LUC, XXIV
(3) Proposito sibi gaudio, sustinuit crucem coafusione coatempta. (Hebr., xn, 2.)
(4) Matt., x, 24.
nelle? Ce n’est pas peu de chose que de gagner ou de perdre leroyaume de Dieu. Levez-donc les yeux au ciel.
« Me voilà, dit le Seigneur, et avec moi tous mes saints : ils ont soutenu dans ce monde un grand combat; et, maintenant ils se réjouissent, maintenant ils sont consolés et à l’abri de toute crainte, maintenant ils se reposent, et ils demeurent à jamais avec moi dans le royaume de mon Père.
« Mon fils, que les travaux que vous avez entrepris pour moi ne brisent pas votre courage, et que les afflictions ne vous'abattent pas entièrement ; mais qu’en tout ce qui arrive ma promesse vous console et vous fortifie.
Je suis assez puissant pour vous récompenser au-delà de toute borne et de toute mesure. Vous ne serez pas longtemps ici dans le travail, ni toujours chargé de douleurs Attendez un peu et vous verrez promptement la fin de vos maux. Une heure viendra où le travail et le trouble cesseront. Tout ce qui passe avec le temps est peu de chose et ne dure guère fl). »
Au reste, c’était l’argument décisif que saint Paul apportait aux premiers chrétiens pour les encourager à supporter et à sanctifier leurs épreuves. Il n’a rien perdu de sa force en traversant les siècles et reste toujours actuel. « J’estime que les souffrances du temps qui passe n ont aucune proportion avec la gloire future qui éclatera en nous (2) ». El encore : « Une tribulation momentanée et légère produit en nous un poids éternel de gloire » (3).
Ai-je bien lu? Un poids éternel de gloire! Le même Apôtre, en décrivant cette gloire, ajoute que « l’œil de l’homme n’a rien vu, son oreille rien entendu, son cœur rien conçu qui puisse lui être comparé » (4). Et cependant, malgré les amertumes et les tristesses de la terre, l’œil de l’homme a contemplé des spectacles merveilleusement beaux, son oreille a perçu des harmonies ravissantes, son cœur a tressailli sous des effluves d’amour qui l’ont enivré jusqu’à l’extase!... Eh bien, non, tout cela ne saurait être mis en parallèle avec ce torrent de volupté, ce fleuve de joie, cet océan degloire que Dieu a préparé à ses élus : torrente voluptatis potabis eos (5). Voilà la justification complète de la Providence, voilà la vraie clef du problème de la douleur.
w Entre la souffrance terrestre et la récompense céleste, écrit justement l’éloquent chanoine Coubé, l’écart est infini, puisque l’un des deux termes est Dieu lui même : c’est Lui qui est notre récompense magnifique, comme il l’a dit à Abraham : Ego ero merces tua magna nimis (6). Ainsi c’est une bonté infinie que Dieu nous manifeste en nous soumettant à la douleur dans le temps
(1) LlV., ni, ch. XLVU. — (2 ) ROM., VIII, 18. — (3) II COR., IV, 17. — (4) I COR,, n, 9. — (5) PS., XXXV, 9. -Vr (6) G EX., XV, I.
puisque cela nous prépare un bonheur et une gloire sans fin (1). .»
C’est la pensée féconde qui a sans cesse guidé tous les saints, toutes les âmes vraiment chrétiennes et surnaturellement sages, à travers les épreuves de la vie. Ne doit-elle pas nous éclairer, nous encourager, nous diriger nous-mêmes dans notre pèlerinage — si difficile, si rude, si douloureux soit-il • — - de la terre au ciel?
Redisons-nous donc souvent que nous avons des péchés à expier, des grâces à obtenir, Jésus à imiter et Dieu à glorifier, un ciel à mériter, un enfer à craindre et à éviter, un purgatoire à adoucir et à abréger... et que notre couronne sera d’autant plus belle, notre bonheur d'autant plus parfait, notre gloire d’autant plus resplendissante que, pendant notre vie, nous aurons souffert davantage en vue de Dieu.
« Dans quelque temps, continue l’orateur déjà cité, dans dix ans, dans cinquante ans, dans cent ans au plus pour les plus jeunes d’entre nous, nous serons tous dans notre éternité ! Que sera-t-elle : heureuse ou malheureuse? Ah ! j’espère qu’elle sera heureuse, et elle le sera certainement si nous nous soumettons à toutes les lois divines et en particulier à celle de la douleur. Mais alors, des hauteurs de cet é ernité, comment nous apparaîtra la souffrance terrestre? A mesure que nous nous en éloignerons, elle nous semblera plus petite, plus minuscule. Ses côtés douloureux auront disparu à nos yeux. Elle sera pour nous comme un point perdu dans l’espace.
