‹ Le divorce de Juliette; Charybde & Scylla; Le curé de BourronChapitre 6 sur 21 · LA PRINCESSE, D'ÉPINOY; — JULIETTE · texte numérisé non relu

LA PRINCESSE, D'ÉPINOY; — JULIETTE

et SARTIGNY, masqués derriôre l^s cliarmillos.

d'épinoy.

Vous n'avez pas froid? Vous ne voulez pas rentrer.

Pas encore, je vous [prie... Nos lêleà-tête sont devenus si rares !

d'épinoy.

Vous l'avez voulu !

LA PRINCESSE

Il le fallait bien.

l.e divorce de juliette. 4:{

d'épinoy.

. Ah ! que ne m*avez-voiis laissé mon indépendance !

LA PRINCESSE

11 VOUS aurait tué !

d'épinoy.

Nous aurions vu cela.

LA PRINCESSE

Ou il m'aurait emmenée hors de France.

d'épinoy.

Et pourquoi n'avoir pas consenti à partir avec moi quand je vous en suppliais!

LA PIUNCESSE.

C'était briser nos deux existences. . . m'exposer à vos repentirs... Il y a pourtant des

moments, je vous assure, où je regrette de ne l'avoir pas fait... tant je souffre... tant je suis déchirée et torturée !

d'épinoy.

Torturée ?

LA PRINCESSE

Si vous croyez que je ne suis pas jalouse !

d'épinoy.

D'une enfant !

LA PRINCESSE

Comme elle s'épanouit... comme elle rayonne dans son faux bonheur!

d'épinoy.

C'est une enfant !

LA PRINCESSE

Je l'interrogeais tantôt... elle avait l'air si

enchantée, si confiante, si sûre de votre tendresse ! Elle en raisonnait même comme quelqu'un qui s'y connaît. . . Ah I je la déteste hien, votre chère femme, allez, mon ami!

d'épinoy.

C'est une enfant !

LA PRINCESSE

Enfin, elle est jolie... elle n'est pas sotte... elle est jeune... Pourquoi ne l'aimeriezvous pas?

d'épi NO Y.

Tu le demandes?

Il lui baise l'épaule.

LA PRINCESSE

Prenez garde!... on a marché par là...

je rentre... à tout à l'heure.

Elle lui serre la main, cl .s'éluignc à grands pas. — D'Epinoy la suit p'us lentement. — L'instant d'aprè?, Sartigny et Juliette

sortent de l'ombre. — Juliette à demi défaillante et soutenue pai Sartigny, vient s'asseoir sur le banc.

JULIETTE, d'une voix faible.

Laissez-moi! je veux être seule.

SARTIGNY.

Je ne puis vous quitter sans vous avoir dit combien je suis navré... combien j'étais loin de prévoir... car enfin, je vous le répète, je venais d'entendre quelques mots (le leur conversation, et rien ne pouvait me faire supposer...

Allons... allez-vous-en!... et ramassez votre lettre ! . . .

Elle lui jette la lettre anonyme.

SARTIGNY, après un moment.

Madame, je n'ai pas l'honneur de vous

comprendre... mais je respecte une douleur... qui évidemment vous égare!

II so retire.

JULIETTE, seule.

Misérable!... et les autres... plus misérables encore .... (joignant les mains avec désespoir.]

C'est donc vrai! c'est possible!... Tout me manque... tout s'écroule !... plus rien... rien... plus de bon Dieu!... oh! que je me sens mal !

Le prince parait au doîour de raHée, Juliette se lève Ijrusqucment, et le regarde,

LE PRINCE

Ah! pardon, chère madame!

JULIETTE, très troublée.

C'est vous, prince?... vous cherchez la princesse?

LE PRINCE

Oui... on m'a dit lavoir aperçue de ce côté...

En effet... elle était là tout h riieure...

Avec vous?

Non.

Avec qui?

LE PRINCE

LE PRINCE

JULIETTE, après un peu d'hésit;ition.

Seule! — elle passait là sur le bord de l'eau.

LE PRINCE

Pardon... chère madame... n'est-ce ])a3 une lettre à vous, ceci?

Il ramasse la lettre.

Oui, je vous suis obligée.

-Elle prend la lettre.

LE PRINCE

. . Mais, chère madame... est-ce que vous êtes souffrante?... Vous êtes aussi I)âIo que celle statue.

