CHAPITRE XII
suit LA MANIÈIŒ DE POSER LES PROBLÈMES D'ORIGINE ET TRA,NSF011MAT10NS DU SENTIMENT RELIGIEUX
Les documents relatifs à certaines pratiques religieuses : tolems, tabous... ne sont pas assez complets encore pour permettre des synthèses et conclusions définitives. Immense cependant cette collection d'informations et chaque jour grandissante. Est-il possible du moins d'entrevoir comment s'est éveillé dans la conscience humaine et comment s'est développé le sentiment religieux'? Du moment que l'on n'oublie point les lacunes documentaires et que l'on s'interdit, en conséquence, tout dogmatisme, il n'est pas défendu, certes, d'esquisser une ou plusieurs hypothèses.
L'explication chrétienne traditionnelle de l'existence de la religion grâce à une révélation primitive
1. Il y a longtemps que l'on a fait justice de la tliiSorie des peuples tana religion. Le tout est de s'cnlendrs relativement an mot religion. Sans quoi l'on arrive à des témoignages en apparence contradictoires ooinmele suivant : « Il n'eïiste aucune religion chez les Sakaras. Ils ont une individualité N'goumba à laquelle ils attribuent tous les malheurs i|ui leur arrivent; pour eoinbatlre l'induence de la divinité, ils ont des fciichea, des amulettes, etc. » Commandant Balat. Cango illuslré, 1895, ». 154.
faite par Dieu au premier homme et transmise de génération en génération, semble abandonnée comme insuffisante par les catholiques même les plus orthodoxes : « Le fait de la révélation primitive, si raisonnable en soi et que nous admettons sans hésiter sur la foi de nos livres saints, dit le R. P. Prat, jésuite, est maintenant bien éloigné de nous ; peutêtre est-il obscurci et oblitéré ; il est douteux qu'il ait laissé, dans ce monde plus vieux qu'on n'est généralement disposé à le croire, des traces encore visibles; et s'il en restait des vestiges, comment les discerner aujourd'hui des produits spontanés de l'esprit humain* ? »
« Pour peu qu'on y réfléchisse, dit de son côté l'abbé Loisy, et quelles que soient les circonstances extérieures auxquelles se sont rattachés l'éveil et les progrès de la connaissance religieuse dans l'homme, ce qu'on appelle révélation n'a pu être que la conscience acquise par l'homme de son rapport avec Dieu ^ »
Cette conformité de vues entre la droite et la gauche des théologiens catholiques nous permet de ne pas insister. La question de léveil de la conscience religieuse doit être traitée comme toute autre question d'histoire et de psychologie.
1. La science de la religion et la science du langage d'après Max Millier, p. 8 ; cité et approuvé par le R. P. Lagrange, dominicain* dans ses Études sur les religions sémitiques (Paris, Lecoffre, 1903), p. 3,
2. Loisy, Autour d'un petit livre (Paris, Picard, 1903). Lettre VI, p. 195.
îêê TUES GtrfËRALCa
MalbetureQsemenLron se triMrre airèté dès les pre- MÎetft pu.
Pour dooner une solotion TraimeitL sctendjfique: et qui s'impose^ il faodrait que fut résalu d'abord le IMToUème des origines de l'HumaniËé. Où el eom^ ment riIuiDanité a4-elle bai soa apparition idh
i° Otti? C'est-à-dire n'a-t-il existé qu'oAseuI eoople originel, ou piusteurs ? L^Mti n'en sait rien josquV kursL
II est donc impossible d'affirnier que TéTeil de la cottscienee religieuse s^'est fait dams des conditions uniques et d'une seule manière.
D'aulant que les documents positiCs font, au point de iroe religieux comme aux antres, absolument défaut. L'on est forcé d'identifier la condition du sauvage actuel avec celle des premiers hommes. Identification nécessaire si l'on veut ouvrir la boudbe sur ces questioms et que nous admettons^ certes, mais qui, après tout, devrait comporter quelques réserves \
2^ Comment s'est opérée cette évolution ?
