‹ Le divorce de NapoléonChapitre 14 sur 27 · ARTICLE PREMIER · texte numérisé non relu

ARTICLE PREMIER

« Il y aura mariage entre Sa Majesté l'Empereur Napoléon, roi d'Italie, protecteur de la Confédération du Rhin y médiateur de la Confédération suisse, et Son Altesse Impériale et Royale Madame Tarcliiduchesse Marie-Louise, fille de Sa Majesté l'Empereur François, roi de Hongrie et de Bohème.

ARTlGIsE SECOND.

« Sa Majesté l'Empereur des Français enverra à Vienne un grand de sa Cour pour faire solennellement la demande en mariage de la Sérénissime archiduchesse Marie-Louise. Sa Majesté l'Empereur d'Autriche l'accordera sur-le-champ, et, dans les huit jours qui suivront la demande, le mariage sera célébré par ^aro/esrfe présent et conformément à l'usage et étiquette de la cour de Vienne * . »

1 Ce contrat fut si{>n^ à Vienne le 16 Février. On y ajouta un article spécial sur la demande de Napoléon. Le voici :

• Article séparé, « S. M. TEmpereur d'Autriche ayant voulu déférer au désir que Sa Majesté TEmpereur des Français lui a fait témoigner que les articles du mariage fussent rédigés en français comme étant la langue du pays que la future épouse doit habiter, et de la maison impénale dans laquelle elle entrera, il a été néanmoins con-

Le comte de Laborde, qui devait faire partie de

l'ambassade extraordinaire en qualité de premier

secrétaire, avait écrit le 6 février au comte de

Metternich une lettre confidentielle qui nous

révèle le dessous des cartes. Il commençait par se féliciter d'avoir pu contribuer, par sa position et ses relations, à l'un des événements les plus considérables de cette époque. « Les hommes qui ont le plus contribué à faire avancer l'alliance importante qui va se faire, ajoutait-il, sont Maret, Sémonville et notre ami de la rue de Varennes, dont l'opinion, demandée en secret et prononcée haut, a ébranlé la velléité qui faisait pencher pour la Russie ^ » Laborde se répandait en compliments et en promesses, a Je me félicite, et la monarchie doit être heureuse du changement de système que nous allons voir se développer. Il me paraît important que nous reprenions nos relations. Nous

Venu que cet exemple ne pourrait jamais tirer à conséquence ni être cité en d'autres ni en de semblables cas. » Pour qui connaît l'étiquette autrichienne, c'était une grande concession ; mais que pouvait-on refuser alors à Napoléon?

(Affaires étrangères. — Vienne.) * M. de Talleyrand, quoique en disgrâce, avait conservé beau^ \ coup de crédit. Il avait, comme on Ta vu, poussé de son mieux \ à rallianc e au trichienne, sachant qu'à l'occasion Metternich et * François II lui en tiendraient compte. L'Autriche lui était déjà fort reconnaissante d'avoir, en 1805, persuadé à Napoléon de contracter avec elle paix et amitié. (Voir Revue historique de janvier-février 1889. — Talleyrand à Napoléon, le 17 octobre 1805. Document publié par M. Pierre Bertrand.)

marchons vers un même but. Il y aura beaucoup de choses à vous dire, et ma position me met à même de vous être utile. Je le ferai avec chaleur et intérêt. Je vous ai certainement voué l'attachement le plus sincère. Votre ambassadeur est un homme excellent. Floret Test également... Comptez que tout ce que vous me direz passera, — si vous le voulez, — à l'Homme, et ce que vous voulez qu'il ne sache pas restera au fond d'une cheminée ardente. » On trouvera, avec raison peut-être, que M. de Laborde se mettait trop facilement à la disposition de TAutriche. Mais continuons à lire cette lettre si instructive, a U y a un grand mouvement parmi les jacobins et le faubourg Saint- Germain. Les uns clabaudent, l'autre est hors de mesure. On sera sévère pour les uns et les autres. Mais voici des avis et des demandes même que je vous fais. On proposera un échange d'ordres et de cordons. » Nous touchons au point sensible. M. de Laborde prie Metternich, « pour faire marque d'oubli et marque de bons souvenirs au parti raisonnable des jacobins ou des constitutionnels » , d'accorder : « P à Maret le cordon de Saint-Étienne ou de Saint-Léopold, en diamants, de la valeur de 300,000 liv., avec la ganse etl'épaulette, et 2* l'autre de ces ordres à Sémonville et à Beurnonville, membres du Sénat et vos prisonniers d'Olmûtz » . 11 estime que cela fera l'effet le

plus heureux. D'ailleurs, « Maret et Sémonville ont été dans cette circonstance tout ce qu'on peut être » , Mais pour lui-même n'y aura-t-il rien? «Vous pourriez également, insinuait-il, me faire donner la décoration de Saint-Étienne ou de Léopold, ce qui me placera à l'égard de notre souverain dans une position avantageuse et me vaudra, par l'effet des circonstances, plus d'influence et plus d'égards. Je laisse à votre amitié pour moi de faire ce que vous pourrez. » En attendant, il faut prouver a l'Autriche qu'on est un ami utile. « Je joins, dit Laborde, à toutes ces demandes quelques observations politiques et quelques notions importantes. On havurde avec l'Angleterre. On donnera le Portugal pour la Sicile. On laissera la maison d'Orange en Hollande, en occupant et en réunissant le pays jusqu'au Wahal. On rendrait le Hanovre, etc. » Suivait une prédiction qui, à quelques mois près, s'est réalisée : « Ce dont vous pouvez être sûr, c'est qu'en moins de cinq mois, nous sommes en froid avec la Russie, et en moins de dix-huit mois en guerre avec elle. On ^continuera.à-visfir surConstantinople et l'O rient. L'Egypte tient à noire coeur. Montez vos combinaison s sur ce pied et tâchez que votre princesse ait bientôt des enfants, ce que cependant vous ne vous aviserez pas de diriger là où vous êtes. » Laborde ne pensait pas qu'il fût bon que François II

vint immédiatement en France , mais qu'il annonçât seulement sa visite en bon père qui veut voir sa fille. « Notre ami de la rue de Varennes, continuait-il, est consulté en secret, mais pas admis. Je doute qu'il reprenne le timon ; mais le parti pour lequel je vous demande des faveurs est tout ce quon peut être et le sera par mille rapports que je vous développerai, lorsque j'aurai plus de moments à moi. » Ceux qui ont cru au désintéressement des conseillers de Napoléon avoueront, après la lecture de cette lettre, qu'ils se sont bien trompés. Le post-scriptum les désabusera davantage. « On vient dans ce moment me dire qu^au lieu de l'ordre en diamants, Maret préfère — parce que sa femme le préfère — une belle tabatière très ostensible et là trois cent mille francs en billets. Elle dit que cela établira Tenfant qu'elle porte sous son sein. » Et parlant du ministre des relations extérieures, Laborde disait ironiquement : « A ce niais de Champagny, une tabatière sans billets. Je crois que son heure sonne! » Il n'était pas plus tendre pour notre ambassadeur à Vienne : « Otto a été et sera toujours mauvais pour vous autres. Il ne vous restera pas, et il dépendra assez de vous de le faire changer ^ »

* Voy.HelPert. Ai)p.,pa{;es354à 358. — Metternich avait conservé cette précieuse lettre dans les Archives d*£tat, malgré le désir de Laborde, qui lui avait écrit : « Brûlez ma lettre* J*y compte. »

Mais Laborde avait beau multiplier les prévenances et les compliments, Metternich s'en défiait* Il avait averti, le 25 décembre 1809, le prince de Schwarzenberg de se garder « de cet homme dont le rôle a été entièrement double dans le cours de la . négociation... II tiendra sans doute, ajoutait-il, un langage différemment nuancé à Votre Altesse.

