‹ Le divorce de Juliette; Charybde & Scylla; Le curé de BourronChapitre 7 sur 21 · ACTE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIÈME

Chez madame d'Épinoy, ù Paria.

Vu salon-boudoir. — Porte au fond. Portes latérales.

BAPTISTE, introduisant Pierre de Rhodes.

Je vais avertir madame que monsieur est

là.

DE RHODES

Bien, bien.

Il s'assoit et prend un livre sur la table. — Entre Juliette. 31 se lève.

JULIETTE, lui tendant la main.

Bonjour, mon bon Pierre !

DE RHODES

Chère madame I... Eh bien! êles-vous

remise de votre alerte de l'autre soir?... Peut-on se torturer pour si peu de chose ? Que vous êtes enfaat, quelquefois !

JULIETTE, le regardant en fat-c

Vous êtes un bon ami, vous !

DE RHODES, incertain.

Je ne pouvais pas mentir pour vous elre agréable.

l*ardon ! vous avez menti pour m'ètre agréable, et surtout pour rester honnête homme, et c'est ce dont je vous remercie. C'était bien. Mais tout le monde n'est pas aussi déhcat que vous... Bref, cette vérité que vous me cachiez, je Tai apprise en vous quittant, et apprise de façon à ne pas pouvoir conserver l'ombre d'un doute. J'ai vu

de mes yeux et entendu de mes oreilles... Tout ce que disait la lettre anonyme est vrai... J'ai eu une explication avec mon mari. Il est convenu de tout. J'ai réclamé le divorce, et il l'accepte. — Voilà, mon ami I

DE RHODES

Voyons... voyons!... Qu'est-ce que c'est que ce conte bleu que vous me contez là?

Ce conte est de l'histoire, malheureusement, et mon mari va vous le confirmer tout à l'heure.

DE RHODES

Mais je tombe des nues... je suis atterré! Ce n'est pas possible... Si cela était, vous ne traiteriez pas une chose si grave d'un ton si délibéré !

Mon ami... d'abord, depuis deux jours et deux nuits j'ai épuisé mes larmes...

ensuite, quand j'ai pris une résolution, quand je la crois bonne, quand je n'en vois pas de meilleure, il est dans ma nature de l'exécuter bravement, quitte à en mourir après. — Du reste vous avouerez bien vousmême que, la situation étant donnée, je n'ai rien de mieux à faire, rien de plus digne, rien de plus honnête, ni de plus sensé?

Dame ! — 11 n'y a pas d'enfants... Alors ça se peut.

Et nous vous avons fait appeler ce matin, mon ami, d'un commun accord, mon mari

et moi, pour prendre vos conseils sur la manière d'atteindre notre but commun — dans le plus bref délai et avec le moins d'éclat possible...

DE RHODES

Et votre mari ne vous a pas olï'erl de rompre cette malheureuse liaison ?

Il ne me l'a pas offert, et il me l'eût offert inutilement.

DE lUIODES.

Vous trouverez bon que je désire voir avant tout M. d'Epinoy.

Je l'ai fait prévenir. — Le voilà.

D'Epinoy entre par une des portes latérales.

d'épinoy.

Bonjour, mon cher! (ii lui prend la main.) Restez donc!... (un silence embarrassé.) Eh bien! jC

suppose que ma femme vous a mis au courant de ce qui se passe ?

DE RHODES

Très brièvement... J'arrive..

d'épinoy.

Mon Dieu I pour moi, je n'ai qu'à vous prier de vous conformer absolument à ses désirs. Je ne prétends jouer dans tout ceci qu'un rôle passif... Je consens à tout... seulement madame d'Epinoy me permettra de lui rappeler qu'elle a bien voulu me promettre que la cause réelle de notre dissentiment, de notre divorce enfin, ne sera pas révélée dans le procès... Quant à

LK DIVORCE dp: JULIKTTK.

VOUS, (le Rhodes, je sais que vous êtes homme d'honneur.

DE RHODES

C'est très bien!.,. Mais alors, où est le grief?... îï moins qu'il n'y en ait lin autre que j'ignore ?

d'épi NO Y.

Il n'y en a pas d'autre.

