LA VUE DE NOTRE INGRATITUDE FUT UNE DES PLUS GRANDES PEINES DE JESUS
Ce qui, bien plus que les souffrances de sa Passion, remplit d'amertume la vie de notre très aimant Rédempteur, ce fut la claire vue des péchés que les hommes commettraient encore après sa mort. Nos péchés furent autant de cruels bourreaux, qui le tinrent dans une continuelle agonie et sous le poids d'une tristesse si profonde, que, seule, elle eût suffi pour le faire mourir à chaque instant. Oui, la seule vue de l'ingratitude des hommes causait à Jésus une douleur capable de le faire mourir mille fois. Les fouets, la croix, la mort même n'étaient point, aux yeux de notre Sauveur, des objets d'horreur; au contraire, ils lui étaient chers; il les voulait, il les désirait, puisqu'il s'était offert de lui-même à les subir, dit Isaïe : Oblatus est quia ipse voluit (1). C'est qu'il n'a point donné sa vie malgré lui, mais tout à fait volontairement, comme il nous le fait entendre par ces paroles :
Animam mcam pono pro ovibus meis (1). Personne ne m'enlève la vie malgré moi; mais volontairement j'en fais moi-même le sacrifice, je donne ma vie pour mes brebis. Que dis-je? son plus ardent désir, dans tout le cours de sa vie, ce fut de voir arriver le temps de sa Passion, où devait s'accomplir la rédemption des hommes. De là cette parole tombée de ses lèvres la veille de sa mort : Desiderio desideravi hoc pascha manducare vobiscum (2), « J'ai désiré ardemment de manger cette pâque avec vous. »
Ainsi donc, ce qui affligea le cœur de notre divin Rédempteur, ce fut bien moins la vue des souffrances de sa Passion que l'ingratitude dont les hommes devaient payer son amour. Déjà cette ingratitude le fit pleurer dans l'étable de Bethléem ; elle lui fit suer du sang; elle le réduisit à l'agonie dans le jardin des Oliviers ; elle le remplit d'une tristesse mortelle : u Mon âme, dit-il, est triste jusqu'à la mort. » Trislis est anima rnea usque ad mortem (3). Finalement, c'est cette ingratitude qui le lit mourir dans une amertume profonde et sans aucune consolation sur la croix. Cesserons-nous donc enfin d'être ingrats envers notre si aimant Rédempteur?
AFFECTIONS ET PRIÈRES
0 Verbe incarné, vous vous êtes fait homme, vous êtes venu sur la terre pour allumer en nous le fou de l'amour divin ; comment donc avez-vous
(1) Jo., 10, 15.
(2 Luc, 22,15.
(3) Matin., 2G, 38.
pu trouver tant d'ingratitude dans le cœur des hommes? Vous n'avez rien épargné pour vous faire aimer d'eux; vous êtes allé jusqu'à sacrifier votre sang et votre vie : d'où vient donc qu'ils résistent à tant de bonté? Ignorent-ils ce que vous avez fait pour eux? Ah! certes, ils le savent; ils croient que par amour pour eux vous êtes venu du ciel vous revêtir de la chair humaine, vous charger de leurs misères, vivre dans les souffrances et subir une mort ignominieuse; comment, après cela, passent-ils toute leur vie sans même penser à vous? Ils aiment leurs parents, leurs amis, et jusqu'aux animaux; s'ils reçoivent quelque marque d'attachement, ils y sont sensibles. Il n'y a que vous, ô Jésus, à qui ces mêmes hommes ne témoignent ni amour ni reconnaissance ! Malheureux! que fais-je, en gémissant sur l'ingratitude des hommes, puisque je suis le plus coupable de tous?
Mais, ô mon Sauveur, votre bonté m'encourage. Vous ne m'avez si patiemment supporté, je le vois, qu'afm de me pardonner et de m'embraser de votre amour, à condition que je veuille me repentir et vous aimer. Oui, mon Dieu, je veux me repentir et de toute mon âme je me repens de vous avoir offensé ; puissé-je aussi vous aimer de tout mon cœar. Ce cœur ne mérite plus que vous l'acceptiez, puisqu'il vous a quitté pour s'attacher aux créatures; mais je vois que, nonobstant son indignité, vous le recevez encore, et je vous le consacre sans aucune réserve. Enflammez-le donc tout entier de votre saint amour, et faites que désormais il n'aime plus que vous, bonté infinie, digne d'un amour infini.