Elle ne peut le regarder que comme un faux frère et ne s'en servir que pour confronter les notions qu'il peut vouloir vous inculquer, mon prince, avec des données puisées dans des sources différentes.. • Je la prie de ne jamais perdre de vue le caractère personnel d'un homme qui, après avoir été accueilli à notre service, s'est laissé employer activement dans un sens entièrement opposé à nos intérêts, et qui, comblé des bienfaits de l'ancienne cour d'Espagne, n'a rien eu de plus pressé que de sacrifier la reconnaissance à son envie de parvenir à des grades avancés au service de Napoléon... » Schwarzenberg était déjà prévenu. « Je ménagerai soigneusement, avait-il écrit à Metternich, mes relations avec Laborde, qui me mettent dans la possibilité d'agir sur l'Empereur par la voie de M^JJaretj dont l'esprit conciliant pourrait être de quelque utilité, du moins dans les petites affaires. Cependant, je me méfierai toujours jusqu'à un certain point de cette ancienne connaissance, car, en homme d'honneur, il faut qu'il serve fidèlement la

cause cju'iJ a embrassée, et il doit l'avoir bien servie, parce qu'on vient de lui accorder trois récompenses. Il fiit créé à la fois chevalier de la Légion d'honneur, maître des requêtes etcomte '. » Si Schwarzenberg se défiait de Laborde et en informait Metternich, Labordë ne se gênait pas pour écrire quelque temps après au premier ministre de François II, à propos de l'alliance francoautrichienne : « Schwarzenberg n'a pas été adroit en cette affaire. »

Metternich, qui cependant avait donné tous pouvoirs à Schwarzenberg, parut s'étonner de la rapidité avec laquelle le contrat avait été rédigé. L'ambassadeur autrichien lui répondit : « En signant le contrat de mariage, tout en protestant que je n'étais aucunement muni de pouvoirs ad hoc, je crois avoir uniquement signé un acte qui pût garantir à l'empereur Napoléon la résolution prise par mon auguste souverain de venir au-devant de toute négociation sur cet objet important. Les dépêches que vous me fîtes l'honneur de m'adresser. Monsieur le comte, ne me laissèrent plus aucun doute sur la marche que j'avais à tenir. Sa Majesté, à ce que m'assure Votre Excellence, approuve ma conduite en m'enjoignant de conli-

» Helfert. App., p. 395.

nuer à travailler dans le même sens. Le mariage est donc une affaire que mon gouvernement juge, comme de raison, être du plus grand intérêt, et dont la réalisation lui paraît être bien désirable *. » L'ambassadeur justifie son empressement par une raison très naturelle. « Quand on connaît le caractère de l'empereur Napoléon, il ne semble pas douteux que si j'avais mis de mon côté de la mauvaise grâce, il eût quitté ce projet pour en chercher un autre. Si cette affaire fut brusquée, c'est que Napoléon n'en fait guère d'autres, et il me parut qu'il fallait profiter d*un moment favorable. » Schwarzenberg ajoute que, s'il a eu le malheur de déplaire à son souverain, il demande instamment son rappel. On ne fit pas la faute de le rappeler. Dans une autre dépêche du 8 février, Schwarzenberg explique encore sa conduite. « Si j'avais insisté à ne pas signer, dit-il, {'/aurait rompu pour en finir ou avec la Russe ou avec la Saxonne... Je vous conjure, cher ami, de faire en sorte que cette grande affaire ne souffre aucune difficulté et qu'elle se fasse de bonne grâce... Je plains la prin-

* Helfert, qui publie cette' dépêche, reproche ailleurs à M. Thiers de n'avoir pas pris la peine de jeter un coup d'œil sur les sources autrichiennes. « Autrement, déclare-t-il, il lui aurait été impossible d'écrire que les représentants de la cour de Vienne avaient insinué en cent façons que cette cour ne demandait pas mieux que de s'unira Napoléon. » Les documents cités par Helfert lui-même, les dépèches officielles et les Mémoires de Metternich combattent victorieusement la thèse d'flelfert.

168 LE DIVORCE Df. NAPOLÉON.^

cesse, il est vrai, mais qu'elle n'oublie pas cependant qu'il est bien beau de rendre la paix à de si bons peuples et de s'établir le garant de la tranquillité et du repos général... Faites terminer cette afFaire noblement, et vous aurez rendu un service immense à la patrie ! ... »

Metternich se garda bien de contrecarrer Schwarzenberg. Son zèle avait trop merveilleusement servi ses plans. A toutes les demandes venues des Tuileries, il s'empressa, lui aussi, de répondre « de bonne grâce et l'esprit content » .

Les moindres détails étaient étudiés avec un soin extrém«. Ainsi le ministre des relations extérieures priait le comte Otto de lui envoyer par le premier courrier Une robe et un soulier de l'archiduchesse pour qu'ils servissent de modèle. Le 9 février, il réclamait le portrait de la princesse et des renseignements détaillés sur sa personne, afin de satisfaire à l'impatience de Napoléon. Il avertissait l'ambassadeur que l'Empereur accepterait volontiers un échange d'ordres, mais non la Toison d'or, parce qu'il la tenait déjà de l'Espagne et parce que la France conservait des prétentions sur cet ordre d'origine française. Il l'engageait à avertir le ministère autrichien que la moitié des troupes était rentrée en France, que le pays de Salzbourg et d'Inn devait être réuni à la Bavière, que les travaux des fortifications de Passau étaient inter-

rompus, que Tarnaée d'Illyrie allait être réduite au tiers, et qu'au F' mars tout serait mis sur le pied de paix : « Vous ajouterez, concluait Ghampagny, qu'on verrait avec plaisir que TAutriche fit de pareilles propositions paciBques. » Dans une lettre qui suivit celle-ci, le ministre fit parvenir au comte Otto, sur la demande même du prince de Schwarzenberg, les sentences de TOfficialité, pour prouver qu'il n'existait plus d'empêchement canonique au second mariage de Sa Majesté'.

• a Vous êtes autorisé, mandait Champagny au comte Otto, notre ambassadeur, le 9 février 1810, à les communiquer. // ne serait pas convenable qu'on en prît copie. J'aurais pu vous envoyer toutes les pièces de la procédure qui sont relatées avec soin dans la sentence de l'Officialité métropolitaine, mais cela m'a paru inutile. Cette sentence indique très bien la marche qui a été suivie et les motifs de nullité. La compétence des Officialités diocésaine et niétropolitaine est mise hors de doute par l'avis de sept prélats distingués par leurs lumières autant que par leur attachement à leurs devoirs.

« Le recours était difficile dans le moment actuel, et il n'était pas nécessaire, puisqu'il est

^ L*Ëmpereur fit adresser également à son ambassadeur extraordinaire Berthier une attestation du cardinal Fesch. (Voir aux pièces justificatives.)

170 LE DlVOnCE DE NAPOLÉON.

reconnu que rOfficialilé peut déclarer la nullité du mariage entre particuliers. Pourquoi n'aurait-elle pas le même droit à Tégard des tètes couronnées? Le sacrement n'est-il pas le même pour les uns comme pour les autres? La dissolution du mariage de Henri IV n'a été prononcée par le Pape que parce que Marguerite de Valois s'était adressée au Souverain Pontife. Le Pape, qui a annulé le mariage de Louis XII, avait été l'instigateur de cette séparation. C'est par cette raison qu'il s'était empressé d'en être l'instrument. Vous ne montrerez ces pièces qu'autant qu'il existerait quelque scrupule que cette communication ferait disparaître, et vous ne devez employer les réponses que je vous fournis à quelques objections, qu'autant que ces objections seraient faites. Vous aurez soin de me renvoyer ces sentences, aussitôt que vous n'en aurez plus besoin. »

j Cette prudence du ministre de Napoléon montre

à elle seule combien l'on redoutait l'examen minu- 1 lieux des sentences de l'Officialité. Vues de près, I elles auraient en effet aggravé les difficultés.

