Arch, depsychol., oct. 1903, p
2. La meilleure réponse que l'on puisse faire à la terrible objection, c'est d'alléguer les privilèges de la « liberté)) (considérée dans la nature aux lois contingentes ou au moins dans l'homme). Je ne puis que répéter ce que je disais à ce sujet dans la Revue de métaphysique et de morale ; « Le Créateur a préféré un monde libre à un monde automatique ; Dieu est ouvrier d'ouvners ». A cette belle parole de M. Fouillée, Guyau répondait avec raison : « Le Créateur n'ayant pu créer des substances nues et toutes virtuelles a dû créer des êtres doués de quelques
io6 PRÉDOMINANCE DE L'ÉLÉMENT INTELLECTUEL
(( Qu'importe qu'il naisse des bossus, des frère» Siamois, des moutons à cinq pattes, s'écrie le R. P. Sertillanges, dominicain, dans un récent ouvrage sur les Sources de la Croyance en Dieu, Croit-on que la puissance créatrice et ses voies admirables s'y manifestent moins qu'ailleurs? N'y a-t-il pas là, au contraire, un effort inouï, peut-être, de cette puissance, et l'un de ces détours profonds dont seule la fécondité infinie de ses ressources pouvait se tirer avec honneur ? On se rappelle ce trait d'un prédicateur qui, parlant en chaire de la Providence, déclarait qu'elle a tout bien fait. Or, à la sortie du ser-^ mon, un bossu s'approche en souriant, et avec cet esprit qu'on attribue aux gens de son espèce comme une compensation de la nature, il se met à pivoter sur lui-môme et dil au prêtre : « Eh bien ?. . . » Et celui-ci, souriant de môme, répond sans se déconcerter r c( Mon ami, vous êtes très bien fait pour un bossu. »
qualités actuelles; mais alors co sont toujours des œuvres, non des» ouvriers, au moins sous ce rapport. » [Irréligion de V avenir y p. 383). Parlera-t-on d'épreuve morale ? Mais d'abord elle n'est pas admissible dans le cas des animaux, des enfants, dos hommes plus ou moins privés de leur raison. Comment justifier leurs souffrances, sinon par Taveugle hérédité que nous sommes bien obligés d'accepter comme un fait, mais qu'il répugne d'admettre avec toutes ses lamentables conséquences, comme le procédé d'une Bonté infinie i De plus, comme l'a encore très bien dit Guyau : « On ne tombe pas quand il n'y a pas de pierre sur la route, qu'on a les jambes bien faites et qu'on marche sous Toeil de Dieu. » (p. 383). On pèche par manque de lumière ou de force et Dieu qui sait l'augmentation de lumière ou de force nécessaire pour empêcher la. faute que lui, Dieu, est censé prévoir, no les lui accordant pas, serrend ainsi responsable des conséquences. — Non, dira-t-on, car il anéai> tirait par là- même la liberté. -— Nous répondrons que, d'après lesthéologiens. Dieu a su rendre le Christ impeccable sans lui enlever la liberté ni diminuer ses mérites (Ilurter ; Theol, dogm. II, n» 400). S'il n'a pas généralisé le procédé, il est le premier responsable des résultats. » {N» de mars 1903, p. 242).
« C'était une plaisanterie ; mais il ne faudrait pas réfléchir beaucoup pour y voir une parole très profonde.
« Qu'on se reporte à Tépoque où la nature industrieuse travaillait à la formation de cet être. Toutes ses puissances s'efforçaient pour aboutir à cette oeuvre inouïe qu'est une création d'homme. Et voilà qu'au milieu de ce réseau subtil d'influences un accident quelconque, un élément perturbateur intervient, ^t c'est d'abord un désordre effroyable ; si la nature était montée comme la mécanique impeccable que nos objectants semblent souhaiter, tout serait perdu : car il n'y aurait pas de reprise possible ; ce serait comme si l'on introduisait un caillou au milieu des rouages d'un chronomètre. Mais heureusement la nature n'est pas ce chronomètre, et parce qu'il y a du jeu et de la souplesse dans sa marche, parce que l'accident lui est permis, c'est-à-dire parce qu'elle est imparfaite au sens où le prennent nos adversaires, elle tourne l'obstacle et elle construit son homme. On me dira : il est mal fait ! Je répondrai : , il est mal fait relativement à la marche ordinaire des choses qui tend, en effet, vers des réalisations meilleures ; il est mal fait pour- la vie sociale, où celte conformation anormale pourra lui occasionner des souffrances, des humiliations, des impuissances; mais tout cela ne regarde point la nature. Cela regarde la Providence paternelle de Dieu et quelque préoccupé que l'on soit de la justifier en toute chose,
il faut pourtant bien distinguer, dans le travail de la cause première, les divers rôles qu'elle s'est attribués. Le premier est défaire marcher la nature ; le second est de ramasser sur la route ceux que la roue immense a broyés.
