ses contemporains une fascination aussi grande que Jésus sur les siens. Suivant qu’on comprend bien ou mal ce fait, historiquement vrai, on rend hommage à la vertu de la Croix, ou

(1) Galat., iV, 14.

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