L'archevêque de Vienne, avant de procéder au mariage religieux par procuration, souleva plusieurs difficultés. Voici les points minutieux sur lesquels il demandait à être éclairé et à recevoir une solution satisfaisante :

« — En quel temps, en quelle année le con-

trat civil avec Joséphine a-t-il été fait et célébré?

« — Les lois anciennes, données par les rois, étaient-elles abolies à cette époque ?

« — Le propre prêtre ou curé fut-il présent à ce contrat? Se fit-il devant des témoins? Qui furent ces témoins ?

« — Quelle fut la formule employée dans le contrat civil? Ce contrat portait-il sur une société indissoluble ou sur une société qui ne serait telle que jusqu'à la fin de l'éducation des enfants qui pourraient provenir de cette union ?

« — Devait-elle être à perpétuité ou ne durer qu'un certain nombre d'années, et sous quelles conditions?

a — Quel est le motif pour lequel le contrat civil a été dissous?

« — Par quels juges l'a-t-il été ? Devant quels témoins? Cela s'est-il fait sans qu'il y ait eu aucun défenseur du mariage ?

« — Avant le couronnement, le contrat civil a-t-il été renouvelé ou prorogé en présence du propre prêtre ou du Pontife?

a — Le for ecclésiastique a-t-il déclaré ce contrat civil comme n'étant pas naturel et comme nul pur conséquent, a défaut de toute légitimité?

« — Sur quel fondement et par quel motif l'aurait-il déclaré tel? A-t-on établi un défenseur du

mariage? Dans le jugement ecclésiastique, a-t-on observé tout ce que prescrit la bulle de Benoît XIV?

« — Quels ont été les juges? En combien d'instances la cause a-t-elle été décidée?

« — A-t-il été inteijeté appel à la seconde instance? Conformément aux lois ecclésiastiques aujourd'hui en usage, le Pape a-t-il dû établir et nommer des évéques de France pour décider en dernier ressort?

« — Tout ce qui est relatif à cette affaire se trouve-t-il réellement consigné par écrit dans des documents publics ?

« — Les témoins les ont-ils signés et certifiés sous la foi du serment ' ? »

Le pauvre comte Otto répondit de son mieux à ces questions qui lui semblaient fort indiscrètes. Mais l'archevêque de Vienne voulait davantage. Il tenait essentiellement à examiner par lui-même les sentences de l'Officialité de Paris. Le comte Otto s'y refusait, ayant donné sa parole d'honneur à Metternich que le mariage était annulé. Ce n'était pas au jugement d'un prélat étranger que le clergé de France devait soumettre ses sentences. Les négociations étaient arrêtées par cet incident fâcheux; sept jours furent employés à compulser la collection du Moniteur et du Bulletin des lois

> Helfert. App.

pour attester la nullité du premier mariage de l'Empereur. Rien ne pouvait vaincre la conscience timorée de Tarchevêque de Vienne. Pour lever ces scrupules, le comte Otto finit par rédiger une attestation personnelle, destinée à l'archevêque seul. « Je soussigné, disait-il, ambassadeur de Sa Majesté l'Empereur des Français, atteste que j'ai vu et lu les originaux des deux sentences des deux Oificialités diocésaines de Paris concernant le mariage entre Leurs Majestés l'Empereur et l'Impératrice Joséphine, et qu'il résulte de ces actes que, conformément aux lois ecclésiastiques catholiques établies dans l'Empire français, ledit mariage a été annulé de toute nullité... » Le comte Otto déclara avoir consenti à ce biais « pour ne pas livrer les deux sentences au caprice d'un vieillard influencé par deux prêtres émigrés ^ »» . Elles étaient déjà revenues à Paris.

L'archevêque Sigismond en avertit François IL Il lui écrivit le 28 février qu'à cette date il n'avait aucune preuve légale et sûre de la dissolution des lien§ qui unissaient Napoléon et Joséphine. Il suppliait IJEmpereur de lui faire donner communica-

^ Le comte Otto au comte de Cadore, 28 février 1810. (Archives des Affaires étrangères.) — Au sujet des deux prêtres émigrés, le comte Otto ne nomme que le ci-devant évêque de Carcassonoe. II accuse aussi le nonce d*avoir en cette occasion abusé de son influence.

tien des sentences de nullité et de publier officiellement tous les actes qui constataient la rupture du lien civil et du lien religieux. Ces formalités lui étaient nécessaires « pour accomplir sûrement son œuvre, disait-il, et n'exposer ni lui, ni le nouveau mariage à aucun péril» . Le comte de Metternich, sur Tordre de son souverain, informa de ce désir le comte Otto. Celui-ci lui répondit que les deux sentences des Officialités diocésaine et métropolitaine de Paris, qu'il avait eues entre les mains pendant quatre jours et qu'il avait renvoyées en France, se fondaient principalement sur le manque total des formalités prescrites par les lois de l'Église ; que la nullité du premier mariage de S. M. l'empereur Napoléon y était reconnue par les sept prélats respectables qui avaient signé ces sentences d'après le texte des Saints Canons et d'après des pièces probantes et originales relatées dans lesdites sentences.

« Le soussigné déclare en outre qu'il est de notoriété publique en France qu'à l'époque où ce premier mariage a été contracté, il n'existait aucun curé qui eût pu intervenir dans un acte seqoiblable, tous les mariages étant considérés alors comme de purs engagements civils que la moindre incompatibilité d'humeur pouvait dissoudre légalement.

«Ce n'est qu'à l'avènement de l'Empereur Napoléon que des principes plus analogues à l'esprit

de notre sainle religion ont été établis en France, et que la plupart des mariages contractés auparavant ont été renouvelés et consacrés par des formes canoniques; mais le mariage de Sa Majesté Impériale n'ayant pasétéconBrmé de cette manière, les sept prélats qui en ont prononcé la nullité ont principalement insisté sur ce défaut de forme, qu'il importait bien plus à la France qu'à toute autre nation de constater, puisque c'est sur cette considération importante que se fonderont dans la suite les droits des descendants de Sa Majesté... »

Métier nich trouva le procédé employé vis-à-vis de la cour d'Autriche un peu léger. Il se plaignit que le comte Otto lui eût refusé les papiers de rOfficialité. Il regretta une finesse peu conforme aux engagements pris par l'ambassadeur et tout opposée à la manière franche dont il avait luimême abordé une question très délicate. Le comte Otto répondit par une courte note à ces observations :

« L'attention scrupuleuse, dit-il, avec laquelle j^ai eu soin d'énoncer mes assertions, doit être le plus sûr garant de leur exactitude. J'ai dû affirmer, dans un paragraphe séparé, ce qui concerne la faculté de dissoudre le mariage au gré des contractants, parce que je ne suis pas bien sûr d'avoir vu ce motif de nullité exprimé dans les mêmes termes; mais je puis répondre qu'il est implicitement

compris dans les deux sentences dont il s'agit * . » Le comte Otto ne satisfaisait pas à la demande de Metternich qui avait réclamé les sentences. L'archevêque Sigismond insistait plus que jamais. Pour lever ses scrupules, le cardinal Fesch lui fit porter une missive particulière par un page de la Cour. Dans cette missive, le cardinal, en sa double qualité de grand aumônier et d'archevêque de Paris, accordait la dispense des bans et faisait la remise nécessaire pour autoriser le prêtre chargé de la célébration du mariage. « En donnant cette pièce, observait Champagny qui était au courant de renvoi, le cardinal atteste, par le fait même, qu'il n'y a pas d'empêchement provenant d'un autre engagement, et le métropolitain de Vienne n'a plus besoin de s'enquérir de la légalité du divorce religieux. Le véritable juge, l'évéque de l'Empereur, a prononcé. » Mais l'archevêque de Vienne ne voulut pas se contenter de la missive de l'archevêque de Lyon. Le désarroi était grand parmi les diplomates.

