‹ Le divin, expériences et hypothèses: études psychologiquesChapitre 73 sur 119 · Cfr · texte numérisé non relu

Cfr

4. Russe naturalisé français, auteur do plusieurs ouvrages sur Tolstoï» Nietzsche, les philosophes et les romanciers russes. — Cfr. aussi l'obser, vation J. de M. Arréat : a La foi positive me manque. Sur ces points (DieUjl'àme, le monde futur) je ne nie rien, je n'affirme rien, je pense seulement que ces notions passent la puissance de compréhension de l'esprit humain. L'action n'a pas besoin chez moi d'émotion ou de pensée religieuse : les idées morales me suffisent. »

<( J'admets que l'homme aspire vers quelque chose de supérieur, mais ce quelque chose de supérieur, aucune religion ne nous le donnera jamais, si nous ne le portons pas en nous-mêmes ; ce quelque chose de supérieur, c'est la voix de notre conscience, la voix du Bien, la voix de T Amour; si nous ne voulons pas écouter cette voix, aucune religion ne nous indiquera jamais le chemin à suivre. L'irréligion, dans le sens moderne, vient du besoin d'une religion, d'une religion vraiment pure et vraiment belle et nous ne pouvons la trouver que dans les profondeurs de notre être moral. Ma religion c'est la morale. Cette morale n'a rien de commun avec la morale dite chrétienne, ni avec la morale conventionnelle de la société actuelle : c'est la morale vraie, c'est-à-dire indépendante et fondée uniquement sur l'idée du devoir, de la conscience, et de la solidarité sociale.

Et je crois sincèrement que cette religion ou plutôt cette morale régnera sur la terre. Je crois personnellement en la perfectibilité de l'homme, je crois à la possibilité de la réorganisation de la société actuelle. »

Le rapprochement, la comparaison s'impose avec la fameuse définition que l'on prête à Matthew Arnold : la religion, c'est la moralité émue.

Voyons exactement ce que dit l'illustre écrivain* :

1, » Religion is morality touched with émotion. » Nous citons la traduction (p. H) parue en 1876 chez Germer-Baillère (Félix Alcan) de

18â PRÉDOMINANCE DE L'ÉLÉMENT ACTIF

a La religion, c'est la morale élevée, embrasée, illuminée par le sentiment. Quand l'émotion s'applique à la morale, alors s'efTectue le passage de la morale à la religion. Le sens vrai du mot n'est donc pas la morale, c'est la morale inspirée parrémotion\ »

Mais — ce que Ton néglige ti'op de dire — la source de l'émotion, pour M. Arnold, n'est pas dans la morale elle-même ; elle est dans des croyances, des intuitions qui s'y joignent, la colorent, la revêtent de majesté et d'attraits :

<K L'aperception de Dieu, ce non-moi dont l'humanité entière se fait toujours une conception quelconque, et qui était pour Israël TÉternel qui veut la justice, avait fourni à la race hébraïque la révélation nécessaire pour rendre émouvantes les lois morales, ^t pour faire de la morale une religion. Cette révélation est le fait capital de l'Ancien Testament, et la source de sa grandeur et de sa puissance. »

Et plus loin, parlant de Jésus et de sa ce douce raison » : ce L'influence de celui qui éidLit plein de gj^âce et de vérité^ rattachement qu'on éprouvait pour lui, assuraient ainsi aux hommes la joie et la paix qu^ leurs prouesses théologiques, leurs raisonnemeats les plus fins ne pouvaient leur donner. Cette in-

» Littérature and Dogma » sons le titre : « La cnse religieuse. » — « On applique parfois ce mot religion, continue-t-il, à toutes pensées, à tous sentiments élevés. Goethe dit ainsi .: « Celui qui possède l'art et la science possède aussi la religion. ».... Si bon nous semble, nous pouvons appeler religion la science ou l'art inspirés par l'émotion. » Mais il reconnaît qu'habituellement, les hommes, en parlant de religion, ont en vue l'activité qui s'exerce dans la conduite.

