JÉSUS SE PLAINT D'ÊTRE ABANDONNÉ DE SON PÈRE
Deus meus! Deus meus! ut quid dereliquisti me (1). « Mon Dieu! mon Dieu! pourquoi m'avezvous abandonné. » — Saint Matthieu dit (jue Notre-Seigneur prononça cette parole d'une voix forte, voce magna clamavit. Pourquoi ce cri retentissant? Jésus voulait par là, répond Euthymius, manifester sa divinité. De fait, il ne fallait rien moins que la puissance divine pour donner à un homme à l'agonie la force de pousser un cri retenti) Matth., 27, 46.
tissant, ce dont 1rs agonisants sonl incapables à cause de leur extrême faiblesse.
Le Sauveur voulait en outre nous montrercombien sa mort était cruelle. Jésus-Christ étant -homme et Dieu, on eût pu penser que sa puissance divine avait rendu son corps sacré insensible aux tourments. Pour écarter cette erreur il voulut témoigner parce cri plaintif que sa mort était la plus douloureuse de toutes les morts; que, bien différent des martyrs dont il avait à cœurd'alléger le supplice par ses divines consolations, lui, le Roi des mari vis, mourait privé de toute consolation et de tout adoucissement afin de satisfaire en toute rigueur à la divine justice pour les péchés de tous les hommes. C'est encore pour cette raison, remarque un pieux auteur (1), qu'en s'adressant à son Père, il l'appelle son Dieu et non son Père; il devait lui parler alors plus comme un coupable à son juge que comme un tils à son père.
D'après saint Léon, « le cri de Jésus en croix était moins une plainte qu'un enseignement (2). » Ce cri de douleur nous apprend quelle est la malice du péché, qui force en quelque sorte Dieu a livrer aux plus grandes tortures et sans mélange de consolation son Fils innocent mais volontairement responsable de nos taules. Cependant, môme alors, Jésus-Christ ne fut pas réellement abandonné de la divinité ni privé de la gloire qui avait été communiquée à son âme bénie des le premier Instant de sa création; il fut seulement privé de louies les consolations sensibles dont Dieu a coutume de soutenir ses tidèles serviteurs dans
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leurs souffrances ; ainsi il resta plongé dans un abîme de ténèbres, de craintes, de dégoûts amers, autant de peines que nous avons méritées. Cette privation de la présence sensible de Dieu, Jésus l'avait déjà connue à Gethsémani; mais sur la croix il l'éprouva d'une manière plus complète et par conséquent plus cruelle.
AFFECTIONS ET PRIÈRES
Mon bien-aimé Jésus, vous vous plaignez à tort quand vous dites : Pourquoi, mon Dieu, m'avezvous abandonné? — Vous demandez pourquoi? mais pourquoi vous êtes-vous chargé de payer nos dettes? Ne saviez-vous pas que nous méritions par nos péchés d'être abandonnés de Dieu? Selon les règles de la justice, votre divin Père devait donc, comme il le fit, vous abandonner et vous laisser mourir dans un abîme de douleurs et d'amertumes. 0 mon Sauveur, votre délaissement m'afflige et me console : il m'afflige, parce qu'il vous livre à une mort si pénible; mais il me console, car il me donne lieu d'espérer qu'en vertu de vos mérites je ne serai point abandonne de la divine miséricorde comme je l'ai mérité en vous abandonnant tant de fois pour suivre mes mauvais penchants.
Puisqu'il vous fut si pénible d'être privé quelques instants de la présence sensible de la divinité, ô Jésus, par le mérite de cette peine faites-moi comprendre quel serait mon supplice si je devais être à jamais privé de Dieu. Par cet abandon qui vous fut si cruel, ô mon Sauveur, je vous supplie de ne pas m'abandonner, surtout à
l'heure de ma mort. Lorsque tous m'auront abandonné, ah! de grâce ne m'abandonnez pas; et si je suis alors envahi par l'angoisse et la crainte, ô mon Seigneur désolé, soyez mon consolateur. Si je vous aimais sans consolation, sans doute je plairais davantage à votre cœur; mais vous connaissez ma faiblesse : fortiliez-moi par votre grâce; accordez-moi dans ce dernier moment patience, résignation et persévérance.