Napoléon, qui en fut informé, fit écrire à Otto par Champagny : « L'Empereur m'a chargé de vous dire que le cardinal Fesch prétend que Tenvoi des sentences de TOfficialité est chose inutile, puisque la pièce émanée de ce prélat a porté au métropo-

> Helfert. App., p. 401.

litain de Vienne la permission de procéder au mariage en même temps que la promulgation des bans, ce qui finit tout. Cependant, Sa Majesté veut toujours que je vous fasse l'envoi des deux sentences. Vous ne les montrerez pas, s'il n'est pas nécessaire de les faire voir, et vous pourrez faire sentir que l'Empereur n'a rien à démêler avec rOfficialité de Vienne, son juge étant l'Officialité de Paris. Mais, s'il le faut, montrez les pièces pour n'être arrêté par aucune difficulté. » Ainsi l'insistance de l'archevêque Sigismond semblait avoir vaincu tous les obstacles. Mais dans l'intervalle, M. de Metternich lui avait fait entendre de la part de François II que l'attestation écrite du comte Otto suffisait. L'archevêque s'inclina, et les deux sentences de l'Officialité revinrent à Paris sans avoir été vues par lui. Metternich laissa croire que s'il avait cédé, c'est que, d'après le cardinal Gonsalvi qui l'avait affirmé au chevalier Louis de Lebzeltern, le Pape avait été trompé, la veille du sacre, sur la nature des liens qui unissaient Napoléon et Joséphine. Il reproduit cette assertion dans ses Mémoires et prétend que l'Empereur avait abusé de la bonne foi de Pie VII, lequel lui adressa itérativement des remontrances à ce sujet. Ce sont là des bruits sans portée, et les faits, comme on l'a vu, les ont démentis. Ce qui est vrai, c'est que l'Officialité devienne comme l'Officialité de Paris,

la cour de Vienne comme la cour des Tuileries obéirent à la volonté de Napoléon. Lui-même, devançant audacieusement l'avenir, décrétait, à cette époque — un an avant la naissance de son héritier — que le prince impérial porterait le titre et recevrait les honneurs de roi de Rome.

Le 14 février, Metternich avait répondu officiellement que l'empereur d'Autriche et Tarchiduchesse Marie-Louise consentaient au maria^je projeté, « Cette situation des affaires, disait-il à Schwarzenberg, nous permet maintenant d'attendre avec calme que la demande officielle du souverain de la France nous soit présentée. » Le ministre autrichien tenait sa proie. De son côté, Schvsrarzenberg, qui redoutait quelque retard malencontreux, lui écrivait : « Je suis persuadé que cet événement nous assure un repos momentané qui nous est indispensable, et qu'un refus ou quelque mauvaise volonté attireraient indubitablement sur nous la haine implacable du souverain et de tout son peuple. . . Tous les préjugés doivent disparaître, quand il y va de l'existence de la patrie. Nulle considération secondaire ne peut détourner le point de vue principal, et quand le désir se fait entendre, il faut obéir sans hésiter*. » C'était la pensée même de Metternich. Mais il craignait toujours que son ambassadeur ne

' Helfert. App., p. 399.

manifestât une joie immodérée, — ce qui était imprudent à Paris, — et il l'engageait à ne pas mettre à cette affaire un air d'empressement qui les priverait des moyens précieux de placer, au moment même où la demande officielle leur serait faite, plusieurs questions de la plus haute importance. La première était la reprise de riUyrie. On aurait bien voulu aussi enlever au Tzar la Valachie et la Moldavie. Mais l'Autriche allait bientôt voir que l'Empereur ne lui ferait pas la guerre pour ce simple motif. La seconde question était la paix générale. 11 fallait « gagner quelques années de repos et guérir bien des plaies causées par les luttes toujours renouvelées des dernières années » . Cependant Metternich paraissait ne pas trop s'abuser sur l'av^ nir. « Nous sommes loin, mandait-il à Schwarzenberg, de trouver dans une alliance de famille avec un prince dont le système indépendant de toute considération particulière n'est journellement que trop démontré, une garantie suffisante pour compenser le sacrifice que fait, sous tant de rapports, le chef de la première maison souveraine de l'Europe en accédant à cet arrangement... » Mais ceci était écrit pour la galerie. Car, si le sacrifice résultait de la mésalliance — c'était au fond le vrai grief — on peut dire que Marie-Louise n'a pas craint de contracter plus tard, sans être blâmée par les siens, une seconde union singulièrement inférieure avec

le général de Neipperg. Si Bonaparte n'avait pour attester sa noblesse que ses incomparables victoires, que penser du général de Neipperg qui épou- , sait une archiduchesse, une impératrice'?... Il est vrai que François II crut tout arranger eu apprenant avec satisfaction à Napoléon, lors de son séjour à Dresde, que dans le moyen âge les Bonaparte avaient régné à Trévise. . . Mais Napoléon n'avait pas besoin des découvertes faites par les érudits autrichiens pour se donner des aïeux. C'est avec justesse que Lacordaire a pu dire : « Il descendait en droite ligne des vieux héros » , et que Victor Hugo s'est écrié : « II étaitentré si avant dans l'histoire par ses actions, qu'il pouvait dire et qu'il disait : « Mon prédécesseur Charlemagne » ; et il s'était par ses alliances tellement mêlé àlamonarchie,'qu'il pouvait dire et qu'il disait : « Mon oncle le roi LouisXVI *.»

1 Que penser aussi de la troisième union que contracta en 1833 Marie-Louise avec le comte de Bombelles?...

A Vienne, on avait entendu le dialogue suivant entre un Tyrolien et un Viennois :

« Le mariage de Marie-Louise avec Napoléon est une mésalliance, disait le Tyrolien.

— Non, répondait le Viennois, car le beau-père est un fabricant de papier, et le gendre un fourbisseur d'épées. w

Pour apprécier le sel de cette plaisanterie allemande, il faut la lire dans le texte allemand : « Der Scbwiegervater ist èin Papiermacher und der Scbwicgersolin ist ein Scbwertfeger ! » (Voy. Archiv fur Ôsterreichische Geschichte, — Die Heirath der Er%herzogin Marie-Louise mit Napoléon /«', von Ëduard Wertheimer, i882. Vierundsechzigster Band, Erste Hàifte.)

* Discours de réception à TAcadémie française.

LE DIVOnCK DE NAPOLÉON. 181

Le mariage de Napoléon et de Marie-Louise allait jeter Tinquiétude en Russie, en Prusse, en Orient. La Russie surtout était agitée. A la date du 19 février, Metternich déclarait que le cabinet de Saint-Pétersbourg, depuis qu'il commençait à craindre la rivalité de l'Autriche, cherchait à rétablir ses anciennes liaisons avec elle, a Nous croyons, disait-il, ne pas pouvoir nous placer dans une meilleure attitude pour atteindre ce but autant qu'il pourra nous convenir, qu'en ne lui témoignant que la plus parfaite impassibilité et, sans montrer de l'humeur, le mépris que nous avons voué à sa conduite dans les derniers temps, « Ce mépris, qui provenait de l'acceptation par la Russie d'une partie de l'ancienne GaHcie offerte par le dernier traité de Vienne, n'empêchera pas, dans peu d'années, l'Autriche et la Russie de se coaliser avec la Prusse contre Napoléon.

