L.E PRINCE, lui prenant le bras
Oui, il faut recevoir vos invités... et puis, n'oubliez pas surtout votre valse avec ma femme I
Ils rentrent au cliàleau.
SARTIGNY, DE RHODES.
SARÏIGNY.
Savez-vous, de Rhodes, que notre ami d'Epinoy joue un jeu assez malsain avec cette bête-là?
DE RHODES
Quel jeu? je ne saisis pas.
LE DIVORCE DE JULIETTE. SJl
SARTIGNY.
Ah ! très bien I Avez-vous encore du feu? fil rallume son cigare.) Il a là uue joHc propriété, d'Épinoy... Cela a doublé sa fortune, ce petit héritage, — et c'est à vous qu' il le doit, par parenthèse.
DE RHODES
11 le doit à son oncle, dont il était le très lé2:itime héritier.
SARTIGNY.
Oui, mais la succession était contestée... il y avait des difiicultés... un testament, — une captation, — je ne sais quoi... enfin, il y a eu un procès, — et c'est vous qui Tavez plaidé et gagné.
DE RHODES
Sans le moindre mérile... la cause était sûre.
SARTIGNY.
Moi, je trouve que vous avez eu un lier mérite, au contraire... vous n'avez pas seulement fait preuve d'un grand talent, comme toujours... vous avez fait preuve en outre d'une grande générosité.
DE RHODES
Générosité?
SARTTGNY.
Ma foi, mon cher, si je suis indiscret, je m'arrête... mais, entre nous deux, je croyais pouvoir vous parler en toute franchise.
DE RHODES
Certainement, allez donc !
SARTIGNY.
Eh bien! simplement, j'ai entendu dire, comme tout le monde, que vous aviez tou-
jours élé très intime dans la famille de mademoiselle de Cérences, aujom^d'hui madame d'Epinoy, — et on avait généralement supposé que vous aviez conçu pour elle les sentiments qu'elle est si bien faite pour inspirer...
DE RHODES
Parfaitement, et mes sentiments n'ont pas changé... J'aime infiniment madame d'Epinoy, comme j'aimais mademoiselle de Cérences.
SARTIGNY.
Eh bien ! je répète qu'en consacrant vos soins et votre talent à servir les intérêts de son mari, vous avez été très généreux!
DE RHODES
D'abord, je vous ferai observer, Sartigny, qu'en servant les intérêts du mari, je scr-
vais aussi ceux de la femme... Ensuite, je vous dirai, qu'en voyant mademoiselle de Cérences me préférer d'Épinoy, je n'ai pas été aussi surpris ni aussi choqué que vous auriez pu Fêtre à ma place... Quoique ma fortune et ma situation dans le monde m'eussent permis d'aspirer sans trop de ridicule à la main de mademoiselle de Cérences, je ne me dissimulais pas que mon métier d'avocat, — que j'ai choisi par goût, — n'est pas de ceux qui parlent à Timaginalion des femmes... — de plus, vous allez me connaître tout entier, cher ami, — j'ai eu de bonne heure l'esprit de comprendre qu'une certaine fatalité de nature m'interdisait de jouer les premiers rôles auprès des femmes, que j'étais né pour les rôles secondaires... je me suis donc habitué, — ce qui vous semblera bien étrange, — à les aimer pour elles et non pour moi, — à leur
bénéfice plutôt qu'au mien... Je puis souffrir quelquefois d'être réduit à ce modeste emploi, — mais il m'épargne des misères, des remords auxquels j'aurais été très sensible.. . Ainsi, pour ne parler que d'un détail, je vois tous les jours l'amant d'une femme serrer la main de son mari... Eh bien, cela me serait infiniment pénible!
SARTIGNY.
Mais comment diable voulez-vous qu'on fasse autrement? On ne peut pas lui dire à ce malheureux : « Ne me touchez pas... ne me touchez pas! je suis l'amant de votre femme ! « C'est impossible!
