Gh. X, §4 et
dans noire expérience n'arrive à suffisamment expliquer * et dont nous sauvegardons ainsi roriginalité irréductible ^
L'avayxY) <rr?ivai n'a-t-il pas les mêmes droits? La raison pratique seule serait-elle religieuse, « sacrée »? Nous ne le pensons point, mais l'immense majorité sera toujours plus frappée de l'affirmation de la conscience morale que de celle de la raison théorique. La conscience morale nous livre un détail précis et comme un échantillon maniable, observable, analysable, du fieri ; le reste demeure environné de trop de mystère. Les mythes personnels : Dieu créateur. Dieu législateur seraient de peu supérieurs à ceux des primitifs, si nous n'y avions incarné le sentiment du Parfait; or, beaucoup ne prennent pleine conscience du sentiment que s'ils le vivent, c'est-à-dire dans la sphère morale. Mais ce n'est pas comme sèche et formelle règle d'action qu'il se fait sentir, c'est comme manifestation d'un
1. « Le jour où la Morale aura fini de se constituer rationnellement sous le nom de Sociologie, on ne voit plus bien à quoi Dieu, tel du moins que nous le concevons encore, pourra servir. » H. Guyot, 177i^nité divine y p. vï). — C'est précisément la possibilité de cette constitution rationnelle que je mets en doute, à moins que l'on ne confonde la science descnptive des mœurs avec le sentiment vivant et actif de l'obligation morale.
2. M. Récejac fait, à ce propos, une ingénieuse distinction : « Il y a deux manières d'être objet, si l'on veut que ce mot soit identique à celui de vrai : ce qui ne se détache pas de nous par voie d'exténoritê, pourra s'en détacher d'une manière qu'on nous permettra d'appeler excessivité. » Essai sur les fondements de la connaiisance mystique (F. Alcan, 1897, p. 286). — Projection de l'homme sur le ciel, dira-t-on avec Feuerbach. — Solution puretiiont verbale, répondrai-je, car ce n'est pas l'homme empirique, c'est l'homme idéal que Ton projette ainsi, et
-revoilà posé le problème de J'idéal .
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nouvel ordre de choses, d'une vie plus profonde, plus riche que la vie physique, et dont beauté et bonté ne sont que de partielles expériences.
On nous demanderait donc en vain une séparation rigoureuse entre les aspects divers de la vie psychique : morale, esthétique, métaphysique, religion. La vie réelle ne connaît pas ces cloisons étanches. Mais elle fournit des motifs suffisants à des distinctions. En morale, surtout on agit; en estliétique, *on admire; en métaphysique, on explique ; en religion, on s'unit, on reçoit, on s'accroît Les religions nous mettent en rapport direct et comme en contact -vivifiant avec ce qui est, par ailleurs, senti ou considéré comme la raison d'être objective des jugements de valeur et des catégories qualitatives ; le dosage des éléments émotifs, intellectuels, actifs, étant d'ailleurs très variable, selon les divers tempéraments. Du moins, en se rattachant ainsi à la réalisation du bien, qui est de l'essence de la vie humaine, en tant qu'humaine, les religions ont-elles une solide base d'ordre expérimental.
L'affirmation de la persistance des formes religieuses dans l'avenir se rattache à la même constatation psychologique.
A moins d'admettre, en effet, une Humanité devenue purement utilitaire (et nous avons vu que Tuti-
litarisme n'est qiCun aspect des choses) ; ou bien une Humanité chez laquelle s'atrophieraient et disparaîtraient — supposition toute gratuite^ — ces organes spirituels : les formes du « mieux » et du ft parfait » ; ou bien encore de prétendre que ces formes ne sont que des fétiches spirituels, des « mensonges vitaux », des illusions (ce qu'on peut dire, ce que, de fait, on a dit du temps, de Tespace, du monde extérieur qui sont, eux aussi, les manières dont l'esprit humain traduit son expérience du réel, son sentiment de la vie) , on doit admettre que les mêmes causes produiront les mêmes effets.
Cette conclusion relative à la légitimité et à la pérennité des croyances religieuses^ est seule de notre ressort ; mais nous avons le droit de faire observer que l'analyse psychologique nous a contraint de nous placer, en ces dernières pages surtout, à un point de vue trop individualiste.
