RUPTURE DÉFINITIVE AVEC LE SAINT-SIÈGE
La résolution prise par treize cardinaux de ne pas assister au mariage de Napoléon avec Marie- Louise avait augmenté l'irritation de l'Empereur contre le Pape et le Sacré Collège. Il méditait une vengeance éclatante.
On avait cru un moment que Napoléon y après son union avec l'Autriche, saurait faire régner Tordre à l'intérieur et la paix au dehors, ou s'appuierait sur l'Autriche pour continuer son système de conquêtes. Ces illusions n'avaient pas duré. On voyait maintenant qu'il mettait la paix à profit pour assurer sa domination sur le Saint-Siège, prendre la direction des affaires catholiques et réduire le clergé à Tobéissance. S'il se décide à faire la guerre à la Russie, ce sera avec Tespoir que, cette puissance une fois écrasée, personne n'osera lui résister ni au dehors ni au dedans. Ce calcul était mauvais. Napoléon aurait dû comprendre que pour sa poli-
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tique et pour ses propres intérêts, il était temps de s'arrêter dans la voie hostile à l'Église, Il n'avait tenu aucun compte des doléances du Saint-Père. En vain Pie VII lui avait-il écrit dans le bref mémorable du 27 mars 1 808 :
« Vous n'avez pas cessé de déchirer notre cœur et de nous réduii e, sous de vains prétextes, dans un état d'affliction la plus profonde, et de mettre à l'épreuve nos devoirs sacrés et notre conscience. En compensation du Concordat ecclésiastique, vous ne nous avez rendu que la destruction de ce Concordat par des lois séparées dites organiques. En compensation de la paix et de nos faveurs, depuis longtemps les domaines du Saint-Siège ont dû supporter. la charge énorme de vos troupes et les vues ambitieuses de son commandant... En compensation de ces sacrifices, vous nous avez dépouillé du duché de Bénévent et de Ponte- Corvo^ tout en promettant au Saint-Siège les récompenses les plus généreuses. Pour complément, vous avez présenté quelques articles à notre sanction contraires au droit des gens, à Tunité et aux canons de TÉglise catholique et au bien-être des catholiques dispersés dans les royaumes étrangers, destructifs de notre indépendance et de la liberté ecclésiastique ; pour complément et compen-
* Ce duché avait été donné par Napoléon à Talleyrand, Tancien évêque d*Autun, le sécuiarisateur des biens du clergé.
sation, vous avez envahi hostilement nos domaines qui furent donnés par la magnificence et la piété des monarques principalement français au Saint- Siège apostohque, et consacrés à l'indépendance et à la liberté des successeurs de saint Pierre ^.. »
En vain, le Pape, dans le plus émouvant langage, en appelait-il au droit de tous les peuples, aux devoirs de l'Empereur, « son fils consacré et assermenté » ,et à la justice du Très-Haut, Napoléon dédaignait ce solennel avertissement.
Le 17 mai 1809, il réunissait les États du Pape à l'Empire français, et il offrait en écliange deux millions de revenus annuels à Pie Vil. Celui-ci protestait contre cette nouvelle violence, en excommuniait tous les auteurs et complices, et disait avec une généreuse indignation : « Nous nous couvririons tous d'opprobre à la face de l'Église, si nous consentions à tirer notre subsistance des mains de l'usurpateur de ces biens. Nous nous abandonnons à la Providence et h la piété des fidèles, content de terminer ainsi dans la médiocrité la carrière douloureuse de nos pénibles jours... » Dans la nuit du 5 au 6 juillet, on força la demeure du saint pontife. On s'introduisit par une croisée. On attacha le vénérable vieillard à son fauteuil et on le descendit par la fenêtre, re-
' Correspondance authentique de la cour de Rome, p. 51, 52 Paris, 1S14, in-8.
nouvelant ainsi, sans le savoir, une scène delà primitive Église. On le conduisit à Gênes, puis au mont Cenis, à Suze, à Grenoble, à Valence, à Avignon, à Aix, à Nice et enfin à Savone. Les marques nombreuses de vénération et d'amour que le Saint-Père reçut des populations dans ce voyage, n'ouvrirent pas les yeux de FEmpereur sur la faute considérable qu'il avait commise. Loin de l'atténuer, il la redoubla. La patience et la modération de son noble captif augmentèrent son ressentiment. Il le fit garder à vue par un capitaine de gendarmerie, lui refusant la liberté d'écrire et de parler à qui que ce fût. Et cependant chaque jour, plus de deux cents personnes assiégeaient la porte de Pie VII pour avoir l'honneur de lui baiser les pieds ; chaque jour le peuple implorait sa bénédiction.
Pour accroître la douleur du Saint-Père, de nombreux évêques et prêtres italiens furent déportés comme des malfaiteurs. Les cardinaux formant le Sacré Collège furent amenés à Paris, sur l'ordre même de l'Empereur, et les cardinaux Consalvi et di Pietro, qui avaient résisté, conduits de force en cette ville, vers le commencement de février 1810. Eux et leurs collègues avaient reçu du Pape le conseil de ne prendre part à aucune réception. Consalvi et di Pietro furent alors les seuls qui obéirent à ce conseil. L'Empereur, voyant la complaisance des
autres, crut un instant qu'il pourrait s'en servir contre le Pape lui-même ^ Il se trompait étrangement.
Sur la proposition de Gonsalvi, les cardinaux rédigèrent une lettre par laquelle ils déclaraient ne pouvoir accepter un projet quelconque sans Tassentiment Formel du Saint-Père. Le courroux de Napoléon s'accrut a celte nouvelle. La décision de rOfficialilé allait aggraver la situation, déjà fort périlleuse. « On prétendait, observe Gonsalvi, que le mariage précédent avec Joséphine avait été dissous, quant au lien sacramentel, par une sentence de rOfficialilé de Paris, confirmée par l'Officialité métropolitaine, déclarant nulle la première union. Treize cardinaux, au nombre desquels j'étais, trouvèrent cette procédure illégale et illégitime*.» Le cardinal Gonsalvi donne pour motif l'incompétence de l'autorité métropolitaine. Il estimait que les causes de mariage entre souverains appartenaient exclu.^ivement au Saint-Siège qui les jugeait directement ou indirectement par l'intermédiaire des cardinaux, des évéques, des légats, ou par des conciles. « Les autres cardinaux, dit-il, au nombre de quatorze, ne crurent pas devoir partager notre
* Voir aux Pièces justificatives une note de police sur les cardinaux, où l'on révèle ce que le gouvernement en espère ou en redoute.