DE RHODES
Soit!... mais je vous avoue que je m'étonne de tout ce qu'un homme, qui passe à juste titre pour homme d'honneur dans les relations communes de la vie, croit pou-
te LP] DIVORCE DE JULIETTE.
voir se permettre sur le terrain spécial do la galanterie. Là, tous les procédés lui semblent légitimes... Tous les moyens lui sont bons pour troubler un ménage, pour en surprendre les secrets, y propager la discorde, profiter des occasions, les faire naître au besoin, hâter le naufrage et piller l'épave... Bref, ce galant homme ne reconnaît plus ni principes, ni morale, ni scrupules, ni bien ni mal, dès qu'il s'agit des droits supérieurs et sacrés de son amour... Eh bien! est-ce que ce n'est pas étonnant?
sartig:^y.
C'est vous qui m'étonnez... cher ami !
Comment n'avez-vous pas remarqué qu'en amour comme en guerre, par une convention universellement admise, les lois régulières de la morale sont suspendues? Mais c'est élémentaire!... Un simple e:s:emple :
L4i temps de paix, il ne vous viendra jamais à l'idée d'arrêter un facteur dans la rue et de lui prendre les lettres qui sont dans sa boîte.., en temps de guerre vous vous en ferez souvent un devoir... Eu temps ordinaire, un homme qui espionne est un misérable... en temps de guerre, c'est un patriote, — quelquefois un héros et un martyr... de môme en amour!... Vous applaudissez tous les jours, au théâtre, des ruses, des roueirics d'amoureux qui relèveraient de la police correctionnelle si elles n'étaient légitimées par leur objet... On déshonore un mari, on vole un tuteur^ on escroque un père, et le public est enchanté... tant il est généralement reconnu que l'amour comme la guerre comporte des immunités à peu près indé{inics...Yoilà la vraie théorie sur la matière, cher ami, — c'était celle des amoureux
les plus sympathiques de l'histoire, depuis le roi David jusqu'à Henri IV... — et c'est la mienne !
Elle est large I Et vous ne seriez pas fâché de l'appliquer ici?
SARTIGNY.
Ici?
DE RHODES
Ouil... ici... dans cette maison?
SARTIGNY.
Comment pouvez-vous me supposer de si noirs desseins, cher ami? Un ménage si exemplaire!... Un mari qui a l'avantage et le bon goût de posséder à la fois une jolie femme qui est un modèle de vertu, et une maîtresse qui est un modèle du contraire... mais c'est la perfection... Ce serait vraiment
un crime que de troubler un bonheur si complet, si pur et si respectable!... Chut !
JULIETTE paraît au fond et s'arrête, regardant autour d'elle; elle reconnaît de Rhodes et vient à lui.
Ah! de Rhodes, je vous cherchais... Je viens de me rappeler que vous nous quittiez ce soir... et j'ai une commission à vous donner pour Paris... Pardon, monsieur de Sarti^ny... deux minutes seulement!...
Sartigny salue et s'éloigne.
.lULIETTE, DE RHODES.
Une commission!... Tout à vos ordres!
J U L 1 E T T E , après s être assurée que Sartigny est hors de portée de l'entendre.
Il ne s'agit pas de cela!... Je suis folle,
mon ami
■ î!) IA-: DIVORCE D1-: JLLIKTTl';.
DE RHODES
Quoi donc!
é JULIETTE.
La foudre qui me tombe... en pleine fêle, on pleine confiance, en plein bonheur!
DE RHODES
Mais quoi î
JULIETTE, lui remettant une lettre.
Cette lettre qu'on m'a remise comme je sortais de table... et que je n'ai pu ouvrir que tout à l'heure... lisez!
DE RHODES, prenant hi kllrc.
