‹ Le Divin CrucifiéChapitre 9 sur 167 · ÇI · texte numérisé non relu

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ymbole de la foi et de l’espérance, la Croix est encore et surtout le symbole de la charité, puisqu’elle nous rappelle si éloquemment le sacrifice du Calvaire, qui a été avant tout une œuvre d’amour et de miséricorde. L’Apôtre saint Paul le sentait bien quand, pour caractériser la dernière partie de la vie de son divin Maître, il écrivait ces mots : « Dilexit me et tradidit semelipsum pro ?ne. Il m’a aimé et il s’est livré pour moi (1). »

L’amour de Jésus a franchi tous les abîmes qui le séparaient de notre misère. Du ciel il a bondi dans le sein de la Vierge, de là dans la crèche, de la crèche sur la Croix, de la Croix sur l’autel, enfin de l'autel dans notre cœur, et pour ne parler que de son amour sur la Croix, rappelons-nous en les diverses et si touchantes manifestations. Jésus est suspendu entre le ciel et la terre, sollicitant de son Père toutes les grâces et toutes les bénédictions. Tandis que le soleil de la création se couvre de ténébreuses vapeurs, le soleil de sa miséricorde rayonne de tout son éclat. Le pardon, en effet, descend de la Croix et s’offre à quiconque veut se frapper la poitrine : la consolation passe de l’âme du Juste crucifié à l’âme du scélérat contrit et s’y épanouit en une vive et suave espérance.

Les dernières pensées du martyr s’expriment avec une émolion contenue, et ses dernières paroles s’adressent à ceux qui, debout ou le cœur brisé, suivent les phases de son agonie. Quelle onction pénétrante, quel amour pur, désintéressé dans ces paroles, que les témoins de ce spectacle ont retenues ! « Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font... Aujourd’hui tu seras avec moi dans le Paradis... Enfa « t, voilà votre Mère. » Ainsi donc, pour obtenir le pardon du ciel, il donne à Dieu le nom devant lequel il est obligé de céder ; pour que chacun puisse en profiter, il n’exclut personne de sa prière : enfin pour le motiver, il emploie le procédé de tous les amours : il excuse.

D’autre part, à la prière du larron pénitent, il promet un paradis immédiat et éternel. Mais ce n’est pas assez d’un pécheur; c’est sur l’humanité tout entière qu’il faut verser le pardon avec l’amour, et comme elle est, pour ainsi dire, ramassée en la personne de Jean le bien-aimé, c’est à elle que le divin Crucifié fait

(1) Galat., Tl, 20.

REVUE DE LA SAINTE-FACE

le don de sa mère, le plus précieux que puisse lui inspirer sa tendresse, celui par lequel il ferme sa vie affectueuse sur la terre, en un si doux langage, qu’il nous tire des larmes. Puis Jésus, entrant en agonie, jette un profond regard sur les siècles, sur sa personne, sur sa mission, sur son œuvre accomplie et son prolongement dans les âges, et son âme sainte fait explosion en cette finale grandiose : « Tout est consommé. Consummatum est. » Consommés, en effet, la mission rédemptrice du Verbe incarné, ses humiliations, ses souffrances, son supplice ignominieux ; consommées la justice et la miséricorde de Dieu qui ne voulaient s’embrasser que sur le corps immaculé d’une Victime divine ; enfin consommés l’amour, dont le dernier mot a été le sacrifice, et les désirs de l’amour qui a sauvé les âmes en s’immolant.