* Afémcire*, t. I'^''".
avis. Nous les y engageâmes très vivement et nous leur soumîmes nos raisons. Plus tard, ils nièrent tout cela, afin de pallier leur conduite. »
Pour Tinstant, les treize cardinaux firent connaître au cardinal Fesch, qui devait officier au nouveau mariage, leurfaçon dépenser. Ils déclarèrent qu'ayant juré de maintenir dans leur intégrité les droits du Saint-Siège et les voyant lésés par l'annulation du premier mariage, ils ne se croyaient pas permis d'assister aux cérémonies des T' et 2 avril et de les légitimer par leur présence.
« Le cardinal Fesch se donna tout le mouvement possible pour nous amener à changer de résolution, continue Consalvi, mais sans aucun succès. Nous primes la résolution d'accomplir notre devoir à n'importe quel prix. » Quels étaient ces treize audacieux? Voici leurs noms : Mattei, Pignatelli, della Somaglia, Litta, Ruffo-Scilla, Saluzzo, di Pietro, Gabrielli, Scotti, Brandacoro, Galeffi, Oppizoni et Consalvi. Tous ces cardinaux étaient depuis longtemps accusés, par la poUce, de se conduire en fanatiques et d'avoir « la rage papale au plus haut degré » {sic) .
Ils reçurent quatre invitations officielles : la première pour la présentation à Saint-Cloud, la seconde pour le mariage civil, la troisième pour le mariage religieux, la quatrième pour la réception solennelle. « Après de longues délibérations entre
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nous treize, ajoute Gonsalvi, il fut convenu que nous ne nous rendrions pas à la deuxième et à la troisième invitation qui regardaient le mariage, c'est-à-dire ni au mariage ecclésiastique par la raison susdite, ni au mariage civil... » Ici, Gonsalvi fait une déclaration qui aurait eu la plus grande importance, si cette déclaration avait été maintenue intégralement par ses auteurs. Il affirme que lui et ses confrères ne voulaient pas autoriser par leur concours la formation de Tacte civil, non seulement parce que c'eût été approuver la nouvelle législation, mais « indépendamment de ce que cet acte lui même donnait lieu de regarder comme brisé légitimement le lien précédent, ce que nous ne pensions pas, et avec justice » . Et il dit, de façon à ne laisser subsister aucune équivoque : « Ne pas assister à la célébration de son mariage, c'était protester officiellement et canoniquement. » Cependant on verra plus tard que les treize ne demeurèrent pas aussi affirmatifs sur la question de l'illégitimité du second mariage que semblait l'indiquer en ce moment le cardinal Gonsalvi.
L'Empereur fut averti de la résolution des treize cardinaux. Il se contenta de répondre qu'il n'y croyait pas. Fouché, qui redoutait les suites d'un pareil scandale, essaya de les faire capituler par des promesses ou par des menaces. Ses efforts furent inutiles.
Le mariage eut lieu avec la pompe que j'ai décrite. Les cardinaux opposants n'y assistèrent pas, se tenant renfermés dans leurs demeures et livrés aux plqs vives inquiétudes. L'Empereur, comme je l'ai mentionné plus haut, s'aperçut de leur absence et ébaucha un geste de menace qui terrifia tous ceux qui s'en aperçurent. Le lendemain, jour de la réception solennelle, les treize se rendirent aux Tuileries avec leurs autres collègues. Us se trouvaient réunis dans le salon d'attente avec les sénateurs, les conseillers d'État et les députés, lorsque après trois heures d'angoisses, un aide de camp apparut et leur signifia à voix haute que l'Empereur refusait de les recevoir. Les treize cardinaux, plus rouges que leur pourpre, voulurent faire avancer leurs voitures. Elles avaient disparu. Ils furent contraints de regagner a pied leurs logis, dévorant leur humiUation. Les autres cardinaux furent admis à la réception, et Napoléon invectiva devant eux leurs audacieux confrères. « Consalvi est mon ennemi, leur dit-iL II veut se venger de ce que je l'ai renversé du ministère. Pour cela, il a osé me tendre un piège, le plus profondément calculé qu'il a pu, en préparant contre ma dynastie un prétexte d'illégitimité à la succession au trône, prétexte dont mes ennemis ne manqueront pas de se servir, quand ma mort aura dissipé la crainte qui les comprime aujour-
(l'hui. » Consaivi, informé de cette accusation, a la déclara fausse à tous égards * ». Il motiva ainsi l'action des treize cardinaux : « L'idée de voir 1 e Pape exclu de cette affaire avait été la véritable cause de leur abstention. >»
Quelques jours après, Nqpoléon, dont l'irritation était loin d'être apaisée, donna l'ordre à Fouché d'emprisonner ceux des treize opposants qui se permettraient de porter la soutane rouge et le chapeau. Fouché fit part de cet ordre à Bigot de Préameneu. Le ministre des cultes manda les cardinaux et leur interdit de porter à Tavenir'les insignes cardinalices. Voulant leur éviter la prison, il leur conseilla de rédiger une adresse à l'Empereur pour justifier leur conduite. Les plus menacés étaient Consaivi, Oppizoni et di Pietro. Ils étaient accusés de crime d'État, de lèse-majesté, de complot contre le souverain *. Les cardinaux se réuni-
^ Cette déclaralion formelle répond à Tassertion de M. Thiers, qai soutient que « le motif de Tabsence des cardinaux était de faire passer pour une concubine la princesse auguste que l'Autriche avait donnée en mariage à Napoléon, et pour enfant adultérin l'héritier de l'Empire que la France alors attendait avec impatience ». M. Thiers désapprouve l'opposition des treize qu'il appelle « imprudente et condamnable », accusant injustement la minorité du clergé de provoquer au schisme.
