‹ Le divin, expériences et hypothèses: études psychologiquesChapitre 29 sur 119 · Exemple ci-après, p · texte numérisé non relu

Exemple ci-après, p

en même temps qu'une direction, un élan puissant vers le bien, Dieu seul, diront-ils, peut nous donner cette joie et cette force que nous n'avons point par nous-mêmes ! Et, du môme coup, les images, visions, souvenirs de leur extase, seront divins à leurs yeux.

Cette solution est bien tentante. Attendons l'ouvrage annoncé parle D^Janet, où il fera sans doute de nécessaires précisions et distinctions^ Déjà nous voyons que la théorie de Murisier qui semblait ne faire de l'extase qu'une maladie du sentiment religieux sous sa forme individuelle^ dans laquelle l'idée religieuse détermine une évolution régressive de la personnalité, n'est pas complètement exacte. L'extase nous apparaît plutôt comme un procédé spécial à certaines natures passionnées, tendres et timides, pour se procurer une auto-suggestion plus puissante et efficace que celle des procédés religieux habituels. Bien loin d'être égoïstement une /m en soi, l'extase n'est qu'un moyen d'augmenter leurs tendances altruistes, sociales, de décupler leur énergie*.

Il est facile de le constater chez Ruysbroek. Les ornements des noces spirituelles sont, en grande partie, des vertus sociales. Et dans le dernier chapitre de XII Béguines^ il ne sépare point la vie active de la

1. Peut-être pourra-t-oQ déterminer alors les cas où c'est la maladie qui cause le mysticisme et ceux où le mysticisme cause la maladie, ce dont Ruysbroek se rendait compte. Cfr. Noces spiriluelles. L. II, ch. xxiii.

2. Leuba l'a bien compris. Cfr. p. 34 et 35 de la Bévue philosophique, juillet 1902.

vie contemplative. Il les veut unies et alternantes. Le mystique doit imiter Dieu qui est, à la fois, en repos et actif. Nous devons toujours faire effort et demeurer constamment dans nos œuvres des assoiffés et des affamés. Rassasiés et débordants en Dieu, au-dessus de nous-mêmes, nous devons en nousmêmes rester affamés, en tant que« vivant en autrui et aimant les préceptes de la vertu ». <« Dieu, dit-il encore, exige de nous la jouissance et Faction, de telle sorte que Faction n'empêche pas la jouissance et que la jouissance n'empêche pas l'action, mais qu'elles se renforcent réciproquement... Ainsi l'homme est juste, et il va vers Dieu par l'amour intérieur dans l'éternel travail et il va en Dieu par l'inclination jouissante en l'éternel repos. Et il demeure en Dieu et il sort cependant vers toutes les créatures, dans Famour commun, dans les vertus et dans les œuvres \ »

Les exagérations maladives, les aberrations pathologiques, les excentricités regrettables, ne doivent pas nous faire oublier ces constatations dont nous nous servirons plus tard quand nous aurons à déterminer d'une manière précise la nature du sentiment religieux, et que nous résumons ainsi : c'est quelque chose de parfait à aimer, quelque chose de parfait à

1. Noces spirituelles, L. Il, ch. Lxxiri. Cfr. cli. lxviii. — Ce que le mystique acquiert ainsi (non intellectuellement, mais pratiquement), il cherche à l'exprimer par de nouvelles images. De là tant d'innovations de dogmes et de rites. Mais cette question trouvera sa place dans la troisième partie (« élément actif »).

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imiter* qu'il faut au mystique chrétien. Ce n'est plus le simple sentiment du parfait, c'est Vobsession du parfait, mais l'obsession rend témoignage à Texislence du sentiment.

4. Sans préjuger la question delà personnalité divine, l'empressement du mystique à l'oublier ainsi que la sienne propre, prouve déjà qu'elle n'est pas essentielle au phénomène religieux, et nous autorise à employer cette formule : quelque chose.

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)ù et comment chercher ? Est-ce par des ments abstraits, par des discussions métas?

;une manière. Tolstoï raconte qu'il a comir penser d'une manière abstraite aux quesla vie et qu'il n'est arrivé ainsi qu'à l'en- , tristesse. « J'étais privé de toute joie, de •rgie spirituelle. » Ce que le raisonnement pas procuré, le sentiment le lui donne. U 'il y a quelque chose de très bon en lui. » — y a Dieu, et il n'y a pas de quoi me troubler peur, mais je ne puis que me réjouir. Je le ce sentiment ne passe, ne s'émousse ; intenanl, je me sens tout joyeux. C'est i, étant à un cheveu de perdre ou même ivoir perdu la créature la plus chère, je ne Is pas et reconnaissais au contraire son Limable... C'est peut-être ce que quelques- Uent Dieu vivant. Si c'est cela, j'étais très quand je n'étais pas de leur avis et le dis-

vant d'aller plus loin, il est nécessaire de qu'il faut lire à la clef toutes les fois que irle de Dieu. Qu'il soit bien entendu qti'il

d'un homme libre, p. 315.