En attendant, l'Autriche accable l'Empereur de flagorneries, et c'est là vraiment un spectacle écœurant pour celui qui étudie les détails de ces événements extraordinaires. Une fois l'alliance décidée, la comédie se joue avec ensemble et avec entrain. François II interprète à merveille le rôle de beaupère généreux et tendre, cachant une habileté perfide sous le masque d'une bonhomie ouverte. Metternich est l'entrepreneur de mariages fin, adroit, insinuant, aimable. L'archiduchesse est la jeune

fille modeste, simple, dévouée, timide. La bellemère, quoique ennemie acharnée des Français et de leur maître, enveloppe sa haine et son dépit d'un air de cordialité enjouée. Les courtisans qui font les comparses, rivalisent de zèle et d'adulation. L'approbation est générale, le contentement se lit dans tous les yeux, le sourire erre sur toutes les lèvres. Il semble qu'une fée ait, d'un coup de baguette, dissipé les rancunes et les tristesses. Chacun a oublié les provinces perdues, les compatriotes livrés à l'étranger, Farmée humiliée, la cité bombardée, le trésor mis à sec et les remparts changés en décombres. C'est la paix qui apparaît, c'est la fin de tous les maux, c'est l'aurore de toutes les joies. Grâce au nouveau Charlemagne, toutes les difficultés vont s'aplanir. L'Autriche retrouvera une partie de sa puissance. Metternich croit qu'il pourra profiter de l'embarras réel que les entreprises contre le chef de l'Église causaient à Napoléon. « Avec une conduite mesurée et habile, observait-il, il pourrait être réservé à notre auguste maître déjouer un rôle éminentdansl'arrangementdes affaires del'Église.» Il fondait son espérance sur la manière dont il avait reçu satisfaction pour l'annulation canonique du mariage avec Joséphine, ayant forcé Napoléon à requérir la sentence de l'Officialité de Paris, avant que l'Autriche eût donné son consentement définitif. Metternich espérait encore que François II,

en plaçant sa fille « dans un pays éloigné » , obtiendrait les garanties les plus complètes pour le repos de sa conscience. Vaines paroles !... Napoléon continuera à opprimer le Pape, et l'Autriche, qui commence seulement — en 1810 — à s'émouvoir en apparence du sort injuste fait à Pie Vil, n'osera point tenter une démarche sérieuse en sa faveur, tant que Napoléon sera fort et redouté.

Le 23 février, l'empereur des Français adressait à l'empereur d'Autriche la lettre suivante :

« Monsieur mon Frère, a Je fais partir demain mon cousin le viceconnétable, prince de Neufchâtel, pour demander à Votre Majesté Impériale l'archiduchesse Marie- Louise, sa fille, en mariage. Les hautes qualités qui distinguent si éminemment cette princesse, l'avantage précieux qu'elle a de lui appartenir me font désirer vivement cette union. On me fait espérer que Votre Majesté voudra y consentir. Je ne tarde donc pas un moment et j'envoie le comte Lauris- ^ton, mon aide de camp, déjà connu de Votre Majesté, pour lui porter celte lettre. Je le charge de lui faire connaître le prix que je mets à cette alliance; j'en attends pour moi et mes peuples beaucoup de bonheur.

« Napoléon ' . «

1 Cette lettre, suivant Meneval, a été entièrement écrite par

Le même jour, il écriTait à Marie-Louise :

ft Ma Cousine,

« Les brillantes qualités qui distinguent votre personne nous ont inspiré le désir de la servir et honorer. En nous adressant à l'Empereur votre père, pour le prier de nous confier le bonheur de Votre Altesse Impériale, pouvons-nous espérer qu'elle agréera les sentiments qui nous portent à cette démarche? Pouvons-nous nous flatter qu'elle ne sera pas déterminée uniquement par le devoir de l'obéissance à ses parents? Pour peu que les sentiments de Votre Altesse Impériale aient de la partialité pour nous, nous voulons les cultiver avec tant de soins et prendre à tâche si constamment de lui complaire en tout, que nous nous flattons de réussir à lui être agréable en tout ; c'est le but où nous voulons arriver et pour lequel nous prions Votre Altesse de nous être favorable.

« Napoléon. »

Quant aux représentants de la France à l'étranger, l'Empereur prescrivit à son ministre des relalions extérieures de les informer de son mariage dans les termes que voici :

l*£inpereur et'avec le plus grand soin. « Il aura ignoré, dit Meneval en parlant de François II, la peine que cela lui avait coûté.»

« Palais des Tuileries, 26 février 18 M..

« Je désire que vous me soumettiez dans le courant de la journée le projet bien rédigé d'une circulaire à adresser à mes ambassadeurs et à mes consuls, et dans lequel vous exposerez et expliquerez le motif de mon alliance avec l'Autriche. Cette circulaire ne pourra être imprimée, mais elle servira de direction, à mes ministres. Vous y direz qu'un des principaux moyens dont se servaient les Anglais pour allumer la guerre continentale, consistait à admettre et à dire que mon intention est d'anéantir les dynasties.

« En profitant, comme je l'ai fait, des circonstances qui m'ont permis de choisir une épouse, j'ai voulu leur enlever ce malheureux prétexte au moyen duquel ils soulevaient les nations et allumaient des discussions qui mettaient l'Europe à feu et à sang. Rien ne me paraissait mieux fait pour conjurer ces agitations que de demander en mariage une archiduchesse. Les brillantes et éminentes qualités de Marie-Louise, sur lesquelles on m'a fait des rapports détaillés, m'ont permis d'agir en plein accord avec ma politique. La demande ayant été faite et l'empereur d'Autriche l'ayant agréée, j'ai fait partir le prince de Neuchàtel avec la mission de procéder aux fiançailles solennelles et d'assister comme témoin au mariage qui devra

lO

être accompli par un des archiducs, per procura^ tionern^ le 6 mars, à Vienne.

« Je me réjouis de cette occasion de rapprocher deux grandes nations et de donner à la nation autrichienne et aux habitants de la ville de Vienne un témoignage de ma haute estime. Vous ajouterez que je désire que leur langage réponde au degré de parenté qui me lie à la maison d'Autriche, mais qu'ils ne disent rien qui puisse altérer mon intime alliance avec l'empereur de Russie. Vous ferez connaître tout particulièrement à mes ambassadeurs à Munich, à Stuttgard et à Carlsruhe l'itinéraire que suivra l'Impératrice, et vous leur donnerez des instructions détaillées concernant l'étiquette qui devra être observée pendant son voyage. Il est inutile de s'en tenir à ce qui a été fait pour moi. Comme je n'ai fait de voyage en Autriche que pour mes affaires, je ne me suis mêlé de rien en fait d'étiquette ; beaucoup trop occupé, je ne m'en suis soucié en aucune façon. Quanta l'Impératrice, c'est une autre afiaire. Ici, il s'agit de bien savoir comment l'Impératrice devra être reçue, si elle aura à faire une visite aux reines pendant son séjour à Munich et à Stuttgard. Mon désir est que l'on procède à l'égard de l'Impératrice comme autrefois à l'égard de l'Impératrice d'Allemagne ' . »

1 Cette lettre, qui ne figure pas dans la Correspondance de

M. de Champagny se conforma à cet ordre. Il proposa à son maître une circulaire qui contenait la déclaration suivante : « Les guerres qui depuis longtemps désolent le continent, sont le fruit de la politique anglaise. Elle propageait l'opinion que Sa Majesté l'Empereur avait projeté la destruction des principales dynasties qui régnent en Europe, L'Empereur saisit l'occasion de faire tomber des bruits mensongers, en s'unissant par un lien durable à la Maison dont on supposait qu'il avait projeté la ruine.