Cet amour de Jésus en croix, loin d’être vague et restreint, est un amour profond, universel. Profond d’abord, parce que, en premier lieu, il a été la cause de sa mort, selon ces paroles : « Dilexit... et tradidit. » Assurément Jésus aurait pu, du haut d’une vie majestueuse et tranquille, laisser tomber sur nos âmes pécheresses des paroles de miséricorde et de pardon, mais un tel pardon, moins honorable pour Dieu, nous eût été moins cher et moins salutaire, et lui-même nous eût paru moins aimable et moins aimant. D’autre part, Jésus nous aimait trop pour se contenter d’un froid et solennel acquittement, et à cause de cela, il nous semble entendre, au fond de sa sainte âme, l’offrande par laquelle il exprime à son Père son grand amour pour nous. « Tout pour les âmes, lui dit-il. Pour les âmes, mes humiliations et les injures dont on m’abreuve ; pour les âmes les plaies qui sillonnent ma chair ; pour les âmes les épines qui percent ma tête ; pour les âmes les clous qui traversent mes pieds et mes mains ; enfin pour les âmes tout mon sang ; pour les âmes, ma vie ! » Mais écoutons la suprême et sublime explosion de son amour : écoutons ce cri d’angoisse qui s’échappe de sa poitrine haletante : « Sitio ! J’ai soif! » Assurément ce n’est pas le cri, ou de son corps épuisé par les souffrances, ou de la fièvre ardente qui dévore les misérables crucifiés; non, si c’eût été le cri de son corps, il l’eût étouffé comme il avait étouffé tout murmure et toute plainte dans le cours de sa Passion ; mais c’est le cri de son âme qui demande à son Père, à tout le genre humain, des âmes pour les posséder et les sauver. Jésus a soif des âmes !

En second lieu, l’amour de Jésus est encore profond, parce qu’en mourant victime de cet amour, il s’est montré notre meilleur ami, selon ses propres paroles : « On ne peut pas donner à un ami

une preuve plus forte de sa tendresse que de mourir pour lui (1). » A son tour, l’Ange de l’école a formulé la même loi dans des termes presque identiques : « On aime d’autant plus, dit-il, une chose ou une personne, que l’on sacrifie pour elle ce qui tient le plus au cœur, ou que l’on s’expose, pour elle aussi, à de plus cruelles souffrances '(2). » 11 est donc vrai que l’amour de Jésus en croix est monté à une hauteur sans égale, désespérante pour tous ceux qui ont essayé de la peindre. On a beau s’élever, s’affranchir, on reste toujours au-dessous d’un modèle dont la projection dépasse notre idéal. Il est donc également vrai que l’amour de Jésus est le plus intarissable de tous les amours. Nous avons beau faire ; il y a dans son Cœur plus de bonté qu’il n’y a de perversité dans le nôtre ; l’acharnement que nous mettons à le combattre s’épuisera avant que se soit usée en lui la charité dont il se plaît à nous combler ; enfin nous serons lassés de lui vouloir du mal avant qu’il soit lassé de nous faire du bien, et quand nos lèvres seront fatiguées de maudire, sa miséricorde murmurera encore sur nos têtes coupables la suave prière : « Mon Père, pardonnezleur, car ils ne savent ce qu’ils font. »

L’amour du divin Crucifié est un amour immense, universel. Que le cœur de l’homme est étroit ! 11 voudrait se dilater, mais pour donner quelque chose à ceux qu’il aime, il est obligé de limiter le champ de ses affections. La terre est trop vaste, le cœur y est perdu, et alors il se renferme dans une région entourée de frontières : la Patrie. Mais voici que dans le flot des individus qui peuplent la Patrie, notre cœur se sent encore noyé comme le grain de sable dans l’océan et nous nous retirons cette fois dans une enceinte plus resserrée : la Cité. Hélas ! la Cité occupe encore trop d’espace et nourrit trop de nos semblables pour que notre cœur puisse l’embrasser tout entière dans son étreinte, et à cause de cela, nous en sommes réduits à nous bâtir une petite demeure qui abrite la famille et s’ouvre discrètement à quelques amis ; c’est là tout le royaume de notre cœur. S’il se répand, il perd en profondeur ce qu’il gagne en étendue ; pour lui, vouloir aimer tout le monde équivaudrait à n’aimer personne.

Or, Jésus échappe à cette infirmité, son cœur rayonne d’un rivage à l’autre de la terre et du temps. Aucune frontière n’arrête le mouvement de sa tendresse. Comme autrefois dans sa vie publique, le divin Crucifié aime toutes les classes, tous les peuples, toutes les générations ; il ouvre à tous le trésor de sa

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