‹ Le divorce de Juliette; Charybde & Scylla; Le curé de BourronChapitre 13 sur 21 · QUELQUES SEMAINES PLUS TARD · texte numérisé non relu

QUELQUES SEMAINES PLUS TARD

Dans le boudoir-salon de Juliette. — Juliette est assise près du feu, rêvant. — On annonce M. de Rhodes. — Il entre.

JULIETTE, Itri tendant k main.

Ail I . . . ce n'est pas malheureux ! . . . C'est donc bien amusant. Rennes?

DE RHODES

Je ne m'y suis pas amusé un instant... Mais l'affaire qui m'y appelait avait besoin d'être étudiée sur place... C'est ce qui m'y

a retenu pendant une dizaine de jours... enfin je l'ai plaidée hier et gagnée !

Mon compliment! — Il s-agit maintenant de gagner la mienne...

DE RHODES

Cela ne me regarde pas... mais elle est en bonnes mains, et d'ailleurs imperdable . . .

C'est toujours pour samedi, n'est-ce pas?

DE RHODES

l*our samedi, parfaitement.. J'ai déjà |)assé chez Labussière ce matin... Vous pouvez être certaine que dans huit jours, vers cette heure-ci... vous serez libre...

IW JJ-; DlVuRCK I)K JULIETTE

Excellent! — Asseyez-vous donci

Vous avez déjeuué, je ne vous dérange

pas

Pas du tout... Mes déjeuners, comme mes dîners, ne sont pas longs... Quand on mange seule...

DE RHODES

Mais votre mari est toujours ici, cependant?

Toujours... seulement il mange à son cercle . . . Dans la circonstance , nos tête-à-tête seraient trop embarrassants devant nos gens...

JJ'; DIVORCE D E .1 U L I lO T T E , 1 :î 1

DE RHODES

Yous auriez évité tous ces embarras-là.

si vous aviez accepté le domicile séparé., et franchement, quand vous avez trouvé d'Epinoy et la belle Clotilde se livrant à leurs épanchements dans votre propre salon, vous aviez un beau prétexte pour quitter le domicile commun...

C'est ce qui m'a décidée à rester... J'ai ma fierté... Je me suis fait un point d'honneur de répondre à cette indignité par un redoublement d'indifférence et de dédain... 11 a d'abord paru fort surpris de mon égalité d'âme... Puis il s'y est fait et s'est mis à l'unisson... Nous nous voyons de temps en temps, poliment. .. Nous causons, nous plai-

santons même comme de vieux camarades. . . C'est très gai !

DE RHODES, plus confidentiellement.

Mais vous ne m'avez pas dit, dans vos lettres, quelle impression il avait ressentie de la mort du prince... Car il est toujours mort, ce pauvre prince, je suppose?

Toujours.

DE RHODES

Et comment c'est-il arrivé, au juste?

Comme les journaux Font dit... Une congestion, en descendant de cheval, — au retour du Bois.

LE DIVORCE DE JULIETTE. VXi

DE RHODES

Fatigué, cet homme-là... — Beaucoup vécu... et puis il se faisait trop de mauvais sang... Eh bien! enfin, qu'est-ce qu'il dit de cela, votre mari?

J'ignore... C'est un sujet d'entretien que je n'ai pas encore abordé avec lui jusqu'ici. — Mais il me semble qu'il doit être enchanté.

DE RHODES

lion ! — Enfin ! — et dites-moi, chère madame , vous avez dû voir Guillemot pendant mon absence?

Guillemot

l.il l.K DlVuiUJK DK .IULIKTTK.

DE RHODES

Votre avocat?

Ah! oui... ^Guillemot... Pardon I — 11 a l'air très fort, Guillemot.

DE RHODES

Très fort.... Du reste, il serait très faible que ce serait la même chose.. . La cause est sûre... Un enfant la gagnerait!... Eh bien! je vais moi-même le voir au palais dans un moment... mais auparavant j'ai cru de mon devoir de vous demander solennellement, une dernière fois, si la réflexion n'a rien changé à vos résolutions premières, si vous persistez, si vous n'avez aucun regret... Il est encore temps de vous raviser... Une réconciliation bien et dûment notifiée met-

irail immédiatement fin à Imstance en divorce.

Je vous ai déjà dit, mon ami, que vos doutes à ce sujet m'offensent... En vertu de quoi voulez-vous que je me ravise ? Est-ce en vertu de la scène que vous me rappeliez tout è l'heure, et qui est venue ag-graver encore, s'il était possible, une injure impardonnable !

DE RHODES

Très bien!... Moi, ce que je vous en dis^ c'est uniquement pour l'acquit de ma 5onscience... Car, pour mon compte, je jerai naturellement ravi de vous voir •ecouvrer votre liberté.

Je le suppose.