La religion est « affaire privée » au point de vue du gouvernement et à celui de la gestion des inté-
1. Voilà, sur ce point, l'avis d'un philosophe positiviste : « J'iiicline à penser que l'activité religieuse est la manifestation la plus complète de la logique des sentiments. » (p. 45.) Or cette logique « est au service de notre nature affective et active et elle ne pourrait disparaître que dans l'hypothèse chimérique où l'homme deviendrait un être purement intellectuel » (p. ix). « La logique affective doit-elle s'atrophier ou disparaître ? Quoi qu'en disent beaucoup d'intellectualistes, je ne ■vois aucune raison pour l'affirmative. » (Ribot, logique des sentiments, p. 194.)
2. Qu'on ne s'arrête point au cas de « cloisons étanches », de « foi cultivée en serre chaude ». etc. Nous connaissons tous des exemples de croyance de la part d'esprits qui sont admirablement au courant des résultats des sciences, des critiques, font toutes les comparaisons voulues et n'acceptent en leur conscience aucune contradiction. C'est le castypû de l'avenir.
rèls malériels ; elle Test également en ce sens que l'individu individualise nécessairement toutes choses et, dans une certaine mesure, adapte les créations sociales à son tempérament propre, mais il n'en reste pas moins vrai qu'un groupement, une association, sera normalement la condition la plus favorable au développement des phénomènes religieux.
Si quelque jour, un génie religieux doit aider ses frères à prendre, sous forme nouvelle, conscience de leurs croyances et espérances, il ne demandera ni aux psychologues, ni aux savants, ni aux historiens, la permission de se manifester, lorsque son heure sera venue. La fonction créera l'organe. Mais il faut d'abord que le peuple ne soit plus ni absorbé par l'urgente création d'organes économiques ou politiques, ni surmené par un labeur excessif, et recouvre l'instinct de cette fonction. Une crise d'incroyance sans doute était inévitable, jusqu'à ce qu'il pût expérimentalement constater la nécessité de remédier, sous un nom ou sous un autre, aux insuffisances d'un « phénoménisme » pratique.
Tout le temps qu'un mouvement de fond ne se produira pas en ce sens, les efforts individuels auront peu d'efficacité. Quelle action aurait exercé Jésus, malgré ses dons incomparables, si le milieu n'eût été travaillé depuis des siècles par les espérances messianiques*? Le Christianisme fut encore plus un spéisme qu'un fidéisme : en un sens très
1. Pour le Bouddha, cfr. Oldenberg, Le Bouddha, Introd. ch. m (F. Alcan).
réel, c'est Tespoir d'une vie future juste et heureuse, le désir du a jour du Seigneur », du « règne de Dieu », qui onl donné sa principale solidité à la certitude de la foi en Dieu. D'après Kant, la raison pratique postule la vie future avant de postuler Dieu. C'est souvent très exact psychologiquement. Il ne faudrait toutefois rien exagérer : la religion juive, pendant bien des siècles, ne parla point de vie future. Les formes religieuses de l'avenir serontelles, de la sorte, terrestres et purement sociales ? On renoncerait aux perspectives individuelles d'immortalité que nous avaient ouvertes les mystères antiques et le Christianisme. La religion deviendrait toute pragmatique, comme disent les Américains : les images, les dogmes n'auraient plus la prétention A'cocpliquer l'inconnu, mais à' exprimer et suggestionner le sentiment intime, précieuse force vitale. Pures conjectures que tout cela !
On conçoit, certes, que l'altruisme suffise à vivifier une conscience, à remplir, à embellir toute une vie. J'en connais des exemples ; mais il est possible, d'autre part, que l'ardeur, l'enthousiasme de la lutte apaisés, les hommes s'aperçoivent que r individu ne s'explique point exclusivement par une origine et une finalité sociales. L'individualisme religieux apparattrait comme le nécessaire et bienfaisant contrepoids de l'universelle socialisation.
La valeur propre des œuvres altruistes, comme celle des sciences, de l'esthétique, ne serait en rien
Ma LE DIVIN
dimiouée parce que l'on coastaterait d'autres tendances de la conscience humaine qu'elles ne sont pas plus aptes à satisfaire que l'eau n'est apte à nourrir, le pain à désaltérer. Libre à ceux qui se permettent de décréter apriori que l'Humanité de l'avenir sera exclusivement scientifique-, de se montrer inst plus unilatéraux et intolérants que ne l'ont Lé les théologiens.