' Consaivi avait pourtant été un instant /^er^o/ia (/rata.* C'est UQ homme d'esprit, disait la note dé police rédigée le 4 février 1810 sur les cardinaux^ et l'on peut aisément l'attirer dans le parti de rEm|)ereur. On l'a jugé avec prévention et avec injustice.... n (Archives nationales. — Voy. aux Pièces justificatives.
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rent chez leur doyen Mattei et mirent cinq heures à rédiger leur note.
« Nous relations avec franchise, rapporte Consalvi, le véritable motif de notre abstention, et enfin nous déclarions que nous n'entendions point nous immiscer dans le fond de l'affaire et statuer sur la validité ou sur l'invalidité du premier mariage, par conséquent sur la justice ou l'injustice des causes du second ; que notre désir était de ne point léser les droits du Saint-Siège qui, à notre avis, devait être le seul juge compétent dans cette affaire... Nous déclarions n'être pas intervenus au mariage, parce que le Pape n'y était pas intervenu lui-même; nous ne prétendions point nous ériger en juges, et en nous déterminant h suivre cette ligne de conduite, nous n'avions pas voulu répandre dans le public des doutes sur la nature du second mariage et de ses effets futurs .. . » Cette note était une sorte d'atténuation. Elle ne satisfit cependant pas l'Empereur. Il devait conserver une telle irritation de la conduite des treize cardinaux, que trois ans après, dans le projet de Concordat soumis au Pape à Fontainebleau, il osera faire cette proposition : « Le Pape désapprouvera et condamnera par un bref solennel la conduite des cardinaux qui n'ont pas assisté à la cérémonie religieuse du mariage de l'Empereur, qui, d'ailleurs, leur rendra ses bonnes grâces, pourvu tou-
tefois qu'As consentent à signer ce même bref ^ » Si Napoléon eût écouté son premier mouvement, comme dans l'affaire du duc d'Enghien, il eût condamné à mort les treize opposants*. Mais il venait de s'allier à la puissance la plus religieuse de l'Europe, et il recula devant cette mesure encore plus impolitique que terrible. On peut juger de sa fureur par la lettre qu'il écrivit, le 3 avril, au prince Eugène :
« Mon fils, j'apprends que le cardinal Oppizoni ne s'est pas rendu à mon mariage. Il le devait à sa triple qualité de cardinal, de sénateur et d'évê que d'une de mes principales villes. Vous l'enverrez sur-le-champ chercher et vous lui ferez connaitre qu'il ait à donner, ce soir, sa démission d'archevêque de Bologne. Vous lui témoignerez toute mon indignation de son infâme conduite, lui qui est tout couvert de mes bienfaits, lui que j*ai fait cardinal, archevêque et sénateur^ 1... »
Les treize furent dépouillés de leurs insignes, contraints de reprendre la soutane noire, privés de leurs pensions et abandonnés à la charité des fidèles. Deux mois après, Brandacoro et Consalvi étaient exilés à Reims, Muttei et Pignatelli à Rethel,
' Pie VII n'accepta pas ces conditions. — Voy. Mémoires Pacca.
s C'est ce qu'il laisse entrevoir dans la note à Bigot de Préampneu, dictée par lui à Bassano, le 5 avril 1810.
3 Mémoires du prince Eugène, t. VI. — Voir aux Pièces justificatives le texte de cette démission.
délia Somaglia et Scolti à Mézières, Sâluzzo et Galeffi à Sedan, Lilta et RufFo-Scilla à Saint- Quentin, di Pielro à Semur, Gabrielli à Montbard, Oppizoni à Saulieu'. Le ministre des cultes leur offrit à chacun cinquante louis pour frais de route. Ils refusèrent. Il voulut y ajouter deux cent cinquante francs de pension par mois. Ils refusèrent également cette offre dérisoire. Ils eurent raison, car les catholiques s'empressèrent — comme ils le devaient — de venir à leur aide. A la fin de 1812, après les désastres de la campagne de Russie, le cardinal Consalvi, interné à Reims et mis, comme tous ses vénérables frères, sous la surveillance de la haute police, traçait ces quelques lignes attristées : « Seule, la Providence sait ce que l'avenir nous réserve. En attendant, nous vivons dans notre exil, nous privant de toute société, ainsi
1 Quant au ministre du Pape, le cardinal Pacca, il était enfermé depuis le 18 juillet 1809 au cliàteau de Fénestrelle. Ses parents, les Crivelli, implorèrent, le 4 août 1810, son élargissement. « Depuis treize mois, disaient-ils, il languit dans une prison horrible par sa situation et son climat : la forteresse de Fénestrelle. Il n*a même pas la consolation d*y voir son neveu, qui y est aussi détenu ; et seul, abandonné, sans consolation, privé de secours dont il aurait besoin pour sa faible santé, il est livré aux tourments d'une affreuse captivité. II appartient au Titus de la France de faire cesser un tel état de choses, et de céder aux larmes d'une famille désolée. » Le Titus de la France n*exauça pas cette demande et perdit sa journée. Le 18 décembre 1811, on retrouve le cardinal Pncca en surveillance à Novare. H revint à Fontainebleau le 18 février 1813. (Archives nationales.) — Voy. les Mémoires du cardinal Pacca.
qu'il convient à notre situation comme à celle du Saint-Siège et du Souverain Pontife, notre chef. Les cardinaux rouges sont restés à Paris, et l'on dit qu'ils fréquentent le grand monde '. »
Malgré ces nouvelles violences, le Pape continuait à se montrer indulgent à l'égard de Napoléon. Ainsi, le 116 mai, dans un entretien avec l'ambassadeur autrichien, le comte de Lebzeltern, Pie VII disuit, h propos du mariage de l'Empereur avec Marie-Louise :
'^ Veuille le ciel que cet événement imprévu consolide la paix continentale ! Nous désirons plus que personne que l'empereur Napoléon soit heureux. C'est un prince qui réunit tant d'éminentes qualités! Veuille le ciel qu'il reconnaisse ses vrais intérêts ! Il a dans les mains, s'il se rapproche de l'Église, les moyens de faire tout le bien de la religion, d'attirer à soi et à sa race la bénédiction des peuples et de la postérité, et de laisser un nom glorieux sous tous les aspects * ! . . . »
' Ce ne fut que le 9 février 1813 qu'un décret leva le séquestre mis sur les biens des treize cardinaux. C'est à cette époque que les cardinaux eurent la permission de rejoindre le Pape. Le 5 avril, le cardinal di Pietro fut enlevé de Fontainebleau et interné à Auxonne. Ses autres confrères furent menacés, après la rétractation du concordat de 1813, de perdre leur liberté, s'ils entretenaient le Pape des affaires de TÉglise. Après le départ de Pie VII, ils furent dispersés en France sous la surveillance de la gendarmerie.
