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Revue de métaphysique et de morale, juillet

124 PREDOMINANCE DE L'ELEMENT INTELLECTUEL § 3. — POINT DE VUE PSYCHOLOGIQUE

A. — Question théorique.

La question théorique revient à celle que nous posions déjà dans Tintroduction : peut-on penser sans se servir de constructions imaginatives? Oui ; sensations affectives, émotions, sentiments, tendances à Faction, peuvent remplacer les sensations représentatives et les images (construites avec des sensations de ce genre) qui ne jouent donc point dans la pensée le rôle tyrannique qu'on leur attribue communément \

Et cela est vrai, même lorsqu'il s'agit de représentations d'ordre moral. Siegfried, par exemple, se représente à notre imagination avec telle taille, telle voix, des yeux, des cheveux de telle couleur (c'est Y vmd^^Çi physique) ; d'autre part, comme ayant telles ou telles qualités : intrépidité, amour pour Brûnnhilde (c'est l'image psychologique). Mais en

1. Gfr. Rev. philosophique de février 1903 : La pensée sans images y par Binet. — L'auteur, par exemple, interroge une jeune fille ; « Avez-vous fait des progrès en allemand cette année ? — Plus qu'avec tel profes- .seur », répond-elle ; mais interrogée sur les images qui ont accompagné cet exercice de pensée, elle n'en trouve point. A une autre, Binet parle de la mort d'un chien, de la triste mort des animaux... Quelle image at-elle eue? Celle d'un insecte noir recroquevillé. Ou bien ce sont des images dues à l'association des idées, mais ne représentant pas l'objet lui-môme auquel on pense : Binet lit ce passage à une jeune fille: « Sa barbe de bouc était jaune fauve. — Quelles images avez-vous eues ? — Celles d'une forêt et d'une cahute — Gomment cela? — Ah 1 un mendiant y habitait. — Vous l'avez-vu ? — Non. » William James (Psychology, I, 472) cite un de ses amis qui peut raconter le menu d'un repas sans rien visualiser ; il le sait, cela suffit. — Mais il y a le mot, dira-ton. Sans doute, mais à moins de croire à un vain psittacisme, on est bien obligé d'admettre que, si le mot aide à prendre conscience de la pensée, la pensée s'opère et opère en dehors du mot.

môme temps, il produit en nous des émotions : admiration, crainte, sympathie ou antipathie... C'est ce groupe d'émotions qui constitue ce que Ton appelle Y impression que nous produit, nous laisse un être, un objet, et ce par quoi il vit vraiment en nous; normalement jointes aux susdites images, elles peuvent s'en détacher, évoluer à part en s'exprimanl par le jeu des sons, des couleurs, etc.

Nous avons parlé déjà de Fenquôte de M. Ribot au sujet des images qui accompagnent les idées générales*. Elle portait sur 14 idées : chien^ animal, couleur, forme, justice, bonté, vertu, loi, nombre, force, temps, rapport, cause, infini.

L' infini, en général, fut confondu iavec Vi^idéfini, et donna lieu à des « sensations d'obscurité et de profondeur, cercles lumineux vagues, une sorte de coupole, un horizon qui recule sans cesse », a des livres de mathématiques », etc. Parfois aussi, seulement le mot (entendu ou imprimé), ou « rien ». A moins d'admettre que le mot soit Tidée, on doit reconnaître que ces deux derniers cas sont équivalents, c'est-à-dire supposent non pas « rien » de pensée, ou de sentiment, mais (c rien » = néant d'image [quelle quelle soit : visuelle, auditive, etc.)

(( Les termes bonté et ve?'tii ont donné lieu à des réponses faciles à résumer. Elles forment deux catégories : 1^ rien, 2° une personne déterminée qui a toujours été nommée et qui en devient l'incarnation. »

1. L'évolution des idées générales (F. Alcan, 1897), p. 131 et suiv.

Voilà précisément deux sortes de tempéraments psychiques : ceux qui pensent sans l'image; ceux qui ont besoin de fimage d'une personnalité. Or il en est de même lorsqu'il s'agit du sentiment religieux, quelle que soit d'ailleurs la théorie que l'on professe sur son origine et sa nature ; on le peut constater en reproduisant, comme nous l'avons fait nous-même, l'expérience de M. Ribot; de plus, les mystiques nous en fournissent une preuve excellente. Au moment de Textase les représentations et images cessent, les personnalités divines et humaines sont oubliées ; l'extasié vit d'émotions. C'est la meilleure preuve que Fimage, la représentation personnelle en particulier, ne sont pas essentielles au sentiment religieux.

B. — Question pratique.

De nombreuses observations de psychologie religieuse ont été laites ces temps derniers. Les diverses attitudes relativement à l'admission ou non-admission de hi personnalité àxs\vi% sont bien représentées, croyons-nous, dans les cas-types suivants :

1» Admission de la personnalilé divine.

a) Pour des raisons d'ordre sentimental. — Observation A de M. Arréat : Besoin de consolation :

« C'est lorsqu'un danger vous menace, une souffrance vous étreint, un espoir s'écroule, que vous

1. Le sentiment religieux enFi^nee^ Pans, F. Aican 1903;* p, 122.

VOUS jetez avec fervear dans les bras du Dieu qui protège, qui guérit, qui console ».

Observation I, du même* : Besoin de dédommagement :

« Je n'ai discerné en moi-même des sentiments religieux qu'aux heures de grande souffrance. Quand la douleur et la mort ont passé dans ma vie, j'ai senti la nécessité de croire à une revanche dans un autre monde... Si je les éprouve actuellement (ces sentiments religieux), c'est dans un élan passionné vers un Dieu problématique qui peut me dédommager ailleurs de ma vie présente.

Observation B, du même^ : Besoin de direction :

« La pensée de Dieu est, pour le chrétien, le c< nord » qu'il ne doit jamais perdre de vue. Comment voulez-vous qu'une femme jetée dans la vie à vingt ans, avec toutes ses illusions, puisse rester maîtresse d'elle-même sans ces grandes pensées, sans la foi, alors qu'une à une, un peu plus tôt ou un peu plus tard, ses illusions (qu'elle aime) lui sont arrachées fatalement, avec plus ou moins de brutalité!... »

C'est — à des degrés divers de croyance (certitude et probabilité) — une tendance sentimentale^^ le besoin de consolation, réparation, direction, qui s'objective en un consolateur, rédempteur, direc-

1. Le sentiment religieux en France, Paris. F. Alcan, 1903 ; p. 141.

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