« Perdu ! oh ! elle ne le sera pas pour notre cœur ! Nous la fixerons des yeux avec complaisance, avec amour; nous nous dirons : Eh quoi ! ce petit point, cet atome lointain, mais c’est de là, c’est de cette graine qu’a germé ma félicité. Et loin de nous en plaindre, nous la bénirons comme une miséricorde du Seigneur!
Saint Vincent de Paul avait coutume d’appeler ses infirmités : les miséricordes du Seigneur ? Combien il avait raison ! Miséricorde ce revers de fortune! Miséricorde cette maladie! Miséricorde cette déception! Miséricorde cette trahison et cet abandon! Miséricorde cette humiliation et cette confusion! Elle nous font expier nos fautes, payer nos dettes à la divine justice et nous mettent à l’abri des coups de sa colère. Elles attirent la compassion du Seigneur et ses miracles de pardon. Elles séparent l’or de l'alliage. Miséricordes de mon Dieu je vous chanterai éternellement : misericordias Domini in æternum cantabo. ( Ps . lxxxviii, 2.)
Si nous pouvions regretter quelque chose dans le paradis, nous regretterions de n’avoir pas assez souffert sur la terre... L’estime de la douleur, la reconnaissance envers la douleur ou plutôt
(1) La solution chrétienne du problème de la douleur.
REVUE DE LA SAINTE-FACE
envers Celui qui l’envoie, voilà le point de vue de l’éternité (1). Mais n’est-ee pas celui de la vérité, puisque c’est celui qui doit l’emporter et durer toujours? Pourquoi dès lors ne pas le transporter dans le temps? Ce n’est pas là une idée d’un mysticisme excessif et inabordable. Non, puisqu’encore une fois, cette idée a été la règle de tous ceux qui vous ont précédés dans la gloire éternelle.
En écrivant ces lignes, le souvenir d’une âme d’élite que nous avons connue et vénérée, se présente à notre pensée. Grande dame du monde, riche, belle, aimée, entourée d’enfants extrêmement bien doués, elle avait connu des jours ensoleillés; mais hélas î — histoire connue — le soir de sa vie était assombri par d’effrayantes épreuves. En peu de mois, elle avait vu mourir successivement son mari bien-aimé, ses deux fils, brillants officiersdans l’armée, sa fille unique... Sa fortune avait sombré dans un désastre imprévu... Un cancer la rongeait lentement et la faisait horriblement souffrir. Résignée comme Job, elle faisait bon visage à la douleur et souriait à la mort en adorant les impénétrables volontés du Seigneur.
Un jour, le médecin, ému de ses souffrances, lui prescrivait une potion qui contenait de la morphine. Voici l’admirable réflexion que j’entendis : «. Tenez, docteur, je n’ai jamais fait d’observation sur les remèdes que vous m’avez ordonnés; mais cependant permettez-moi de vous demander si cette potion doit améliorer mon état ou prolonger ma vie. Dans ce cas, je la prendrai par devoir. Si, comme je le suppose, ce remède n’a d’autre but dans votre pensée que de diminuer et d’endormir en moi la douleur, dispensez-moi, je vous prie, d’en faire usage. Je sens que j’ai peu de temps à vivre désormais; ne m’enleoe z pas V occasion de mériter, en diminuant tant soit peu ma souffrance. Laissez-moi tout entier ce seul trésor qui me reste. »
Peu chrétien, mais brave homme, le médecin resta d’abord stupéfait. Puis, ne pouvant contenir son admiration et son émotion, il me dit les larmes aux yeux : « Cette femme est une sainte. Jamais je n’ai entendu si sublime langage. » C’était celui de la foi et du bon sens chrétien. Pourquoi ne serait-il pas le nôtre à l’heure où tout nous abandonne, à l’heure où il ne nous reste plus que notredouleur et la croix de Jésus? Courage ! c’est le Maître qui l’a promis : a Votre tristesse sera changée en joie (2j. » Après les ténèbres attendez la lumière (3).
Le matin va se lever, — cet éternel matin où la rosée amassée durant des nuits de larmes, brillera à l’éclat de Soleil de justice.
(1) Peu de temps après sa mort, apparaissant à la B. Thérèse, saint pierre d’Aleantarà lut dit : « O bienheureuse pénitence qui m'a valu une si grande gloire ! »