P. 314. Cfr. la belle comparaison de la jument, p
4. Schleiermacher a rendu célèbre la théorie de la religion fondée sur un sentiment de dépendance. C'est trop limiter, dira-t-on, la compréhension du sentiment religieux : le mystique absorbé dans l'admiration et l'amour de l'infinie perfection sans penser à aucune dépendance, n'cst-il pas rempli du sentiment religieux? — On objectera peut-être aussi, avec Hegel, qu'à ce compte, le chien de Schleiermacher devait être encore plus religieux que son maître. C'est oublier que Schleiermacher n'isole pas ce sentiment de ce qu'il appelle « le sens et le goût de l'infini » {2« Discours sur la religion) ; il admet, de plus, que l'on doit « imaginer ce dont on a conscience et ce que l'on sent » {Explications sur le second discours). La théorie telle qu'on la présente habituellement est donc injustement diminuée. Quant au reproche de ne pas faire intervenir la raison, cela vient de ce que les uns appellent notions dues à la raison j ce que Schleiermacher appelle sentiments^ comme déjà l'avait fait Pascal : « Le cœur sent qu'il y a trois dimensions dans l'espace... Les principes se sentent » [Pensées, Edit. Ilavet, art. VIII) ; <( L'on a ôté mal à propos le nom de raison à l'amour, et on les a opposés sans un bon fondement, car l'amour et la raison n'est qu'une même chose. » (Disc, sur les passions de Vamour^ p. 259.)
cient dans l'esprit, mais en conservant encore leur aspect de sentiments vivants, avant d'être devenus des systèmes sous l'action de la réflexion abstraite.
La chose, croyons-nous, apparaîtra plus nettement encore si nous comparons le cas de Tolstoï à celui d'un autre homme choisi dans des circonstances et un milieu tout différents.
Il s'agit* d'un protestant élevé dans un milieu très religieux, ayant fait de solides éludes scientifiques, surtout de mathématiques, physique et astronomie. Il perd la foi, rejette la notion même de Dieu et s'arrête k un déterminisme universel, à un monisme matérialiste en dehors duquel toute croyance lui parait absolument inutile. Une fièvre typhoïde vint démolir cette construction nouvelle. Le D'"Flournoy le reconnaît " : « La fièvre typhoïde a dû, par l'épuisement nerveux consécutif (qui atteint toujours plus fortement les dernières acquisitions, encore fraîches et fragiles, que les couches anciennes) hâter quelque peu l'éclosion de la personnalité morale en ger dans les impressions accumulées de l'enfance et l'instruction religieuse, et faciliter son triomphe s les influences plus récentes de la philosophie dét ministe. «
1. Observation V du 0' Plournoy, Archives de psychologie, ocli 1903, p. 3S1.
Mais il ne faut pas exagérer rinfluence de cette fièvre typhoïde; elle peut expliquer le changement d'orientation de la vie et des idées, nullement la totalité de cette évolution. D'ailleurs, ce n'est que six ans après que M. E... est parvenu à déterminer nettement sa croyance et seize ans après qu'arriva r « extase » dont nous parlerons tout à l'heure.
Le D^ Flournoy insiste sur ce fait, qu'à cette époque M. E... est « aussi normal et sain que possible, marié, père de plusieurs enfants et, selon toute apparence, dans la plénitude de sa santé physique et mentale. » Cela prouve tout au moins que le mysticisme n'est pas nécessairement lié à Vascétisme proprement dit. En tout cas les déclarations de M. E... semblent vérifier une fois de plus l'hypothèse de Janet et permettre de considérer M. E..., malgré ses qualités physiques et morales, comme un « psychaslhénique » scrupuleux.
Sa personnalité est, en effet, très instable, sa conscience n'a pas c: d'équilibre ». Un jour qu'il contemplait le ciel étoile — excellente condition pour une suggestion intérieure — « soudain lui revint, comme un écho lointain », la parole : « Je sens deux hommes en moi ». 11 l'interpréta aussitôt dans le sens qu'il y avait peut-être deux ordres de phénomènes, ou des lois d'ordre divers, les unes conditionnant ce qu'il nommait matière, les autres tracées en vue de la perfection dont il sentait le besoin dans sa conduite, ces dernières devant êlre
pour lui « libératrices » et lui procurer « Téquilibre de conscience rêvé ». Mais les circonstances extérieures lui étant devenues défavorables, il ne « sait que devenir » (difficulté d'adaptation au milieu) ; je sentis, dit-il, tout mon néant, mon impuissance absolue » (exagération de langage des psychasthéniques). a J'avais repassé par une période de doute complet à Tégard de Dieu : ce régulateur lointain de la justice ne m'avait pas libé^^é ; je ne lui devais que des scrupules de conscience dont résultait mon inféliorité même^. »
Qui me délivrera de ces angoisses? C'est le cri de tous les psychasthéniques. Sa crise est essentiellement morale en même temps que religieuse — comme chez Tolstoï. Dès son enfance, il est, malgré ses fautes, « toujours repris du désir sincère de vivre saintement » ; il conçoit de suite Dieu comme une « volonté libératrice », le sauvant du déterminisme de la matière ; il voit en Jésus « l'idéal de perfection dont il a été tourmenté ». Nous savons d'avance quelle est l'idée qui mettra l'unité et le calme dans sa conscience. Il se servira, comme Tolstoï, du mot Dieu, mais, comme lui, en l'expliquant et interprétant par l'expérience vivante :
« Alors, je me prosternai en sanglotant dans ma chambre et priai : « Dieu — s'il y a un Dieu — aie pitié de moi ! Je ne suis rien. Fais de moi un homme! » Et je sentis en moi, avec une certitude