Les formes religieuses traditionnelles ont trop mvent, il est vrai, cessé d'être « le sel de la terre t la lumière du monde », transformées en procédés Bjuslificalion et conservation de privilèges égoïstes, ussi le peuple n'est-il pas tenté d'y revenir, pas lus qu'à notre art qui ne le touche guère. Il n'ignore as que les dites formes ne sont plus, pour ceux qui ensent et savent, qu'un « symbolisme » dont la jmpréhensioQ suppose tout un entraînement, une irmation spéciale qu'il n'a pas reçue, qu'il ne recela jamais. Ne préférera-l-il pas se créer ' des formes iligieuses et artistiques selon sa propre sensibilité? ft formule marxiste serait vraie, de la religion ïmrae de tout le reste : « L'émancipation des tralilleurs sera l'œuvre des travailleurs eux-mêmes. » Ce qui ne veut pas dire que le changement des inditions économiques fasse sentir son action iitrement que sur les expressions du sentiment ïligieux. Ce ne sont pas les conditions économiques
qui ont donné à la conscience chrétienne ce sens profond, enthousiaste, exigeant, de la perfection morale qui a fait du Christianisme, malgré toutes les superstitions qui s'y mêlèrent dès Torigine, un si admirable effort spirituel. Les conditions économiques influent sur la manière de se représenter, de s'imagine?' les choses : c'est en ce sens que « le monde religieux n'est que le reflet du monde réel » : elles influent sur la mythologie, mais pas plus sur le sentiment religieux lui-même que sur les formes psychiques du temps ou de l'espace. L'esprit, l'activité créatrice des formes n'en conserve pas moins ses propres lois et catégories. En vertu de quelle nouvelle sorte de magie s'attendrait-on à ce que la nature humaine subitement dépouillât son égoïsme, débordât d'enthousiasme, volât à tire d'ailes vers le Bien, uniquement parce que l'on aurait prononcé tel mot ou réalisé enfin telle organisation économique?
Un des meilleurs documents que l'on puisse consulter à ce. sujet est l'étude sur le « Socialisme et la religion », du leader des socialistes belges, Emile Vandervelde \ Voici les trois idées principales qu'il développe :
1** On ne peut établir de cloison étanche entre les Églises, d'une part, le socialisme, de l'autre. Il y a
1. Essais socialistes, Paris, F. Alcan, 1906. — a Si nous plaçons, dit Ë. Vandervelde, p. 123, les solutions économiques au premier plan de notre action, c'est parce que nous les considérons comme indispensables aux libérations intellectuelles et morales qui sont au premier plan de nos préoccupations. »
conlact nécessaire, interpénétration des doctrines sur le terrain mixte des questions morales.
2** De fail, il existe opposition, guerre déclarée entre les formes autoi^itaires religieuses et le socialisme. Le socialisme jouerait un rôle de dupe, s'il observait à l'égard des religions d'autorilé, une attitude passive, sous prétexte que « la religion est affaire privée ».
3° Ce n'est pas un anticléricalisme injurieux et grossier qui avancera les choses, mais l'instruction et l'éducation intégrales enfin données aux classes populaires. Elles échapperont ainsi à l'esclavage des religions d'autorité, dont la critique historique et philosophique démolit de jour en jour les exorbitantes prétentions.
Mais la ruine de ces formes aulorita'wes ^ despotiques^ n'entraîne nullement la ruine du sentiment religieux, ni de toutes formes religieuses ^ C'est bien certain, si l'on conçoit la religion comme un mouvement vers l'idéal : en ce cas même, « le socialisme, dit-il, envisagé sous un certain angle, devient une religion » (p. 111). Mais c'est exact aussi en ce sens qu'aucune transformation sociale et qu'aucune science (si loin soit-elle poussée) n'empêchera l'homme de l'avenir de se demander ce que c'est que la mort, ce que c'est que la vie. Et dans la vie spirituelle comme dans l'existence quotidienne,
1 . C'est ce que j'ai cherché à montrer dans le précédent travail : Évo* lution de la foi catholique.
rhomme prendra Thabitude d'agir d'après des hypothèses el des probabilités, sans Tenfanlin besoin de formules absolues. « Aussi longtemps qu'il y aura des hommes, c'est-à-dire des êtres réduits, par la constitution même de leur esprit, à ne connaître (par les sciences) que F aspect phénoménal des choses, ces questions resteront posées. » Et « des groupements religieux pourront subsister et se fonder librement, entre ceux qui auront le même idéal, la même conception de la vie et du monde. Majs il n'y aura plus une Église et une religion, considérée comme la seule base possible de la morale et de la société » (pp. 180 et 181) \
On ne saurait mieux dire, ni dire plus. Essayer de préciser les formes religieuses que se pourra créer l'Humanité serait aussi oiseux que de prétendre deviner et déterminer les formes d'art de l'avenir.
1. Même conclusion dans Guyau : It^rélig. de V avenir^ III» partie (F^ Alcan).
Hébert. — Divin. 19