s. theol. Pars prima-, quaest. .II, art I ad
ens immobile, primum efficiens, necessarium, non ex alio ; maxime ens, bonum et optimum ; primum gubernans per intellectum et omnium ultimum finem, qui Deus est* ». C'est le résumé lui-même de ses cinq arguments :
Tout être en mouvement est mis en mouvement par un autre être, car il est impossible que, sous le même rapport, une chose soit motrice et mue, ou qu'elle se donne le mouvement elle-même. Or on ne peut remonter ainsi à Tinfini ; il faut donc arriver à un premier moteur qui lui-même ne reçoive le mouvement de personne. Il ne se donne pas le mouvement, il est Tactivilé pure, V « acte pur », c'est Dieu.
Preuve aristotélicienne. Bien entendu, nous interprétons ici mouvement dans son sens large de chafigement de quelque nature qu'il soit et non pas seulement de changement local. Cela ne rend pas moins gratuit le point de départ de saint Thomas. Son adversaire a tout aussi bien le droit de considérer Ténergie, l'activité, comme essentielle à l'être de telle sorte qu'il soit impossible — contradictoirement à ce que saint Thomas affirme — impossible à un être de ne pas se mouvoir lui-même. Le j^epos apparent n'est qu'un équilibre de forces qui se contrebalancent, nullement une inertie; Thypothèse de l'adversaire de saint Thomas, est donc beaucoup plus conforme aux hypothèses scientifiques généralement
i. Pars Prima; q. II, a. III.
admises, que celle du Docteur angélique. L'écarter, pour nous imposer Tautre sous forme de principe incontestable, est précisément ce que Ton appelle une pétition de principe.
Quant à l'objection de saint Thomas : que le même être serait à la fois moteur et mobile, c'est une pure arguUe logique, car tout partisan de l'hypothèse moniste répondra par la distinction spinoziste de la « natura naturans » et « natura nalurata », l'aspect de l'être et l'aspect du devenir, double point de vue sous lequel la pensée est obligée d'envisager la réalité et qui empêche qu'elle soit envisagée ainsi sous un seul rapport (« secundum idem et eodem modo »), ce qui, en effet, impliquerait contradiction ^
Nous ne contestons point la valeur de l'àvàyxYi «jTfivai. d'Aristote : la nécessité pour notre esprit de penser par le doublet : mobile et immobile, changeant et immuable, est la même que nous retrouverons dans la 3® preuve (contingent et nécessaire). Saint Thomas a bien raison de le redire après Aristote. Ce contre quoi nous protestons, c'est la prétention de saint Thomas (et de toute la théologie chrétienne et de la philosophie qui en dépend) de nous imposer une seule et unique manière de comprendre, de nous représenter (pour mieux dire) ce rapport du contingent au nécessaire, du mobile à l'immuable, à savoir
1. De même Vunité et la multiplicité se contredisent au point de vue logique, et se concilient pourtant dans la réalité de notre vie psychique. Hegel Ta très bien compris.
9i PRÉDOMINANCE DE L'ÉLÉMENT INTELLECTUEL
une distinction * non pas seulement logique, mais .substantielle et personnelle.
Et il n'y parvient, nous venons de le voir, qu'en introduisant inconsciemment riiypolhèse personnelle dans son prétendu principe : Omne quod movetur.Laformulemême qu'il emploie recèle une seconde pétition de principe. Si saint Thomas, en effet, peut conclure à un Dieu substantiellement et personnellement distinct du monde, c'est que cette existence propre est déjà affirmée subrepticement dans la majeure : « Tout ce qui est mû, est van par un autre (être). Omne quod movetur, «da//omovelur.^6a/io... mais c'est la question ! Rien absolument, à priori, n'autorise à préférer Tab alio à Va seipsOy et selon que l'on introduira dans les prémisses Tune ou Tau- \
tre de ces deux expressions, on trouvera dans la |
conclusion le Dieu transcendant ou le Divin immanent.
Ce qui contribue à donner à celte preuve, et à la seconde preuve, une apparence de complète lucidité, c'est l'abus que fait saint Thomas de Vimage spatiale pour formuler le problème. Dans la première preuve, ?^
les êtres supposés d'abord (sans preuve) substantiellement isolés les uns des autres, sont juxtaposés comme une rangée de billes où chacune conamunique à l'autre le mouvement. Même inconscient '^
artifice de présentation dans le second argument :
1. J'évite, autant que possible, Texpression : séparation qui prête à w
facile équivoque. •'
LES METAPHYSICIENS
« Dans les choses sensibles, nous constatons un ordre de causes efficientes, mais nous n'y constatons pas, car ce n'est pas possible, qu'un être soit cause efficiente de soi-même, car il serait ainsi antérieur à lui-même, ce qui est impossible. Mais on ne peut remonter à l'infini dans la série des
causes efficientes, car dans toutes les séries ordonnées de causes, la première est cause de la dernière. On doit donc affirmer une cause efficiente première. C'est elle que tous appellent Dieu. »
Même fond de vérité que dans l'autre preuve : l'avayxTt (jTvivai, le sentiment de l'absolu. Même sophisme : ranger ainsi les unes à côté des autres les causes efficientes, c'est obliger à remonter à un numéro un, mais 1° le concept de causalité qu'emploie saint Thomas est emprunté à Texpérience des phénomènes, à l'expérience des sens « in islis sensibilibus » ; de quel droit l'appliquer à la vie considérée telle qu'elle est en elle-même ? 2° Le nombre est une construction mentale d'ordre pratique, qui s'applique avec d'utiles résultats au monde des phénomènes, nous permettant, une fois rangés dans le vaste cadre de l'espace, de les séparer, comparer, classifier, etc. Mais rien ne prouve que les chiffres aient la moindre valeur dès que nous considérons les choses en elles-mêmes. 3*" Cela nous conduirait seulement, d'ailleurs, à admettre une cause première dans le sens arithmétique^ mais pas nécessairement une cause parfaite.