Un peu souffrante, oui... j'ai eu trop chaud... puis froid... je ne suis pas bien... «'t. tenez, vouh'z-vous me rendre un service, mon prince... voulez-vous prier mon mari de m'cxcuser auprès de nos invité.^...

r«() LK DIVORCE 1)K JULIETTE.

Je ne suis réellement pas en état de rentrer dans les salons... je vais monter chez moi, et me reposer au coin du feu... ce n'est rien du reste... ce n'est rien... ditesle à mon mari.

LE PRINCE

Oui... oui... je vais le prévenir sans l'inquiéter... Mais vous êtes toute tremblante, chère madame... Prenez donc mon bras, je vous en prie.

Je veux bien. Merci!

Ils se dirigent vers le cliâteau.

DEUXIEME TADLEÂU

Ifeux heures après, dans la chambre de Julie lie.

Juliette, en peignoir, est assise sur une chaise longue un flacon de sels à la main. — On frappe.

Entrez!

Entre Louise.

LOUISE

Je venais savoir si madame était mieux.

Un peu. — Dites-moi, Louise... je ne me rappelle plus ce que vous avez répondu à mon mari quand il est venu s'informer?

LOUISE

Suivant les ordres de madame, j'ai rc pondu que madame dormait.

Et il est revenu ?

LOUISE

Oui^ madame, deux fois. J'ai répondu la même chose. Monsieur avait l'air très triste, très tourmenté.

Quelle heure est-il, ma fille?

LOUISE

Bientôt deux heures, madame.

Et il y a encore du monde en bas ? On

LE DIVORCE DE JULIETTE. Tni

n'est pas parti? Il y a encore des voitures?... voyez donc.

LOUISE, s'approchant d'une fenêtre.

Voilà la dernière qui s'en va, madame.

JULIETTE, avec un soupir.

Ah! tant mieux!

LOUISE

Madame n'a pas besoin de moi pour le moment?

Je vous sonnerai.

LOUISE

Bien, madame, (eile sort et reparaît presque aussitôt.)

Madame, c'est monsieur qui demande si madame est éveillée.

Oh! oui... Priez-le d'entrer.

JULIETTE; D ' E P I N 0 Y, l'uir trës liésitant et préoccupé. d'épi NO Y.

Eh bien! ma chère-, comment êtes-vous?

Qu'est-ce qu'il y a eu? Vous avez pris froid?... quoi?

Oui... je pense, mais je suis mieux.

Permettez-moi de vous gronder un peu, le prince m'a dit qu'il vous avait trouvée au bord de l'eau... sous la charmille... tout ce qu'il y a de plus humide... Ce n'élait vraiment pas sage.

Non... je m'en suis aperçue.

d'épi^oy.

Est-ce que vous êtes restée longtemps dans le parc?

Oui; assez longtemps...

d'épinoy.

Et cela vous a prise, comme cela, subitement?

Très subitement. — Voulez-vous voir, je vous prie, si la porte est fermée?

D'Epinoy la regarde, va voir à la porte et revient. JULIETTE, froidement.

Vous êtes curieux de savoir si j'ai

entendu votre conversation avec la princesse?... Eh bien! oui, je l'ai entendue d'un bout à l'autre.

D EPINOY, d'une voix sourde.

Ahl

Si je ne m'en suis pas expliquée avec vous à l'instant même, vous comprenez pourquoi. Je craig^nais de n'être pas maîtrasse de moi, de mes paroles, de mon cœur... de mes nerfs, si vous voulez... je craignais de me laisser entraîner à une scène de violence qui eût attiré des témoins... C'était assez du malheur sans y ajouter le scandale... Enfin, j'ai voulu recouvrer un peu de calme, prendre conseil de ma fierté et aussi de ma raison, — et avec l'aide de Dieu, j'y suis parvenue.

d'ÉPINOY fïiit quelques pas à travers la chambre, pu:s revenant près de sa femme.

Que voulez-vous de moi, Julielle?

Je vais vous le dire. Je veux d'abord vous demander l'explication, aussi brève qu'il vous plaira, mais claire et véritable, de votre conduite envers moi... Je ne voudrais pas la qualifier... mais enfin il y a là pour moi un mystère... un comble de perversité que je ne puis absolument comprendre, que je ne puis associer à la pensée d'un homme comme vous, d'un homme que le monde estime... d'un homme que j'ai aimé...