DE RHODES

... Quoique je ne m'abuse pas sur les avantages qui pourront m'en revenir... Je n'y gagnerai qu'une déception de plus...

Quelle déception?... Expliquez-vous.

DE RHODES

Je n'aurai même pas de déception, n'ayant pas r ombre d'espérance.

Pourquoi ?

Eh?

DE RHODES

Pourquoi n'auriez-vous pas d espérance?

LK DIVORCE DK .JUMKTTK. VM

DE RHODES

Je "sais parfaitement à quoi m'en tenir sur ma personnalité.

Jl'LIETTE.

Qu'est-ce qu'elle a d'extraordinaire, votre personnalité?

DE RHODES

Elle a d'extraordinaire qu'elle ne plaît pas aux femmes, voilà !

Où avez-YOus vu cela?

DE RHODES

Partout — et toujours I... La raison? Je l'ignore... c'est un mystère... Je ne suis pas difforme, je ne suis même pas laid... J'ai la physionomie intelligente... quelques

l.JS LK DIVORCK DE JUI-IKTTlv

qualités morales... un certain mérite dans mon métier... et, avec tout cela, je ne plais pas aux femmes I

Comment I mais vous êtes sympathique à tout le monde, au contraire !

DE RHODES

C'est ça même I vous avez dit le mot : — Je suis sympathique ! Je suis sympathique. . . c'est-à-dire que j'inspire la confiance... qu'une femme me confessera volontiers le secret de sa passion pour un autre... un autre moins sympathique, moins estimable et moins aimable, mais plus aimé!... Ami et confident... jamais amant, — voiià mon rôle... voilà mon type, et il n'est pas rare dans le monde ! Vous voyez tous les jours auprî^s d'une vieille dame élégante et par-

LK DIVORCE DE JULIETTE. i:W

famée quelque vieux monsieur qui ne quitte guère le coin de sa cheminée que pour faire ses commissions, lui acheter des bonbons et promener son chien... c'est Tami sympathique, le confident de sa jeunesse, le compagnon fidèle de ses vieux jours... Le mari est mort, — les amants sont morts.'., lui seul survit, consolateur suprême d'un cœur qu'il a toujours intéressé, jamais troublé... Eh bien! voilà ma destinée telle qu'elle est écrite dans les registres célestes, ma chère amie, et, faute de mieux, elle a encore son charme et sa douceur!

JULIETTE, attendrie.

Et vous n'en rêvez pas de meilleure?

DE RHODES

Je n'ose pas.

l'iO I,K l)IVtlR(n^: DK .TULIKTTE.

JULlt:ïTE.

Je ne peux pourtant pas vous faire une ^

déclaration. '^

DE RHODES, troubla.

. Je vous en prie, Juliette... ne jouez pas avec mon aiïection, je retomberais de si haut I

Juliette lui tend une main, qu'il saisit et qu'il baise. — Au même instant, la porte s'ouvre et d'Fpinoy paraît.

Mon mari !

De Rhodes se Icvt

JULIETTE, DE niIODES, D'ÉPINOY.

D ^ É P I N O Y , d'abord un peu interdit.

Je ne vous gêne pas?

LE DIVORCE DE JULIETTE. lU

JULIETTE, lin peu embarrassée.

11 s'en allait, je venais de lui donner mes dernières instructions.

DE RHODES

Une question encore... pour la solution de laquelle la présence de M. d'Epinoy n'est pas inutile... Votre procès doit donc être jugé samedi... mais il arrive quelquefois, en pareille matière, qu'on peut obtenir par hasard une sorte de tour de faveur, — par exemple quand une autre affaire , inscrite pour tel jour, se trouve retardée... Dans le cas où une pareille conjecture se présenterait d'ici à samedi, • — faudrait-il en profiter pour faire passer votre affaire à l'improviste? Vous y trouveriez l'avantage d'échapper à la curiosité publique.

1 li

T.K DlVORCl'; 1)K .lULlKTTK

JULIETTE, à d'Fpinoy.

Votre avis?

d'épi NO y.

Comme vous voudrez.

JULIETTE, à de Rhodes.

Le plus tôt sera le mieux.

DE RHODES

Ainsi vous m'autorisez formellement à saisir une occasion de ce ^enre si elle s'offrait dans la semaine?

Formellement, quant à moi.

D'Epinoy répond d'un geste affirmatif-, DE RHODES.

(Vest très bien ! — Au revoir !

n'ÉPlNOY, JULIETTE.

Il est bien obligeant, vraiment, ce de Uhoiles.

d'épinoy.

Oui, nous avons là un bon ami !

Vous lui devez encore plus de reconnaissance que moi... car voiis devez être maintenant plus impatient que jamais de recouvrer votre indépendance...

d'épinoy.

Pourquoi cela?

Parce que la personne que vous aimez a recouvré elle-même la sienne.

mi lk divorce de julikttk.

