‹ Le divin, expériences et hypothèses: études psychologiquesChapitre 22 sur 119 · D' Eugène-Bernard Leroy. Lettre personnelle · texte numérisé non relu

D' Eugène-Bernard Leroy. Lettre personnelle

Nous ne sommes donc pas, malgré les apparences, étrangers les uns aux aulres. « Insensé, disait Victor Hugo, qui crois que je ne suis pas toil »... Cette doctrine d'une communauté originaire des âmes, d'un principe de vie un, infini et parfait, où nous pouvons nous réunir, nous retrouver et atteindre chacun à notre plus complet développement, non aux dépens des autres êtres, mais grâce à leur développement même, principe que l'Humanité appelle Dieu, cette doctrine nous apparaît comme le terme où aboutissent toutes les expériences et toutes les réflexions des mystiques *. »

Il y a, dans ces lignes, quatre affirmations que Ton aurait grand tort de confondre ou de laisser passer sans réserves :

1*^ Sous le conscient, existe Tinconscient : fonds véritable de notre être, il est de plus en plus accessible à une introspection méthodiquement conduite. — C'est la pure vérité.

2** L'inconscient se manifeste au mystique (chrétien) sous la forme de l'amour. — Nous l'avons déjà dit et allons y insister ci-après.

3** L'amour est donc le fond de nous-mêmes et de l'être.

Nous passons ici de la constatation, de l'expérience proprement dite, à l'induction hypothétique.

Il s'en faut, en effet, que l'inconscient se manifeste

1. Conférence à l'InsLitut psychologique international, le 7 février 1902. — Extrait de la Revue bleue du 15 mars 1902.

à touU introspection sous forme d'amour. C'est la forme optimiste, si Ton peut dire. Mais il y a la forme pessimiste des bouddhistes et de Schopenhauer. L'iuconscient s'y manifeste sous forme d'une volonté de vivre égoïste, luttant âprement, douloureusement pour l'existence. 11 s'ensuit que l'amour et la joie des mystiques chrétiens, comme l'eBort pénible de Schopenhauer — ce dernier en est convenu* — représentent des phénomènes plus profonds, mais toujours à^^ phénomènes el non pas 1'^^sence de nous-mêmes et de l'être.

4° Cet amour est l'amour idéal, l'universel principe de vie, un, infini, parfait. — C'est là une sorte de monisme, idéaliste et tendre. D'après ce qui vient d'être dit, il ne saurait toutefois être appelé fait d'expérience, mais l'une des inductions hypothétiques possibles au sujet du premier Principe.

Nous nous garderions bien de transformer M. Boutroux en moniste malgré lui. Notre intention est seulement de montrer que l'interprétation théiste ou l'interprétation moniste du Dieu-amour, sont deux hypothèses, légitimes toutes deux, mais non des faits d'expérience.

Nous dirons la même chose relativement aux affirmations des mystiques. Qu'ils voient l'amour, le bonheur, la moralité, la vie, sous la forme de Vidéal^ du parfait, nous l'avons déjà constaté. C'est là un

4. Suppléments an Monde comme volonté et rept^ésentation. T. UI, ch. XVIII, p. 10.

fait psychologique incontestable. Ce qui n'est plus fait, expérience, répétons-le, mais interprétation, c'est la théorie panthéiste ou théiste, celle d'Eckardt* ou celle de Ruysbroeck, issues toutes deux pourtant d'un même mysticisme chrétien.

Quand le mystique formule ces théories, il n'est plus en état d'extase, il est redescendu sur le terrain de la pensée discursive, il est redevenu philosophe.

Que se passe-t-il donc, au juste, au fond de sa conscience, pendant la crise môme de contemplation extatique? Les noms dont se servent les mystiques pour désigner les phases principales de la crise varient\ mais ces phénomènes psychologiques suivent Une même loi, d'après laquelle le champ de la conscience se rétrécit toujours davantage jusqu'à l'inconscience plus ou moins complète.

1. Dominicain, né en 1260, probablement à Strasbourg. Après sa mort, fut condamné en 1329 par Jean XXIL Voir dans VEnchiridion de Denziger n» LXVl, 28 propositions condamnées. Gfr. Essai sur le mysticisme spéculatif en Allemagne au XIV siècle par Delacroix (Alcan). Ghap. vi et suiv.