* Rapport secret à Metternicb.
Loin de se rapprocher adroitement de l'Église, I^apoléon lui porta de nouveaux coups. Il alla jusqu'à chasser du séminaire Saint-Sulpice le respectable abbé Émery qui, lors du second mariage, avait simplement donné au cardinal della Somaglia le conseil d'obéir à sa conscience. Napoléon rêvait alors la domination du monde catholique, a Je vous reconnais pour mon chef spirituel, disait-il au Pape, mais je suis votre empereur. J'ai la mission de gouverner l'Occident, ne vous en mêlez pas!... » Il affectait les allures de Gharlemagne, ne se souvenant pas que Charlemagne signait dévotement: «Moi, Charles, roi de France et humble auxiUaire du Suint-Siège apostolique en toutes choses. » Napoléon faisait venir à Paris la tiare et les ornements pontificaux. Il croyait que le successeur de saint Pierre consentirait, sous sa surveillance, à se borner, dans la capitale de la France, aux affairesspirituelles. Le cardinal Fesch, informé de ce beau projet, mettait en avant quelques objections. Il était rudoyé et traité comme un sot. Mais ce fut vainement que l'Empereur essaya de séduire ou d'effrayer Pie VII. Le saint vieillard, emprisonné à Savone, opposa aux séductions et aux menaces une invincible négation. Le 21 novembre 1810, le préfet du département de Montenotte écrivait au maître des requêtes, chargé du 3* arrondissement de la police à Paris,
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une lettre toute confidentielle. Il répondait à des ordres qui lui avaient prescrit de voir le Pape et de lui demander ses impressions personnelles sur le décret relatif à l'établissement d'un palais pour les papes à Paris. « L'Empereur, observa doucement Pie VII, s'amuse, ce me semble, à faire bâtir des prisons pour les papes! » Et, comme le préfet , protestait de son mieux, Pie VII ajoutait avec fermeté : « Ce ne sont pas les empereurs qui ont fixé la résidence des papes, c'est saint Pierre qui voulut mourir à Rome et qui indiqua le lieu où devait être le Saint-Sièfje. »
Le préfet déclara que Napoléon désirait la réconciliation de l'Empire et de la papauté. « Le malheur, remarqua Pie VII, est qu'on ne dit pas clairement la vérité au souverain. On craint de lui déplaire, et ensuite il s'aperçoit du mal qu'on lui a fait; mais il est trop tard. Sa Majesté s'en apercevra. Je le lui prédis. J'ai parcouru toute l'histoire ecclésiastique, et j'ai vu mille faits analogues. » Puis, élevant la voix : « Si j'étais avec Sa Majesté, je ne lui cacherais rien de ma manière de voir. Je lui parlerais librement. Je lui remontrerais la suite de tout ceci. Je lui dirais qu'il veut se perdre, lui ou sa postérité; que les liens qui retiennent les peuples se brisent facilement, quand la religion ne les fortifie pas!... » M. de Chabrol insinua alors que l'Empereur saurait traiter le Pape avec le respect
et la considération que méritait sa haute dignité. « Si j'étais conduit à Paris, répondit Pie VU, je m'y considérerais comme en prison, et alors deux chambres me suffiraient comme ici. » La situation de rÉjjlise, quoique fort menacée, ne l'effrayait pas plus que de raison. « Pour moi je suis tranquille, répétait- il avec douceur et conviction, et ma cause est sûre, parce que l'Église est impérissable. Oui, la main de Dieu est là, et TÉglise est impérissable M... » Devant une telle foi et un tel courage, le préfet de Montenotte ne sut rien répliquer. Il s'inclina, ému et silencieux.
Ainsi, l'orgueil immense que Napoléon avait éprouvé en unissant sa fortune glorieuse aux destinées de la fille de François II, cet orgueil était battu en brèche par la constante opposition d'un pape dépouillé de ses Élats et de ses biens, traité comme un vil prisonnier. Le César, habitué avoir s'abaisser tous les obstacles et se courber tous les fronts, voyait un prélre lui résister... Eh bien, puisque la Rome catholique et son clergé ne voulaient pas céder, cette Rome serait effacée de la carte de l'Europe. Les archives du Vatican viendraient à Paris, les offices de la daterie et de la pé-
* Archives nationales. — Correspondance du préfet de Montenotte avec le ministre des cultes. — Pour rccorapenâe de ses services à Savone, M. de Chabrol fut, en 1812^ nommé préfet de la Seine.
nifencerie y seraient transférés, les consciences chrétiennes subiraient la domination impériale, le second empire d'Occident, plus puissant et plus despotique encore, serait ressuscité. Napoléon avait fait savoir au Sénat que Rome était une des capitales de son Empire, qu'elle serait la sœur de sa ville clîérie, et que Théritier de sa couronne en porterait le nom. L'avenir répondra à cet excès d'orgueil, et le fils de l'Empereur ira, sous un nom allemand, consumer sa jeunesse et sa vie sur une terre allemande.
Entraîné , emporté par une passion aveugle contre l'Église et son chef, enivré par son mariage et dédaignant le sentiment de TEurope, Nap(jléon commit alors fautes sur fautes, aussi bien en politique qu'en matière religieuse. Et cependant il avait dit à Chimpagny, en lui donnant des ordres pour mater le clergé romain : « Il faut profiter du moment où l'on a la paix partout et où rien ne peut embarrasser, pour finir toutes ces affaires ^ » Loin de les finir, il devait les aggraver et susciter une guerre plus dangereuse que les guerres précédentes. Se croyant désormais tout permis, il se jeta dans une lutte sans issue. Ajoutons que l'Autriche le laissa faire et se tut, elle qui avait dit bien haut, au moment du mariage, qu'elle comptait jouer «un
» Corr. Nap., 13 juin 1810.
rôle éminent dans Tarrangement des affaires de l'Église » .
