‹ Le divin, expériences et hypothèses: études psychologiquesChapitre 63 sur 119 · PROVIDENCE · texte numérisé non relu

PROVIDENCE

Quelques remarques encore au sujet de Darwin. Sa thèse (ci-dessus, p. 139), c'est que l'organisation du monde est « généralement bienveillante. » Or c^est exactement ce que dit Renan : « L'intention générale du monde est bienveillante*, en ce sens que, de fait, il s'établit une résultante prédominante di ordre ^ de progrès^ dans les forces, les tendances qui composent Tunivers ^ On peut donc toujours parler — si Ton lient à personnifier — d'une 'providence.

Mais ce n'est pas ainsi que l'entendent la philosophie et la théologie chrétiennes traditionnelles. Leur procédé consiste à partir de l'affirmation de l'existence d'un Être parfait, infiniment intelligent, bon et

1. Article sur Amiel (1884) dans Feuilles détachées, p. 386. — Même volume, Examen de conscience^ p. 427.

2. a Pour moi, dit ailleurs Renan, je pense que la vraie Providence n'est pas distincte de l'ordre constant, divin, hautement sage, juste et bon, des lois de l'univers. » Lettre à M. Gueroult, dans le volume des Dialogues philosophiques, p. 248. — « Les objections des savants qui se mettent en garde contre ce qu'ils tiennent pour une résurrection du finalisme portent à, fond contre le système d'un créateur réfléchi et tout-puissant. Elles ne portent en rien contre notre hypothèse d'un nisus profond, s'exerçant d'une manière aveugle dans les abîmes de l'être, poussant tout à l'existence, à chaque point de l'espace. Ce nisus n'est ni conscient, ni tout-puissant ; il tire le meilleur parti possible de la matière dont il dispose. 11 est donc naturel que la partie du cosmos que nous voyons offre des limites et des lacunes ; tenant à l'insuffisance des matériaux dont la productivité de la nature disposait sur un point donné. C'est le nisus agissant sur la totalité de l'univers qui sera peutêtre un jour conscient, omniscient, omnipotent. » Examen de conscience dans Feuilles détachées^ p. 430. — On obj«'ctera que ce n'est pas plus clair que l'ancienne théorie créatrice. J'ai déjà, dit que tel est aussi mon avis. A priori, les deux hypothèses soulèvent des difficultés analogues par suite de l'impossibilité où l'on demeure de définir exactement, adéquatement, les termes employés. Mais l'hypothèse de Renan a l'immense avantage de ne pas prêter le flanc à l'objection de l'existence du mal.

puissant. Une fois cette existence admise comme un fait^ les autres faits de l'existence du mal, à n'importe quel degré d'inutilité ou d'horreur, ne sauraient, affirme-t-on, anéantir l'existence du premier fait. L'objection du mal est donc traitée comme affaire de sensiblerie, ou d'orgueil révolté, ou comme impénétrable aux facultés hnmaines. C'est la vieille solution du Livre de Job * : L'homme n'a qu'à se courber et se taire devant le Tout-Puissant.

Cela suppose la personnification du Parfait considérée comme réalité indiscutable. Or nous avons vu (chap. vu) que c'est, au contraire, une hypothèse qui demeure et demeurera hypothèse, puisque les notions qu'elle implique, très certaines pour notre expérience interne et que nous savons distinguer de toutes autres, ne sont pas cependant susceptibles de définition.

Et parce que nous ne pouvons définir l'être, le parfait, l'inconscient, nous ne pouvons savoir si : parfait réalisé n'est pas une contradiction, ou si c'est : parfait se réalisant, qui est une absurdité. Nous ne le saurons jamais, ici-bas du moins, et voilà pourquoi à jamais on discutera si le parfait, le divin, doit être rangé dans la catégorie de \êire ou dans celle du devenir ^ dans celle de \^ personnalité ou celle de \ inconscient .

1. Huitième siècle avant notre ère (?) — On y ajouta depuis la croyance aune vie future réparatrice. Mais on suppose déjà, pour l'affirmer ,rexistence d'un Dieu infiniment bon et juste — ce qui est la question. La fin, d'ailleurs, justifie-t-elle les moyens?

f48 PRÉDOMINANCE DE L'ÉLÉMENT INTELLECTUEL

Jadis on croyait passer par un engrenage ininterrompu, inévitable, de Tordre à la finalité, de la finalité à rinteliigence et à la conscience; mais la notion d'une finalité répondant à des tendances inconscientes nous demeure mystérieuse, inexpliquée, et non plus absurde, contradictoire ; la fameuse chaîne logique est en morceaux. Le conscient apparaît comme une sorte d'organe de l'inconscient, et Ton serait bien hardi d'affirmer queTorgane est supérieur à la fonction. Sur ces questions, nous ne savons rien de rien, moins que jamais, depuis que la notion d'inconscient a envahi la psychologie. Toute affirmation a 'priori^ dans un sens ou dans l'autre, est gratuite.

Ce n'est donc qu'a posteriori que nous pouvons tenter quelque chose, jugeant de ce que l'on nomme la « cause » par ses « effets ».

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