‹ Le divin, expériences et hypothèses: études psychologiquesChapitre 61 sur 119 · FINALITE TRANSCENDANTE OU IMMANENTE · texte numérisé non relu

FINALITE TRANSCENDANTE OU IMMANENTE

Pouvons-nous appliquer à l'univers la catégorie de « finalité ' ? »

L'univers m'embarrasse et je ne puis songer Que cette horloge existe et n'ait point d'horloger.

Mais avons-nous le droit d'assimiler le monde à une horloge ou à toute autre machine de fabrication humaine ? C*est la question.

Nous nous heurtons de suite à une insoluble difficulté. Le raisonnement d'analogie est fondé sur ce principe : les mêmes causes, dans les mêmes circonstances, produisent les mêmes etïets. Pas de conclusion certaine si Ton n'a point réussi à constater cette identité.

1. L'idée même de « création » n'est-elle qu'une survivance des mythes sauvages où un animal-sorcier, un dieu-sorcier, fabrique le monde et les hommes? Nous traiterons cette question ch. xii, p. 263.

138 PRiÎDOMISANCIi Dlî L't'LÉHENT INTELLECTUEL

Or il est impossible de la vérifier daos le cas présent. Nous savons comment se construit une machiae ; nous ignorons ce que c'est que la vie. Supposons que, demain, l'on produise une cellule par synthèse, l'ignorance demeurerait la même relativement à. la nature intime des énergies employées-.

Si l'on étend le raisonnement analogique au delà de ses limites légitimes, c'est en vertu de celte vieille croyance qu'un abtme sépare l'être vivant de la matière non vivante ; il aurait donc fallu l'inlervenlioQ d'un céleste ouvrier pour façonner la matière inerte et lui insuffler l'âme. Or la cellule, la molécule, l'atome même, n'apparaissent-elles pas déjà, non comme de simples juxtapositions, mais des « organisations » possédant intérieurement leur unité, variant parce qu'elles doivent, « sous peine de mort », s'adapter au mnîeu, ce qui explique le passage progressif et naturel des organisations inférieures aux organisations supérieures ?

De transcendante, la finalité devient immanente.

Nous avons constaté (chap. I) avec quelle peine Darwin ' secoua les habitudes intellecluelles Iiéréditaires relativement à la finalité transcmdanle. Nous

1. L'hypothèse de Darwin poBlule lesHaria/tons aanslMOïplii(uer, On y sapplëe en complélant la théorie de la sélection Mltrells p«r celle* do riiinucnue du milien et l'influence du nSglme (Larairek e' Etienne Geoffroy Saint-HJIairej. Que la description du mécanismenesoilpas mis nég&lion de la finalité, on le constate par cet acUtie fci de LBŒsrek, a un optmiiame d'ailleurs si gratuit :

« Lanalure, cetensemble immense d'ares el de corps dirers, dans toDtea les parties duquel subsiste un cercle étemel il raoïtïemtnla elAe changements que les lois régissent, ensemble seul immaaliie, IsnlqB'JI piair& 4 son aubliroe Auteur de le iajre eiialtr, iài iiie coniMéw»

allons Tenteiidre, au contraire, affirmer sous leaom âCutilité cette finalité immanente qui doit réconcilier, dit Huxley, la morphologie et la téléologie, le mécanisme el la finalité ^.

Voici, comment^ dans son autobiographie écrite en 1876, dix-sept ans après ï Origine des espèces ^ il résume sa pensée :

ce En considérant les belles et innombrables adaptations que nous rencontrons sans cesse, on peut se demander comment expliquer Torganisation généralement bienfaisante de cet univers. Quelques écrivains sont tellement impressionnés parles souffrances de ce monde,- qu ils se demandent^ en considéraat tous les êtres vivants, s'il y a plus de souffrance ou de bonheur,, et si le monde, vu dans son ensemble, est mauvais ou bon.

comme un tout constitué par ses parties, dans un but que son Auteur seul connaît et non pour aucune d'elles exclusivement.

Ghaiiue partie devant nécessairement changer et cesser d'6tre pour en constituer une autre, a un intérêt contraire à celui du tout ; et si elle raisonne, elle trouve ce tout mal fait. Dans la réalité, cependant, ce tout est parfait et remplit complètement le but pour lequel il est destiné. » (Additions, à la fin de la Philosophie zoologique.)