0 Mère du bel amour, Marie, obtenez-moi la
grâce d'aimer mon Dieu; c'est de vous que j'espère cette grande faveur.
LES PLiUES DE JESUS-CHRIST SONT AUTANT DE FLECHES d' AMOUR.
Le vénérable Denis le Chartreux dit que Moïse et Ëlie sur le Thabor avaient raison d'appeler la Passion de Jésus-Christ un excès, puisqu'elle fut en toute vérité un excès de miséricorde et d'amour (1). Dès lors, quel chrétien pourrait vivre sans aimer Jésus-Christ, pour peu qu'il méditât sa Passion? Les plaies de Jésus, dit saint Bonaventure, sont toutes des plaies d'amour; ce sont des dards qui blessent les cdeurs les plus durs, des flammes qui embrasent les âmes les plus glacées. « Vulnera corda saxea vulnerantia et mentes congelatas inflammantia (2). » Afin de s'imprimer plus fortement dans le cœur l'amour de Jésus souffrant, le bienheureux Henri Suson prit un jour un fer tranchant et grava sur sa poitrine le nom de Jésus, son bien-aimé Seigneur; puis, tout baigné de sang, il se rendit à l'église, et là, prosterné aux pieds de Jésus crucifié, il lui dit : « 0 Seigneur, unique amour de mon âme, voyez mon désir : j'aurais voulu vous graver au fond de mon cœur, mais je ne le puis; vous, qui pouvez tout, suppléez à mon impuissance et gravez votre nom adorable au plus profond de mon cœur, de ma-
(1) Dicitur passio Christi excessus, quia in ea ostensus est excftssus dilectionis et pietatis.
(2) Stim. div. atn. p. 1. c. 2.
nière que ni votre nom ni votre amour ne puisse plus s'en effacer. »
Notre aimable Sauveur ne demande pas que nous nous servions de l'acier pour graver son nom sacré sur notre poitrine, mais écoutons du moins ce qu'il nous dit du haut de la croix : « Mon enfant, pour obtenir ton amour, pouvais-je faire plus que de mourir pour toi? Vois s'il est au monde quelqu'un qui t'ait aimé plus que moi, ton Seigneur et ton Dieu. Aime-moi donc, au moins par reconnaissance pour Tamour que je t'ai porté. »
AFFECTIONS ET PRIÈRES
0 le plus grand de tous les rois, ô le plus beau de tous les hommes, ô le plus aimable de tous les époux, en quel état vous vois-je? Vous êtes l'époux des âmes, mais un époux de sang, Sponsus sanguinum tu mihi es (1), puisque c'est au moyen de votre sang et de votre mort que vous avez voulu épouser nos âmes. Vous êtes roi, mais roi de douleur et d'amour, puisque c'est à force de tourments et par votre mort que vous avez voulu gagner nos cœurs. 0 tendre époux de mon âme, puissé-je me souvenir toujours de tout ce que vous avez souffert pour moi, et ne jamais cesser de vous aimer et de vous plaire! Ayez pitié de mon âme qui vous a tant coûté. Pour prix de tant de peines endurées pour moi, vous vous contentez de mon amour. 0 aimable Sauveur, trop heureux suis-je de pouvoir vous oflrir mon cœur et tout mon amour. Je vous aime par-dessus toutes
(1) £xoU., 4, 25.
cliosos. Cependant, je ne vous aime pas assez : mon bien-aimé Jésus, si vous voulez que je vous aime davantage, donnez-moi plus d'amour; je désire vous aimer beaucoup.
Misérable pécheur que je suis, je devrais brûler dans l'enfer, depuis le jour où j'ai eu le malheur de vous offenser mortellement; mais vous m'avez supporté jusqu'à cette heure, parce que vous ne voulez pas que je brûle de ces flammes vengeresses, mais bien des heureuses flammes de votre amour. Cette pensée, ô Dieu de mon âme, m'embrase du désir de faire tout ce qui dépend de moi pour vous plaire. Aidez-moi, mon Jésus, et puisque vous avez déjà tant fait, achevez votre ouvrage; attachez-moi à vous; que je sois à vous tout entier et pour toujours.
0 Marie, dites vous-même à Jésus que je veux être tout à lui et pour toujours.
i.a passion et le saint sacrement, mysteres d'bspérance et d'amour.