« L'union que va former l'Empereur est le gage de la tranquillité du continent. Ses peuples n'ont plus à craindre le fléau de la guerre... L'Empereur n'aura d'ennemi que l'Angleterre, et ce sera contre elle seule qu'il dirigera désormais l'emploi de tous ses moyens ^ » Napoléon l'approuva en termes brefs : « Cette lettre me parait bien. Le ministre va l'expédier. » Ce qui fut fait aussitôt. .

L'effet produit par la demande officielle sur les autres cours fut immense. « Le secret de la négociation avait été tenu si strictement, rapporte Metternich, que ce n'est que le jour même de l'arrivée de M« de Floret que la chose a percé dans le public. Les diplomates ne se doutaient également de

Napoléon, a été publiée eh 1881 dans la Nouvelle Presse libre, par M. Wertheimer.

' Archives des Affaires étrangères.

rien, et le comte de Schouwaloff a été terrifié de la nouvelle... » Que pouvait dire la Russie, sinon qu'elle avait été jouée par plus fort qu'elle ? Une lettre de Caulaincourt à Talleyrand, en dat e d u 25 février, traite de ce sujet important. L'ambassadeur français complimente le diplomate et feint d'oublier que celui-ci a jadis négocié pour le mariage de l'Empereur avec le Tzar en personne. « Voilà la plus belle époque du règne de l'Empereur. Puisse-t-elle lui donner du bonheur et à nous de l'avenir I On dit que vous avez puissamment contribué à cette détermination. Il ne faut pas être de vos amis pour avoir recours à votre sagesse. Chacun m'assure que vous êtes plus content. Je voudrais bien que la confiance tout entière vous fût rendue. Qui donc aime la gloire de l'Empereur plus que vous'?») Ou Caulaincourt n'était qu'un flatteur, ou il se moquait de Talleyrand. Soutenir que l'ancien ministre des affaires étrangères avait alors un amour particulier pour la gloire de Napoléon, c'était abuser de la crédulité de Talleyrand lui-même. . . Le prince de Bénévent avait surtout l'amour de ses intérêts. Le 4 mars, Caulaincourt informait Champagny que le prince Kourakin était chargé de féliciter l'Empereur de son mariage « et de lui témoigner la part bien réelle que son maître prend à tout

> Affaires étrangères, Russie, f® 150.

ce qui peut l'intéresser et principalement à l'événeraentqui doit assurer son bonheur et celui de ses peuples » . C'était une allusion directe à la phrase qui terminait la demande officielle. Mais ces félicitations n'étaient que des félicitations obligatoires. Le dépit de la Russie, pour être déguisé, n'en était que plus évident. A Saint-Pétersbourg, il se révélait à tous, et Caulajncourt po uva it écrj ueJi-TaHeyr^ rand : « Ce mariage a fait ici une drôle de révolution. Les plus grognons, les plus opposés au système, jettent la pierre a l'Impératrice mère pour le mariage de la grande-duchesse Catherine. On est un peu aux regrets de ne pas avoir eu une princesse en âge de monter sur le trône de France. Vous ne pouvez vous faire une idée du déchaînement qu'il y a pour cela contre l'impératrice, même de la part de ses alfidés. Cela ramène plus de gens aux principes de l'Empereur que tout ce qui s'est joué depuis deux ans. Quant au ministère, comme le souverain, il voit avec plaisir tout ce qui adoucit la position de V Autriche, et son existence par conséquent, ce qui garantit la paix de l'Europe ^ » Pour le moment, le Tzar ne pouvait voir avec plaisir la situation de l'Autriche relevée de la façon la plus inespérée. Ce qu'il disait était une manière de déguiser son dépit. Il faisait écrire, le 5 mars, par le

' Affaires étrangères, Russie, f® 150.

comte de Romanzoff au duc de Vicence, qu'il regrettait que Napoléon se fût décidé à ne pas ratifier le projet de convention que le duc avait signé *. Caulaincourt recevait à cet égard des reproches de Champagny. Le pauvre ambassadeur se défendit avec énergie. Il déplora que l'Empereur eût pu penser qu'il avait été au delà de ses instructions. Il parlait de son chagrin, de son découragement. Dans une lettre confidentielle à ïalleyrand, qui continuait à diriger les Affaires étrangères par-dessus l'épaule de Champagny, il s'écriait désespéré : « Pour moi, je mourrai ici, si l'Empereur m'y oublie longtemps I »

L'irritation de la cour auprès de laquelle il représentait la France, se manifestait même contre lui. Le Tzar, oubliant un peu le sang-froid qu'il avait montré au premier moment, lui dit un jour avec amertume : « La convention n'est plus rien. Son but est manqué. » Puis : m Ce ne sera pas moi qui troublerai la paix de l'Europe. Je n'attaquerai personne ; mais si l'on vient me chercher, je me défendrai. » Caulaincourt, qui rapporte ce propos au duc de Cadore le 1 1 mars, conclut ainsi : « Sa Majesté a encore ajouté que l'Empereur pouvait essayer

' Caulaincourt avait, en effet, signé le 5 janvier un projet de traité qui portait à J*art. 1*'' cette déclaration formelle : « Le royaume de Pologne ne sera jamais rétabli. « L'ambassadeur avait reçu toute latitude et ne croyait pas avoir outrepassé ses droits.

de beaucoup de choses comme de beaucoup de gens; mais qu'au reste il en reviendrait à la Russie, comme à la puissance dont la politique et les intérêts étaient le plus d'accord avec ceux de la France. » Cette déclaration corroborait l'assertion de Cambacérès, qui, au conseil du 21 janvier, avait osé dire : « En négligeant la Russie, on abandonnerait une alliance possible et facile pour une alliance menteuse et impossible. » Et c'est gousse par l'Autriche, que l'Empereur entreprendra, deux ans plus tard, la fatale et impolitique campagne de Russie * !

Pour Tinstant, Gaulaincourt défendait l'Empereur contre l'idée d'une agression. « Dans toutes nos conversations, déclarait-il à Champagny, je m'ap|)lique à prouver que le mariage ne change en rien nos relations avec la Russie et ne diminue pas

* Il est vrai qne Metternich, racontant plus tard sa mission spéciale en 18 10, dira : « Je reconnais que l'Âutriclie aurait eu besoin de touie sa sagesse et de toute sa circonspection pour em^ pêcher une ru|)lure avec la Russie. » Mais qui cet aveu tromperat-il?... Est-il plus sincère qne l'attitude de François II embrassant Napoléon en 1812, à Dresde?... Personne n'oubliera que M. de Melternich a fait croire à Napoléon que lui seul était capable de réprimer la barbarie moscovite; que le 6 juillet 1810, il a proposé au comte Otto de s'unir sans réserve avec la France ; quele^^â-juiliet 18 LO, François lia lui-même sollicité la signature de ce traité d'alliance; que TAutricbe n'a cessé d'opposer la France à la Russie, lui prêtant un concours dérisoire, avec l'idéeiintime de se porter définitivement du côté du vainqueur, quel qu'il fût.

]e prix que nous mettrons à son alliance. Il me paraît que cela produit son effet. On parait moins mécontent'. »

La Russie, feignant de croire à ces protestations, fit savoir qu'elle enverrait à Paris, pour aller féliciter Napoléon de ce mariage, le prince Kourakin, frère de l'ambassadeur et ministre de Tintérieur*.