EXPÉRIENCES ET HYPOTHÈSES DES et ACTIFS » 163

fluence, nous l'éprouvons tous sans savoir comment, nous ignorons le moment où elle nous envahit,; comme le vent qui souffle où il veut, elle passe ici, elle ne passe pas là. Nous voici donc revenus à cet élément en dehors de nous et indépendant de nous, ce non-moi qui est la base, la racine de la religion, oel objet de vénération et de gratitude qui remplit d'émotion la religion, et en fait quelque chose d'autre, de plus grand que la morale. Ce n*est pas nous qui avons disposé Tordre de la conduite ni le bonheur qui s'y rattache ; ce n'est pas nous qui portons nos cœurs à la justice \ »

Le cas de Matthew Arnold et celui de M. Ossip Lourié sont donc tout différents. Ce sont d'excellents exemples des deux tempéraments les plus largement répandus dans l'humanité ; les premiers ont besoin d'intensifier, de vivifier Témotion morale par l'émotion religieuse ^ ; les seconds n'éprouvent pas cette nécessité : « L'action n'a pas besoin chez moi d'iémotion ou de pensée religieuse ; les idées morales Hèe suffisent » (Observ. J). En ce cas, le sentiment moral possède une vie indépendante, une activité se suffisant à elle-même. En réalité, ces derniers se FAttachent au type a-religieux. Ce n'est plus que par analogie qu'ils parlent de sentiment religieux.

Mais ceux qui, comme Matthew Arnold, éprouvent

1. Cîr. "Kant: La religian dans les limites de la raison, IV» partie; ch. i ! «^garder les lois morales comme des ordres divins accroît leur ascendant sur la volonté.

2. C'est la question de la Morale indépendante. Gfr. Note HI, p. 294.

le sentiment religieux^ ne le confondent point avec le sentiment moral (puisqu'ils distinguent cette émotion spéciale qui vient s'ajouter à la moralité). Il importe d'insister sur ce point et, contrairement au sens large, de distinguer soigneusement entre le sentiment moral et le sentiment religieux.

1* Parce qu'en fait ils peuvent exister séparés l'un de l'autre :

Le sentiment moral isolé du sentiment religieux: nous venons de le voir dans le cas de M. Ossîp Lourié. Nous connaissons tous des athées qui sont des « saints laïques ».

Le sentiment religieux isolé du sentiment moral : rappelons-nous la piété de Louis XI ou des pires débauchés ; rappelons-nous aussi que bien des ivrognes ont le vin a pieux ». William James* nous parle de phénomènes mystiques obtenus au moyen du chloroforme et du protoxyde d'azote. On conçoit dès lors que Témotion mystique puisse avoir une sorte d'existence séparée, survivre au naufrage des croyances, reparaître par hérédité, etc. L'observation de M. Arréat (p. 155) que nous avons citée p. 134 fournit un bel exemple de celle survivance.

2** Parce que, pour certains esprits, les croyances

1. The varieties of religious expérience ; p. 387 et suivantes. —Notre conscience normale n'est, dit-il, qu'une des formes que peut revêtir la eonscience, mais il en est bien d'autres possibles. Si nous employons l'excitation voulue, elle apparaissent, sans liens avec la conscience ordinaire, représentant des types de mentalité qui probablement quelque part, dans d'autres conditions, se réalisent et d'une manière utilisable.

auxquelles correspond normalement le sentiment religieux, ne sont pas seulement, comme pour Matthew Arnold, des symboles qui expriment le sentiment moral ou le pénètrent ce d'émotion », mais la base nécessaire et indispensable des sentiments moraux. Sur ces croyances, sur ces « notions », on <( échafaude » la vie\ « Reconnaître Tun sans l'autre, la morale sans la religion, me paraît équivalent à supprimer les fondations d'un édifice. J'ai besoin d'un ensemble, d'un système qui s'impose ^ » ,

C'est que la religion est une fonction de l'âme tout •entière. Elle esj une satisfaction ce du besoin d'aimer, <lu besoin d'idéal », mais aussi, du « besoin de connaître »*\ Que l'on doive, oui ou non, se sevrer de •cette satisfaction intellectuelle, c'est une autre question. Psychologiquement, pour un grand nombre de natures, le besoin existe et l'histoire des religions prouve que des illusions mêmes suffiraient à le satisfaire.

3** Parce que, sans même faire du dogme la base nécessaire de la morale, bien des consciences distinguent entre les sentiments auxquels ils donnent naissance. « Quelle que soit la source de notre pensée

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