‹ Le divin, expériences et hypothèses: études psychologiquesChapitre 86 sur 119 · LES NOTIONS DE « MIEUX » ET DE « PARFAIT · texte numérisé non relu

LES NOTIONS DE « MIEUX » ET DE « PARFAIT

Il résulte du § 1 que ridenlificalîon de la religion avec la morale proprement dite, avec l'esthétique proprement dite, avec toute forme supérieure de vie, ne donne de la religion qu'une notion analogique ; du § 2, que l'idée de rapports personnels avec une divinité personnelle n'est pas essentielle au sentiment religieux ; d'autre part, que l'explication purement psychologique (rapport de Tinconscient et du conscient) est insuffisante. Insuffisante aussi (§ 3 et 4) l'explication purement biologique (procédé dynamique, suggestion qui augmente la vie). Ces deux dernières explications (W. James et J. Leuba) sont vraies dans ce qu'elles affirment, mais incomplètes, comme le serait Texplicalion d'un animal supérieur par la ^eule affirmation du protoplasma, d'une statue par la seule détermination de la matière qui la compose.

Il faut, ce semble, y ajouter cet élément sul generis, inclus dans nos jugements de valeur^ et que, sous les noms de meilleur, de parfait, nous n'avons cessé de constater dans tous les témoignages religieux *. Mais il est indispensable de préciser davantage le rapport qui existe entre ces deux notions.

Distinguons d'abord avec soin entre le mieux empirique : telle amélioration constatée, ou l'idée géné-

1. Cfr.p. 45, 33, 34, 38, 53, 60, 63, 71, 102, 103, 112, 128, 15J, 194. 209 et ch. X, § 5.

tl4 PRÉDOMINANCE DE L'ÉLÉMENT ACTIF

raie d'amélioration, et ce qu'on peut appeler le mieux idéalisé, le Mieux. On sourira de la majuscule. C'est pourtant le moyen d'exprimer une nuance essentielle de la pensée, du moins pour certains esprits. La Vérité, la Justice, etc., ce n'est point, pour eux, la simple constatation de telle vérité, de tel acte juste, ni même Vidée générale de vérité, de justice (qui est déjà, en partie, une création de l'esprit), c'est la donnée empirique r^/iewA^e par l'esprit, à sa manière, 6'ub specie pevfecù. De même le Mieux, c'est le mieux conçu comme obligatoire^ comme loi, comme pouvant t{ devant être indéfmiment réalisé ^ ' A la rigueur, il faudrait distinguer aussi entre telle sorte de perfection empirique : telle statue, telle symphonie, telle démonstration, « parfaites », et la Perfection idéale.

Ne pourrait-on pas établir entre le mieux empirique et la Perfection (ou le Mieux idéalisé) un rapport analogue à celui qui existe entre V étendue telle que nous la donnent les sensations et Vespace idéal duquel les géomètres dissertent à priori? La seconde notion n'existerait pas dans notre esprit sans la première, mais celle-ci n'aurait été que l'occasion de la création de celle-là, par la pensée active ^

1. Cela suffirait à faire comprendre comment il est une morale empirique, indépendante, et une Morale idéaliste.

2. « L'esprit a la faculté de créer des symboles et c'est ainsi qu'il a construit le continu mathématique qui n'est qu'un système particulier de symbolisme. Sa puissance n'est limitée que par la nécessité d'éviter toute contradiction ; mais l'esprit n'en use que si l'expérience lui en fournit une raison. » P. Poincaré, La science et Vhypothèse, p. 43, —

Subjectivisme? — Nullement. Sî la pensée se crée ces formes, c'est que les idées générales empiriques ne lui suffisent point pour exprimer son expérience complète de la réalité. Et la réalité en est le contrôle comme elle en est Toccasion. Rarement l'esprit les considère à un point de vue abstrait ; c'est dans la vie réelle qu'il les expérimente, constatant qu'elles s'engrènent, qu'elles mordent dans le réel, l'y adaptent, l'en pénètrent. L'homme se sent donc le droit de vivre religieusement la forme du parfait, comme il se sent celui de vivre la forme de l'espace, quand même il serait à jamais incapable de dire (autrement que par hypothèse) ce qui peut bien correspondre objectivement à ces modes de la pensée.

11 ne s'agit point de les considérer comme des portraits de la réalité, de lies substantialiser et personnifier au dehors. Leur raison d'être existe et dans l'esprit et dans l'objectif, c'est tout ce qu'on peut affirmer : voilà pourquoi ces croyances sont tout ensemble une sorte d'expérience et une sorte de foi.

Que l'on prenne bien garde surtout à la regrettable équivoque verbale due à l'emploi des termes : expérience, empirisme. Empirisme correspond à expérience des sens et expérience de la conscience psychologique stricto sensu ; expérience dépasse empirisme parce que l'on peut appeler expérience

Ne pas confondre cette expression d'un sentiment siti generis avec les procédés de formation de la notion d'infini par addition, ou par négation de la limite, que rejetait à, bon droit Descartes, comme je l'ai dit p. 102.

d'ordre supérieur tout sentiment de « l'au-delà ». C'est une sorte d'expérience que les uns nient avec autant de conviction que les autres l'aflirment : en pareille matière les négations ne sauraient détruire les affirmations; il s'ensuit seulement que tout le monde ne fait pas nécessairement les mêmes expériences dans cet ordre des choses qui ne sont point indispensables à la vie physique. J'ai déjà dit qu'il en esl de même en esthétique. Bien entendu, cette expérience d'ordre supérieur nous est connue par la conscience psychologique, et donc par l'expérience dans le sens ordinaire du mot (de là nouvel embrouillamini) ; mais il est facile de sortir de cette confusion, en observant que l'expérience supérieure a dans l'autre sa condition^ non sa cause.