1. Vie et correspond, de Darwin : Accueil fait à l'origine des espèces (chapitre rédigé par Huxley). — On objectera peut-être que cette finalité immanente est due à une intelligence inconsciente, or qu'est-ce qu'une finalité inconsciente ? Los deux termes ne sont-ils pas contradictoires? — Pas plus que les termes : irAtelligence inconsciente. U n'y a contradiction que si nous donnions aux mots intelligence et finalité leur sens psychologique humain. Nous nous en gardons bien. Comme nous l'expliquerons à la fin du § 1 du chapitre suivant, ces termes analogiques expriment non pas la ressemblance, mais le rapport de raison d'être entre ce qu'en peut appeler la région X de la nature et les réalités de l'expérience. Nous ne comprenons pas plus que « la fonction crée l'organe » que nous ne comprenons la création ex nihiloy mais, entre les deux hypothèses, nous allons d'instinct k la formule La plus simple, et à celle qui se concilie le mieux — nous le dirons plus loin — avec l'existence du mal dans le monde.

D'après mon jugement, le bonheur a décidément Tavantage, quoique cela soit bien difficile à prouver. Si Ton accorde cette conclusion, nous trouverons qu'elle s'harmonise bien avec les effets que nous sommes en droit d'attendre d'une sélection naturelle. Si tous les individus de n'importe quelle espèce souffraient habituellement et très vivement, ils négligeraient de propager les espèces. Mais nous n'avons aucune raison de croire que ceci soit jamais arrivé, ou, du moins, se soit souvent produit. Quelques autres considérations nous amèneraient à croire que tous les êtres doués de sentiment ont été formés pour éprouver du bonheur, en règle générale.

Tous ceux qui croient, comme moi, que tous les organismes du corps et de l'esprit (à l'exception de ceux qui ne sont ni avantageux ni nuisibles à leur possesseur) de tous les êtres ont été développés par la sélection naturelle, ou la survivance des plus aptes, conjointement avec l'usage et l'habitude, admettront que ces organes ont été formés de façon à ce que leurs possesseurs puissent lutter avec succès contre d'autre§ êtres et augmenter ainsi en nombre. Or un animal peut être amené à se livrer au genre d'activité qui est le plus favorable à son espèce, par la souffrance, par la douleur, la faim, la soif ou la peur ; ou par suite d'un plaisir, tel que celui de manger, de boire ou de propager l'espèce, etc. ou encore par les deux moyens combinés, comme

PROBLÈME DE LA FINALITÉ ET DE LA PROVIDENCE lil

lorsqu'il cherche de la nourriture*. Mais la douleur etla souffrance de quelque nature qu'elle soit, cause, lorsqu'elle dure longtemps, un état de dépression et diminue le pouvoir d'agir, tout en étant bien faite pour mettre une créature en garde contre tout mal considérable ou soudain. D'un autre côté, les sensations causant du plaisir peuvent continuer longtemps sans produire de dépression ; elles stimutent au contraire le système tout entier et en augmentent l'activité. C'est ainsi qu'il est arrivé que la plupart ou la totalité des êtres sensibles ont été développés de telle façon par la sélection naturelle que les sensations provenant du plaisir leur servent de guides habituels. Nous le voyons par le plaisir que nous trouvons à l'effort, parfois même à l'effort violent du corps ou de l'esprit, par celui que nous trouvons à nos repas quotidiens, et surtout dans la société et dans l'affection de notre famille. La somme de ces plaisirs, qui sont habituels et qui reviennent fréquemment, donne, je ne puis guère en douter, un excédant de bonheur sur les douleurs, quoique un grand nombre d'êtres puissent, à l'occasion, beaucoup souffrir. De telles souffrances sont abso-

1. J'attire Tattention sur cette distinction entre une souffrance modérée, utile, qui peut être nommée souffrance-stimulant, et ce qu'on peut appeler la souffrance-/or^?<î'e. Que ceux qui désirent bien comprendre cette distinction, au lieu de s'enfoncer dans les livres, aillent faire un tour dans un hôpital d'enfants incurables, d'aliénés, de cancéreux. Tout ce que j'ajouterais à ce sujet serait absolument inutile pour ceux qui ne veulent pas voir ces horribles réalités. — Dans les Enigmes de l'Univers, Notes et Eclaircissements, numéro 17, Hœckel raconte comment il perdit la foi en un « Père aimant» en constatant, comme médecin, ce que souffre l'Humanité.

142 PRÉDOMlJs'ANCE DE L'ÉLÉMENT INTELLECTUEL

lument compatibles avec la eroyanee à la sélectitm nalurelie, qm n'est pas parfaîle dans son actioa, mats qui tend sealement à rendre cba({ue espèee aussi apte que possible à réussir dans le combat de la vie 4ivec dlauires espèces, dans des circoBstaaces merv^illeasem^at complejces el changeantes.