Pour punir le clergé italien qui résiste, comme le Saint-Père, à ses avances ou à ses menaces. Napoléon fait réduire à quatre le nombre des évéques des États romains, saisir le traitement et les biens des évéques supprimés, destituer les curés et les chanoines qui n'ont pas prêté serment, puis arrêter et conduire eu France dix-neuf évéques sous la conduite des gendanmes, déporter deux cents prêtres en Corse et frapper des peines les plus dures de pauvres vicaires. Seize cents religieux sont chassés de Rome. Le Pape apprend toutes ces mesures, mais sans trembler. Il dit au préfet de Montenotte que, lui aussi, il saura défendre ses droits « usque ad effusionem sanguinis » . Ni les infortunes du clergé italien ni l'attitude intrépide du Saint- Père ne désarment l'Empereur. Il se voit au faîte de la puissance, et de là il croit pouvoir impunément lancer la foudre... Et cependant l'heure n'est pas éloignée où le fracas de la chute répondra à la hauteur du faile :
... Tolluntur in allum Ut lapsu graviore ruant!...
Pour le moment, tout doit lui céder, puisque la plupart de ses prévisions et de ses volontés se sont réalisées. Il a décrété avant son mariage qu'il
aurait un héritier, osant jeter au sort cet étonnant défi ^ Et il a eu un fils, et son décret s'est confirmé. Aussi les adulations et les flatteries ontelles redoublé de toutes parts. « Jamais, écrit Miot de Melito, jamais un plus grand nombre de princes, d'ambassadeurs, d'étrangers de premier rang, de princes de l'Éylise, de ministres, de magistrats, de généraux brillants d'or, de pourpre et de pierreries, chamarrés d'ordres et de cordons de toutes les couleurs, n'avaient offert plus d'hommages obséquieux ni mendié jadis à Versailles avec plus d'empressement la faveur d'un mot ou d'un regard... » Napoléon est fier de sa puissance créatrice. Il écrit à Joséphine qui a poussé la bonté jusqu'à le féliciter : « Mon fils est très bien portant. J'espère qu'il viendra à bien. Il a ma poitrine, ma bouche et mes yeux. J'espère qu'il remphra sa destinée^. »
Le 21 mars, il adressait aux évêques de son Empire la circulaire suivante :
^ Il avait donné l'ordre au générai Miollis et au préfet de Home de prescrire aux curés de Rome de faire dire chaque jour des prières pour l'heureuse délivrance de l'Impératrice. Bigot de Préameneu invitait ces fonctionnaires « à lui dénoncer ceux qui manqueraient à ce devoir, afin de les réprimer avec encore plus de sévérité ». Il informait l'Empereur qu'on dirait chaque jour, à partir du 16 février 1811, u per il felice parlo di Sua Maesta V Impératrice Maria-Luisa », les litanies de N. D. de Lorette, les oraisons Concède nos famulos tuos et Deus, refugium nostrum, ainsi que VAve Maria, (Archives nationales.)
2 22 mars 1811.
« Monsieur l'Évéque,
« Le Ciel vient de combler mes vœux en me donnant un fils dont la naissance doit servir à fixer les destinées de l'Empire. Mes descendants^ héritiers de mon trône, le seront aussi de tous les sentiments qui remplissent mon âme pour le bonheur et pour la gloire de mes sujets. Mon intention est que vous réunissiez mes peuples dans les églises pour chanter un Te Deum en actions de grâces et toutes autres prières que vous jugerez convenable d'ordonner. Sur ce, je prie Dieu, etc. »»
'Il veut des prières de l'Église, qu'il persécute. Il veut des félicitations de la femme qu'il a répudiée ; il veut qu'elle soit heureuse de la naissance d'un enfant qui lui a coûté si cher. Il veut que la France entière s'associe à son orgueilleuse satisfaction, et il s'étonne de trouver à Savone, à Reims, à Mézières, à Bethel, partout enfin où sa politique a fait des victimes, un silence qui lui semble audacieux et désapprobateur.
Il faut que le Pape cède à tout prix. Napoléon a nommé des évéques : il exige leur institution canonique. Pie VII, ne se sentant pas libre, persiste à la refuser. L'Empereur se décide à passer outre ^
1 L*Autric}ie, qui avait promis d'apaiser le différend entre Pie VII et Napoléon, avait tenté^ elle aussi, de méconnaître les
Il somme le cardinnl Fesch de prendre possession du siège archiépiscopal de Paris. Ce cardinal, qui ailleurs, comme nous l'avons vu, avait fait preuve d'une insiyne complaisance , comprend cette fois son devoir et refuse bravement. « Potius mori! s'écrie-t-il. — Eh bien, répond Napoléon, qui à Toccasion ne dédaigne pas les jeux de mots, ce sera Maurv!... » H nomme donc le cardinal Maury au siège vacant delà métropole '. C'est alors que Pie VII, indigné, adresse à ce prélat une lettre importante, dont je tiens à reproduire les principaux passages. On verra ce que peut un vieillard, même dépourvu de tout ce qui fait la force des Empires, c'est-à-dire de trésors, de ministres et de soldats, quand il a pour lui ces armes invincibles : la foi et le droit. « Il y a cinq jours, écrit le Pape à Maury, que nous avons reçu la lettre par laquelle vous nous apprenez votre nomination à l'archevêché de Paris et votre installation dans le gouvernement de ce diocèse. Cette nouvelle a mis le comble à nos autres
droits de la cour de Rome. « Sous François II, écrit CoDsalvi, les ministres essayèrent de restreindre les prérogatives du nonce, de Tempécher de faire les procédures pour les évêques nommés. On alla jusqu'à menacer le Pape de pousser les choses à l'extrême... La Cour signifia que dans les États impériaux, elle se passerait de l'institution canonique pour les évê(|ucs. Le Saint- Père fit la sourde oreille aux menaces, et la Cour se relâcha de ses prétentions..; » {Mémoires, t. II, p. 285-287.)