Ma chère Juliette, je ne reconnais pas en ce moment voire délicatesse ordinaire...

Vous faites là allusion à une circonstance trop récente et trop pénible pour qu'elle soit un sujet de conversation bienséant entre nous.

Je ne croyais pas vous froisser en faisant allusion à ce qu'il vous est permis d'espérer, maintenant que le prince est morl.

d'épinoy.

Le prince est mort! le prince est morti C'est bien! mais il l'est à peine... et parler dès à présent de disposer de sa succession me paraît être, je vous en demande pardon, un trait de la dernière inconvenance.

Ah! j'aime ce scrupule... Ce que vous faisiez de son vivant était encore plus inconvenant, franchement!

D ÉPI NO Y, clécoateaancé, regarde des brochures posées sur la table, puis revenant vers sa femme.

Du reste, puisque vous avez abordé ce sujet... puisqu'il est convenu que nous demeurons tous deux bons amis jusqu'au dernier moment... puisque enfin vous êtes désormais désintéressée dans la question... (il s'assoit.) pourquoi ne vous avouerais-je pas que je sens le besoin d'un conseil d'ami pour me diriger dans la circonstance infiniment délicate où je me trouve... J'ai pris une très haute opinion depuis quelque temps de votre jugement, de votre bon sens, et aussi de votre sentiment moral...

Eh bien! conseillez-moi sérieusement... quelle conduite dois-je tenir, à votre avis?

Comment! mais il me semble qu'il n'y a pas d'hésitation possible!... Voilà une femme que vous adorez, que vous avez compromise... elle se trouve libre et vous aussi... Le mariage est impérieusement indiqué.

d'épinoy.

Comme vous tranchez cela!

Est-ce que vous ne l'aimez plus?

d'épinoy.

Pardon, mes sentiments sont toujours les mêmes... Mais l'épouser, c'est d'abord

donner raison à tous les bruits qu'on a fait courir...

Ça ne peut plus faire grand mal à personne !

d'épinoy.

Sans doute... mais encore...

Et puis remarquez cet avantage, si rare, de bien connaître la femme que vous épousez!

d'épinoy.

Oh! oui... quant à ça... je la connais bien.

Yous êtes sûr de trouver chez elle des

mérites... qui ne doivent pas être communs, puisqu'ils ont pu vous inspirer une passion si extraordinaire!

d'épinoy.

Certainement... mais il y a des mérites de toute espèce... il y a des mérites, par exemple... comment dirai-je cela?

Des mérites qu'un homme apprécie chez sa maîtresse... et qu'il apprécierait moins chez sa femme, n'est-ce pas?

d'épinoy.

Je ne dis pas cela... je dis qu'une femme peut avoir des vertus très attachantes sans que ce soient précisément des vertus d'intérieur.

C'est égal. . . vous êtes un galant homme. . . et dès que vous êtes libre, vous ne pouvez pas faire autrement que d'épouser celle que vous avez perdue... celle dont vous avez été la première et l'unique faule.

d'ÉPINOY, entre ses dents.

L'unique faute!

Yous n'avez pas été son unique faute?

d'épinoy.

Mon Dieu! si... je crois... autant qu'on

peut savoir ces choses-là... (Brusquement.)

Enfin... suivant vous... je ne dois pas hésiter?

Ça ne serait pas bien.

d'épinoy.

Puisque c'est votre sentiment, je m'y conformerai. — Et vous, ma chère Juliette, il paraît que vous épousez de Rhodes?

Je ne sais pas encore.

d'épinoy ; Tout le monde le dit.

Il faut laisser dire.

d'épinoy.

Il vous plaît, de Rhodes?

Probablement.

d'épinoy.

C'est venu bien vite.

Non... car il me plaisait déjà avant mon mariage... Seulement...

d'épinoy.

Seulement?

Seulement vous me plaisiez davantage. . . tandis qu'aujourd'hui...

d'épinoy.

Aujourd'hui?

C'est le contraire.

•d'épinoy.

Vous êtes réellement surprenante de me dire cela en face tranquillement... car enfin je suis encore votre mari.

Oh! si peu! — et pour si peu de temps!

d'épinoy.

A la bonne heure!... mais pour si peu de temps que ce soit, il y eût eu peut-être plus de bon goût, — passez-moi cette observation, plus de bon goût, dis-je, à m 'épargner chez moi, tant que j'y suis, — le spectacle de vos effusions avec mon successeur présomptif... je ne reconnais pas là votre correction habituelle...

Que voulez-vous? Les mauvais exemples sont contagieux... J'ai eu moi-même dans ma maison des spectacles si édifiants!...

d'épinoy.

En tout cas, si vous pouvez alléguer celte excuse, lui ne le peut pas... et quand il vient chez moi sans façon, moi présent, vous faire sa cour de fiancé, vous me permettrez...

On annonce M. de Rhodes.

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