Se réclamera-t-on de Targument fondé sur la contmtiiiéàe l'évolution?
Mais c'est là encore une hypothèse. Le schéioa
f . « Lm Ansftpalîens sont an degré fe plus bas de la civilisatfon. Ger- MsHd, cependant, croîfc trouver dans Ybut état présent des vestigies" d\ni pa-ssé meilleur, w fHst^mre des i^HgîoTis^, par Chantepie de 1^ Saussare, p. 2&. £t p. iC : « On <sroit trouver chez tes Cafres âes traees d'une ancienne civilisation. »
TRANSFORMATIONS DU SBNTmETNT RELIGIEUX 24S^
d'une évoliition linéaire procédant d'une mamèr« continue; par ebangesckents nâm lesim.au x peut èftre uiie caQceptk>a cosaiiniode, Im c^iomode, mais il n'y faut \^ir (ju'une niéthodte d'expo&itioa ou ée recherche scientifique. Rit effet, ce ^ue. nous appelions infinitmknekl n'est tel que miativemênù à no» grossiersv nM)«yeiis d'observation. Elntre les àixeK. individus la vaFi^lioo e*l toujours^ discontinue, an sens i^To^m du mat, puisque deux organisnae« o» deux oirganes quelconques prései^tent toujours en>kre eux, non des différences infiniment petites, mais des différences finies ^, et de plus:,, les espèces sont sujettes, nous l'avons dit, à des crises de mutation séparées par de- longs intervalles d'immutabilité spécifique plus ou* moins complète, et qi*i se^ traduisent par des variations accentuées et « suFgie» brusquement ».
On peut donc admettre que Thomme est une de ces, b*tisques mutations d'un type simio-anthropoïde* Dè& lors, impossible de raisonner par anahgàe et de conclure que ce qui se parsse ou s'est passé dans la conscience du premier ou des premiev» hommes doit s'expliquer uniquement par ce qui se passe dans^Ia conscience dès animaux ^ Les cîrcons-
t. ti. Errera. Cfr. ci-dessus p. 240..
2. « Le sentiment de la dévotiioa véli^em^. «dt tara» complexe : iii se compose d'amouf , d'uoe soumisfiioa compléta 4 ua être mystérieux <Hi. supérieur, d'ua vi£ sanUm^at de dépencUiiai», de eeailDtte» de respect, é» recounaissaiice, d'espotr pour raveoir». et peii4l être en eacore d'auiM». éléments. Aucun être ne saurait ép^ouv^r ime ^raotion aussi complexe^ ^ moins que ses facultés morales^ et inteliliecliu^lU» & ai«at acquis va développement assez considérable. Nous rem^qvâas néanmoins quelque
tances n'étant plus les mêmes, Tanalogie est remplacée par une argumentation hypothétique: Une « mutation )> survenue au cerveau humain suffisait pour que, par exemple, devint possible à l'homme tel degré d'attention qui eût été à jamais impossible à l'ancêtre animal. Celle attention pouvait, ellemême, rendre possible une liaison active des idées, au lieu des associations purement passives auxquelles semble soumise rintelligence des animaux. Lors donc que Ton affirme que Thomme a dû débuter par des associations très simples de ressemblances, et conséquemment par la magie imilative ou sympathique*, on formule une simple hypothèse. La « mutation » qui Ta constitué homme peut tout aussi bien Tavoir rendu capable d'éprouver tel sentiment profond (sentiment vague mais puissant d'infini, de dépendance), comme le veulent MûUer, Hartmann,
analogie, bien faible, il esl vrai, entre cet état d'esprit et l'amour profond qu'a le chien pour son maître, amour auquel se joignent une soumission complète, un peu de crainte et peut-êlre d'autres sentiments. La conduite du chien, lorsqu'il retrouve son maître après une absence, et, je puis l'ajouter, celle d'un singe vis-à-vis de son gardien qu'il adore, est trùs ditré rente de celle que tiennent ces animaux vis-à-vis de leurs semblables. Dans ce dernier cas, les transports de joie paraissent être moins intenses et toutes les actions manifestent plus d'égalité. Le professeur Braubach va jusqu'à soutenir que le chien regarde son ?
maître comme un dieu. » Darwin, Descendance de Vhoinme, I part. ;'
ch. m.