[l:lle passe son mourhoir sur ses yeux.) 1 aruOn I VOUS

allez encore dire que je suis une enfant!

d'épi NO Y.

Non!

Je n'ai jamais élé si cnFant que vous le pensiez... on que vous le disiez du moins... en tout cas le malheur mûrit vite. . . Eh bien I dites-moi donc comment cela est arrivé... comment vous avez pu vous décider... à pareille chose?

d'épinoy.

Juliette, la confidence que vous me djmandez ne me concerne pas seul.

Mais puisque je sais tout? Que pouvezvous m'apprendre sur elle que je n'aie entendu de sa propre bouche et de la vôtre... Youlez-vous que je vous rapporte mot à mot votre entretien?... — Elle était votre maitresse, elle Test toujours, et elle a fait notre

LE DIVORCE DE JULIETTE. b'^

mariage!... Pourquoi? comment? dans quelles circonstances tout cela s'est-il passé ? Voilà ce que je vous prie de me dire... et ne craignez rien pour elle... si je voulais la perdre, j'en sais assez, n^est ce pas? Si j'avais été capable de la livrer à son mari, ce serait fait, vous le savez bien!... Jamais je n'en retrouverai une pareille occasion, grand Dieu !

d'épinoy.

J'ai été seul coupable. — Une femmo affolée qui saisit le premier prétexte venu pour échapper à la vengeance, à la fureur menaçante de son mari, est à peine responsable de ce qu^^elle dit ou de ce qu'elle fait.

JULl ET TE.

Le prince avait surpris un de vos entretiens?... une lettre... quoi?

d'épi NO Y.

Une lettre... Les termes en étaient assez ambigus pour qu'il fut possible de les croire adressés à une autre... On dit qu'ils s'adressaient à vous... que je recherchais voire main... L'intimité de la princesse avec vos parents rendait vraisemblable son inlervcnlion dans une nég-ocialion de mariage...

Et comment put-elle expliquer le secret qu'elle avait gardé avec son mari sur une chose si simple?

d'épi NO Y.

On dit que c'était moi qui avais recommandé ce secret pour m'épargner une mortification, pour sauver mon amour-propre en ca-, d'échec.

Et tous ces mensonges inventés par une femme folle de terreur, vous vous y êtes associé de sang-froid?

d'épinoy.

C'était moi qui lavais mise en danger. Je ne pouvais la désavouer.

Vous aussi, vous avez eu peur?

d'épi NO Y.

Pour elle.

Et pour moi?... rien? ni peur ni pitié!... et depuis... depuis noire mariage... depuis que vous avez pu mieux connaître celle que vous (rompiez si cruellement... vous n'avez jamais eu un regret, jamais un remords?

tî2 LE DIVORCE DE JULIETTE.

d'épinov.

Si j'avais ressenti des remords, Juliette, ce ne serait pas le moment de vous les exprimer. Ils vous seraient suspects. Quant aux sentiments que j'éprouve en ce même moment devant vos souffrances, je ne vous en parle pas davantage... — Je ne puis que vous dire : quelle que soit votre volonté, j'obéirai.

Mais vous-même, n'imaginez-vous aucun moyen de dénouer la situation impossible où nous sommes? N'avez-vous aucune proposition à me faire?

d'épixoy.

Aucune. J'attends vos ordres.

Vous me surprenez. 11 serait si simple de me conseiller d'imiter votre indépendance morale, si simple de me dire : Pardonnezmoi mes torts, qui me sont chers, et je suis prêt à vous pardonner les vôtres... Usez de votre liberté comme j'use de la mienne... C'est ainsi que se font beaucoup de bons ménages, je crois! — Me proposez-vous cela?

d'épinoy.

Non.

Et si je vous le proposais, moi?

d'éimnov.

Vous en êtes incapable.

C'est vrai. — (eiig se lève.) Roger, si je faisais un appel solennel à votre honneur, auraisje quelque espoir d'être entendue, d'être exaucée ?

d'épinoy.

Vous en avez la certitude.

Eh bien! Roger, je ne vous ferai plus un reproche. Je vous remercierai même d'avoir apporté dans une explication aussi pénible autant de respect de vous-même — et de moi. Après l'action que vous avez commise, je m'attendais à trouver dans votre langage l'ironie cynique ou la lâche soumission d'un hypocrite démasqué...