La Passion de Jésus-Christ et le Sacrement de l'autel, voilà assurément les deux mystères d'espérance et d'amour, mystères si grands que nul ne les pourrait imaginer, si la foi ne nous les enseignait. Un Dieu tout-puissant se faire homme, verser tout son sang et mourir de douleur dans un supplice ignominieux! Pourquoi? Pour expier nos péchés et nous sauver, nous, vers de terre, coupables de révolte contre sa Majesté infinie! Et ce même corps, immolé pour nous sur la croix, vou-
loir nous le donner chaque jour en nourriture pour s'unir intimement à nous! — Ah! certes, ces deux mystères devraient embraser d'amour les cœurs de tous les hommes. Quel pécheur, si criminel soit-il, pourvu qu'il se repente de ses péchés, pourra désespérer de son pardon, en contemplant un Dieu si plein d'amour pour les hommes et si porté à leur faire du bien? C'est cette considération qui inspirait tant de confiance à saint Bonaventure quand il disait : « Pourra-t-il me refuser les grâces nécessaires au salut, celui qui a tant fait et tant souffert pour me sauver? J'espérerai donc en lui avec la plus ferme confiance (1). »
« Approchons-nous donc avec assurance du trône de la grâce, nous dit saint Paul, pour obtenir miséricorde et tous les secours dont nous avons besoin. » Adeamus cum fiducia ad thronum gratiœ, ut misericordiam consequamur, et gratiam inveniajnus in auxilio opportuno (2). Ce trône de la grâce, c'est la croix où Jésus-Christ siège comme sur un trône, pour distribuer ses grâces et ses miséricordes à quiconque vient les lui demander. Mais il faut y recourir sans retard, maintenant qu'il nous appelle et que nous avons la certitude d'y trouver les secours nécessaires au salut; car un temps viendrait peut-être, où nous ne le pourrions plus. Que notre misère ne nous arrête pas; nous trouverons en Jésus-Christ toute richesse et tout ce dont nous pourrons avoir besoin. « En lui, dit encore saint Paul, vous avez été enrichis de tout bien, en sorte
^1) Fiducialiter agam, immobiliter sperans nihil ad salutem necessarium ab eo negandum, qui tanta pro niea sainte fecit et pertulit.
'2) Heb., 4, 16.
qu'il ne vous manque aucune grâce. » In omnibus divites facti estis in illo...y Ita ut nihil vobis desit in ulUi g rat ici (1). Ses mérites nous ont ouvert tous les trésors célestes et nous ont assuré toutes les grâces que nous pourrions désirer.
AFFECTIONS ET PRIÈRES
0 Jésus, mon amour, quelle confiance me donne votre Passion! Comment puis-je craindre qu'un Dieu tout-puissant, qui a sacrifié pour moi son sang' et sa vie, ne m'accorde pas le pardon de mes péchés, le paradis, et toutes les grâces? Oui, ô Jésus, mon espérance et mon amour, je le crois, c'est pour ne pas me perdre que vous avez bien voulu perdre la vie. Mon Rédempteur et mon Dieu, je vous aime souverainement. Vous vous êtes donné tout à moi ; je vous consacre toute ma volonté et je vous répète du fond de mon cœur : je vous aime, je vous aime. Je veux vous le redire sans cesse : mon Dieu, je vous aime, je vous aime. Ce langage, je veux vous le tenir toute ma vie et jusqu'à ma mort. Je veux rendre le dernier soupir en redisant encore : mon Dieu, je vous aime! et commencer alors à vous aimer de cet amour dont vous aiment les saints, c'est-à-dire sans interruption durant toute l'éternité.
Je vous aime donc, Seigneur, et parce que je vous aime, je me repens de vous avoir tant offensé. Malheureux que je suis, pour ne pas me priver d'une satisfaction passagère, tant de fois j'ai consenti à vous perdre, vous le bien infini ! Ce sou-
(1) /, Cor., \, n.
venir est pour moi la plus amère de toutes les peines; mais je me console en pensant que je m'adresse à une bonté infinie, qui ne sait pas mépriser un cœur disposé à l'aimer sans réserve. Que ne puis-je mourir pour vous qui êtes mort pour moi! Mon cher Rédempteur, j'espère fermement que vous m'accorderez le salut de mon âme pour Téternité, et d'abord en cette vie la persévérance dans votre amour. Pour obtenir cette grâce, je suis résolu de vous la demander sans cesse par les mérites de votre mort. Mon Jésus, donnez-moi la persévérance dans la prière.
C'est aussi la grâce que je vous demande et que j'espère obtenir par votre intercession, ô ma souveraine, ô Marie.