CHAPITRE V
UNE LUTTE ENTRE LA MÉTHODE SCIENTIFIQUE ET LES PROCÉDÉS MYSTIQUES : DARWIN
L'autobiographie et les lettres de Darwin* rendent pour ainsi dire transparente la loyale conscience du grand naturaliste et permettent d'y faire une observation — l'inverse de celle dont Tolstoï et les mystiques nous ont fourni les éléments. « Sublatâ causât iollitur éjectas » : la non-activité de certains sentiments si intenses chez les mystiques, détermine chez Darwin une impossibilité de croire avec certitude.
La théorie de l'évolution (expliquée par Thypothèse de Darwin ou toute autre ^) ne fait que reculer, sans le résoudre, le problème métaphysique : toujours, en effet, l'évolution présuppose quelque chose
1. La vie et la correspondance de Charles Darwin (1809-1882), publiées par son fils Francis Darwin, traduites par H. de Varigny ; 2 vol. in-8®. Paris. Reinwald, 1888.
2. On peut se rendre compte de la complexité de la question par la discussion Berthelot-Giard dans le Bulletin de la société française de philosophie (Paris, Armand Colin), numéro d'août 1905.
qui évolue, donc des forces, une réalité, qu'elle constate et n'explique pas. Aussi Darwin a-t-il intitulé son ouvrage capital « Origine (non de la r/e, mais) des Espèces » .
Ce n'est pas là un jeu de mots. Au début du chapitre viii, sur Y Instinct^ Darwin a soin de « déclarer préalablement qu'il n'a rien à faire avec l'origine des pouvoirs psychiques, pas plus qu'avec celle de la vie elle-même ^ ».
La question métaphysique le préoccupe assez tardivement. « Pendant mon séjour au bord du Beagle, écrit-il, j'étais tout à fait orthodoxe *. » Et ailleurs : « Lorsque je collectionnais des faits pour l'Origine des Espèces, ma croyance en ce qu'on appelle un Dieu personnel était aussi ferme que celle du D*" Pusey lui-même \ » Il raconte comment il perdit alors (1836 à 1839) la foi à la- révélation divine du christianisme, et ajoute : « Je n'ai sérieusement songé que beaucoup plus tard à l'existence d'un Dieu personnel *. »
1. 6* édiiion Murray, p. 205. — C'est le cas de citer ces lignes do Huxley, empruntées à son mémoire sur « V Accueil fait à l'Origine des espèces » : « Les points de vue téléologique et mécanique de la nature ne s'excluent pas mutuellement d'une façon nécessaire. Au contraire, plus celui qui fait des hypothèses est un mécanicien pur, plus il admettra un arrangement moléculaire primordial dont tous les phénomènes de l'univers sont la conséquence, et plus il sera complètement à la merci du téléologiste, qui peut toujours le défier de réfuter l'hypothèse que cet arrangement moléculaire était destiné à produire les phénomènes de l'univers. » Vie..., II, p. 30.