a... Notre bossu de tout à l'heure est mal fait, tant que vous voudrez ; il n'en est pas moins un effet de nature admirable. Pour un bossu, comme disait le prédicateur, c'est-à-dire étant données les perturbations qui sont venues entraver sa genèse, il est ce qu'il doit êlre: il est plus admirable, à certains points de vue, qu'un homme droit; car il nous révèle la souplesse des moyens que la nature met en œuvre. La nature a fait ici un saut d'obstacle, et c'est plus beau que la marche tranquille d'un percheron*. »
Je livre ces paroles aux réflexions du lecteur. Le P. Sertillanges affirme qu'il ne traite pas de la Providence. C'est fort commode, mais il n'en est pas moins vrai que nous tenons, de son propre aveu, sa barbare conception de la Providence : « ramasser sur la route ceux que la roue immense (de la nature) a broyés »; et son moyen de la justifier : « les imperfections du monde ne sont qu'apparentes ou provisoires. » Cette fois, on le voit, c'est l'autre terme du problème : le mal, qui est métamorphosé, éliminé. Et, comme je le disais, cela se fait en vertu de
*1. Les sources de la croyance en Dieu (Paris, Perrin 1905. Pages 115 à lJ7).-Le R. P. Sçrtillanges est professeur de philosophie à l'Institut catholique de Paris. Le titre seul, plus psychologique que métaphysique, est un signe des temps.
rintervention a priori du sentiment du parfait, éclipsant, éteignant tout autre sentiment contradictoire : a II y a un Dieu, donc les imperfections ne sont qu'apparentes ou provisoires. » Le R. Père aurait dû dire : Il y a un Dieu par/ait^ donc. ; autrement son argument ne porte pas ou n'est qu'un sophisme bâti sur le sens équivoque du mot Dieu.
Le P. Sertillanges, en effets pczs plus gii' aucun philosophe ou théologien catholique^ ne saurait accepter ridée d'un Dieu non parfait, très sage, impuissant, mais non pas tout puissant, idée qui fut celle de Voltaires de Stuart MilP, et que partagent beaucoup de nos contemporains.
J'ai dit : philosophe ou théologien catholique ; j'hésite à écrire chrétien. En effet, l'idée du parfait metaphysique est étrangère à l'Evangile ^ ; Dieu y est surtout présenté comme Père, plutôt que comme Créateur. Le « père » communique sa substance, sa vie à ses enfants, il les aime et protège, mais il ne crée pas cette substance, cette vie Ml y a trace aussi.
1. « Il ne reste qu'à avouer que Dieu, ayant agi pour le mieux, n'a pu agir mieux. » {Dictionn. philos, art. Puissance). — « J'aime mieux l'adorer borné que méchant. » (3* Lettre à Memmius). Cf. Tout en Dieu et 2« Dialogue (ÏEvIiémère. — Cette opinion diffère de colle de W. James en ce qu'elle admet ïunité du Centre principal bon.
2. Essais sur la Religion. (Traduct. Gazelles ; F. Alcan, 1901), p. 163.
3. Le « soyez parfait comme votre Père céleste est parfait » impliquerait une contradiction si l'on prenait le mot « parfait » dans son acception métaphysique ; Luc, d'ailleurs, nous l'explique : « Devenez miséricordieux, comme votre Père'est miséricordieux. »V, 36. Cfr. Loisy, Le discours sur la montagne (Picard, 1903) ; p. 76.
4. C'est ce qu'a très bien senti et exprimé G. Remâcle dans sa Morale chrétienne et conscience contemporaine (Paris ; Colin ; 1900) p. 271.
dans rÉvangile, d'un dualisme que les subtilités des explications théologiques réussissent seules à nous voiler. « L'Ennemi, le Malin, Satan, le Diable, le ' Prince de ce monde, voilà, dit le D*" Flournoy *, voilà sous la variété d'épithètes métaphoriques dont Jésus le décore, le principe et la source de tous les maux physiques et moraux et non pas Dieu. »
La suite, surtout, mérite d'être lue avec attention : (( Mais voilà, me direz-vous, qui sent terriblement le dualisme. Si Dieu est dans Torigine en lutte contre un principe indépendant de lui et d'où vient tout le mal, il n'est donc pas l'Absolu, le Tout-Puissant, le Créateur et le Maître omnipotent de cet univers, et nous retombons fatalement dans la vieille doctrine des manichéens. — Je vous avoue que je ne suis pas assez théologien ni philosophe pour tirer tout cela au clair. Mais ce ne serait peut-être pas la première fois qu'une hérésie condamnée par les conciles se trouverait avoir raison contre eux et présenter plus de conformité avec la pensée] du Christ que la tradition reçue. Quoi qu'il en soit, la notion d'un Dieu, limité sans doute, mais pure bonté, sans cesse à l'œuvre pour tirer tout le bien possible de maux dont il n'est pas l'auteur, et luttant contre des résistances étrangères pour introduire son règne d'amour dans le chaos primordial (ce qui serait la cause et le mot dernier de l'évolutionj, cette notion, dis-je.