1 Voir aux Pièces justificatives la lettre par laquelle le cardinal Fesch refuse le siège de Paris.
afflictions et nous pénètre d'un sentiment de douleur que nous avons peine à contenir et qu'il est impossible de vous exprimer. 3> Il lui cite la lettre du 26 août 1809 au cardinal Caprara, dans laquelle lui, le Souverain Pontife, exposait les motifs qui lui faisaient un devoir, en l'état présent des choses, de refuser l'institution canonique aux évéques nommés par l'Empereur *. Il lui rappelle les nouveaux attentats contre l'autorité ecclésiastique, contre les paroisses, les évéchés et le clergé romain. Il s'étonne de la joie qu'il meta lui annoncer sa nomination à l'archevêché de Paris.
« Est-ce donc ainsi, observe-t-il , qu'après avoir si courageusement et si éloquemment plaidé la cause de l'Eglise catholique dans les temps les plus orageux de la Révolution française, vous abandonnez cette même Église, aujourd'hui que vous êtes comblé de ses dignités et de ses bienfaits, et hé étroitement à elle par la religion du serment? Vous ne rougissez pas de prendre parti contre nous dans un procès que nous ne soutenons que pour défendre la liberté de l'ÉgHse?... » Le Pape repro-
1 Le Pape dit à M. de Chabrol, le 7 janvier 1811 : « qu'il voulait être libre et dans son siège, avant de traiter. » Cette réponse exaspéra le calme Bigot de Préameneu. Et ce ministre osa écrire à l'Empereur que le Pape avait Tintention de leur faire une guerre ouverte. « Et quand il le déclare, pour toute réponse à ces ouvertures de paiz^ il établit lui-même la nécessité des mesures prises à son égard,,. » (Archives nationales.)
chait à Maury ses menées ambitieuses, u Ce qui nous afflige encore davantage, c'est devoir qu'après avoir mendié près d*un Chapitre l'administration d'un archevêché, vous vous soyez, de votre propre autorité et sans nous consulter, chargé du gouvernement d'une autre Église, bien loin d'imiter le bel exemple du cardinal Joseph Fesch, archevêque de Lyon, lequel, ayant été nommé avant vous au même archevêché de Paris, a cru si sagement devoir absolument s'interdire toute administration spirituelle de cette Église, malgré l'invitation du Chapitre. » Le Paj)e disait qu'il était inouï de voir un prêtre prenant le gouvernement d'un diocèse, avant d'avoir reçu du Souverain Pontife l'institution canonique. Il fallait que ce scandale cessât immédiatement.
«Quittez doncsur-le-champ cette administration ! mandait-il à Maury. Non-seulement nous vous l'ordonnons, mais nous vous en prions, nous vous en conjurons, pressé par la charité paternelle que nous avons pour vous, afin que nous ne soyons pas forcé de procéder malgré nous et avec le plus grand regret, conformément aux statuts des saints canons; et personne n'ignore les peines qu'ils prononcent contre ceux qui, préposés à une Église, prennent en main le gouvernement d'une autre Église avant d'être dégagés des premiers liens. » Le Saint-Père espérait que le cardinal Maury se rendrait à son
invitation, afin d'éviter le tort qu'un mauvais exemple de sa part ferait à l'Église et à la dignité dont il était revêtu. « Nous vous écrivons, ajoutaitil, avec toute la liberté qu'exige notre ministère. Et si vous recevez notre lettre avec les mêmes sentiments qui l'ont dictée, vous verrez qu'elle est un témoignage éclatant de notre tendresse pour vous. » Puis, levant ses mains vénérables vers le ciel, il terminait cette lettre par cette touchante supplication : « En attendant, nous ne cesserons d'adresser au Dieu bon , au Dieu tout-puissant, deferventes prières pour qu'il daigne apaiser par une seule parole les vents et les tempêtes déchaînés avec tant de fureur contre la barque de Pierre, et qu'il nous conduise enfin à ce rivage tant désiré où nous pourrons librement exercer les fonctions de notre ministère' ! ... » Mais cette magnificjue lettre n'eut point le résultat qu'en attendait Pie VII. Le cardinal fit semblant de ne l'avoir point reçue et continua, malgré la défense formelle qui lui en avait été faite, d'administrer le diocèse de Paris pendant quatre années, publiant en forme de mandements de solennels bulletins sur les victoires des armées impériales, et recevant en échange des sommes considérables pour lui et son archevêché*. Il s'était rallié à l'Empire vers 1806 ,
1 Coneapondance authentique de la cour de Rome avec la France.
* En 1814, après la chute de Napoléon, le cardinal Maury
écrivant une lettre très humble à Napoléon, lettre qui fit à ré|)0(]ue beaucoup de bruit. Peu de temps après son retour à Paris, se trouvant chez une dame de grand esprit, il vit son portrait dans son salon et se déclara flatté d'un tel honneur. « Ne m'en remerciez point, Monseigneur, répondit la dame. C'est moi qui suis la mieux favorisée. Je l'ai eu avant la lettre. . , » Le bref du Pape fut cependant connu à Puris. L'abbé d'Astros, vicaire apostolique, le communiqua a son cousin M. Portalis, alors directeur de la librairie, qui imprudemmentle laissa circuler. J'ai raconté ailleurs la scène qui éclata au Conseil d'État à ce sujet entre Napoléon et Portalis * .
fut fcrcé de se démettre de son sî( gp. 11 publia un mémoire apologétique de sa conduite et fut mandé à T^ome pour exposer en personne sa défense. L'entrée du conclave lui fut interdite. Après les événements de 1815, on s*occupa de son procès. On condamna le cardinal à six mois de détention au château Saint- Ange, puis à six mois de pénitence dans une maison de Lazaristes. Cette peine et cette disgrâce ruinèrent sa santé. Le cardinal Maury mourut délaissé, le 11 mai 1817. Ainsi finissait celui qui avait été Torj'ueil de la chaire chrétienne et l'un des plus solides appuis de l'Église; cilui que Pie VI appelait egregium virtim, faisait évêque de Montefiascone et cardinal, et envoyait comme nonce apostolique au couronnement de François II; celui que TAcadémie française s'était félicitée d'admettre parmi ses membres; celui que Louis XVI aimait et admirait, qu'il avait pi is pour ambassadeur auprès de Pie VII; celui (|ue l'empereur Napoléon avait fait aumônier du prince Jérôme, grand-croix de la Légion d'honneur, archevêque de Paris, etc.
