‹ Le divin, expériences et hypothèses: études psychologiquesChapitre 32 sur 119 · C'est nous qui soulignons. Plus loin également · texte numérisé non relu

C'est nous qui soulignons. Plus loin également

absolue aussi, que Dieu était et qu'il m'exaucerait si je me donnais à lui. Depuis cette époque, le fond de ma croyance en Dieu est resté le même. Mais la croyance s'est développée, je le sens, en dépit de mes continuelles chutes morales : après chacune d'elles, ou plutôt du milieu de chacune d'elles, j'ai éprouvé plus fortement sa fidélité à, aimer et à punir, à éprouver et à fortifier. Le Dieu auquel je crois, c'est celui dont Jésus a apporté la notion et la représentation à l'humanité; c'est celui d'où émanent ces deux rayons sous lesquels il m'apparaît :

puissance et bonté paternelle. »

Comme parfois Tolstoï, M. E... est ressaisi par l'ancien mythe du Dieu personnel. Il ne Ta pas, d'ailleurs, rejeté aussi nettement que lui; il fait néanmoins des déclarations significatives :

« Son commandement est : aimez-vous les uns les autres. La vie la plus sublime que l'homme ait pu contempler et qui s'est donnée comme tirant de Lui toute sa force, a été un don continu de soi-même, une action n'ayant pour but que le bien de ceux au milieu desquels elle s'est écoulée. Je ne conçois rien de plus divin, ou mieux encore, c'est en cela que je conçois le divin^ que le divin s'impose d moi, et c'est de cette vie que je voudrais vivre. »

Voilà bien le « Dieu-Amour » de Tolstoï. Et nous allons retrouver les deux aspects du sentiment religieux chez Tolstoï nettement accusés dans la conscience deM.E... Dans des notes récemment fournies

au D^ Flournoy et qui résument une expérience de plus de vingt-cinq ans (iM. E... a quarante-sept ans), M. E... veut que Ton distingue entre l'élément dogmatique^ les formules « en dehors de tout contrôle, sur la nature de TÊtre », auquel il n'attache aucune importance, et « Vêlement propi^ement religieux^ vital », la religion à l'état de vie dans la conscience, où il distingue précisément « une alliance contractée avec l'Etre de qui les hommes dépendent et le consentement de leur volonté à cette loi spéciale qu'on appelle le Bien. » Dépendance et orientation de la vie, ce sont les mêmes résultats. Comme Tolstoï sur le chemin de Toula, nous avons vu M, E... subir des invasions^ subites du sentiment religieux. Que l'irruption soit plus subite et intense encore, nous aurons l'extase. C'est de fait ce qui est arrivé en plusieurs circonstances, celle-ci « entre autres » : « J'avais trente-six ans. Je montais avec quelques jeunes gens de la Forclaz à la Croix de Bovines pour passer à Champez. Nous suivions le chemin, dominé par des pentes de rosage tout en fleurs et dominant lui-même un pâturage coupé de bouquets de sapins. Le vent chassait les nuages dans tous les sens, audessus et au-dessous de nous, les faisant plonger ou les soulevant en tourbillons fantastiques. De temps à autre une échappée sur la plaine du Rhône. J'étais

1. Invasions de laa conscience subliminale » daiisla conscience ordinaire, comme dans le cas où lui revient subitement le texte : « Je sens deux hommes en moi. »

Hébert. — Divin. 5

en parfaite santé ; nous faisions notre sixième journée de voyage à pied; nous étions bien entraînés ; la veille nous étions venus de Sixt à Trient par le Buet; je n'éprouvais ni fatigue, ni faim, ni soif. Mon état d'esprit était également sain ; j'avais eu à la Forclaz de bonnes nouvelles de la maison, je ne portais aucun souci lointain ni rapproché, car nous avions un bon guide, en sorte qu'il n'y avait pas même l'ombre d'une appréhension au sujet du chemin à suivre. Je pourrais résumer l'état dans lequel je me trouvais en ceci : j'étais en état d'équilibre. Or tout à coup, j'éprouvai un sentiment de soulèvement audessus de moi-même, je sentis la présence de Dieu comme si sa bonté et sa puissance me pénétraient en même temps. L'émotion que je ressentis fut si violente qu'à peine pus-je dire à mes compagnons de passer devant moi sans m'attendre ; je m'assis sur une pierre, ne pouvant me tenir debout et mes yeux se remplirent de larmes. Je remerciai Dieu de ce que, dans le cours de ma vie, il m'avait appris à le connaître, de ce qu'il soutenait ma vie et avait à la fois pitié de l'infime créature et du pécheur que j'étais. Je lui demandai ardemment que ma vie fût consacrée à faire sa volonté. Je sentis qu'il me répondait de faire cette volonté au jour le jour, dans Thumilité et dans la pauvreté et de le laisser, lui le Dieu tout-puissant, juge de savoir si un jour il m'appellerait à un témoignage plus étendu. Puis lentement l'extase quitta mon cœur, c'est-à-dire qu« je sentis

que Dieu m'avait retiré la communion spéciale qu'il m'avait accordée; je pus reprendre ma course, mais lentement, tant l'émotion antérieure durait en moi ; d'ailleurs, je n'avais cessé de pleurer pendant plusieurs minutes et j'avais les yeux gonflés; je ne voulais pas que mes compagnons me vissent dans cet état. L'extase pouvait avoir duré 4 ou 5 minutes, bien qu'elle m'ait, sur le moment même, paru durer beaucoup plus longtemps. Mes compagnons m'attendaient à 10 minutes de là, mais je mis bien environ 25 ou 30 minutes avant de les rejoindre, car, autant que je m'en souviens, ils me dirent que je leur avais occasionné un retard d'environ une demi-heure... En relisant ce qui précède, je crois utile d'ajouter que, dans mon extase. Dieu n'avait ni Torme, ni couleur et que le sentiment de sa présence n'était accompagné d'aucune localisation particulière : c'était comme si ma personnalité eût été transformée par la présence d'un esprit. Mais plus je veux chercher des mots pour ex primer ce commerce intime, plus je sens l'impossibilité de traduire la chose à l'aide d'images usuelles, »

Voilà deux cas bien nets et concordants. Mais » d'autres consciences prédomine le sentiment à.'orie. talion sans qu'elles éprouvent nettement celui i dépendance : ce fait est la base psychologique d'ui « morale indépendante » '.

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