Pierre interroge Juliette <le l'œil.

Je n'en connais pas.

de RHODES.

Mais, en ce cas, sur quoi fonder l'instance en divorce? Car en fait de divorce, la loi actuelle n'admet pas le consentement mutuel... Dans la circonstance présente, —

dans Fespèce, — il faut absolument que la demanderesse articule des' griefs.

La demanderesse... pardon?

DE RHODES

C'est vous, la demanderesse.

Ah bien!

DE RHODES

Dès que vous ne voulez pas, — et je VOUS approuve très fort, — alléguer le motif véritable, il faut en supposer un autre... et à part les sévices et injures graves, qui ne seraient guère vraisemblables ici , et dont M. d'Épinoy d'ailleurs n'aimerait pas sans doute à se reconnaître coupable...

Nalurellement.

DE RHODES

Il ne reste comme motif de divorce que rinconduite du mari.

Eh bien?

DE RHODES

Mais nous ne pouvons alléguer cette inconduite sans preuves., il faudrait donc que M. d'Epinoy voulût bien consentir...

d'épinoy.

Puisque je consens à tout!

DE RHODES

Consentir, dis-je, à écrire des lettres

comprometlaates... que la demanderesse serait censée avoir surprises — ou achetées...

Moi?

DE RHODES

Oui, vous!

Et cela suffirait?

DE RHODES

Parfaitement.

JULIETTE, à son mari.

Vous entendez?

d'éptnoy.

Mais à qui seraient-elles adressées, ces lettres compromeltanles?

I/K DIVORCK I)K .TULIIOTTK.

A personne... à une inconnue... il suffit que ce soient des lettres d'amour, qu'elles soient d'une date récente, et qu'elles ne soient pas adressées à votre femme...

d'ÉPINOY, avec humeu

Mais il me semble que ce n'est pas très loyal, ça?... c'est tromper la justice... cela me répugne infiniment.

Ah! pardon, mon cher Roger... jl ne s'agit pas de dire : « Je consens à tout... je consens atout... » et puis finalement de ne consentir à rien... c'est ça qui ne serait pas loyal... après l'engagement que vous avez pris envers moi... et permettez-moi de vous dire, par parenthèse, mon ami, que je m'étonne un peu de l'espèce de maussade-

LE DIVORCE DE JULIETTE. .s;{

rie, de mauvaise humeur que vous apportez dans nos arrangements qui devaient être traités , comme vous l'avez désiré vousmême, sur un pied amical... il serait plus digne démontrer dans ces tristes délibérations la distinction et le bon goût du vrai gentleman que vous êtes.

d'épinoy.

J'ai beau être un vrai gentleman... Il m'est difficile de prendre gaiement cette affaire-ci.

Je ne vous demande pas de la prendre gaiement... Je vous demande d'y mettre un peu plus de liant, d'abandon, de bonne grâce...

u'épinoy.

Je vais essayer de profiler de vos leçons. . .

et de votre exemple... Eh bien! soit, j'écrirai ces lettres... nous les écrirons même ensemble, si vous voulez... ce sera encore plus divertissant... Mais, enfm, cela ne presse pas, je suppose?

JULIETTE, interrogeant rie Rhodes.

Ça ne presse pas?

DE RHODES

Ça ne presse pas, si vous n'êtes pas pressés... ça presse, si vous voulez aller vite.

Oh! le *plus vite possible... (a d'Épinoy.) N'est-ce pas?

D EPINOY.

Très évidemment. Moins cela durera, et moins on en parlera... Mais avant de passer outre, je voudrais prier de Rhodes de nous

donner quelques renseignements sur la marche d'un procès de ce genre... car je n'en sais pas le premier mot. Ainsi, moi, par exemple, qu'est-ce qiie j'ai à faire?... J'écris ces lettres compromettantes...

Bon !... et après?

DE RHODES

Après? rien du tout. Car l'intention du défendeur est de faire défaut, je suppose?

d'épinoy.

Eh ! certainement.. . puisque le défendeur ne se défend pas.

DE RHODES

Eh bien! vous n'avez pas à constituer d'avoué ni d'avocat.