' Voir La censure sous le premier Empire^ Perrin, in-8", 1 886 ; et la Direction générale de t Imprimerie et de la Librairie, (Article piib'ié dans le Livre du 10 juin 1887.)
Elle fut terrible. Portails perdit ses fonctions de directeur de la librairie et fut exilé. L'abbé d'Astros, livré à la police par le cardinal Maury luimême, fut conduit au donjon de Vincennes, où il demeura enfermé jusqu'en 1814. Cette prison reçut bientôt les cardinaux di Pietro et Gabrielli.
L'Empereur, poursuivant sa guerre contre rÉjjlise, avait en même temps donné ordre à Mgr d'Osmond, évéque de Nancy, d'aller occuper le siège archiépiscopal vacant de Florence. L'archidiacre de l'église métropolitaine de cette ville, vi Caire capitulaire pendant la vacance du siège archiépiscopal, Tabbé Evrard Gorboli, avait demandé au Saint-Père si l'évêque de Nancy pouvait être élu administrateur de l'église de Florence après la démission du vicaire capitulaire. Pie VII lui avait répondu que l'évêque de Nancy était absolument inhabile aux fonctions d'administrateur, parce qu'il avait contracté avec une autre église un mariag[e spirituel qui ne pouvait être dissous que par une dispense expresse du Siège apostolique. Cette dispense, lui , Souverain Pontife, il ne l'accordait pas, et il avertissait le vicaire capitulaire qu'il se rendrait coupable d'une très grande faute, s'il se démettait de ses fonctions pour ouvrir à un autre une entrée que rÉglise avait fermée. Il comptait sur sa vigilance et son dévouement pour observer les rè-
glements, malgré les menaces et les flatteries ^ Napoléon, tournant alors sa colère contre Pie VII lui-même, donne Tordre d'arrêter les courriers qui se rendent à Savone ou qui en sortent, d'interdire au Pape et à sa suite toute correspondance, de saisir ses papiers, de réduire à un chiffre dérisoire les frais de sa maison, de lui supprimer ses voitures, de faire une perquisition dans ses appartements. On sait avec quel zèle brutal les agents de l'Empereur exécutaient ses ordres. Ils visitent les pièces de fond en comble, fouillent les vêtements, forcent les tiroirs, crochètent les serrures, et volent au Pape jusqu'à son bréviaire et son anneau. Ils chassent son valet de chambre. Pie VII demeure impassible au miUeu de ces vilenies et de ces outrages. Il se confie à la Providence et déclare qu'il ne cédera pas aux exigences de l'Empereur. Il avait repoussé avec la même fierté le préfet de Chabrol, qui était venu l'engager à adresser à Napoléon une lettrecap^ble d'amener un accommodement sur les affaires spirituelles. « Cette lettre, avait osé dire le préfet qui reproduisait les paroles mêmes du ministre des
* Correspondance authentique de la cour de Rome avec la France, — La grande-duchesse de Toscane Elisa fit, sur Tordre de Napoléon, transférer le chef de l*opposition, le chanoine Muzzi, à l'île d'Elbe. « Son grand âge, écrivait-elle le 2S décembre 1810, m'a empêchée de me montrer plus sévère. » Elle promettait à Napoléon d'employer d'autres moyens de persuasion ou de rigueur. (Archives nationales.)
cultes, devrait être écrite sans fiel avec la cbaritë de TÉvangile, sans faire aucune allusion. Elle ne doit respirer que le pur désir du bien ^.. » Si je n'e'crivais sur des pièces authentiques, je pourrais è peine croire à une pareille négociation.
Enfin, Napoléon se résout à convoquer un Concile national. L'abbé Émery, le plus ferme représentant du clergé docile au Souverain Pontife, meurt. Pie VII, accablé de chagrin, tombe malade. On le surveille nuit et jour, on le séquestre, on l'obsède, on profite de sa faiblesse pour lui livrer les plus perfides assauts. Le Concile se réunit et, sous la présidence de Fesch, prête serment d'obéissance au Pape. Il se déclare ensuite incompétent pour procéder à l'institution des évéques. L'Empereur exaspéré fait arrêter les évéques de Gand, de Troyes, de Boulogne, qu'il croit les auteurs de ce mouvement*. Le 5 août 1811, les autres prélats intimidés décrètent que les archevêchés et évêchés ne pourront rester vacants plus d'une année, et que, dans les six mois, le Pape sera forcé de donner l'institution canonique. S'il laisse passer ce délai, le métropolitain ou le plus ancien évéque de la province procédera à l'institution des évéques
> Archives nationales.
* Fescli fut disgracié pour sa noble résistance. On lui supprima une partie de son traitement et on le força a sortir de France. Ilfut officiellement banni en 1816 et mourut l'année suiyante.
