L'HYPOTHÈSE SOCIOLOGIQUE DE M. DURKUEIM
(( Les phénomènes dits religieux consistent en croyances obligatoires, connexes de pratiques définies qui se rapportent à des objets donnés dans ces croyances. » La morale et le droit sont impératifs comme la religion, mais (envisagés du moins au point de vue laïque) ne supposent pas des croyances obligatoires. Les représentations scientifiques ne sont pas expressément obligatoires ; il est sensé d'y croire, mais on n'y est pas moralement ni juridiquement tenu. Dans la religion, au contraire, croyances et pratiques, mythes (au moins rudimentaires) et rites, s'imposent obligatoirement. D'où viennent-ils ? Non de nos esprits individuels, et de là leur « air mystérieux », ce caractère majestueux, sacré, qui nous trouble. Ils sont l'oeuvre « de l'esprit collectif », c'est-à-dire « de la manière sut generis dont pensent les hommes quand ils pensent collectivement », éprouvent des émotions collectives, sentent et expriment ce qui est « d'intérêt général » (Cfr. Année sociologique 1897-98, article de M. Durkheim : De la définition des phénomènes religieux).
M. Durkheim affirme que « le myslère n*est pas inhérent à l'objet même des représentations religieuses :
« Que nous arrivions à trouver les lois de l'idéation collective, et ces représentations étranges perdront leur étrangeté. » Il convient donc d'attendre, avant de juger le système, que Ton expose ces « lois propres de la mentalité sociale » (p. 28).
Mais est-ce simplement parce que ces représentations nous viennent d'une manière spéciale, collective, non individuelle, qu'elles nous inspirent un « respect très particulier, d'où résulte la division en choses sacrées et choses profanes ? (p. 21) Elles devraient alors perdre ce caractère dès qu'on les soumettrait à la réflexion et que serait éventé le procédé utilitaire de l'instinct sociologique. Or il n'en est rien, comme l'on peut plus facilement s'en convaincre par rapport à ces choses, à ces êtres (p. 20) qui sont « dans une certaine mesure, indiscernables des croyances proprement religieuses » : « La patrie, la Révolution française, Jeanne d'Arc, etc. sont pour nous des choses sacrées auxquelles nous ne permettons pas qu'on touche. L'opinion publique ne tolère pas volontiers qu'on conteste la supériorité morale de la démocratie, la réalité du progrès, l'idée d'égalité, de même que le chrétien ne laisse pas mettre en discussion ses dogmes fondamentaux. »
Notre cuUe^ nos affections, admirations, enthousiasmes pour ces objets ou idées, peuvent se raisonner^ se justifier individuellement. La différence « qualitative » entre le sacré et le profane est donc aussi inhérente à l'objet même et ne provient pas uniquement du procédé spécial (collectif) de formation.