Voyons cela... une lettre anonyme... ahl ah î — (usant.) « Un de vos plus anciens, de vos plus véritables amis ne peut souffrir plus longtemps qu'une personne comme
LE DIVORCE DE JULIETTE. r.l
VOUS soit dupe et victime d'une odieuse trahison qui finirait par entacher votre caractère. Depuis trois ans, M. d'Epinoy est Tamant en titre de votre meilleure amie. 11 n'y a à Paris que le prince et vous qui l'ignoriez. » — Comment! c'est une sotlise j)areille qui vous trouble à ce poinl?
JULIETTE, rin;erro^:;cant de l'd^il.
La lettre n'est pas de vous?
DE RHODES , a[irès une puuse déÎDnnement.
Oh î madame !
J U LI E T T E , moutiunt lu leltre.
C'est qu'elle dit : « Un de vos plus anciens amis. » — Je n'en ai ()as de plus ancien ni de meilleur que vous...
DE H HO DES
Mais, comment ne voyez-vous pas que
cette lettre est d'un bout à l'autre un mensonge abominable?... C'est une indign<5 manœuvre de quelque amoureux sans scrupule qui veut éveiller votre jalousie pour en abuser ensuite... Peut-être aussi la lettre est-elle d'une femme qui aime votre mari et qui veut vous brouiller... ce sont de ces petites infamies qui courent le monde... Elle est même ridicule, cette lettre... les drôles ou drôlesses qui se permettent de pareilles turpitudes devraient au moins choisir des calomnies vraisemblables... Car enfin vous savez bien que c'est la princesse qui vous a mariée à d'Epinoy, n'est-ce pas? Eh bien! si elle l'eût aimé, croyez-vous qu'elle l'aurait jeté dans vos bras, comme cela, pour le plaisir?... Est-ce possible?... Est-ce dans la nature?... Vous êtes femme...
jugez-en !
l.E DIVORCE DE JULIETTE. Xi
Sans doute... mais il y a des choses si singulières dans le monde... J'ai déjà eu tant d'étonnements dans ma courte vie de jeune femmel... Vous voyez... il dit que c'est public .. que tout le monde le sait... et maintenant que mes yeux sont ouverts, je me rappelle mille détails, mille propos bizarres... équivoques... Pierre, dites-moi la vérité, je vous en supplie!
DE RHODES
Afais je ne fais que cela, chère madame !
(>clte bonne affection que vous aviez pour moi autrefois, c'est donc fini, dites?
DE RHODES
Je n'ai jamais eu pour vous une bonne
alTeclion, puisque vous me forcez d'en venir auxgros mots... j'ai eu pour vous un amour tendre et dévoué, dont je crains de n'êlre pas encore tout à fait guéri... et c'est pour cela que vous devez me croire sans hésiter, quand je vous dis que cette lettre est un pur mensonge... Car enfin, si j'avais le moindre doute h ce sujet, comment pourrais-je résister à la tentation que vous m'offrez?... Songez donc! Entrer dans vos soupçons, partager vos chagrins, essayer de les consoler... pour un pauvre diable d'amoureux comme moi, ce serait l'idéal! Mais je ne peux pas... parce que, si je vous aime bien... j'aime encore mieux la vérité et l'honneur... Me croyez-vous maintenant ?
Oui, — mais si vous me trompiez, — je
].K DIVORCE DE JULIETTK. ;r
le saurais un jour ou l'autre, — et je ne vous pardonnerais jamais.
DE RHODES.'
J'en cours le risque cle grand cœur!... Pour en finir, permettez- moi un conseil : allez danser tranquillement, brûlez ce mauvais chiffon à une de vos lanternes, et n'y pensez plus... et surtout n'en parlez pas h votre mari, que cela agacerait... (ii regarde à su montre.) Jb VOUS demande mille pardons... mais je me sauve pour ne pas manquer le train...
J I 1^ I E 1' l'E, lui toiidctnt sa main.
Bonsoir, mon ami. Merci !