Il existe beaucoup de souffrance dans le monde; nul ne le niera, Quelques personnes ont essayé de l'expliquer, en ce qui concerne Thomme, en suggérant que cela sert à Taméliorer moralement. Mais le nombre des hommes dans le monde n'est rien, comparé avec celui de ions les autres êtres sensibles, et ils souffrent souvent beaucoup sans la moindre amélioration de leur moralité. Cet aj^gument irès ancien de Texistence de la souffrance, opposée à l'existence d'une cause première intelligente, me semble être très fort; par contre, on peut conclure, commte nous venons d'en faire ia remarque, que l'eii^istence de beaucoup de souffrance s'accorde très bien av^c Topinion que tous les êères organisés ont été développés par ia variation et la sélection naturelle \ »

§ 2. — LE MÉCANISME SCIENTIFIQUE SIMPLE SCHÉMA REPRÉSENTATIF ET PRATIQUE

Mais cette « finalité immanente » est^fle autre ciîose que la constatation d'un fait revêtue d'une métaphore anthropomorphique ?

C'est ainsi que la présentent bien des savants-

i . Autobiographie, I, 360-362.

PROB LÉIdE DE LA FIKA LÎTÉ -ET DE LA PiRO VIDET^CË 443

J'ajouterai que c'est ainsi, en tant que savants, qu'ils la doivent présenter.

« Darwin, écrit M. Le Dantec, donne le nom fle sélection naturelle à ce choix que ftous devons laire, à ichaque instant de Thistoire du moade, de ceux des facteurs du hasard * qui n'entraînent pas la naort de la substance vivante de la lignée étudiée au moment considéré. Et puisque, pour chacun des corps actuellement vivants^ il est certain que la lignée a été ininterrompue, nous pouvons, dans un langage image ^ dire que la sélection aaturelle a guidé la variation de manière à produire tous les êtres actuellemeni vivants; cette sélection naturelle Joue ainsi, dans une narration historique des faits passés, le rôle d'une providence qui, dans le but d'obtenir les êtres avec leurs formes actuelles, aurait dirigé inteniionnellement les variations de leurs ancêtres ^ »

A rinterprélation finaliste se trouve ainsi substituée nne simple description schématique, une explication mécanisle. — Explication jusqu'à un certaîa point, puisque pareilles théories renferment toigoars des termes inexpliqués '. — M. Le Dantec le s«it aassî

1. Page 45 : « Si Ton entend par haseird l'ensemble des circonstances qui se réalisent à chaque instant «n chaque point du monde» tous les êtres actuellement vivants «ont le produit du hasard qui a occasionné toutes les variations passées. » Tout repose sur ce postulat. Les conditions de possibilité d'existence de tel ou tel organisme n'étant pas illimitées et le devenant d'autant moins que la l'orme; est pluB complexe, il se produit une « canalisation du hasard » qui donne vite Tiliusion d'uiM) ùi i-eation.

2. Le Dazutec. Les infiv.ervaes anceslrales {Flammarion), p. 46.

3. Le fait n'est pas purement objectif, comme on en revient toujoiii*s tnaliiictivemeiit -à, le croire : c'est la réalité, mais en partie constraite par l'esprit a^v^cses représentations d'espace, temps, nombre.

bien que nous : « Nos explications, dit-il, ne sont jamais que des narrations * », mais inutile de chercher autre chose.

Au point de vue scientifique, M. Le Dantec a certes raison, mais la pensée ne peut-elle nous suggérer d'autres points de vue ? Cela supposerait qu'elle possède une activité propre. Or cette activité est catégoriquement niée ; dès que le mécanisme a cessé d'être un procédé méthodique pour devenir une doctrine, il est obligé de considérer la conscience comme un simple épiphénomène : « Un grand nombre de mouvements matériels d'ordres divers, se produisant dans l'individu sont, à l'exclusion de tous les autres mouvements du monde, l'objet d'une synthèse actuelle qui peut être considérée, à chaque instant, comme la description minutieuse, dans uft certain langage, de tous ces mouvements matériels. Cette synthèse actuelle s'appelle la conscience^».

La conscience peut être considérée comme un?

simple reflet du mécanisme. — C'est la question ! Les « narrations » scientifiques sont toutes fondées,c'est vrai, sur le « langage visuel », mais M. Le Dantec oublie que le « visuel » fait partie lui-même du oc psychologique' ». Singulier épiphénomène,.

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