Non, Dieu merci. Votre attitude, vos paroles ont été, je le reconnais, aussi dignes qu'elles

pouvaient l'être dans une si mauvaise cause. C'est une consolation pour moi, quand je suis forcée de vous retirer toute affection de pouvoir encore vous conserver quelque estime... Je veux donc croire, je veux admettre que vous avez subi une de ces fatalités, un de ces entraînements qu'un homme de cœur, qu'un homme d'honneur, peut dans quelque heure trouble confondre avec le devoir...

Merci, Juliette.

Mais, malgré tout, vous sentez bien comme moi, n'est-ce pas? que cela est irréparable, que vous avez tué la confiance?

d'épi NO Y.

Ne puis-je- espérer de la faire revivre?

Vous devez comprendre que c'est impossible. — Vous éprouvez, à cette heure, une impression de chagrin, de pitié que je crois sincère, mais qui serait brève, — et qui ne saurait lutter contre une passion, une possession qui ont pris sur vous un si terrible empire. — H y a des femmes, il parait, qui ont des philtres auxquels nos innocentes amours ne peuvent rien opposer... Vous appartenez à une de ces magiciennes, et je n'entends pas partager plus longtemps avec elle vos bontés. Nous sommes dès ce moment séparés à jamais, Roger, et ce que je demande à votre loyauté, c'est de faire consacrer par la loi cette séparation irrévocable.

lk divorce de juliette. 07

d'épinoy.

Je vous ai dit, Juliette, que votre volonté serait la mienne. Mais avez-vous bien réfléchi à l'éclat, au scandale d'un divorce?

Je n'ai pas eu le temps de réfléchir h grand'chose, vous pouvez croire. Mais j'ai eu tout le temps de me convaincre que je ne puis plus vivre avec vous sans mériter votre mépris et le mien; que j'ai vingt-trois ans, que je ne puis vouer à l'isolement ou au désordre le reste de ma jeunesse et de ma vie, et puisque le divorce existe, ma religion d'ailleurs l'autorisant, vous devez trouver juste que j'en profite.

Je le trouve justo, soit... mais je ne sais

(S LK DIVORCK DK JULIETTE.

pas s'il est possible... Il ne suffit pas de demander le divorce pour l'obtenir!

Vous craignez encore pour elle, n'est-ce pas? — Soyez tranquille. J'y ai pensé. Je vous promets, ne fût-ce que par égard pour son mari, et par un reste d'intérêt pour vou?, de ne pas révéler le secret de votre liaison. — Je ferai mieux ; pour éviter les propos, je continuerai de la voir comme auparavant. Je tâcherai d'avoir ce courage-là.

d'épinoy.^ Vous êtes un brave cœur.

Je vous suis reconnaissante de vous en apercevoir, même tardivement.

Mais si vous avez ces intentions généreuses, Juliette, sur quoi, sur quels faits appuierez-vous votre demande en divorce ?

Nous verrons... nous trouverons... De Rhodes nous aidera... Je lui ai déjà écrit pour lui donner rendez-vous après-demain à Paris. < — Car j'y retourne moi-même dès demain, si vous permettez.

D ÉPINO Y, après s'être incliné.

Mais puisque vous voulez bien que nous nous entendions à l'amiable, vous et moi, sur la marche à suivre dans cette triste aîTairc, puis-je espérer que nos relations forcées garderont du moins jusqu'au bout un caractère amical ?

Très amical.

d'épinoy.

Je vous remercie. Adieu.

JULIETTE, touchant la main qu'il lui tend.

Adieu.

d'épinoy.

Et vous prononcez si tranquillement ce mot-là ... ce mo t qui rompt des liens auxquels vous attachiez encore tant de prix il y a quelques heures... et qui m'étaient peutêtre plus chers à moi-même que vous ne le supposez... Ainsi vous ne regrettez rien ?

Je regrette la foi que j'ai perdue. — Je ne

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crois plus en vous, — et, grâce à vous, c'est à peine si je crois encore en Dieu.

d'épinoy.

Permettez-moi d'admirer votre fermeté d'âme, qui, je vous l'avoue, dépasse la mienne !

Vous voudriez me voir pleurer, décidément !

d'épinoy.

Ohl non, loin de là... je suis heureux au contraire de vous laisser le sourire aux lèvres. C'est une consolation. AdÏQu !

Adieu !

D'Epinoy sort. — Presque aussitôt la jeune feuime pousse un faible cri, étend les bras et tombe inanimée sur le parquet.

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