DE RHODES
Plus de fbimères?
Non... Vous ne soupçonnez pas qui a écrit ce billet?
DE RHODES j après un peu d'hésitulion.
Non... voyez parmi vos amis... parmi ceux que vous estimez le moin^... Adieu I
JULIETTE, sfu'e un moment. — Kêvaiit.
...Comme elle m'interrogeait tantôt... ici même... comme elle me pressait de questions sur moi... sur mon mari... sur notre bonheur... et ce n'était pas la première fois!... (Apres un silence. ) Parmi mcs amis... même parmi ceux que j'estime le moins... je n'en connais aucun, il me semble, qui soit capable...
Sarligny paraît au fond. Elle se lève.
SARTIGNY.
Encore ici, madame?... et seule?
Je rentrais... De Rhodes vient de partir.
SARTIGNY.
Puis-je vous accompagner jusqu'au château?
Certainement, — d'autant plus que j'ai à vous parler.
SARTIGNY, saluant légèrement.
Ahl...
Oui... très sérieusement môme... Monsieur de Sartigny, parmi heaucoup de choses aimables que vous avez bien voulu me dire ces jours-ci, il y en a une qui m'a particulièrement frappée : comme je riais un peu de vos protestations sentimentales,
VOUS m'avez dit que vous souhaiteriez presque de me voir malheureuse pour que je puisse mettre votre amitié à l'épreuve... C'est vous qui m'avez dit cela, n'est-ce pas?
SARTIGNY.
J'ai dû vous le dire ; car je le pense.
Eh bien ! vos souhaits sont réalisés... je suis malheureuse, et je fais appel à voire amitié.
sartig:ny.
Mon amitié est toute prête, madame.
Nous allons voir. Vous êtes du monde plus que personne, monsieur, vous en connaissez tous les mystères, tous les dessous, comme on dit... Eh bien ! est-il vrai
qu'on cause publiquement dans le monde d'une intrigue, d'une liaison qui aurait précédé mon mariage et qui lui survivrait, — entre une de mes amies, — et quelqu'un qui me touche de très près?...
SARTIGNY.
Madame ! je me demande si je comprends bien votre question...
Vous la comprenez parfaitement. Vous vous demandez seulement si vous devez y répondre... Eh bieni si toutes vos protestations ne sont pas de ridicules paroles de galanterie banale, si réellement vous voulez être un ami pour moi, vous me répondrez... vous me tirerez des angoisses où je suis et auxquelles, je vous jure, que je préfère cent mille fois la certitude I
SARÏIGNY.
Mon Dieu ! madame, vous me désespérez... car toute l'amitié du monde ne peut rien contre Tétat d'esprit où j'ai le chagrin de vous voir... Que puis-je vous dire ? Vous ne me croirez pas. J'aurais beau vous affirmer, — ce qui est la vérité, — que j'entends parler pour la première fois des bruits étranges auxquels vous venez de faire allusion... vous ne manquerez pas de vous persuader que je sais tout, et que la délicatesse seule me ferme la bouche... et vos anxiétés persisteront !
JULIETTE, accablée, comme se parlant à elle-même.
C'est vrai!... Mais que faire alors? Car vraiment je ne peux pas vivre comme cela I
SARTIGNY.
Ah I grand Dieu ! quel malheur que vous
ne vous soyez pas trouvée près de moi tout à l'heure... La princesse et d'Epinoy s'élaient assis un moment sous celte espèce d'arcade oii il y a une statue de Diane, je crois... Je passais dans l'allée, derrière la charmille... J'ai entendu, malgré moi, leur entretien^ et de ma vie je n'ai rien entendu de plus innocent !
JULIETTE, désignant le fond du parc.
Ils sont encore là ?
SARTIGNY.
Je le crois.
Venez, conduisez-moi !
Ils s'éloignent,
Sous l'arcado de charmillo. Un Ijanc de jardin, une statue.