ne s'agit pas du Dieu pe?'son?iel, Tolstoï continue à employer le langage, les expressions traditionnels, mais, dans son esprit, il transpose et nous devons transposer avec lui. « Je crois en Dieu, dit-il dans sa réponse au Saint-Synode (1901), en Dieu que Je comprends comme FEsprit, TAmour, le commencement de tout^ » Tolstoï se rend parfaitement compte que le prénom « Lui » ne laisse pas de « diminuer » Dieu^ ; que Tattribution de la personnalité à Dieu est la cause de tous les anthropomorphismes^ : « La prière, dit-il s'adresse à Dieu personnellement, non parce que Dieu est une personne — je suis sûr qu'il n'est pas une personne, parce que la personne est bornée et que Dieu est sans bornes — mais parce que mon « moi » est un être personnel. Si j*ai une vitre de couleur verte devant les yeux, je vois tout en vert, bien queje sache qu'il n'en est rien*. » Il ne faut donc |)as prendre à la lettre ces expressions qui supposent la personnalité ; elles sont seulement « le moyen de s'exprimer le plus près du vrai sens de la réalité* ». Parler à Dieu ou de Dieu, comme h un être ou comme d'un être personnel, cela veut donc dire simplement : le divin est quelque chose de réel : a Un jour, en priant Dieu, j'ai vu clairement que Dieu est vraiment

4. P. 273. Gfr. aussi les fréquentes déclarations de Tolstoï sur V a essence divine » de l'âme. P. loi, 152, 229, 262, 292, 345, 358, 360, etc.

un être réel : Tamour. 11 est tout ce que je touche et sens sous forme de Tamour. Et ce n'est pas un senliment, pas une abstraction quelconque, mais un être réel que j'ai senti. Je l'ai senti*. »

Une fois, nous le répétons, mise à la clef cette nécessité de traduire mentalement les expressions traditionnelles conservées par Tolstoï, la supposition qu'il en maintient en même temps le ^ew^ traditionnel ne se présentera plus à notre esprit. Nous devons donc chercher à nous rendre compte de ce qu'est le sentiment dont il parle.

Ce sentiment a un double aspect :

1** C'est le sentiment d'une orientation de la vie, d'une loi de la vie, cela, bien entendu, non dans l'acception abstraite, comme est une loi dans un traité de physique ou de chimie, mais éprouvé comme rythme de vie, manifestation et modification de vie, sens, direction normale de la vie.

« Dieu est pour moi ce vers quoi je tends, ce à quoi aspire toute ma vie*; mais il est tel que je ne puis

2. « On s'est souvent demandé dans quel sens, au cours de mes écrits, j'ai tenu le mot Dieu. De nombreuses lettres qui me sont parvenues posaient cette question. Je vais y répondre une fois pour toutes.

« Dieu, c'est ce à. quoi j'aspire. Cet élan est la base de mon existence et c'est pourquoi Dieu est pour moi. Seulement je ne puis comprendre ni nommer Dieu...

« Par le mot Dieu, je comprends ce par quoi mon âme a appris tout ce qui est élevé : la vérité, la bonté, la miséricorde. En obéissant à ces sentiments, jo sens en moi Dieu et je suis heureux... La Vie que je sens en moi c'est la Conscience.,. Cette Conscience* c'est Dieu. »

Article envoyé au journal V Eclair, HMmévo du 25 décembre 1894; on le trouvera en entier dans le Bulletin de VUnion pour faction morale^ janvier 1895.

le comprendre, le nommer. Si je le comprenais, j'arriverais jusqu'à lui, et alors il n'y aurait plus de vie. Mais (chose qui semble contradictoire), je ne puis le comprendre, ni le nommer, et en même temps je le connais, je connais la direction vers lui, et même de toutes mes connaissances, c'est la plus sûre*. »

« L'agnostique le plus sévère et le plus conséquent, qu'il le veuille ou non, reconnaît Dieu. Il lui est impossible de méconnaître... qu'il y a la loi de sa vie, loi à laquelle il faut se soumettre ou de laquelle il peut s'écarter. .. et la loi de sa vie, c'est Dieu et sa volonté ^ »

« Sa conscience montre à l'homme que le sens de sa vie est le désir du bien à faire à tout être existant, que c'est quelque chose qu'on ne peut ni expliquer, ni exprimer par des paroles, et en même temps ce qu*il y a de plus intime et de plus compréhensible à l'homme. Le désir du bien, chez l'homme, s'était d'abord manifesté pour la vie de son être animal, puis pour celle des êtres qu'il aimait, et enfin, avec l'éveil de sa conscience, pour tout être existant. Et le désir du bien à tout être existant est le commencement de toute vie : c'est l'amour, c'est Dieu, ou comme dit FÉvangile, Dieu est ^Amour^ »

2° En d'autres passages, c'est plutôt le sentiment d'une dépendance^ dépendance joyeusement, amoureusement reconnue et acceptée :

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