Dommés par l'Empereur. On négocie de nouveau à Savone avec Pie VII. Le malheureux pontife, accablé de fatigues, de soucis et de maux, finit par donner son consen tement a la décision du Concile, mais se réserve Tinstitution des évéques romains. Napoléon exige formellement cette dernière concession. Le Pape révolté refuse. Alors l'Empereur chasse les Sulpiciens des séminaires et dissout les établissements des Sœurs de la Charité à Paris. C'est une lutte à mort entre lui et la Papauté. Dans un moment de colère, Napoléon s'écrie, en pailant de l'excommunication dont l'a frappé Pie VII : « Ses foudres ne feront pas tomber les armes des mains de mes soldats I » Peu de temps après, les désastres de la retraite de Russie semblent répondre à ce défi nouveau, et le cardinal Fesch lui-même s'écrie : « Le doigt de Dieu est ici manifeste I »
Napoléon croit encore à la sincérité de l'alliance autrichienne. Et, le 14 décembre 1812, il dicte au minibtre des affaires étrangères une lettre où se lisent ces lignes pleines d'une trompeuse illusion :
« L'Autriche a déjà obtenu un grand avantage de la guerre actuelle, puisqu'elle a obtenu la restitution de la Vulachie et delà Moldavie à laTurquie, question de première importance pour cette puissance. Dans la situation actuelle des choses, il est nécessaire que l'Autriche fasse aussi un effort pour assurer le triomphe de la cause commune, à moins
qu'elle ne voulût changer de système, ce qui ne paraîtrait ni conforme au caractère de l'Empereur ni aux premières idées d'une saine politique y puisque, dès ce moment, elle se rendrait partie principale et le théâtre nécessaire de la guerre*... »
Il est trop tard, et François II se borne à répondre qu'il désire connaître les vues entières de son gendre. Il le prie de s'en expliquer avec toute la franchise de Tamitié. Pour lui, il s'occupe du sort de la brave armée qu'il a jointe à la sienne et de la sûreté de ses provinces exposées. Napoléon a compris. En attendant qu'il fasse sentir à TAutriche le poids de sa vengeance, — car il espère encore infliger une défaite à cette puissance, fût-elle alliée aux Russes et aux Prussiens, — il continue à traiter le Pape avec la dernière rigueur. Il donne l'ordre de le transférer à Fontainebleau, sans lui laisser le temps de retrouver quelque force. Pie VII est entraîné sur cette ville, où il arrive presque mourant. Napoléon survient et l'oblige à signer un concordat, que l'infortuné pontife rétracte peu de jours après *. La colère de l'Empereur tombe sur le car-
* Archives des Affaires étrangères. Autriche, supplémenL
* Dans le concordat de Fontainebleau, sous la pression des cardinaux Ruffo, Spina, Dugnani et de Baynne, le Pape avait reconnu à Napoléon le droit de nommer directement lui-même à six évêchés en France ou en Italie. Il avait accepté que le métropolitain ou le plus ancien évêque de la province instituât ces évêques, si au bout de six mois le Saint-Siège ne leur avait pas.
dinal di Pietro, sur quelques sémiuiiristes et quelques prêtres. Les ennemis coalisés qui assaillent la France font diversion. Schwarzenberg, le négociateur si habile du mariage de Napoléon et de Marie-Louise, a dit, dans un ordre du jour à Tarmée autrichienne :' « Nous n'entrons pas seuls en lice. Tout ce que l'Europe a de grand et d'efficace à opposer au puissant ennemi de sa liberté et de son repos, est rangé sur une même ligne avec nous. L'Autriche, la Russie, la Prusse, la Suède, TAngleterre, l'Espagne, tous dirigent leurs efforts re'unis vers un but commun. »
Napoléon lutte avec la dernière vaillance, mais il comprend que l'heure des revers est venue et qu'il s'est aliéné en France*, par sa conduite envers le Pape, l'esprit des catholiques. Les armées coalisées passent le Rhin. Napoléon offre au Pape de lui rendre ses États et de signer un compromis avec lui. Pie VII refuse. Ses droits sont évidents. Il ne les soumettra pas à une négociation. L'Empereur •se décide enfin à le laisser partir pour Rome, sous la conduite de son gardien, le commandant de gendarmerie Lagorse. L'intention réelle de Napo-
accordé l'institution canonique. Ces concessions, arracKées par la surprise et par la force, accablèrent Pie VII de remords. A l'arrivée du cardinal Pacca, il retrouva sa constance et son courage, et il rétracta solennellement un acte qu'il avait déploré. — Voir pour le détail le tome V de V Église et du premier Empire, par le comte d'Haussonville, et les Mémoires de Pacca.
toO LE DIVORCE DE NAPOLÉON.
lëon était de diriger le Pape sur Savone et de l'y garder conime un otage, au cas où la victoire sourirait de nouveau à ses armes. Le 24 janvier, Pie VU quitta Fontainebleau au milieu des pleurs de ses cardinaux et de rares fidèles. Trois mois après, Napoléon quittera le même palais au milieu des pleurs de quelques soldats...
Le Pape et son gardien arrivèrent à Savone vers le milieu dé février, et de là le commandant Lagorse écrivait au ministre des cultes : « Le Pape m'a dit en propres termes que l'Empereur lui faisait injure en lui supposant des idées de vengeance et de haine. » Puis, s'apercevant que le voyage qu'il venaitde faire avec le Souverain Pontife en France révélait un respect et une affectionsans bornes pour Pie VII, en même temps qu'une vive irritation contre l'Empereur, il avait ajouté : « Au point où en sont les choses, j'ose dire que le Pîipe dans ses États, ligué, confédéré avec toute l'Europe contre nous, usant de toutes ses armes spirituelles et temporelles, est piille fois moins dangereux qu'il ne peut le devenir par toutes les idées qui s'attachent à son séjour ici jet par sa position derrière le vice-roi '. » Lagorse comprenait qu'après les mauvaises nouvelles venues de l'armée, malgré les merveilles de science stratégique et de valeur militaire opérées par l'Empe-
^ Archives nationales.
reur, les populations s'agitaient. Elles étaient à la veille de délivrer le Pape et de se soulever contre le gouvernement impérial. Il fallait agir sans retard. Le 17 mars, Pie VII recevait la nouvelle de sa mise en liberté; le 19 mars, il quittait Savone.
* Quelques semaines se passent et il rentre en triomphe à Rome, après quatre ans de tourments et d'épreuves inouïs. Le Pape avait eu un moment de défaillance, mais il s'était bientôt repris. On peut dire en toute justice qu'il avait défendu les droits sacrés de l'Église au péril même de sa vie ^
* A Sainte-Hélène^ Napoléon parlait ayec équité de Pie VII : «C'était vraiment un agneau, disait-il, tout à fait un bonhomme, un véritable homme de bien que j'estime, que j'aime beaucoup et qui, de son côté, me le rend un peu, j'en suis sûr. » Ce fut le seul souverain qui implora pour Napoléon vaincu et prisonnier la clémence des autres souverains.