2. Dans les ch. xà. xv (inclus) dvL Livre des XII béguines, Ruysbroek divise ainsi la vie contemplative : a) jubilation, — b) coruscation, — c) spéculation et contemplation, — d) exercice transcendant de l'amour. Le b) semble n'être que le point de vue objectif de l'illumination surnaturelle, c) le résultat subjectif de cette illumination. Il est double : d'abord l'âme se sert encore des données, des images de la foi. Ruysbroek nomme cette phase spéculation, sans doute parce 'que l'Apôtre L Cor. XIII, 12, dit que maintenant, par la foi, nous voyons « par un miroir » (« per spéculum » miroir de métal poli des Anciens,, où les images étaient fort imparfaites). Puis vient la contemplation proprement dite, ou vision sans images. Enfin, l'exercice transcendant de l'amour. — Sainte Térèse distingue : oraison de quiétude, union, ravissement; saint François de Sales : contemplation, recueillement amoureux, liquéfaction de l'âme en Dieu. — Gfr. la 2« partie de V Essai sur les fon^ déments de la connaissance mystique^ par Récejac (Alcan, 1897).

C'est déjà un grand progrès pour le mystique que d'avoir rejeté toutes les images terrestres et de ne plus avoir dans Tesprit que des images religieuses. Mais cette multiplicité* d'images divines lui pèse: il en diminue le plus possible le nombre. A mesure que leur nombre décroît, elles s'imposent de plus en plus et deviennent des « visions », d'une certitude inébranlable : par exemple sainte Térèse ne verra plus que les mains ou le visage du Christ, ou seulement un diamant d'une transparence souverainement limpide. La vie psychique passe ainsi de l'état polyidéique à l'état monoïdéiqiie . Cette monoidée peut être, comme dans les exemples précités, tirée des représentations sensibles. Elle peut être aussi d'ordre moins matériel. C'est ce que Ruysbroeck appelle voir Dieu « dans des images intellectuelles » telles que les idées de puissance, sagesse, vérité, bonté, etc. De cet ordre était sans doute l'extase philosophique d'un Plotin qui, parvint deux ou trois fois dans sa vie, disait-il, à contempler Dieu sous le mode de Vunité. Il semble que, pour Ruysbroeck, le type du monoïdéisme soit cette vision ce intermédiaire » entre la vision par images multiples et la vision de Tessence pure, dont il parle h la fin du chapitre xii, où « l'œil simple, avec un regard simple dans la divine lumière, voit Dieu dans un simple mode » ; ce simple mode, ne

1. Qui distingue précisément la simple médilation de la contemplation. Les mystiques parlent sans cesse de ce vide à opérer en soi et du passage de la multiplicité à Tunité.

serait-ce pas Dieu considéré en tant que lumière de l'esprit?

Après la période i^eprésentative vient la période affective^. Ici encore la multiplicité précède l'unité. Des inclinations, des sentiments s'agitentseuls dansla conscience. L'image, l'idée, ont disparu, les émotions concomitantes subsistent. C'est ce que Murisier^ a très bien fait ressortir. 11 représenté celte vie émotionnelle intense comme une religion vivante, une religion vivante et <i sans dogme, et non seulement sans dogme, mais sans aucune représentation consciente^ sans aucune de ces images symboliques dont les dogmes ne sont en dernière analyse qu'une traduction abstraite à l'usage d'un pelit nombre d'initiés. Et ce qu'il y a de remarquable chez ces extatiques, ce qui les distingue assez profondément des contemplatifs philosophes^ qui ont également réussi « à faire évanouir l'intelligence », c'est le caractère tout particulier, la qualité propre de l'émotion persistante. Au lieu d'un vague sentiment de béatitude, ils éprouvent autant que jamais le sentiment de dépendance, d'identification au modèle divin qu'ils

4. Ou a-idéique. — « L'osprit défaille, dit Ruysbroek, mais la force amative veut néanmoins avancer, et la jouissance réside plus dans la saveur de l'émotion que dans la compréhension. » Noces sp., L. II, ch. LU.

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