.fULlETTE.

Et moi, Pierre?

se. LK DIVORCE DE JULIETTl'.

Vous, chère madame, c'est différent...

Vous avez besoin d'un avoué et d'un avocat!... Une fois les lettres compromettantes écrites par M. d'Epinoy, vous les donnez à votre avoué... qui dresse une requête au président, exposant vos griefs... là-dessus ordonnance du président vous autorisant à citer votre mari en conciliation... refus de conciliation... autorisation du président d'assigner votre mari devant le tribunal... assignation et jugement par djéfaut...

tout cela^ avec, un peu d'activité et un peu de protection, peut être terminé, à la rigueur, en deux mois.

Vraiment? Je n'aurais pas cru. . . (a son mu. i.) Mais alors, c'est parfait, n'est-ce pas?

î>k divorce dk juliettk. 87

d'épinoy.

Idéal.

DE RHODES

La première chose à faire, ce serait, — une fois les lettres écrites, — de les porter chez l'avoué afin qu'il puisse constituer son dossier tout de suite.

JULIETTE, H s^on imri.

Mon cher Roger, si vous aviez la honte de rédiger ces lettres dès à présent... d'ahord vous en seriez quitte, et puis nous pourrions les porter chez l'avoué, de Rhodes et moi, cet après-midi?

Tout ce qu'il vous plaira, (ii se lèvc et va sas-

teuir devant le petit bureau de m femme.) Mais je Ue puls

pas écrire cela sur du papier à votre chiffre... Eq avez-vous d'autre?

Dans le buvard... à votre droite !

D ÉPI NO Y, jouant avec sa plume et méditant avant d'écrire

(a de Rhodes.) Il ii'y a pas besoin qu'elles soient longues, n'est-ce pas?

DE RHODES

Non... pourvu qu'elles soient claires.

d'épinoy. ' ,

Ijien. ^Après une pause, ne trouvant ri(Mi.j VOUS

devriez me faire ça, vous?

DE RHODES

Je ne peux pas... Comme avocat, je manquerais à mon devoir... Ce n'est déjà pas très correct de vous avoir indiqué un moyen

de tourner la loi... j'ai pour excuse le désir d'éviter le scandale... mais je ne peux pas aller plus loin.

Eh bien! alors, faites-moi tous deux le plaisir de ne pas vous occuper de moi... et de continuer votre conversation... si vous tenez vos yeux fixés sur moi, je ne pourrai pas écrire un mot. . . ça me paralyse !

JULIETTE, à son mari.

Faites appel à vos souvenirs, (a de Rhodes.) Quel avoué dois-je prendre?

DE RHODES

Je vous recommande mon ami Labussière. — Aimable homme et très e'xpéditif. — Quant à l'avocat, voyons donc!...

90 I,E DIVORCE DE J U L I KTTK.

Comment! mais mon avocat, c^est vous, j'aime à croire.

DE RHODES

Oh! non, veuillez m'excuser.. . je m'occuperai de l'afTaire... je vous aiderai à la terminer le plus vite possible, puisque c'est votre désir commun... mais je ne plaiderai pas pour vous... j'ai mes raisons!

Comme c'est contrariant!

D EPI NO Y, clierchant ses mots, murmure ù demi voix. t>

(( Cher amour... cher ange!... »

Vous dites?

d'épinoy.

Je ne vous parle pas, ma chère... j'écris!

Ail! pardon... (a de Rhodes.) Du moins, vous me choisirez mon avocat?

DE RHODES

Oui, mais c'est assez insignifiant... dès que votre mari fait défaut, l'affaire est jugée.

D EPINOY, à demi voix, mordant sa plume.

Ëg « Cher amour... cher ange! »

Vous n'avancez pas heaucoup, il me semble !

d'épinoy.

Comment voulez-vous que j'avance I...

vous causez... vous causez... je ne sais pas

ce que j'écris !... (jullette ot de Rhodes continuent leur entretien à voix basse. — D'Épinoy se lève brusquement, avec

impationce.) Jc vais dans ma bibliothèque!... je vous rapporterai cela dans cinq minutes!...

D'Kpinoy sort emportant son papier à lettres.

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