L'Empire d'Autriche et ses sujets étaient fort occupés des fêtes qu'on préparait en l'honneur de si grands événements. « Sa Majesté Impériale a ordonné, écrivait Metternich à Schwarzenberg, suivant la plus stricte étiquette et le protocole dont on s'est servi lors du mariage de Marie-Antoinette, qu'on ne négligeât rien pour donner à la cérémonie le plus d'éclat possible. Votre Altesse fera bien de s'expliquer dans ce sens, car nous avons lieu de nous apercevoir combien l'Empereur des Français tient à ces détails. » En effet, Ghampagny avait, entre autres communications, fait parvenir au comte Otto, pour l'aider dans la célébration du mariage par procuration, le précis historique du mariage du Dauphin avec Marie- Antoinette. « 11 peut servir dé u règle, disait le ministre, mais il faut remarquer

1 Bussie, fo 150. —3 avril 1810.

* Napoléon remercia, le 16 mai, Alexandre de ses vœux : « Mes sentiments pour Votre Majesté, lui écrivit-il, sont invariables comme les principes politiques qui dirigent les relations de mon Empire... » Telle est la sincérité du langage des courii.

« que le futur époux de l'archiduchesse n'était que « le Dauphin de France... Maintenant c'est le chef a de l'Empire qui épouse une princesse d'Autriche. « Il faut insister sur ces changements là où la di- « gnité impériale serait blessée. »

Comment ne pas s'arrêter un instant sur ces exigences? C'est le représentant de la Révolution, c'est celui qui, en répandant le sang du duc d'£nghien, a dit : « Je suis la Révolution fran- ; çaise et je prouverai ce dont elle est capable » , c'est lui qui veut pour son mariage les mêmes ' formes et la même étiquette que pour le mariage de Marie -Antoinette et de Louis XVI... Nous sommes loin de Tannée 1796, où un Barras et un Tallien suffisaient au général Bonaparte devant un simple officier de l'état civil. Nous sommes loin aussi de Tannée 1793, où le même échafaud vit périr Louis XVI et Marie-Antoinette, car l'Autriche, qui avait refusé d'entamer une négociation pour sauver la vie de la Reine et de Louis XVII *, l'Autriche oublieuse abaisse son orgueil devant son vainqueur et consent pour lui à se servir du mêiiie formulaire et à répéter les mêmes cérémonies qu'en 1770. Et la jeune Marie-Louise ira avec calme prendre la route qu'avait suivie la radieuse Marie- Antoinette. Et les Français, qui, après avoir acclamé

' Correspondance de la cour de Vienne dm sujet des affaires de France. — Texte cité par M. Albert Sorel.

la fille de Marie-Thérèse, avaient applaudi au supplice de « rAutrichienne » , ces mêmes Français iront saluer de leurs cris enthousiastes l'arrivée de la nouvelle impératrice, nièce de Marie- Antoinette. Et le Sénat, qui avait félicité Joséphine de son abnégation, ira porter à Marie-Louise les mêmes termes ampoulés de dévouement et de respect.

Triste chose que l'histoire!...

C'était à qui, en France ou en Autriche, se prosternerait devant le maître. On faisait assaut de flatteries, d'adulations de tout genre. Cbampagny s'informait auprès du comte Otto si, en 1770, Ton avait fait à Vienne des présents avant ou après le mariage. L'Empereur d'Autriche s'apprêtait à offrir son portrait, richement orné de brillants, à l'ambassadeur extraordinaire. De son côté, l'empereur des Français donnait ordre au comte Otto de recevoir la cour et la haute société dans une fête superbe. Cet ordre fut exécuté à la lettre. On déploya à l'ambassade un luxe inouï. Une cantate, composée par M. Fourcade, consul de France à Sinope, et exécutée par soixante artistes, eut un grand succès. La reine de Naples s'occupait activement des préparatifs de toilette de la nouvelle impératrice. M. de Metternich demandait à venir à Paris pour le mariage, et Napoléon s'en félicitait, à la condition qu'il fût bien entendu que M. de Metternich ferait ce voyage « pour son agrément ou

ses afFaires, ou pour les affaires de la cour, mais nullement avec la prétention d'accompagner madame rArchiduchesse » . L'Empereur était absolu à cet égard. Il entendait que sa future épouse ne fut, dès son arrivée en France, entourée que de Français. Ainsi une note officielle nous apprend que « l'Empereur, qui avait consenti à ce que la princesse amenât une femme de chambre, préfère de beaucoup qu'au lieu d'une femme de chambre^ elle soit suivie par une dame de compagnie, qui cependant ne pourra rester en France ^ » .

Le 27 lévrier, le Sénat, réuni sous la présidence du prince archichancelier, reçut communication d'un message de Napoléon qui lui apprenait le départ du prince deNeufchâtel pour Vienne, avec mission de demander la main de l'archiduchesse Marie- Louise. L'Empereur invoquait pour motifs le bonheur de la présente génération, la fin des dissensions et de la guerre. Il faisait l'éloge des brillantes quaUtés de Tarchiduchesse ; il espérait que ses peuples l'aimeraient pour l'amour de lui, en atten-dant qu'ils l'aimassent pour elle-même. Et Champagny écrivait à Otto, dans un style de courtisan ému : « On aura sans doute apprécié à Vienne ce qu'il y a de délicat, de judicieux, de bien pensé, de bien senti dans le message au Sénat qui a eu

> Affaires étrangères. — Vienne.

pour objet la communication du mariage ^.. »

Napoléon veut que son mariage soit empreint d'une splendeur incomparable. Il appelle auprès de lui le prince Eugène et, pour le récompenser de sa déférence, il lui cède ses droits sur le grand-duché de Francfort. Berthier est parti avec le comte Alexandre de T^aborde, précédé du général de Lauriston. Le prince d'Esterhazy reçoit Berthier à la frontière et le complimente au nom de l'Empereur. Il le conduit au palais du prince de Schwarzenberg. Le 5 mars, le comte de Schaffgotsch, grand maître de la cour, le prince Jean de Lichtenstein, feldmaréchal et gouverneur de Vienne, viennent le chercher avec une suite nombreuse et brillante. Le corlège défile à travers des rues pavoisées, pleines d'une foule enthousiaste, au milieu des acclamations, des chants et des airs de musique*. Le j)rince de Neûfchâtel est mené au château impérial où il va occuper de somptueux appartements.

1 En récompense de ses adulations, M. de Champagny fut comblé d*honueurs. Ce qui ne rempècha pas d'adhérer à la décliéance de Napoléon, «Taccepter la pairie de Louis XVIII, puis Tin tendance de la couronne au retour de Napoléon de Tile d'£lbe et la pairie impériale. En 1819, il consentit à recevoir la pairie royale que lui offrait M. Decazes. Il est vrai qu'il vota contre le ministère qui Tavait fait pair une fois de plus.

* « La population de TAutriche accueillit cette union avec enthousiasme. « (Mettemich, t. I*'.) — Voir sur le mariage de Marie-Louise le même tome, p. 95 et suiv.

Les trabans forment sa garde d'honneur. Le lendemain, il assiste à un dfner de famille dans les appartements réservés de l'Impératrice, et le soir à un grand bal dans la salle de la Redoute. La famille impériale et quatre mille membres de la noblesse s'y trouvent. Les femmes étalent un luxe inouï de diamants. Un témoin les évaluait à plus de cent millions de florins. Au fond de la salle, la statue de la Renommée soutenait les deux couronnes impériales avec les chiffres N et L entrelacés. Ailleurs, un Génie ailé réunissait les armes de France et d'Autriche, à l'ombre du myrte et du laurier M . . .