Cet argument doit donc être complété par la troisième preuve qui dénote précisément Fintention d'envisager l'être en lui-même : « Dans les êtres, dit saint Thomas, nous constatons des choses qui peuvent être ou ne pas être. Ce qui peut ne pas être, à un moment donné n'est pas ; ce qui fi'est pas ne commence à être que par ce qui est déjà ; « Quod non est non incipit esse nisi per aliquid quod est. » Il faut donc qu'il y ait dans les choses quelque chose de nécessaire, nécessaire par soi-même, n'ayant pas en dehors de soi la cause de sa nécessité, mais cause de la nécessité de tout le reste; c'est ce que tous appellent Dieu. » Même observation : sans doute, il y a du « nécessaire » dans les choses ; mais pourquoi, après avoir affirmé le « necessarium in rébus », conclure au necessarium supra res ? C'est le même inconscient tour de main que dans la première preuve : V aliquid quod e^^ joue gratuitement le même rôle transcendant que Va^ alio du début. La distinction substantielle est subrepticement substituée à la distinction logique.
De même encore dans la quatrième preuve et la cinquième. Majeure de la quatrième preuve : « Le plus et le moins s'affirment en tant que les êtres s'approchent à des degrés divers de ce qui est d'une manière pleine et entière*, « Q.à aliquid quod maxime
1. CTest la preuve platonicienne. — On la retrouve chez Épicure : « Placet illi esse deos, quia necesse sit praestantem esse aliquam naturam, qu&niliil sit melius. » (Cicéron, Dénatura Deorum, L. II, cii. xvii).
est. )) Or... donc... Majeure de la cinquième : c< Les êlres qui n'ont pas de connaissance, ne tendent vers une fin que dirigés par quelqu'un (qui soit) connaissant et intelligent, comme la flèche par Tarcher. « Ah aliquo cognoscente et intelligente, sicut sagitta a sagittante. »
Si le Docteur angélique était resté fidèle à Y « aitquid » neutre et impersonnel, il aurait conclu au TÔ 0£ïov des Anciens \ au Divin, et nous n'aurions aucune réclamation à lui adresser. Mais il passe sans cesse de V « cdiquid » hV « aliquis », et voilà pourquoi il conclut, à un Dieu personnel.
Ce n'est pas arbitrairement, nous répondra-t-on, mais c'est que Texislence pe?'sonnelle étant ce que nous concevons de meilleur, il n'est pas possible à notre esprit de ne point l'attribuer (en évitant d'ailleurs tout anthropomorphisme grossier) à cet « aliquid verissimum, et optimum, et nobilissimum » que vous déclarez admettre.
Nous répondons :
1° L'entière supériorité du conscient sur l'inconscient n'est nullement démontrée. C'est comme si l'on soutenait l'entière supériorité des yeux sur tous les organes du corps. « Si totum corpus oculus, dit très bien saint Paul (I Cor. XII, 1 7), ubi auditus ? » . . . Nous sommes sans cesse obligés d'admettre que des
1. Expression mise sur les lèvres de saint Paul lui-même, Act. XVII, 29. — On aura beau dire que, dans ces preuves, saint Thomas considère seulement an sit Deus et non quid slt Deus. Dire : Deus, c'est déjà préjuger la question quid sit, puisque c'est déjà, le personnifier.
tendances et poussées inconscientes sont ce quil y a de meilleur en nous : « Un grand penseur, dit M. Brunetière, est toujours inconscient d'une partie de sa pensée, comme un grand artiste Test souvent du meilleur de son art, et de Tun comme de l'autre, c'est même en ce cas que Ton dit qu'ils ont du génie* ».
2° La grande difficulté pour la plupart des esprits, c'est qu'il leur semble impossible de penser le parfait^ autrement que comme réalisé. Tl n'est réel que si réalisé, et réalisé dans un être à pari, « substantia singularis », comme dit le Concile du Vatican. Mais, objecterons-nous, cette réalilé ne peut-elle consister dans la direction idéale, la loi vivante du devenir? — Non, dira-t-on, car être est meilleur que devenir, — Qu'en savons-nous ? Quel droit avons-nous d'opposer Y être au devenir quand ce sont simplement les deux manières fragmentaires et inadéquates (selon la nature de notre faible esprit) d'exprimer notre conscience de la réalité? Qui prouve qu'un êti^e sans devenir n'est pas aussi absurde qu'un devenir sans êtrel Être et devenir, parfait et imparfait, infini et