Ces premières équivoques dissipées, nous en rencontrons une nouvelle : le mieux n'est-il que le mieux utilitah^e (plaisir individuel, utilité proprement dite^), ou l'esprit met-il quelque chose de plus dans celte nolion ?

Souvent, nous l'avons vu déjà (§ 3) , il y met quelque chose de plus, à savoir ce qui nous oblige à établir une sorte de hiérarchie entre les êtres ou les actes, préférer, par exemple, la vie intellectuelle à celle des sens, rintéiêt du plus grand nombre (le nombre n'y étant d'ailleurs pour rien) à Tinlérêt particulier, etc.

1. Les utilitaires seront toujours amenés à nous parler de la qualité du plaisir, ou de ce qui est vraiment utile à l'Humanité, et revoilà sous ces mots l'appréciation qualitative, le « jugement de valeur ».

On dira que c'est un élément moraL Oui et non. Non, en ce sens que la moralité est incluse dans la sphère de l'activité ; mais nos jugements de valeur peuvent dépasser cette sphère et apprécier les choses en ellesmêmes. Serait-ce de l'esthétique, alors? — En réalité, c'est le point où esthétique, morale et métaphysique nous paraissent coïncider. Elles divergent ensuite selon les émotions qui s'y joignent et leurs diverses utilisations. Car tout, à un moment donné, peut devenir utilitaire, et voilà pourquoi, trouvant de l'utilitarisme partout, Ton est tenté de tout expliquer par Tutilitarisme.

Dira-t-on que la valeur (non utilitaire) n'est qu'un mode enveloppés implicite, de ce qui, devenu plus conscient, s'appelle \e parfait? En ce sens, ce serait, comme le voulait Descartes, par le parfait (mais obscurément connu, senti), que nous connaîtrions l'imparfait.

Verrons-nous donc là une connaissance immédiate de l'absolu, une sorte d'inluition? La modification psychologique qui correspond en nous à ce que nous nommons le parfait serait d'ordre représentatif ; mais comment une représentation imparfaite pourrait-elle être celle du parfait? Conscience directe,

i. «Ce n'est pas dans Tobjot, mais dans la rnodiQcation de la connaissance de l'objet, que les monades sont bornées. lOlles vont toutes confusément àTlnfini, au tout, mais elles sont limitées et distinguées par les degrés de perceptions distinctes. » Leibniz, Monadologie n« 60.

Et, n» 30 : « En pensant à nous, nous pensons à. l'Être, à la substance... et à Dieu lui-même ; en concevant que ce qui est borné en nous est en lui sans bornes. »

alors? Ce serait un fort argument en faveur du monisme.

Mais : 1* Il faudrait que ce que nous appelons V expérience de la réalité ne fût pas, en si grande partie, composée d*émotions au sujet desquelles il nous est bien difficile de dire ce qui provient de Taclion directe de la réalité et ce que, par suite d'un travail imaginalif, nous y ajoutons ; 2* S'il y avait réellement intuition^ il y aurait connaissance se suffisant à elle-même, ayant un contenu propre, sui generis. Or, le parfait est impensable et demeure quelque chose de vide, si nous n'y versons ce que nous expérimentons comme meilleur, si nous ne le remplissons avec les notions d'intelligence, bonté, force, vie, être, etc., acquises par l'expérience. Ce serait donc plutôt une manière de penser la réalité, une formCy qu'une intuition.

Laissons, dira-t-on, ce terme d'intuition ; revenons hVatt7*actio7i aristotélicienne (cfr p. H2), attraction produisant en nous une orientation spéciale, des tendances, un genre d'émotion, irréductibles à tous autres, que nous intellectualisons ensuite et appelons notion du mieux, du parfait. L' « implicite vécu » précède « Texplicite connu », comme dit M. Blonder. C'est parce qu'il ne réussit pas à développer,

1. Nous avons cité et expliqué ce passage dans YÉvoluiion de la foi catholique^ p. 489. M. Blondel doit évidemment être rangé parmi les

« actifs ». Un de ses principaux écrits est intitulé V Action. Mêmes

tendances dans La religion de V effort d'A. Kohler (Paris, Fischbacher 1904).

épanouir suffisamment cet implicite qui existe, opère déjà en lui, Texcite et le dirige, que le primitif s'arrête au « fétiche ». L'épanouissement se fera peu à peu. Libre est-on de croire cela, sans doute, mais le prouver, c'est autre chose, puisque les principaux éléments du problème restent plongés dans l'inconscient. Tout aussi bien peut-on soutenir la création des formes qualitatives par l'esprit, mais en remarquant que ladite création est déterminée par la tendance, a toute sa valeur dans la tendance, et, en faisant très nettement l'aveu que les mots : création et activité de l'esprit, renferment autant de mystères que ceux de substance, d'intuition, d'attraction. L'impossibilité de faire un choix exclusif entre ces diverses hypothèses est une nouvelle raison pour reconnaître dans ces phénomènes de notre vie mentale un caractère mixte dî' expérience et de foi.

Page 1