Le 7 mars, le prince de Neufchâtel reçoit les (léputations de Bohème et de Hongrie, les grands du royaume, les membres de la noblesse, les évêques. Le soir, il dîne chez l'archiduc Charles et assiste ensuite au cercle tenu chez le prince de Trauttraansdorf. Enfin, le lendemain 8, il se rend au palais, où il est reçu parle prince Zinzerdorfifet le grand maître de la cour. On le conduit à la salle d'audience. Là, l'Empereur, environné de sa famille et de ses principaux courtisans, l'attendait, placé sur son trône et sous un dais. Il descendit

' Voir aux Arcbives nationales onze lettres du prince de Neufchâtel à Napoléon, où le prince rend à l'Empereur un compte rendu très détaillé et très intéressant de sa mission. Nous les analysons ici.

les degrés de Testrade en signe d'affection et d'estime, puis il écouta la harangue de l'ambassadeur. Le prince de Neufchàtel, après la demande officielle, fit l'éloge de l'archiduchesse et déclara qu'elle assurerait « le bonheur d'un grand peuple et celui d'un grand homme » .

L'empereur d'Autriche répondit qu'il croyait aux assurances de tranquillité et de bonheur qu'on lui apportait. Il affirma que ses peuples voyaient dans cette alliance « le gage assuré de leur bien-être mutuel ». Et ce ne fut pas sans émotion qu'il prononça cette phrase solennelle :

« J'accorde la main de ma fille à l'empereur des Français. »

A ce moment, parut l'archiduchesse Marie- Louise. Elle s'approcha de l'Empereur, lui fit une profonde révérence, s'inclina vers l'ambassadeur et se plaça sous le dais à la gauche de son père. Le prince de Neufchàtel la complimenta ' et lui dit qu'il serait beau « de voir unir sur un grand trône au génie de la puissance les attraits et les grâces

^ « Le langage touchant par lequel TEmpereur venait de peindre sa tendresse pour sa fille, Tassurance que cet événement allait contribuer au bonheur de Votre Majesté et à celui de mon pays, tant de souvenirs qui se retraçaient en ce moment à mon esprit, tout Tappareil enfin de cette cérémonie liée à de si grandes destinées avait donné à ma voix l'accent de Témotion.. . » (Lettre de Berthier à Napoléon, le 8 mars 1810 — Archives nationales.)

qui la font chérir » . Il lui demanda si elle partageait les vœux et les sentiments de son auguste maître. Marie-Louise répondit :

« La volonté de mon père a constamment été la mienne. Mon bonheur restera toujours le sien.

« C'est dans ces principes que Sa Majesté l'empereur Napoléon ne peut que trouver le gage des sentiments que je vouerai à mon époux. Heureuse si je puis contribuer à son bonheur et à celui d'une grande nation. Je donne, avec la permission de mon père, mon consentement à mon union avec Tempereur Napoléon. »

Le prince de Neufchâtel lui présenta une lettre de TEmperéur ainsi conçue :

« Madame ma soeur,

« Le succès de la demande que j'ai faite à Sa Majesté l'Empereur votre père pour m'unir avec vous en mariage est une marque bien précieuse de l'estime et de la considération qu'il m'accorde. Je suis extrêmement sensible au consentement que vous donnez vous-même à une union qui me comble de la joie la plus vraie et doit embellir toute ma vie. J'attends avec une impatience bien vive le moment qui doit en accélérer la conclusion. J'apprécie surtout dans cette alliance les soins que je

veux prendre pour vous rendre heureuse. Mes vœux à cet égard sont d'autant plus sincères que mon propre bonheur sera essentiellement lié au vôtre. J'ai chargé le prince de Neufchâtel, mon ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire, de vous remettre mon portrait. Je vous prie de le recevoir comme un gage des sentiments qui sont gravés dans mon cœur et qui seront inaltérables.

tt Napoléon. »

Le portrait de l'Empereur était porté sur un coussin de velours par le premier cavalier de l'ambassade française. Il avait été peint par Saint et était entouré de seize solitaires valant près d'un demi-million. L'archiduchesse Marie-Louise obtint de l'Empereur son père la permission d'accepter le portrait et le fit immédiatement attacher à son cou par sa grande maîtresse. L'audience était terminée et la cérémonie de l'acceptation accomplie.

Après l'audience, le prince de Neufchâtel alla complimenter l'impératrice d'Autriche, qui le remercia avec empressement et lui exprima ses félicitations pour une si heureuse union ^ . Elle répondit

1 Marie-Louise était la Bile de Marie-Thérèse de Naples, seconde femme de François II. Celle qui recevait alors la visite de l'ambassadeur Bertliier était Marie-Louise Réatrix d*Este, troisième femme de François II, épousée en iSOS. Cet empereur devait avoir une quatrième femme, la seconde fille du roi de Bavière.

pour sa fille que « son unique but était de convenir à Sa Majesté l'Empereur et Roi en se conciliant en même temps l'amour de la nation française » . En prononçant ces mots, elle se tourna « avec une grâce charmante vers les personnes attachées à l'ambassade» . Au sortir de cette entrevue, Berthier se rendit chez l'archiduc Charles pour le prier de remplacer l'empereur Napoléon dans la cérémonie du mariage à Vienne. L'archiduc se déclara très honoré de ce choix et « pénétré du doux pressentiment que cette alliance effacerait les discussions politiques, réparerait les maux de la guerre et préparerait un avenir heureux à deux nations faites pour s'estimer » . Ces vœux et ces témoignages flattèrent Napoléon, qui voulut bien se dire satisfait de la conduite de la cour de Vienne '.

Faut-il maintenant raconter par le menu toutes les autres cérémonies?... Ce serait peut-être s'égarer dans les détails. Contentons-nous de dire que, le 9 mars, le contrat fut signé, ainsi que Tacte de renonciation par l'archiduchesse à tous ses droits à l'héritage de sa famille. Le 11, eut lieu le mariage, avec un luxe et une pompe ^ans pareils, à l'église des Augustins, devant l'Empereur, l'impé-

* Cependant le 22 mars, Napoléon, qui avait lu avec intérêt le détail des cérémonies de Vienne^ chargea M. de Champagny de constituer une commission, « afin de s'assurer, disait-il, si l'on n'a fait aucun tort aux droits de mon ambassadeur extraordinaire, surtout pour ce qui est relatif à ses rapports avec les archiducs » .

ratrîce, les archiducs, les dames du palais, la noblesse, les grands officiers de la couronne, les ministres, l'archevêque de Vienne, plusieurs évéques et leur clergé. Au moment de la bénédiction nuptiale, on chanta le TeDeum, puis on tira de nombreuses salves d'artillerie. Présentations officielles, banquet solennel, concerts, illuminations, fêtes de toutes sortes suivirent le mariage, et l'ambassadeur extraordinaire quitta Vienne au milieu des ovations.

Le 13, Marie-Louise , conduite par l'archiduc Charles, se dirigea sur Braunau au milieu d'un immense concours de peuple, saluée par l'artillerie et le son de toutes les cloches de la ville. Le 16, la nouvelle impératrice fut remise aux mains de la reine de Naples. Napoléon avait tenu à lui donner cette marque de confiance, « parce que, disait-il, à tous les agréments de son âge et de son sexe, elle réunit une solidité de jugement et une maturité dont peu de femmes offrent l'exemple ' » . Le 22 mars, Marie-Louise descendait h Strasbourg, où une réception splendide l'attendait. Le 28 mars, Napoléon, emporté par son impatience, alla au-devant de l'Impératrice et de la reine de Naples, monta dans leur voiture et donna Tordre de se rendre directement à Compiègne, brûlant l'étape de Gour-

ï Affaires étrangères. — Vienne.

celles près Soissons, où des tentes superbes avaient été préparées pour la première entrevue. A neuf heures du soir, le canon annonça leur arrivée. Le cortège impérial traversa les avenues à la lueur des flambeaux, sous des arcs de triomphe et au milieu des illuminations. Le 31, l'Empereur et l'Impératrice étaient à Saint-Cloud.

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