1. La magie sympathique consiste à influencer de loin, à son gré, toute personne et tout objet dont on possède une simple parcelle. Mais, d'une part, on complète très souvent ladite parcelle au moyen, par exemple, d'une image en cire, en paille, etc., faite à Vimitation de la personne ou de l'objet. D'autre part, Vimitation^ remarque très bien i
Frazer {Rameau d'or, p. 5) est censée dépendre d'une certaine influence ou sympathie physique reliant la cause à l'effet { « l'efFet ressemble à la cause qui l'a produit»). La distinction entre les deux espèces de magie
n'a donc rien de rigoureux.
OU d'organiser et d'appliquer au inonde un raisonnement, si enfantin qu'on le voudra, de causalité.
Hypothèses gratuites, dira-t-on 1 — Elles n'ont pas d'autre but que de rappeler qu'en une matière où la solution rigoureusement expérimentale est impossible et où l'on est réduit à intei'prétei^ tant de faits, les théories absolues, exclusives, sont illégitimes. Le problème de Torigine première restera sans doute toujours, comme tant d'autres, insoluble.
L'impossibilité où se sont trouvés jusqu'à présent les savants de s'entendre relativement au phénomène qui sert de point de départ à l'évolution religieuse est la meilleure preuve de la réserve avec laquelle il faut procéder en pareille matière.
Mettra-t-on la magie ou le totémisme à la base des religions?
Mais il n'est nullement prouvé que tous les peuples aient été totémistes. Les Esquimaux et les Hottentots ne le sont point. Pourtant ils ont une religion, qui ne vient donc pas du totémisme. Puis, le totémisme, s'il peut aboutir à un culte du totem et devenir ainsi religieux à proprement parler, n'est point, par luimême, une vraie religion : (c Le totémisme pur est démocratique, dit Frazer * ; c'est une religion d'éga-
1. Le totémisme (Schleicher, 1898). II peut y avoir des cultes thériomorphes sans totémisme. Exemple : culte des bufQes chez lesTodas du haut plateau du DecCan. Gfr. Marillier, Rev. des religions, t. II, 1897, !•' article.
2M TUE9 GÉNÉSALES
liié et de fraternité ; chaque mdivida de Vespèce em vaut UB autre. Si,, par conséquent^ on individu de l'espèce s^élève à la dignité de frère alné^ d'esprit ^rdieft, s'il duecupe un rajrg supérieur en dignité à tout le reste ^ le totémisme est pratiquement abandonné et la religion s'achemine, en même temps que la société, au mottarebisHie. » Aussi Marillier a-t-il insisté sur ce point, que le totémisme est (ic rebeile à toute transformation, à tout progrès ; il doit s»]»sister tel qu'il est, ou cesser d'être^ ».
Le règne de la jnaffie semble avoir été universel ^ Mais les savants ne sont pas d'aeeord sur l'interprétation des pratiques magiques.
Pour Frazer, la magie n'est pas une religioa; c'est une science embi*yonnaire : La religion,. dit41, « est en opposition avec la magie et la science qui, toutes deux, tiennent le cours de la nature pour dirigé, non par les passions ou les caprices d'êtres personnels, mais par des lois immuables agissant mécaniquement. En magie, certes, Ti-dée est seulement implicite, tandis qu'elle est explicite dans la science. Il est vrai que la magie a souvent affaire à des esprits, agents personnels de même nature que ceux que l'on invoque en religion ; mais dans ce cas, elle les traite comme des agents inanimés, c'està-dire qu'elle agit sur eux par force et pair eonlrainte^