Marc, X, 18 ; Luc, XVIII
non plus par addition d'infinitésimales variations, mais par « mutations brusques* », facilitent certes l'application du terme évolution aux sujets que nous étudions. Les trouvailles du talent, les créations du génie, en tout ordre de choses, peuvent être considérées comme des mutations brusques qui, loin d'interrompre, réalisent l'évolution.
Mais les diverses théories de l'évolution sont trop obscures encore et discutées, pour que l'on puisse tracer nettement les limites de l'application des termes scientifiques aux questions psychologiques et morales. L'essentiel est que l'on soit averti que l'emploi de termes analogues ne suppose nullement celui de méthodes identiques.
En effet, lorsqu'il s'agit d'observations botaniques ou zoologiques, les dites observations doivent demeurer purement et strictement objectives.
Le savant doit s'abstraire de tout ce qui est psychologie, à plus forte raison métaphysique de la plante ou de Tanimal, et se renfermer dans les conditionnements mécaniques de l'organisme et du milieu. S'il fait intervenir des tendances, des désirs, des facultés, etc., sa besogne est gâchée. 11 doit, par méthode, s'en tenir à ce qui s'observe extérieurement et s'exprime en fonction de lespace et du nombre. C'est ainsi qu'il pourra construire ces merveilleux
1. Cfr. ATo/e VI, p. 303 et un excellent résumé des expériences de De Vries dans Une leçon de darwinisme ^ par Léo Errera (Bruxelles. Laraertin, 1904).
schémas d'une importance pratique toujours plus considérable.
Impossible de s'en tenir là dans les questions religieuses \ Que serait un rite, une formule, isolés de leur signification ? Comment comprendre la signification sans notions psychologiques et sans l'analyse minutieuse de ces notions? Notion, par exemple, de la valeur morale de la vie humaine (dont nous parlions à propos de la conception de la vie future chez les Égyptiens), notion toute différente de la simple idée de continuation de Texistence ; notion du parfait, élément essentiel de l'idée du Dieu que nous a légué la tradition helléno-chrétienne. De même, raréfiez, subtilisez, tant que vous voudrez la matière du « double », ou il ne restera plus rien, ou ce qui demeurera sera toujours matière : la notion âme-esprit a donc une autre origine, une explication psychologique. Nécessité, par conséquent, de l'obser-
1. On arrive à des conclusions analogues dans toutes les matières-où la vie psj'chiquejoue un rôle capital. On a voulu, par exemple, faire de la linguistique purement objective (Bopp, Schleicher). Bientôt on s'est aperçu quil fallait tenir compte et des lois physiologiques et des lois socio-psychologiques. Car « par delà, le corps sonore, il y a l'àme du mot. l'association qui relie au son nos sentiments, nos idées, nos désirs ». Et l'influence sociale de l'imitation, et l'esthétique, etc. Gfr. de Keul, Les lois phonétiques. (Bruxelles. Lefèvre, 1899.) « Nous ne comprenons guère, dit très justement E. Vandervelde, ce que l'on veut dire, quand on affirme que les symphonies -de Beethoven et de Mozart, les métapliysiques de Kant ou de Spinosa, les religions de Mahomet ou du Christ, sont des « produits » du milieu social qui les vit naître. C'est à peu près comme si l'on disait que les plantes sont des produits du sol parce que leur graines ont besoin du sol pour se développer. De même que les plantes n'existeraient pas sans le sol, les œuvres d'art, les religions et les philosophies n'existeraient pas sans les conditions économiques, qui rendent leur apparition possible ; mais elles n'existeraient pas non plussan^ Vesprit humain qui les crée. » Essais socialistes (F. Alcan, 1906), p. 20.
Hébert. — Divin. 16
menée avant la mort, où le ce double » mange, boit travaille, chasse, etc., etc., indépendamment de la valeur morale positive ou négative de l'individu, — croyance en un jugement *, en une pesée du cœur, et détermination du sort de Tâme d'après la conformité ou non-conformité de ses actes à la règle de vérité et de justice*. Mêmes divergences relativement aux dieux : divinités animales et divinités anthropomorphiques. Faut-il voir là une série de transfonnations ?
Bien des auteurs préfèrent l'expliquer par une /wj:taposilion et amalgame de croyances, venant des peuples divers^ qui, à différentes époques, ont envahi la vallée du Nil : tribus de chasseurs nomades, sans doute du type nègre, peuplades lybiennes, populations asiatiques, celles surtout (probablement sémi-
1. Le Minos de rOdysséo (X(, 367) contiaue à juger dans Tautre monde, comme Orion continue à « chasser dans la prairie d'asphodèles les bêtes fauves qu'il avait tuées autrefois sur les montagnes ». Mais l'important n'est pas l'idée de jugement, c'est l'idée d'un jugement d'après la valeur morale de chaque vie.
2. Je résume, bien entendu, et n'ai point la prétention d'exposer toutes ces croyances. Cfr. Maspero, Histoire ancienne des peuples de l'Orient (Hachette), p. 45 à 49. Le défunt « s'est concilié Dieu par son amour. Il a donné des pains à raffamé, de l'eau à l'altéré, des vêtements à qui était nu, une barque à qui était arrêté dans son voyage,.. » La pesée des âmes apparatt nettement entre 1500 et 2000 ans avant notre ère, mais il existe des traces bien antérieures d'un jugement. Cfr. au musée du Cinquantenaire, à, Bruxelles, le tombeau de Béba (sixième dynastie, 3500 av. J. C.) : Je serai jugé par le dieu grand, etc.
3. Les choses, dira-t-on, ont pu se passer autrement ailleurs : il n'est pas nécessaire que des races distinctes apportent des explications distinctes ; il suffit que l'on parte de phénomènes divers (l'ombre, l'image dans la pupille, le reflet sur l'eau, etc.), pour que soient construites des théories diverses. — Je ne le nie point, mais dans cette explication non plus, une théorie n'est pas V évolution de l'autre ; elles sont parallèles, puis s'enchevôlrent.
tiques et apparentées aux Chaldéens), qui apportèrent en ces pays la civilisation pharaonique, récriture hiéroglyphique, un art plus stylisé, des idées supérieures*. Pas d'hiatus, parce que les nouveaux venus se répandent lentement, par infiltration et non comme un flot dévastateur. Souvent les tribus consacrent leur alliance en mariant leurs dieux : Osiris, par exemple, avecla déesse Isis primitivement indépendante ; Horus devient leur fils, et si, ce dernier est Tennemi de Set auquel il fut d'abord associé, c'est par suite d'hostilités avec la tribu dont Set était le dieu spécial. Questions de politique donc^ et non d'évolution (dans le sens des sciences naturelles). De là aussi ces hétéroclites statuettes mianimales, mi-humaines des divinités : le dieu animal n'a pas plus évolué en dieu anthropomorphe que le menhir n'a évolué, dans la Bretagne, en la croix qui le surmonte.
Même résultat si nous étudions les mythes grecs. La très pure Artémis d'Hippolyte n'est nullement révolution de la barbare déesse-ours de Brauron ou de Munychie^; l'identité des noms attribués, d'après des analogies plus ou moins lointaines, à des divinités d'ailleurs très dissemblables ne doit point nous faire illusion; Dionysos n'est pas davantage l'évolution de Zagreus. Le culte du taureau déchiré et dévoré
1. Cfr. J. Capart. Les débuts de Vart en Egypte (Bruxelles, Vromant, d904). Gh. vu.
2. Pétrie, Religion and conscience in ancien Egypt (1898), p. 55, etc..