1. Le génie religieux, discours prononcé à Genève le 19 septembre 1904; p.' 40.
qui me paratt ressortir de toute la carrière de Jésus, me semble infiaimeot plus généreuse que la conception courante du Dieu morigéneur et vindicatif punissant sur les enfants l'iniquité des pères, et comblant ses créatures (et de préférence les meilleures) d'épreuves — dont elles devraient encore le remercier'. »
C'est, en somme, la plus vieille solution, le dualisme, que restaure le D'' Flournoy. Sous des formes chrétiennes (nous l'avions déjà rencontrée dans la citation de M. Miéville (p. 113), c'est une solution analogue à celle qu'ont admise les peuples primitifs. Le bien et le mal résultent de la lutte de deux frères : Osiris et Typhon (Sel) chez les Égyptiens, Soskeha et Tawiscara chez les Hurons, ou de deux animauxdieux : le loup et le corbeau chez les Tlinkits, la corneille et le cacatoès en Australie, ou de deux
1. Cfr. à la fin de la note II, p. 294 une JiiclaPftlion analogue du pasteur W. MoDod. Dans une iolcresaBante brochure ; Vue religion i-alionneile et laigue{\iiion. Barbier- Marilier. 190t) L. G. Lévy, rabbin de Dijon, anii'me que ceUe conception d'un Dieu limité par une niatièi'e rebelle n'arien d'incompatible avec le judaïsme, et il cite, en elTet (note p. iî] des alOrmations trùs nettes du plus pieuï des thi^olugiens juirs Juda Halévy {Kozary. I, 65-67) et du plus profond, Maimonide {Guide II, ch. ixv). — Lui-même, p. S3. risque l'hypothèse d'un Dieu qui se hmile lui-mËme en se délerminant, en prenant la forme du fini, et i se condajnne ainsi, et nous cond&mne au mal. Il n'a pas pu ta ttuti'emenl, son activité étant n spontanément productrice. » C'est voi par Ul's laoîs la terrible didiculté. D'ailleurs, p. H, Lêvy admet l'af malion de Mendelssolin [Lezioni di Teologica dogmalica israelit lli6i, Introdusione §4). â savoir qu'aucune croyance n'est imposée que m<!riie le fameux : « Ecoute, Israël, l'Etemel noli« Dieu est le a Éternel • {Deulir. VI, 4} n'est « qu'une exkorlalion. » — Ces diver explications furent proposées, aux débuts du Christianisme, par guosliques et rejetées par l'EftUee : a Aut cnim potuit emenda sed noiuit, répond Terlullien k IlermogÈne, aut volnit quidem, ver non potuit infirmus Deus, Si poLuit et noiuit malus et ipse, quia m favit... Aut famulus roalîDeus, aut amicus. u Ch. x.
Hébert, — Diïin. 11
ordres de puissances supérieures : Devas et Asuras dans rinde, etc\
Une autre forme donnée à cette idée, c'est celle que suggère William James. Rien ne nous oblige, d'après lui, à admettre une unité centrale dans le monde ; l'univers est peut-être composé d'une joA/ralité de centres d'énergies, les uns bons, les autres plus ou moins mauvais ; tout ce que réclame la conscience religieuse, c'est de se sentir unie à meilleur que soi, d'espérer le triomphe final du bien, et d'y contribuer pour sa faible part^ Cette hypothèse, qui justifie Texistence d'un diable aussi bien que celle d'un Dieu, répond suffisamment, en effet, aux données de l'expérience religieuse moyenne. M. James avoue que les philosophes et les mystiques la rejettent au nom de « l'infinitist belief », mais il ne s'en émeut pas.
Voilà donc un polythéisme chrétien, après un dualisme chrétien. En somme, l'esprit humain, sur ces questions, tourne toujours dans le môme cercle, s'imaginant pouvoir s'arrêter, accrocher son nid à telle ou telle hypothèse , et toujours débusqué, délogé, poussé plus loin par l'inévitable et implacable sentiment de l'insuffisance de la solution adoptée. Ce qui ressort, en tous cas, de ces efforts désespérés, c'est l'impossibilité, pour quantité de
1. Lang, Mythesy etc ;p. 168 ; 322 : 340 ; 365-369; 371-3'74 ; 426 ; 442. — Ou bion la responsabilité du mal est reportée sur un démiurge. Gfr. Lang, The Making of Religiouy p. 238, note ; 175, 208, etc.