JULIETTE, DE RHODES
JULIETTE, souriant légèrement, malgré elle.
Il ne s'amuse pas !
DE RHODES
Non.
Mais enfin, de Rhodes... })ourquoi ne
voulez-vous pas être mon avocat? — Vous me blâmez donc? Je vous avoue que cela me blesse.
DE RHODES
Comment ne comprenez-vous pas que votre avocat sera forcé d'accabler votre mari? — et c'est un rôle qui ne me convient pas... On sait que j'ai toujours eu beaucoup d'attachement pour vous... on avait même fait courir, dans le temps, des bruits ridicules sur mes prétentions... On pourrait croire que je mets ma profession au service de ma rancune; que, sous prétexte de défendre une femme outragée, je me venge lâchement d'un rival... Je vous demande la permission de m'abstenir ! (jullette luI tend la main avec
motion. -Il continue.) Mais VOUS n'y pcrdrcz rien... je vous donnerai un de mes amis, un de mes maîtres même, — et puis l'af-
faire est sûre. Maintenant, je voudrais appeler votre attention sur un détail qui a son importance... Dans une huitaine de jours, après le refus de conciliation, le président vous assignera, jusqu'à la fin de l'instance, un domicile séparé, chez madame votre mère, probablement.
Pourquoi?
DE RHODES
C'est une mesure préservatoire... Vous aurez même le droit de requérir au besoin la force armée pour vous protéger dans votre domicile séparé.
La force armée!.. Quelle bêtise!.. Mais est-ce que je suis obligée d'accepter cette séparation de domicile?
i\oii.
Qu'est-ce que vous me conseillez?
DE RHODES
C'est toujours plus sage... D'ailleurs, pendant ce procès, la vie commune vous serait pénible.
Vous savez que nous avons ici deux appartements très indépendants, M. d'Epinoy et moi... Je le prierais de prendre ses repas à son cercle... C'est que je compte garder l'hôtel, — et ce serait ennuyeux de faire un déménagement pour si peu de temps.
DE RHODES
C'est toujours plus sage... 11 est vrai que, d'autre part^ le domicile commun laisse plus de chances à une réconciliation, qui est toujours désirable.
Mon ami, c'est m'olTenser que de la supposer possible.
Cependant, le premier moment j)assé, vous pourrez réfléchir à la situation diflicile d'une femme de votre âge qui reste sans protection, sans appui dans le monde.
Je n'aurai pas beaucoup de peine, je pense, à trouver dans le monde un appui
plus solide et plus fidèle que celui que je perds.
DE RHODES, trouble.
En cherchant bien...
Vous m'aiderez !
Un silence d'embarras. — D'Épiaoy rentre avec ses lettres. D EPI NO Y.
Voilà, c'est fait. — 11 y en a quatre... ce sont de simples billets, mais je crois que cela suffira.
DE RHODES
S'ils sont catégoriques?
d'épinoy.
Je le crois. — Vous pouvez en juger du reste.
Il lui remet les lettres.
DE RHODES
Voyons ça.
Lisez haut, mon ami.
DE RHODES
Vous avez daté?... Oui... bien... (Lisant.) « Mon cher amour, quelle délicieuse soirée je vous dois! Quelles heures enchantées! Vraiment, Blanche, avant de vous connaître, je ne savais pas ce que signifiait le mot charme. Je le sais maintenant. Le charme, c'est votre présence, c'est votre regard, votre voix, votre parfum : le charme, c'est vous 1 Mon cœur se trouble à la pensée de me retrouver bientôt à vos pieds, sur ce petit tabouret oii l'on est si bien. »
J'aime assez le petit tabouret.
DE RHODES, rontiimant de lire.
« Où l'on est si bien. . Vous ai-je dit que je vous aimais, Blanche! Je vous ai trompée. Je vous adore. Votre Roger. » — Ce n'est pas mal. (^est bien écrit... Mais, pour motiver un divorce, c'est peut-être un peu doux, un peu mou...
Beaucoup trop mou... On dirait une romance.
d'épinoy.
Permettez, cette lettre est censément la première, il fallait bien graduer. *
DE RHODES
Eh bien !... voyons les autres... la dernière, par exemple...
D ÉPINOY
Voilà !
DE RHODES, prenant la lettre et commençant à lire.
« Cher ange, tu ne sauras jamais... »
d'épinoy.
Vous remarquez?... je la tutoie maintenant.
de RHODES, parcourant la lettre.
« ... Cette nuit idéale... » Oui, ça c'est
mieux... (ll continue de lire tout bas.) C'est mêmC...
mâtin !
Qu'est-ce qu'il dit?
DE RHODES
Rien... qu'il lui envoie une voiture et deux chevaux.
d'épinoy.
Pour ce que ça me coûte !
DE RHODES, finissant de lire.
Oh ! le mot de la fm. . . mâtin !
Montrez un peu ! (nie lui prend la lettre et lit.)
Quelle horreur!
D ÉPI NO Y, avec la même gravité, à de Rhodes.
Vous croyez que cela contentera le tribunal ?
DE RHODES
Il serait difficile !... et pourtant, en y réfléchissant, il serait bon d'ajouter quelques
LE DIVOliCK DE JULIETTE.
mots personnellement blessants pom^ madame d'Epinoy, car il n'est pas question d'elle dans tout cela.
C'est inutile.
D ÉPINOY
DE RHODES
Excusez-moi, cela caractériserait plus fortement l'injure à l'épouse!
d'épinoy.
Non ! Il faudrait recommencer ou faire des ratures !
Vous pouvez le mettre en post-^criptum.
D ÉPINOY, à sa femme.
Si VOUS voulez me dicter?
LH DIVORCE DK JULIETTE. Wi
Soit !... Écrivez... « et ne me dis plus surtout, mon amour, que tu es jalouse de ma femme... c'est une enfant... pour laquelle tu dois avoir l'indifférence souveraine et le profond dédain qu'elle m'inspire à moimême. »
... (( A moi-même. » Tenez, de Rhodes, les voilà toutes quatre, — avec l'annexe.
JULIETTE, à de Rhodes.
Et , maintenant , vous m'accompagnez chez l'avoué, n'est-ce pas, mon ami ? — Je mels mon chapeau et je vous rejoins.
lai LK DIVORCE DE JULIETTE.