‹ Le divin, expériences et hypothèses: études psychologiquesChapitre 35 sur 119 · Tome I, p · texte numérisé non relu

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Or nous constatons, vers la fin de sa vie, une modification essentielle dans son état d'esprit : « A mesure que je vieillis, dit-il, la description de mon esprit est celle de Tagnostique ^ »

D'où vient cela ? Peut-être d'abord d'une cause physiologique : c'est à cette époque, pendant ses vingt ou trente dernières années, raconte-t-il luimême, qu'il perdit le goût autrefois très prononcé de la poésie, de la peinture et de la musique : a La curieuse et lamentable perte des goûts esthétiques que j'ai éprouvée, dit-il, est d'autant plus bizarre que les livres d'histoire, les biographies et les voyages (indépendamment des faits scientifiques qu'ils peuvent contenir), les essais sur toutes sortes de sujets m'intéressent autant qu'autrefois. Il me semble que mon esprit est devenu une espèce de machine propre à extraire des lois générales d'une grande multitude de faits, mais je ne puis concevoir pourquoi cette faculté a causé l'atrophie de cette partie du cerveau dont dépendent les jouissances et goûts en question. La perte de ces goûts est une perte de bonheur, elle peut être nuisible à l'intelligence, et probablement au caractère en affaiblissant la capacité d'émotions que notre nature peut ressentir ^ »

4. Vi€et corresp.y l, 354; lettre de 1879. — Et dans scm Aui&Hographie (1875) : » Je ne prétends pas jeter la moindre lumière sur ces problèmes abstraits. Le mystère du commencement de toutes choses est insoluble pour nous, et je dois me contenter, pour mon compte, de demeurer un agnostique. ï>' Autobiographie 1876.

2. P. 104. Cfr. I, p. 362. Darwin prévoit l'objection et répond que le sentiment n'a pas de valeur objective, parce qu'il n'est pas universel. Nous reviendrons sur ce sujet à la fin du chapitre.

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Cen'estpas cette « faculté » qui a causé l'atrophie, mais elle n'a pu suppléer à Tatrophie. Jamais, sous n'importe quelle forme, aucun mysticisme ne jaillira d'un esprit devenu une simple « machine à extraire des lois. » Intéressante confirmation de nos précédentes analyses. Ce n'est pas dans la sphère inductive qu'il faut chercher l'origine du mysticisme, mais dans- un sentiment dont nous aurons à préciser la nature.

Et si l'on prétend constater un progrès dans cette exclusive spécialisation de l'esprit devenu « machine à extraire des lois », nous répondrons que Darwin, lui, ne paraît pas rassuré h ce sujet. Il n'oublie point que si, par abstraction, le savant, comme savant, ne doit faire fonctionner que cette « machine » et ne se préoccuper que de rapports généraux, en tant qu'homme, il a bien d'autres tendances et aspirations, et voit sa vie remplie par des rapports d'individu à individu^S à la réalisation desquels répondent bien mal de simples « lois générales » .

1. La légitimité et la nécessité de la méthode scientifique ne peuvent être mises en doute un instant. Mais de ce que les sciences sont néees' saires, il ne s'ensuit pas qu'elles soient suffisantes. Il n'y a de science que du général. Que devient alors l'individu ? Il ne reste de ressource aux partisans d'une solution unilatérale que de dire : l'individu est une illusion, en grande partie créée par le langage, parles mots : Je, ily etc. (Cfr. Le Dantoc, Les influences ancestr aies, p. 163}. L'individu se résout en états successifs, comme les images du cinématographe. M. Le Dantec oublie que c'est la conscience du spectateur qui fait l'unité de ces images. Il est vrai que [p. 104), il ajoute à chacun de ces états « cette particularité que l'on appelle mémoire », ce qui est expliquer la question par la question, l'individualité étant précisément fondée sur le sentiment d'identité malgré la différence des temps, qui est de l'essence du souvenir. .

Les conditions physiologiques ontdû jouer un rôle dans Tagnosticisme final de Darwin, mais il s'y joignit un ensemble de réflexions suggérées par ses études, par la connaissance approfondie de la nature avec laquelle il vivait dans un contact si intime. Darwin nous fait part de ces réflexions avec une sincérité complète.

D'abord sa confiance limitée en la valeur de nos facultés intellectuelles : a Cet esprit de l'homme, dit-il \ qui, selon moi, a commencé par n'avoir pas plus de développement que lesprit des animaux les plus inférieurs, peut-on s'en rapportera lui lorsqu'il tire d'aussi importantes conclusions ? » Et plus loin : « Vous avez exprimé ma conviction intime, quoique d'une façon bien vivante et plus claire que je n'aurais pu le faire, savoir que l'univers n'est pas le résultat du hasard. Mais alors le doute horrible me revient toujours, et je me demande si les convictions de l'homme, qui a été développé de l'esprit d'animaux d'un ordre inférieur, ont quelque valeur et si Ton peut s'y fier le moius du monde. Quelqu'un aurait-il confiance dans les convictions de l'esprit d'un singe, s'il y a des convictions dans un esprit pareil ? » Ailleurs encore : « Je sens au fond de moi-même que le sujet est hors de la portée de Tintelligence humaine.

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