CCr. Note IIl
Toutefois il parait difficile qu'une aiguille aimantée, qui serait intelligente, se bornât à constater et n'essayât point de comprendre, d'expliquer les causes de la direction qui lui est imprimée. Aussi l'homme cherche-t-il à se rendre compte de son orientation morale. N'est-elle, ainsi que le prétendent certains évolutionnistes, qu'une habitude héréditaire? Mais l'impulsion résultant de l'habitude apparaît à la conscience comme un simple fait, non comme un di'oit^ non comme une obligation dans le sens plein que la conscience donne à ce mot, obligation ayant
sa valeur en elle-même^ et pas seulement en ses conséquences sociales. Dès que l'intelligence s'y
appliquera, elle objectivera cette obligation par le
mythe d'une « dépendance ». Dépendance de qui, de
quoi? Mythes personnels ou impersonnels ; nous y
reviendrons.
On saisit cette transition du sentiment à Texplica-
\ . Illasion, répondra-t-on. Une impulsion fixée dans Thérédité de l'espèce, se manifeste ensuite chez les individus de cette espèce indépendamment des conditions extérieures dans lesquelles elle a été acquise, donc avec l'apparence d'un caractère absolu (Le Dantec. Influences ancestrales, p. 192). C'est l'ancienne explication de Spencer. Elle rend très bien compte d'un aspect de la question, à savoir de la formation du mécanisme psychique. Mais de quel droit décrète-t-on que hors du point de vue mécanisme, point de salut ? La conscience humaine ne s'épouvante pas de cet unilatéralisme et continue à juger à d'autres points de vue, même chez M. Le Dantec qui, un peu plus loin dit que le sentiment du juste et de l'injuste « est ce que nous trouvons de meilleur en nous » (p. 215) et qu'on ne peut songer à détruire les idées de responsabilité et de mérite « sans détruire l'humanité tout entière » (p. 217). Gela nous suffit. Mais l'exclusivisme scientifique de M Le Dantec est tel qu'il ne craint pas de prophétiser : « ceci (les sciences) tuera cela (les arts) » (p. 236, 242). Décidément, trop de « logique >V ou pas assez : puisque l'art et la science sont «aw^re* », pourauoi les dire « contraires » ? f""*4^"^ ^«=>
lion et représentation intellectuelle^ dans les lignes de Tolstoï citées plus haut : « Je suis venu à cheval de Toula, et fai pensé que je suis sa partie séparée des autres parties semblables. Lui est le tout, le père, etc...^ » Analogie (le tout et les parties) empruntée à la représentation spatiale et quantitative, donc regrettable, mais Tolstoï n'est pas un métaphysicien et il faut voir là une image plutôt qu'un système.
C'est bien de la sorte qu'une même tendance vitale s1, d'une part elle demeure purement pratique donne naissance à la morale^ et si, d'autre part, elle s'intellectualise, à la métaphysique. Chez Tolstoï et M. E... la différenciation s'opère, mais la séparation (et le caractère abstrait qui en résultera bien vite) n'est pas encore réalisée. Aussi tous deux s'expriment-ils non par catégories abstraites, mais en termes concrets : vie, don de soi, amour. Est-ce là du mysticisme ? Oui, et voici pourquoi : Quand Tolstoï ou M. E... parlent de la vie, de l'amour, ce n'est certes pas de la simple idée générale^ du simple
1. De même, dans la déclaration au Saint-Synode : Dieu, c'est l'amour (notion morale) et le commencement de tout (notion métaphysique).
2. Mais on peut aussi bien justifier le même sentiment par un acte de foi au Cosmos :
« D'autres, et j'en suis, sont religieux uniquement en ce sens qu'ils se sentent reliés^ rattachés, comme un infime rouage, à l'immense mécanisme de l'Univers ; qu'ils en éprouvent une humilité pieuse et parfois un efîroi ; parfois aussi une espérance et une résignation stoïque ; pathétique participation à la vie totale que, par rapporta notre corps, comprendrait chacune des molécules qui le composent si, comme nous, elle avait le don terrible et douloureux de la conscience de soi. J'ai essayé d'expliquer cala dans mon « Confileor ». Edmond Picard, article du Peuple, 19 mars 1905.
concept abstrait de vie et d'amour qu'il est question. D'autre part l'expérience proprement dite nous donne de multiples phénomènes de vie, d'amour, jamais a la Vie », << l'Amour » dans leur unité concrète ^
Affirmer « la Vie », « l'Amour », c'est donc dépasser le pur phénoménisme ; c'est énoncer une croyance tout aussi mystique que d'affirmer Dieu. C'est, en somme, conserver le contenu idéal de l'idée de Dieu, tout en la dépersonnalisant.
Car il ne s'agit pas de n'importe quelle vie, de n'importe quel amour. 11 s'agit de la vie idéale, de l'amour idéal, de la vie, de l'amour en tant qu'équivalant à ce que nous pouvons concevoir de meilleur, au Bien, au Parfait.
Écoutons Tolstoï : « Dieu, c'est, sans bornes, tout ce que je connais en moi de borné »\ ce Dieu-Esprit
1. De mémo pour « l'être », par exemple dans cette phrase du P. Laberthonnière : « Pour connaître l'être et pour y croire, il faut coopérera se donner l'être à soi-même dans sa vie librement voulue. » Le dogmatisme morale p. 108. — Il est toujours prudent de se rendre compte de ce que chaque mystique exprime par le mot amowr, dans ces lignes, par exemple : <( L'amour dont la connaissance nous est donnée par l'introspection est le principe divin de l'homme, le fondement et le but de la religion. N'ayant rien de passif, il n'est pas un sentiment ; il est une activité pure qui a sa sourceen elle-même, et sa fin. L'introspection par laquelle nous le connaissons agit comme intuition immédiate. Celte intuition n'est possible que si notre moi est déchiré jusqu'à ses racines, de sorte que le moi ne nous empêche pas de voir en nous rêtre même, lequel je dis amour... Seul le christianisme (et non, avant lui, le bouddhisme) témoigne de l'amour, c'est-à-dire seul il témoigne que l'amour est parfaitement actif et parfaitement joyeux... Evidemment l'amour divin devient sentiment comme l'amour égoïste, puisque tout en nous prend la forme du moi ; mais nous pouvons le connaître immédiatement comme activité pure, en nous reportant à ce point transcondantal de l'être qui n'est ni le moi ni le non-moi. » (Lettre de Christian Beek, 18 décembre 1903.)
délivre de la souffrance et du mal ; 11 est le Bien, la Perfection \ »
Être religieux, ce n'est donc pas seulement croire que la vie humaine a un sens, un but — c'est là plutôt la foi morale. La foi religieuse^ le sentiment religieux, c'est bien toujours le sentiment de la vie et du sens de la vie, mais considérés à travers ces catégories qualitatives sans lesquelles la pensée humaine demeure incomplète : « sous le caractère d'éternité », disait Spinoza^; ici nous dirons : sub specieperfecti,
1. p. 272. — Cest donc un mysticisme moral. Un tempérament artistique pourrait arriver de même & un mysticisme esthétique. C'est parce que nous faisons Texpérience intime de l'unité du sentiment qui s'épanouit sous ces trois formes : forme métaphysique, morale, esthétique, que nous croyons à leur unité dans la « Vie »; or c'est là ce qui constitue précisément la synthèse religieuse, mystique, de ces trois formes.
2. Ce serait la « connaissance de troisième genre » Éthique y 2* partie, Schol. II delà prop. xl, p. 2, et 5* partis, prop. xxv et suivantes.