O Marie, consolatrice des affligés, assistez-moi, consolez-moi dans toutes mes afflictions, surtout au moment de ma mort.
toute la vie de jesus-christ ne fut
qu'une longue agonie.
La vie de notre très aimant Rédempteur s'écoula dans une tristesse continuelle et sans aucun soulagement; elle fut comme un océan d'amertume sans mélange de la moindre consolation. C'est ce que Notre-Seigneur révéla lui-même à sainte Marguerite de Cortone. « Dans toute ma vie, lui dit-il, je n'ai jamais goûté la moindre consolation sensible. » La tristesse qu'il éprouva au jardin des Oliviers et qu'il déclara capable de lui nier la vie : Tristis est anima mea usque ad mortem (1), ne l'affligea pas seulement à cet instant : elle le saisit dès le premier moment de son Incarnation; car l'universalité des douleurs et des opprobres qu'il devait subir jusqu'à sa mort furent constamment présents a sa pensée.
Les martyrs ont enduré d'horribles tortures :
(1) Mat th.. 26, M.
chevalets, ongles de fer, cuirasses rougies au l'eu; mais Dieu adoucissait toujours leurs soufïrances par d'intimes consolations. Aucun d'eux n'a souffert un martyre comparable à celui de notre Sauveur, parce que, suivant la remarque du Docteur angélique, en Jésus-Christ la douleur et la tristesse furent sans mélange, sans le moindre soulagement (1).
Telle fut la vie de notre divin Rédempteur, et telle fut sa mort : une désolation extrême. Mourant sur la croix et se trouvant privé de tout secours, il chercha mais en vain quelqu'un qui le consolât : Sustinni qui consolaretur, et non inveni (2). Il ne voyait autour de lui que des ennemis qui l'accablaient de leurs sarcasmes et de leurs blasphèmes. L'un d'eux lui criait : Si tu es le Fils de Dieu, descends de la croix; un autre disait : il a sauvé les autres et il ne peut se sauver lui-même (3). Jésus affligé, se trouvant ainsi abandonné de tout le monde, se tourna vers son Père éternel; mais voyant que son Père aussi l'avait abandonné, il poussa ce cri de désolation : Deus meus! Deus meus! ut quid dereliquisti me (4). « Mon Dieu ! mon Dieu! pourquoi vous aussi m'avez-vous abandonné? »
Ainsi finit la vie de notre Sauveur : il mourut, selon ce qu'il avait prédit par la bouche de David, submergé dans un océan d'opprobres et de douleurs.
(1) Magnitudo doloris Christi potest considérai ox doloria et tristiœ puritate. T. 3. q. 46. a. 6.)
(3) Mallh., 2", 40-42.
(4) Ibid., 46.
— :mt
AFFECTIONS ET PRIÈRES
0 Jésus, mon aimable Rédempteur, qui pourrait ne pas vous aimer en vous voyant mourir si désolé et consumé de douleurs pour expier nos péchés? Je me prosterne humblement à vos pieds; j'avoue que je suis un des bourreaux qui vous ont tant fait souffrir; je vous ai affligé durant toute votre vie par les péchés dont vous avez prévu que je me rendrais coupable. Mais, puisque vous daignez m'appeler à la pénitence, communiquez-moi au moins une partie de la douleur que mes fautes vous ont causée durant votre Passion. Comment pourrais-je encore rechercher les joies de ce monde, moi qui par mes péchés vous ai causé tant d'afflictions? Non, je ne vous demande ni joies ni plaisirs, mais des larmes et de la douleur. Faites que le reste de ma vie je pleure sans cesse les déplaisirs que je vous ai causés.
Omon Jésus, sauvez-moi; ne permettez pas que, racheté par vous au prix de si grandes souffrances endurées avec tant d'amour, j'aie le malheur de me damner et d'aller en enfer vous haïr et maudire L'amour même que vous m'avez porté. Ah! délivrez-moi de cet enfer que j'ai tant de fois mérité. Pour m'obliger à vous aimer, vous n'avez rien négligé, el moi, payant votre amour par mou ingratitude, j'ai tout fait pou* vous obliger à me punii-. Malgré mon indignité vous m'avez attendu jusqu'à ce jour, ei vous continuez encore à me demander mon amour. Ah! je veux désormais vous aimer; oui, je veux vous aimer de tout mon rieur et sans réserve; donnez-moi la force <1